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Full text of "Revue philosophique de Louvain"

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Revue Néo-Scolastique de Philosophie 

PARAISSANT TOUS LES TROIS MOIS 

(février, mai, août, novembre) 

fondée EN 1894 par le CARDINAL MERCIER 



Directeur : Maurice DE WULF, Professeur à V Université 
1, rue des Flamands, Louvain (Belgique). 



LA REVUE NÉO-SCOLASTIQUE DE PHILOSOPHIE 

PUBLIE DES ÉTUDES ORIGINALES, DES TEXTES INÉDITS, 
DES BULLETINS BIBLIOGRAPHIQUES, DES ANALYSES ET 
COMPTES RENDUS, DES CHRONIQUES DE PHILOSOPHIE 
NÉO-SCOLASTIQUE. 

Prix de l'abonnement d'un an, de janvier 

BELGIQUE . 10 frs 

ETRANGER . . 12 » 



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Chaque auteur écrit sous sa responsabilité. La publi- 
cation d'un article n'engage pas la responsabilité de 
la Revue. — Les droits de traduction et de reproduction 
sont réservés. 

Secrétaire de Rédaction : M. A. Mansion. Prof, à l'Université 

126, rue de Tirlemont, Louvain. 



COURS DE PHILOSOPHIE 



Vol. I. Logique, par D. Mercier, 6 e édition, vm-408 pp., 1919. 

Prix : 10 00 

Vol. II. Métaphysique générale ou Ontologie, par D. Mercier, 6 e éd., 

xxm-620 pp., 1919. Prix : 15.00 

Vol. III. Psychologie, par D. Mercier, 10 e éd., sous presse. 
Vol. IV. Critériologie générale ou traité général de la certitude, 

par D. Mercier, 7 e édit., 1918, iv-408 pp. Prix : 10.00 

Vol. VI. Histoire de la philosophie médiévale, par M. De Wulf, 4 e éd., 

1912, viii-636 pp. Prix : 15 00 

Vol. VII. Cosmologie ou Étude philosophique du monde inorganique, 

par D. Nys, 3 e édit., comprenant quatre tomes : 
Tome I. Le Mécanisme, le Néo-Mécanisme, le Mécanisme dyna- 
mique, le Dynamisme, l'Energétisme, 432 pp., 1918. 

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Ces deux tomes ne se vendent pas séparément. 

Prix des deux : 18.00 

Tome III. La Notion de Temps, 308 pp., 1913. Prix : 7,50 

Tome IV. La Notion d'Espace (sous presse), 400 pp. environ. 

Prix: IP,00 



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Louvuii). — Imprimerie Nova et Vetera, rue de Tirlemont, 136138. 



I 

ESSAI 

SUR LA 

CONVERGENCE DES PROBABILITÉS 

(Suite et fin *) 



IV. — Justification logique de la preuve 

PAR CONVERGENCE (suite). 

Parvenus à ce point de notre étude, il nous est nécessaire 
de préciser ce qu'est une convergence de probabilités et 
quels en sont les degrés. 

Rien de plus simple en somme. Les verges ou arêtes 
d'un tronc de cône convergent, parce qu'elles tendent vers 
un sommet unique. De même des arguments probables 
convergent formellement, à seule condition que matérielle- 
ment ils tendent tous à suggérer une conclusion identique, 
fût-ce à des degrés divers. Si ces probabilités étaient toutes 
égales, on représenterait géométriquement le cas par un 
tronc de cône à section droite ; si elles étaient tantôt plus, 
tantôt moins suasives, par un tronc de cône à section 
oblique ou irrégulière. 

La convergence est partielle, si telles des sources qu'on 
a pu interroger renvoient l'esprit vers la même conclusion ; 
elle est totale, si toutes 16s sources naturelles d'information, 

*) Voir numéro de novembre 1919, pp. 394-418. 



G H. Pinard 

c'est-à-dire, tous les témoins (hommes ou choses) en rela- 
tion avec le point à établir, déposent dans le même sens 1 ). 
Ces sources d'information sont tout d'abord les circon- 
stances de temps, de lieu, do personne, — pour un histo- 
rien, par exemple, sa proximité des événements ou des dépôts 
documentaires, sa participation aux affaires publiques, sa 
culture intellectuelle, —pour un malfaiteur, sa présence dans 
l'endroit du crime, son immoralité notoire. Ces circon- 
stances n'indiquent pas à proprement parler des probabilités. 
Ce sont dépures conditions, favorables ou défavorables. Elles 
obligent à abandonner une hypothèse, si elles ne cadrent 
pas avec elle ; mais elles n'établissent point par elles- 
mêmes celle avec laquelle elles s'accordent 2 ) : celui qui 
pouvait bien dire ou mal faire a pu en réalité, pour d'autres 
causes, mal dire ou bien faire. Nous exprimerons donc 
exactement leur nature en les nommant, en bloc, l'ordre 
des possibilités antécédentes. 

D'autres informations peuvent être d'ordre maternel. — 
Ainsi pourra-t-on interroger, sur un événement politique 
discuté, l'archéologie, l'épigraphie, la numismatique, les 
institutions subsistantes qui peuvent en avoir subi le contre- 
coup. 

Elles peuvent être d'ordre psychologique. — On scrutera 
par exemple, au sujet d'un crime, la mentalité des auteurs 
présumés avant, pendant, après l'attentat. Il y aura con- 
vergence singulière, si l'on est amené à constater que 
Milon a nourri contre Clodius une inimitié notoire, qu'il a 
paru plus exalté à l'époque du meurtre, qu'il a tremblé aux 
premières enquêtes ou posé à ce moment des actes destinés 

1) On touchera du doigt la différence qui existe entre la simplicité des procé- 
dés géométriques et la complexité des sciences historiques, en constatant qu'il 
suffit de prolonger deux arêtes pour déterminer le sommet d'un tronc de cône, 
tandis qu'il faut interroger les indices les plus disparates pour établir une con- 
vergence historique péremptoire. 

2) En ce sens les logiciens diront qu'elles prouvent non positivement, en éta- 
• blissant un fait, mais négativement, en écartant les assertions insoutenables. 



Essai sur la Convergence des Probabilités 7 

visiblement soit à suborner les témoins, soit à égarer les 
soupçons. 

Elles peuvent être enfin testimoniales (littéraires ou 
orales). De ce chef, on aura une convergence totale, si 
amis, indifférents ou ennemis, divergents en quelques 
détails, s'accordent sur la substance des faits, ou si les 
seules dépositions discordantes s'expliquent aisément par 
l'influence de passions intéressées à charger ou à innocenter 
l'accusé. 

On peut donc rencontrer une convergence totale dans un 
ordre de preuves, ou une convergence totale, d'autant plus 
impressionnante, dans tous les ordres, lorsqu'on se trouve 
invariablement orienté vers la même conclusion, quelque 
aspect du fait que l'on examine. 

Supposons, pour la commodité des explications, un cas . 
aussi net. Tout le problème revient à chercher quelle raison 
suffisante peut expliquer une pareille uniformité d'indica- 
tions, malgré la variété extrême des sources d'information. 
La réponse devient aisée : la raison suffisante d'un effet 
uniforme est nécessairement une cause unique, et la raison 
suffisante d'un effet tel, c'est-à-dire caractérisé par tel 
ensemble de notes, est la cause caractérisée par ce même 
ensemble de signes distinctifs . 

Quelques exemples rendront les explications plus claires. 
Vous cherchez à établir la paternité littéraire de tel écrit. 
Or, sous quelque rapport que -vous l'envisagiez, vous 
retrouvez une ressemblance uniforme avec les particularités 
propres à la manière de Virgile : mêmes tendances de 
pensée, même technique du vers, même vocabulaire, mêmes 
associations imaginatives dans le choix des épithètes, même 
harmonie, mêmes allitérations d'un bout à l'autre du poème. 
Vous l'attribuez à Virgile, sans hésiter. Pourquoi ? — 
Parce que cette uniformité qui ne se dément pas accuse sa 
dépendance d'une source unique et parce que la seule 
source qui possède en propre pareilles qualités, c'est 
l'auteur de l'Enéide. Si quelque écrivain différent avait mis 



8 . H. Pinard 

la main à cette œuvre, si quelque habile faiseur de pastiches 
s'était essayé à imiter Virgile, leur entrée en scène se 
traduirait de-ci de-là par des associations ou des touches 
non virgiliennes : la dualité ou la multiplicité des causes se 
trahirait par un dualisme ou une diversité dans les carac- 
tères du poème. Puisqu'il n'en est rien, le seul auteur 
responsable est facile à désigner. Vous n'hésiteriez pas à 
« reconnaître » Virgile dans un homme en qui vous retrou- 
veriez le même visage, ou du moins les mêmes traits. Le 
procédé est ici identique : « le style, c'est l'homme » x ). 

L'explorateur soupçonneux qui, loin de se fier au premier 
venu, a demandé son chemin huit ou dix fois, à des enfants, 
à des vieillards, à des indifférents, à des amis, tantôt par 
caresses, tantôt par menaces, peut-il douter de la réponse 
qui lui est faite, si elle est uniforme ? Qu'il n'en croie sur 
parole personne, soit ; peut-il n'en pas croire cet ensemble? 
Si le motif qui fait parler ces hommes était divers, il ferait 
parler diversement des sujets variés, sollicités de manière 
différente. V uniformité des renseignements arguë V unicité 
de la cause et, toute conspiration de mensonges écartée, 
n'a plus d'explication que dans l'unité de la vérité. 

On raisonnera de même, en matière criminelle, pour les 
dépositions des témoins à charge et à décharge et pour la 
convergence des divers indices matériels ou psychologiques. 
On le fera encore, lorsqu'on voudra résoudre un problème 
historique ou lorsqu'on s'appliquera à pénétrer les desseins 
d'autrui, comme un général en temps de guerre, d'après les 
premières traces d'exécution. Eu tous ces cas, Y uniformité 
ou la convergence des probabilités consiste en ceci, que 
chaque source naturelle d'information, à sa manière, ren- 
voie l'esprit vers ce complexus « inelfahle * de notes indi- 
viduantes qui caractérise soit tel personnage, soit tel fait 
particulier à telle heure de l'histoire, soit telle intention. 
Elle exige comme raison suffisante cet individu, cet événe- 

1) Voir plus loin, pp. 22 sq., et les notes. 



Essai sur la Convergence de s. Probabilités 9 

ment, ce projet, chaque fois qu'elle est assez accusée pour 
ne pouvoir être l'effet d'un hasard, et elle ne peut l'être, 
quand elle se révèle dans toutes les sources naturelles d'in- 
formation, parce qu'une telle variété de circonstances 
aurait amené des effets ou indices disparates ou discordants, 
si leur cause, au lieu d'être une, avait été multiple et la 
similitude des effets, dans l'un ou Vautre cas, purement 
accidentelle. 

Pour le mieux comprendre, comparons cette preuve par 
convergence avec l'induction expérimentale : nous verrons 
en quoi elle s'en rapproche, en quoi, elle en diffère et 
quelles chances d'erreur elle ajoute ou élimine. 

L'emploi connu des tables baconniennes, dans les sciences 
physiques, est basé sur ce principe évident, que Y antécédent 
[ou la cause) propre d'un phénomène doit être le seul anté- 
cédent qu'on ne puisse éliminer, sans supprimer le phéno- 
mène, ni altérer, sans le modifier à proportion. On arrive 
à le déceler, en multipliant les expériences dans des condi- 
tions sensiblement différentes, puis en notant avec soin les 
cas où le même antécédent et le même conséquent sont 
constatés (tables de présence), ceux où l'un des deux dispa- 
raît (table d'absence), ceux enfin où l'un et l'autre varient 
de manière corrélative (table des variations concomitantes). 

Eh bien, l'interrogation des témoins, les plus divers 
(personnes ou choses), dans les affaires courantes, en 
matière criminelle ou ailleurs; équivaut précisément à cette 
variation des expériences en physique ou en chimie : elle 
permet de rechercher ce qui est accidentel ou constant, bref, 
quel est l'antécédent propre (ou l'explication véritable) de 
tel phénomène constaté (ou de tels indices qui ont attiré 
l'attention). 

On dira par exemple : '• si tel ouvrage est bien de tel 
auteur, comme il est probable d'après tel signe, cette 
dépendance doit se manifester encore ailleurs par telles et 
telles particularités ; si vraiment la vérité fait parler tel 
homme, elle doit amener une déposition substantiellement 



10 H. Pinard 

concordante de tel autre... ». Si les résultats de l'enquête 
confirment ces prévisions, on se reconnaîtra en présence 
d'un effet constant, au milieu de conditions très variées : il 
deviendra donc impossible de l'attribuer à un pur hasard ; 
devant l'attribuer à une cause propice, on ne pourra la ren- 
contrer que dans un seul sujet : l'être ou le fait qui possède 
en propre les caractères observés. 

Etablissant le même parallèle entre les sciences physiques 
et historiques, M. Seignobos écrit : « Toute science se 
constitue en rapprochant plusieurs observations : les faits 
scientifiques sont les points sur lesquels concordent des 
observations différentes. Chaque observation est sujette à 
des chances d'erreur qu'on ne peut pas éliminer entière- 
ment ; mais si plusieurs observations s'accordent, il n'est 
guère possible que ce soit en commettant la même erreur ; 
la raison la plus probable de la concordance, c'est que les 
observateurs ont vu la même réalité et l'ont tous décrite 
exactement. Les erreurs personnelles tendent à diverger; 
ce sont les observations exactes qui concordent' » }). 

il y a donc analogie profonde, à cet égard, entre l'élimi- 
nation des antécédents non conditionnants (ou causes acces- 
soires), dans les sciences physiques, et l'élimination des 
explications non satisfaisantes, dans la preuve du singulier. 

Voici en quoi les deux procédés diffèrent : tout d'abord, 
comme on l'a dit, l'induction suppose une catégorie ou 

1) Introduction aux études historiques*, in-12, Paris, 1899, c. vin, p. 168; cf. 
Lanqlois, La méthode historique dans les sciences sociales, in-8°, Paris, 1909, 

p. 86 sq. 

Au lieu de dire avec M. Seignobos « la raison la plus probable », nous ne 
craignons pas de dire de certains cas au moins « la raison certaine », parce que 
nous envisageons, ainsi qu'il a été dit, les cas les plus favorables. 

L'appel à la convergence comme source de certitude historique est plus 
développé dans Bernheim, Lehrbuch der historischen Méthode. Voir par exemple 
pp. 195, 480 sq., et spécialement p. 524 sq.: Gegenseitige Kontrolle der Quellen- 
zeugnisse. L'auteur attribue le scepticisme de M. Seignobos en matière histo- 
rique précisément à ce fait « qu'il n'apprécie pas à leur juste valeur l'importance 
des « restes » et l'accord non concerté des sources, «dass er die Bedeutung der 
« Ueberreste » und der unabhângigen UebçreinStimmung der Quellen nicht 
wùrdigt», p. 196 note. 



Essai sur la Convergence des Probabilités 1 1 

espèce de causes et par conséquent des effets capables de se 
répéter ; l'étude dii singulier suppose un fait unique ou un 
individu : toute expérimentation proprement dite devient 
impossible. En conséquence, ayant reconnu dans tel individu 
l'explication suffisante de telle série d'indices uniformes, la 
méthode de convergence appliquée à la recherche du singu- 
lier s'arrête, sa tâche achevée ; le procédé inductif au con- 
traire, ayant découvert l'antécédent constant de ces faits 
uniformes, procède à une généralisation hardie : il affirme 
une loi physique ou chimique. De quel droit ? à quel titre ? 

— C'est un problème nouveau sur lequel les théoriciens 
sont loin d'être d'accord. Laissons-le, satisfaits d'avoir 
constaté que nous faisons après tout, dans la preuve par 
convergence, ce qui se pratique ailleurs, et que nous le 
faisons sans soulever, au regard de la logique, les difficul- 
tés très spéciales de l'induction. 

Du moins nous reprochera-t-on de nous être fait la partie 
belle, en supposant l'uniformité des indices de tous ordres. 

— Il le fallait bien, pour étudier un cas-type. En toute 
science d'ailleurs, le procédé est reçu, à charge de ne pas 
prétendre que la vie réelle ne connaît point d'autres cas et 
que tout se passe dans la pratique comme sur le papier. 
Nous nous garderons de cette erreur et la suite naturelle 
de notre étude va nous amener à examiner en quelles occur- 
rences la preuve par convergence aboutit à une certitude, en 
quelles autres elle en approche seulement. Ayant exposé 
en effet pourquoi logiquement l'uniformité des indices ou la 
convergence parfaite des probabilités exigeait (donc prou- 
vait avec pleine sécurité) telle ou telle conclusion, il nous 
reste à voir dans quelles conditions on pourra faire de ce 
principe une application légitime. 

V. — Règles critiques de la preuve par convergence. 
Evidemment, il ne peut être question, dans cette esquisse 



12 H. Pinard 

rapide, d'énumérer toutes les règles critiques qui seraient 
opportunes ; il suffira d'indiquer la marche générale d'une 
démonstration prudente. 

La première condition requise est une intelligence vive 
et exacte du « singulier « qu'il s'agit d'établir. Parfois la 
tâche est rudimentaire, comme lorsqu'un explorateur se 
renseigne sur la route à suivre. En matière littéraire, crimi- 
nelle ou historique, elle peut être d'une complexité extrême. 
Impossible par conséquent de mener l'enquête avec succès, 
si l'on n'est capable de distinguer avec netteté ce qui fait la 
manière, caractéristique d'un écrivain, ou ce qu'ont été les 
circonstances précises de temps, de lieu, de personne qui 
donnent à l'événement dont on s'occupe sa physionomie 
propre... puisque c'est par la seule correspondance de ces 
particularités avec celles que présenteront les divers indices 
qu'on pourra trancher le débat. Cette puissance d'évocation, 
cette aptitude à saisir dans la physionomie d'une personne 
ou d'un fait le petit nombre de traits qui lui donnent un air 
« unique » ne sont pas le lot de tous : telle est la part du 
talent naturel. 

Ce don supposé, voici les règles qui aideront à en 
/ surveiller l'usage. Pour que la valeur des probabilités con- 
vergentes soit décisive, il importe : 1° qu'elles soient indé- 
pendantes les unes des autres ; 2° qu'elles soient complètes, 
c'est-à-dire qu'elles couvrent (au moins virtuellement) tout 
le champ normal d'information. Expliquons ces deux points. 

Autre chose est la solidarité des indices, autre chose leur 
indépendance. Sont solidaires les preuves qui renseignent, 
chacune pour leur part, sur quelque aspect de l'objet étudié, 
. telles, par exemple, celles qui traduiraient la mentalité de 
Milon, avant, pendant et après le crime. Loin de s'affaiblir 
par leur voisinage, des renseignements de ce genre se ren- 
forcent, s'ils tendent vers une même solution, parce qu'en 
traduisant des moments liés du même fait, ils font voir sa 
logique intime. .En montrant sa cohérence, ils manifestent 



A'ssai sur la Convergence des Probabilités 13 

sa vérité 1 ). Au lieu de négliger des probabilités ainsi appa- 
rentées, il convient donc d'en faire le plus grand cas. 

La parenté qui diminue la force des arguments est celle 
de leurs sources. Pour faire nombre, les preuves doivent 
être indépendantes , c'est-à-dire ne point dériver les unes des 
autres, ni en cascade, comme des séries de déductions, ni 
en groupe, comme des témoignages copiés les uns des autres 
ou procédant d'une influence commune, par exemple, de 
préjugés identiques. On le conçoit en effet : trente probabi- 
lités qui se dévident les unes des autres n'en font qu'une ; 
mille témoins qui se répètent, sans se contrôler, n'en font 
qu'un ; dans les deux cas, par conséquent, les seuls chefs 
de file doivent entrer en ligne de compte et ce travail de 
réduction s'impose au critique avant toute autre besogne. 

L'interdépendance des témoignages se reconnaîtra d'ordi- 
naire aisément, d'après les principes déjà exposés, à l'uni- 
formité de leurs caractères. En effet, puisque chacun observe 
de sa place, voit avec ses yeux et traduit dans sa langue, 
un témoin original marque inévitablement son témoignage 
d'un cachet personnel ; où cette originalité manque, où les 
mêmes détails se trouvent reproduits dans le même ordre 
et dans^ les mêmes termes, on est en droit de soupçonner 
une répétition pure et simple. 

'• La concordance vraiment concluante, écrit donc avec 
raison M. Seignobos, n'est pas, comme on l'imaginerait 
naturellement, une ressemblance complète entre deux 
récits ; c'est un croisement entre deux récits différents qui 
ne se ressemblent qu'en quelques points. La tendance natu- 
relle est de regarder la concordance comme une confir- 
mation d'autant plus probante qu'elle est plus complète ; il 
faut au contraire adopter la règle paradoxale que la con- 
cordance prouve davantage, quand elle est limitée à un 
petit nombre de points. Ce sont les points de concordance 

1) Langlois et Seignobos, Introduction aux études historiques-, c. VIII, 
p. 175 sq. 



14 H. Pinard 

de ces affirmations divergentes qui constituent les faits 
historiques scientifiquement établis » l ). 

En second lieu, les indices doivent être complets, c'est- 
à-dire représenter dans leur ensemble la série entière des 
témoins qui ont leur mot à dire sur la question. On s'expo- 
serait en effet à des mécomptes, si l'on tenait pour concluant 
l'accord de quelques probabilités, alors qu'il reste encore 
plusieurs sources graves à interroger : il se pourrait que la 
réponse de ces dernières vint démentir les précédentes, et 
même, en présentant les faits sous un autre jour, fournît 
une explication plus probable des traces antérieurement 
étudiées. Il est donc de toute importance de ne pas tenir 
pour péremptoire une convergence qui se limite à quelques 
indices concordants. 

Mais est-il jamais possible d'épuiser les sources d'infor- 
mation ? Les -lacunes lamentables de la documentation 

s 

historique ne rendent-elles pas impossible toute démonstra- 
tion convaincante ? 
' Cette objection n'a pas plus de force que celle de Zenon, 
opposant à la possibilité du mouvement l'impossibilité de 
franchir dans un temps fini le nombre infini des points 
assignables entre deux termes. Evidemment, aucune science 
humaine ne peut ni retrouver toutes les traces d'un fait 
passé, ni se représenter tous les tenants et aboutissants 
d'une hypothèse, mais ce qu'elle ne peut en rigueur de 
terme, elle l'obtient équivalemment et virtuellement par 
une voie abrégée. 

Voici, en gros, les principes qu'on pourrait formuler : 
a) Dans certains cas, l'originalité ou le caractère excep- 
tionnel des indices, soit isolés, soit pris en groupe, consti- 
tue une preuve suffisante : la qualité dispense de la quantité. 

1) Op. cit., c. VIII, p. 173. — «S/ vero sit discordia testimonii in aliquibus 
circamstantiis non pertinentibus ad substantiam facti, écrivait dans le même 
' sens saint Thomas, talis discordia non praejudicat testimonio... quinimmo aliqua 
discordia in talibusfaclt testintonium credibilius... quia si in omnibus concor- 
darent, etiam 'in minimls, viderentur ex condicto eundem sermonent prof erré », 
Sum. theol., II, II, q. LXX, a. 2, 2 m . 



Essai sur la Convergence- des Probabilités 15 

Ainsi en va-t-il, quand il s'agit d'identifier un individu, 
ou d'établir certaines dépendances littéraires. On recon- 
naîtra, sans ombre d'hésitation, certains sujets, comme 
Thersite, à leurs difformités caractéristiques, d'autres à des 
cicatrices uniques en leur genre. On affirmera avec certi- 
tude la parenté de deux écrits ou de deux légendes, lorsqu'on 
trouvera de part et d>utre, non pas uniquement les mêmes 
thèmes généraux, propres à tous les temps et à tous les 
pays, mais les mêmes détails très spéciaux. Ainsi l'idée qu'il 
ne faut pas « bâtir des châteaux en Espagne » appartient à 
tous les peuples, mais si on la rencontre traduite, en des lit- 
tératures différentes, de telle sorte que les mêmes détails, 
un même état de civilisation, une même tournure d'esprit, 
se reproduisent avec la même précision et dans le même 
ordre, tels qu'ils se lisent dans la fable de La Fontaine '), 
le doute n'est plus possible. 

La raison de ce jugement, sur laquelle nous insisterons 
bientôt, c'est que la nature, au moins quant au détail de ses 
œuvres, ne se répète pas. On a donc légitimement identifié 
un individu ou un fait, quand on a reconnu soit tel de ses 
caractères strictement unique, soit tel groupement vraiment 
unique de ses traits. Ces points acquis permettent d'affirmer 
les autres : ils les remplacent virtuellement. 

p) En dehors de tels cas, si l'on arguë seulement d'indices 
homonymes, c'est-à-dire tirés d'un même ordre de considé- 
rations 2 ), il les faut demander 1 aux sources les plus opposées, 
de telle sorte que leur ensemble équivaille à la somme des 
informations possibles de la même classei ^ 

Ainsi n'est-il nullement nécessaire, on en conviendra, 
pour connaître exactement la pensée d'un grand pays, 



1) La fermière et le pot au lait. 

2) Voir plus haut la distinction des divers ordres, p. 6. E. Amort, op. cit., 
p. 660, dit homogènes les indices de même ordre. Nous préférons le-terme homo- 
nymes, parce que les arguments qui traduisent les aspects solidaires d'un même 
fait ne peuvent être vraiment étrangers les uns aux autres, tandis qu'ils peuvent 
prendre un nom différent, selon leur relation diverse à leur source commune. 



10 //. Pinarà 

d'interviewer chacun de ses habitants ; il suffit d'interroger 
quelques représentants de chaque groupe politique et de 
tenir compte, dans l'appréciation finale, de l'importance 
relative des partis. Il suffira de même au juge d'instruction 
ou à l'historien de rechercher les témoignages des sources 
les plus opposées ou des moments les pins divers. S'il a 
entendu, par exemple, des témoins* autorisés parmi les 
ennemis, parmi les indifférents, parmi les amis, ou s'il a 
obtenu un nombre suffisant d'indices sur la mentalité du 
sujet avant, pendant, après.tel instant de sa vie, il peut lui 
devenir évident qu'un supplément d'enquête ne ferait plus 
qu'alourdir son dossier, sans l'enrichir, chaque témoignage 
nouveau venant forcément s'insérer dans les catégories 
étudiées ou en différant de manière insensible, comme les 
subdivisions extrêmes de la rose des vents. Les indices 
empruntés aux sources les plus opposées couvrent virtuel- 
lement tout le champ d'information : ils en fournissent une 
carte sinon minutieuse, du moins plus claire et très fidèle ;- 
cela vaut mieux 1 ) . 

Y) Si l'on arguë au contraire d'indices hétéronymes, c'est- 
à-dire empruntés à divers ordres de considérations, ils 
doivent être soit tirés de tous les ordres possibles, soit au 
moins d'ordres si différents que, leurs données se contrô- 
lant l'une l'autre, il soit impossible d'expliquer leur accord 
par une bizarrerie du hasard ou par une erreur d'interpré- 
tation. 

Il suffira, pour justifier cette assertion, de montrer com- 
ment chaque ordre de preuves permet de vérifier les 

autres. 

Les circonstances de temps, de lieu, de personne, que 
nous avons nommées Y ordre des possibilités antécédentes, ne 

1) La critique vulgaire qui s'arrête au nombre des probabilités convergentes, 
a sa valeur, en tant que le nombre contient ordinairement la différence des 
sources. Ainsi, en critique textuelle, trouve-t-on deux écoles, dont l'une se borne 
à compter les témoins pour ou contre telle ou telle variante, pendant que l'autre 
exige qu'au préalable on dresse la généalogie des manuscrits. 



Essai sur la Convergence des Probabilités 17 

prouvent pas à elles seules, nous l'avons dit, mais déjà elles 
sont éliminatoires : tout indice d'une autre classe qui, de 
manière certaine, ne s'accorde pas avec elles, prouve que 
la piste est à abandonner ; ainsi en va-t-il dès que l'on a 
constaté un alibi. 

Les indices psychologiques, ces signes spontanés ou ces 
attitudes qui trahissent, en dépit d'un auteur, sa mentalité 
précise (modestie, souci des nuances, allusions explicites ou 
implicites, incohérence de pensée, inintelligence ou igno- 
rance de certaines vérités et de certains faits, ou disposi- 
tions contraires), expliquent par leurs raisons intimes les 
assertions des divers témoins : ils les infirment donc ou 
les confirment, selon qu'ils manifestent la sincérité et la 
compétence ou leurs contraires. 

De leur côté, les traces - matérielles (archéologie, épi- 
graphie, numismatique, répercussions économiques ou 
sociales, etc.) permettent de juger les témoignages : elles 
les appuient ou les démentent, parce qu'il est impossible 
qu'une narration « inventée de toutes pièces » , comme on 
dit, se trouve de tous points conforme aux « pièces à con- 
viction » qui concernent le même procès. 

Les témoignages enfin (traditions orales ou documents 
littéraires) apportent en général des informations plus 
riches, propres à compléter les traces matérielles et à faire 
reconnaître soit leur valeur, soit les supercheries qu'elles 
dissimulent x ). 

Si donc les renseignements fournis par ces divers ordres 
convergent, c'est-à-dire affirment de manière constante une 
relation au même fait, le principe de cette cohérence ne 
peut être ni l'erreur, ni le mensonge, mais la vérité. En 



1) En parlant ici de témoignages, on considère la matière des assertions ; en 
parlant tout à l'heure d'indices psychologiques, on considérait la manière dont 
les assertions se produisent. Ceux-ci permettent de retrouver les causes (sub- 
jectives) de ceux-là et, comme on peut arguer soit des effets soit des causes, le 
résultat acquis par l'une des deux voies permet de contrôler le résultat atteint 
par l'autre. 

2 



Î8 H. Pinard 

effet, à y bien regarder, chaque ordre renseigne sur un 
aspect solidaire d'un fait individualisé par do nombreuses 
particularités, donc •• unique » : l'un manifeste les condi- 
tions dans lesquelles il s'est produit, l'autre la mentalité de 
son auteur ou de ses témoins, l'autre ses résultats matériels, 
le dernier son impression sur d'autres âmes humaines. Ni 
erreur, ni mensonge ne peuvent expliquer un accord qui 
s'affirme sous des aspects si divers, parce qu'ils sont inaptes 
à le réaliser : un menteur peut utiliser les vraisemblances 
antécédentes ; il peut, dans une certaine mesure, donner le 
change sur sa pensée; il ne peut ni modifier le cours des 
événements, ni modeler à son gré la mentalité de ses con- 
temporains, ni dicter la disposition de gens qui sont indif- 
férents ou opposés. 

Il est donc peu raisonnable d'objecter, comme on le fait 
parfois : « si la coïncidence de deux ou trois indices peut 
résulter du hasard, celle de cent autres ou de mille autres 
peut en procéder aussi bien » . 

Observons-le, en effet, cette possibilité abstraite, fut-elle 
véritable, ne mettrait pas en droit de récuser une argumen- 
tation fondée sur des preuves concrètes. Certains esprits, il 
est vrai, plus habitués à la subtilité dialectique qu'aux 
méthodes positives, donnent parfois dans cet abus ; mais il 
est inadmissible et funeste. On -n'établit et on ne détruit rien, 
en histoire, avec des possibilités pures. La raison en est 
que l'histoire traite du réel, non àupossibe. 

Précisons. Il est évident que, si tel ensemble de preuves 
concrètes se concilie également avec deux ou trois hypo- 
thèses, si donc deux ou trois solutions sont également 
plausibles on probables] on ne peut seprononcer pour aucune 
sans un supplément d'enquête. Mais, en aucune manière, 
on ne saurait contre-balancer des arguments probables par 
de pures possibilités métaphysiques. Essentiellement, en 
effet, le « singulier », objet de l'histoire et des connaissances 
pratiques, est contingent, c'est-à-dire qu'il peut être et 
n'être pas. Celui qui lit ces lignes pourrait être ou n'être 



Essai sur la Convergence des Probabilités 19 

pas, il pourrait lire ou ne pas lire, car rien n'exige son 
existence ou sa lecture, de nécessité absolue. Cela prouve- 
t-il qu'il ne lit pas ? — Absolument parlant, la conscience 
qu'il a de lire pourrait s'expliquer aussi bien par une illu- 
sion invincible que par la réalité. Cette possibilité peut-elle 
suffire à établir qu'il ne lit pas ? — Pourquoi donc, quand 
il s'agit d'évidence historique, accepter des objections qu'on 
déclarerait sans force, si on les appliquait aux évidences 
physiques immédiates l ) ? Absolument parlant, tout est 
possible, sauf ce qui est contradictoire, mais, si Ton parle 
du concret, c'est-à-dire de cet ordre actuel, amené par une 
longue série d'événements contingents, l'esprit ne peut (et 
ne doit) admettre que les seuls arguments proportionnés à 
la nature contingente du « singulier », à savoir la conver- 
gence des indices probables et, sans s'inquiéter de possibilités 
abstraites, il doit lui suffire que ces possibilités n'aient, au 
concret, aucune probabilité sérieuse. 

Supposons donc que la convergence accidentelle de 
quelques indices ne se présente pas comme purement pos- 
sible, mais soit prouvée positivement comme probable. En 
pareil cas, il serait illégitime d'en induire la probabilité 
d'un pareil hasard pour tous les autres indices ou pour 
quelques autres. En effet, la difficulté de semblables ren- 
contres augmente avec le nombre de signes convergents, 
surtout s'il s'agit, comme on l'a montré à l'instant, de 
signes solidaires, c'est-à-dire qui s'appellent mutuellement. 

Enfin, si l'on maintient rigoureusement la question sur le 
terrain du « singulier », il faut poser carrément ce principe 
que tout « singulier » (individu ou fait), considéré clans 
l'ensemble de ses notes, n'apparaît jamais qu'une fois : la 



1) Si quelque esprit, loin de les déclarer sans force, les tenait pour valables 
dans un cas comme dans l'autre, il n'/ aurait pas lieu de discuter avec lui. 
âiucun raisonnement ne peut convaincre celui que l'évidence pratique ou 
l'ensemble de la vie ne peuvent convaincre qu il n'est pas dans une invincible 
illusion, celui qui ne se croit pas en mesure de dire s'il est halluciné ou en posses- 
sion de ses sens. La difficulté n'est pas proprement logique, mais pathologique. 



20 H. Pinard 

nature ne le répétera pas et cela parce quelle ne revient 
jamais sur ses pas. Chaque minute du temps est, en effet, un 
complexus unique d'actions et de réactions : elle dépend de 
tout le passé et elle le fait autre, quand elle apparaît. 
Chaque individu est de même le produit d'un moment : il est 
aussi impossible de le reproduire, du moins dans l'ensemble 
de ses notes, que de reconstruire aujourd'hui, dans le même 
cadre avec la même flore et la même faune, les cités 
lacustres, ou de refaire, avec la même toile et les mêmes 
couleurs, deux répliques du même tableau. 

En toute étude du singulier, il convient donc d'insister 
sur les caractères uniques : la preuve est d'autant plus 
facile qu'on a mieux saisi le trait ou l'ensemble de traits 
qui le rendent inimitable, « ineffable » ; elle est d'autant 
plus forte qu'on est parvenu à retrouver sa trace par des 
indices indépendants et, virtuellement au moins, complets 1 ), 
parce que des indices de ce genre, dans une telle opposition 
de circonstances, ne pourraient manifester le même air de 
famille, c'est-à-dire se révéler uniformes, s'ils n'avaient 
vraiment une origine commune, à savoir l'être ou le fait 
« singulier » dont, chacun à leur manière, ils gardent la 
ressemblance. 

Il reste d'ailleurs, pour apprécier la valeur des 
recherches, un contrôle facile et efficace. C'est celui qui 
consiste à supposer le problème résolu et à voir si la con- 
clusion à laquelle on aboutit, supposée vraie, explique 
toutes les particularités du cas. Ainsi un horloger a-t-il 
raisonné juste, si le rouage qu'il a préparé pour tel rôle 
précis, à l'essai, répond exactement à ce qu'on attendait de 
lui. Pour que ce genre de vérification soit valable, en 
matière de critique, il importe seulement d'être sur ses 
gardes et de bien examiner si l'hypothèse proposée est bien 
la seule qui satisfasse à toutes les données du problème. 



1) En dehors de ces cas, est-il besoin de le dire, la preuve aboutit à des degrés 
variables de probabilité. 



Essai su) 7 la Convergence des Probabilités 21 

J'arrive dans une ville d'Angleterre et je comprends vite, 
aux conversations communes, qu'il vient de s'y prêcher une 
mission ou « réveil », mais de quel droit conclure que 
Wesley lui-même présidait ? Si je poursuis mes investiga- 
tions, je puis au contraire, même à défaut de tout témoi- 
gnage précis, par la seule mentalité que je constate, conclure 
avec certitude que le prédicateur est un méthodiste authen- 
tique, bien plus que c'est John Wesley et non Charles. 
Ainsi certains indices dénoncent-ils seulement une cause en 
quelque sorte générique, d'autres une cause spécifique, 
d'autres un individu déterminé. Mieux on connaîtra les 
détails du cas, moins l'erreur sera donc possible, pour 
cette raison, si souvent invoquée au cours de ces pages, que 
le « singulier », c'est-à-dire chaque individu ou chaque fait 
particulier considéré dans l'ensemble de ses notes, est 
« unique » . 

Mais cette mention de causes génériques ou spécifiques 
découvertes par voie de convergence aura éveillé dans 
l'esprit du lecteur, s'il n'y avait déjà pensé, une question. La 
méthode doit-elle se restreindre à l'étude du « singulier * , 

a » 

ou n'est-elle pas au contraire admissible ailleurs ? 

Pour y faire droit, exposons ses applications principales. 

< 

VI. — Applications de la méthode. 

En ce qui concerne le « singulier », la démonstration par 
convergence de probabilités est de mise, soit pour établir 
un fait particulier, soit pour déterminer une cause indivi- 
duelle. 

Les faits peuvent être passés, comme les révolutions 
politiques, présents, comme les propos et les actes d'une 
personne éloignée, futurs, comme ceux que préparent un 
homme privé ou son gouvernement. Les exemples donnés 
antérieurement nous dispensent d'insister. 

La détermination des causes, véritable recherche de la 



22 II. Pinard 

paternité, peut avoir trait à une œuvre littéraire, à une 
question ethnologique (folk-lore, traditions, usages, descen- 
dance physique), à un problème linguistique, à un événe- 
ment historique, à une action criminelle. 

De tous temps, la preuve par convergence a été plus ou 
moins utilisée dans ce but, et l'on doit avouer qu'employée 
de manière enfantine elle a conduit et conduit encore bien 
des auteurs à des assertions plus que contestables, tout leur 
effort critique se bornant à relever de part et d'autre quel- 
ques vagues analogies 1 ). De nos jours, elle devient plus 
sévère, et pour ce motif on lui doit déjà d'appréciables 
découvertes. 

En étudiant avec soin les particularités corporelles 2 ), 
l'anthropométrie criminelle est arrivée a montrer ce qu'il y 
avait « d'unique *, donc d'exclusivement propre à l'indi- 
vidu, soit dans la réunion de plusieurs caractères anor- 
maux 3 j, soit, dans certains indices jusque-là négligés, 



1) Telle, pour ne point parler des vivants, la thèse du juif portugais Antoine 
Montesinos, reprise par le juif hollandais Menasseh ben Israël {De hoop van 
Israël, waer in hy handelt van de wonderlijcke verstroyinge der 10 stammen, 
in-8°, Amsterdam, 1650 et in-12, 1666) et adoptée par plusieurs écrivains, de la 
descendance juive des peuples américains. 

2) Soit morphologiques (dimensions et configuration des membres et organes), 
soit chromatiques (coloration de la peau, de l'iris, etc.), soit accidentelles (cica- 
trices provenant soit de quelque maladie, soit de quelque accident). 

3) Voir A. Bertillon, Anthropometrical descriptions..., in-8°, Melun, 1887; 
l'Identité des récidivistes et la loi de rélégation (extrait des Annales de démo- 
graphie internat.), in-8°, Paris, 1883; Identification anthropométrique. Instruc- 
tions signalétiques, nouvelle édit., 2 in-8°, Melun, 1893. 

Pour donner aux policiers le moyen de retenir par cœur le signalement d'un 
malfaiteur, on élimine tous les caractères moyens ; il reste une formule très 
courte, sorte de caricature, admirablement caractéristique. C'est le «portrait 
parlé» du sujet, Instructions signalétiques, p. 137 sq. 

N'étaient les erreurs de mensuration ou de description, on pourrait donc, à 
condition de relever les indices individuels toujours dans le même ordre et de 
les exprimer, suivant leur rapport avec les caractères moyens, soit en chiffres, 
soit en lettres (réservant par exemple les lettres impaires aux consonnes et sec- 
tionnant en série de six ou huit lettres), donner à chaque individu un numéro ou 
un nom qui lui seraient exclusivement propres et qu'il porterait toujours sur lui, 
inscrits dans sa chair. Le classement des fiches anthropométriques et leur usage 
international en seraient singulièrement simplifiés. 



Essai sur la Convergence des Probabilités 23 

comme la forme des crêtes papillaires l ), ou la disposition 
des orifices sudorifiques, à l'extrémité des doigts 2 ). L'iden- 
tification des récidivistes a pu, dès lors, s'établir sur des 
preuves irréfragables, et la valeur de la méthode s'est affir- 
mée par un argument sans réplique, la diminution sensible 
de certaines classes de délits ou de certaines ruses de mal- 
faiteurs 3 ). , 

M. A. Meillet, insistant pour sa part sur le caractère- 
« singulier » des faits linguistiques, utilise ce critère pour 
préciser la parenté des langues et dialectes 4 ). 

M. Graebner signale une spécialisation pareille en mille 
détails de civilisation (manière de bâtir, de cultiver la 
terre, de travailler les métaux, de préparer les armes, de se 
vêtir et de se parer..,) ; il montre cette technique très indi- 
vidualisée, reproduite avec une surprenante fidélité par des 
groupes ethniques aujourd'hui fort distants ; il fait de cette 
constatation le pivot d'une méthode nouvelle, aboutit à 
discerner dans l'imbroglio des peuples non civilisés les 
« cycles culturels » apparentés, et oppose enfin à l'aprio- 



1) Instructions signatétiques. Additions. — Le sujet a dû être largement déve- 
loppé depuis, mais en des revues qu'on m'excusera d'ignorer. 

2) D r E. Locard, L'identification des récidivistes, in-8°. Paris, 1909 ; voir 
aussi un article important dans Biologica, 15 décembre 1912. 

3) A Bertillon, Instructions signatétiques, p. lxxv. 

4) Introduction à l'étude comparative des langues indo-européennes*, in 8°, 
Paris, 1912. « Les moyens d'expression n'ont avec les idées qu'une relation de 
fait, non une relation de nature et de nécessité et rien ne saurait, écrit l'auteur, 
les rappeler à l'existence lorsqu'ils ne sont plus Ils n'existent qu'une fois; ils 
sont singuliers... ». Si donc l'on constate une multiplicité de concordances défi- 
nies, « c'est que les deux langues n'en font en réalité qu'une», p. 3... « Les 
ressemblances générales de structure morphologique ne prouvent à peu près 
rien ; car les types possibles sont au fond peu variés. Ce qui prouve, ce sont les 
faits de détail particuliers qui excluent une concordance de hasard-», .pp. 22, 23... 
« Les rapprochements qui ne s'étendent pas à plus de deux dialectes sont peu 
sûrs, sauf raisons particulières, car la ressemblance de deux mots exprimant le 
même sens dans deux langues différentes peut être due à une rencontre fortuite : 
c'est ainsi que l'anglais bad « mauvais » n'est pas apparenté, même de loin, avec 
le persan bad signifiant aussi « mauvais » ; mais on ne pourrait guère attribuer 
au hasard que bad signifiât « mauvais » dans une troisième langue », p. 367... 



24 H. Pinard 

risme de l'école évolutionniste des assertions d'un caractère 
positif et nettement historique 1 ). 

M. Bédier 2 ), pour sa part, éclaircit par une voie ana- 
logue l'origine des contes, et contribue, par ses justes sévé- 
rités contre les outrances de la thèse orientaliste, à rendre ce 
genre de démonstration plus critique. Le R. P. Roiron 3 ), 
dans un travail justement qualifié d'initiateur, bahnbrechend, 
propose d'établir la paternité littéraire par les particularités 
de l'imagination auditive. 

Il est superflu de multiplier les exemples. Le lecteur a 
pu voir que le principe appliqué est partout identique : la 
raison suffisante d'un ensemble '• singulier » ou « unique » 
de caractères, c'est ïêtre •• singulier •» ou la cause particu- 
lière qui les possède en propre. — ■ Il peut donc prévoir, au 



1) Méthode der Ethnologie, pet. in-8°, Heidelberg, 191 1 , spécialement p. 98 sq., 
108 sq. L'auteur, pour l'appréciation de la convergence, distingue un critère de 
forme (l'originalité plus ou moins accusée de la pratique observée) et un critère 
de quantité (le nombre plus ou moins grand de ces singularités). — Pour l'ori- 
gine de la méthode, voir W. Schmidt, Die kulturhistorische Méthode in der 
Ethnologie, dans la revue Anthropos, 1911, t. vi, p. 1010-1037. 

On observera que les termes de « preuve par convergence», « méthode de 
convergence » ne sont pas employés par cette école, le mot « convergence » 
étant au contraire adopté par une école rivale, qui prétend expliquer ces analo- 
gies culturelles par « l'action convergente » de causes identiques.' — 11 suffit de 
montrer dans le détail ce qu'il y a de particulier dans chaque cas, pour rendre 
sensible l'insuffisance de cette thèse. Voir Graebner, op. cit. 

2) Les fabliaux, in-8°, Paris, 1895, spécialement p. 273 sq. Voir aussi A. Bakth, 
dans sa recension de Fr. Ribezzo, Journal des Savants, spécialement 1904, p. 55. 

3) KpiTixà xal IÇïiYTjTixà Ttspl xpiôiv OôepYiAtou jti/mv... xaTà xaivrjv [iiOoôov, 
in-8°, Paris, 1908 ; du même, Étude sur l'imagination auditive de Virgile, in-8°, 
Paris, 1908; supplément, in-8°, Paris, 1909. 

On rapprochera avec curiosité de ces pages les chapitres très fouillés dans les- 
quels E. Amott évalue, d'après le calcul des probabilités, la certitude morale 
fournie par les indices du style, pour les problèmes d'attributions littéraires, 
Regulae artis criticae, p. VII, c. III sq., op. cit , p. 670 sq. ; spécialement c. VI, 
p. 684 sq. — Je ne pense pas que le P. Roiron en ait eu connaissance. 

Très justement Amort observait, vu les variations possibles d'un même écri- 
vain, que toute diversité de style ne prouve pas diversité d'auteur, c. VI, 
p. 692 sq. On verra ce sujet éclairé par les travaux récents, chez L. Laurand, 
Progrès et recul de la critique, dans les « Études », 1912, t. CXXX, p. 601 sq. et 
in-16, Paris, 1913. 



Essai sur la Convergence des Probabilités 25 

delà des applications citées, d'autres utilisations en nombre 
illimité. 

De même, il devient clair que Ja preuve par convergence 
peut trouver son emploi même dans l'étude des phénomènes 
qui se répètent, bref, clans les sciences physiques et natu- 
relles. 

Newman l'a vu; Cuurnoï l'a affirmé nettement et, de fait, 
on ne voit pas pourquoi un procédé apte à déceler une 
cause individuelle ne pourrait convenir à déceler une espèce 
de cause, l'espèce en pareil cas (mais c*est tout problème 
de l'induction qu'il faudrait aborder pour justifier cette 
assimilation) étant assimilée à un individu. Ainsi parvien- 
dra-t-on à reconnaître un corps nouveau, en tant qu'il est 
la raison suffisante d'un ensemble de réactions ou d'effets 
caractéristiques, attribuables à sa seule énergie. Ainsi encore 
parviendra-t-on à établir la justesse de telle ou telle théo- 
rie physique ou chimique, d'après le nombre des probabi- 
lités convergentes que l'on pourra constater en sa faveur et 
d'après la confirmation qu'elle recevra .des expériences 
ultérieures. « Si les faits acquis à l'observation postérieure- 
ment à la construction de l'hypothèse, écrivait Cournot, 
sont reliés par elle aussi bien que les faits qui ont servi à 
la construire, si surtout des faits prévus comme consé- 
quences de l'hypothèse reçoivent des observations posté- 
rieures une confirmation éclatante, la probabilité de l'hy- 
pothèse peut aller jusqu'à ne laisser aucune place au doute 
dans tout esprit suffisamment éclairé » *). 

En abordant la démonstration des théories physiques, 
nous nous trouvons aux confins de la philosophie 2 ). Une 



1) Dans le Dictionnaire philosophique- de Franck, in-4°, Paris, 1875, art. 
Probabilité, p. 1399. L'auteur apporte en exemple la thèse de Newton sur la 
gravitation universelle, p. 1398 sq. — Du même, Essai sur le fondement de nos 
connaissances et sur les caractères de la critique philosophique, 2 in-8°, 
Paris, 1851. — Voir à ce sujet la critique d'OLLÉ-LAPRUNE, De la certitude 
morale, in-8°, Paris, 1880, c. V, pp. 240-254. 

2) C'est en raison de la part d'interprétation que suppose la théorie physique 
que Cournot nomme cette classe de probabilités, par opposition aux probabi- 



26 II. Pinard 

dernière question se pose donc : la preuve par convergence 
est-elle utilisable môme en ce domaine ? 

— Pourquoi pas, si l'on tient compte des difficultés 
spéciales au sujet? Les réalités d'ordre suprasensible ne 
sont-elles pas définissables? N'ont-elles pas leurs effets 
propres ? Leur existence n'entraîne-t-elle pas des consé- 
quences médiates ou immédiates qui peuvent tomber, de 
manière ou d'une autre, sous l'observation? En conséquence, 
pourquoi ne pourrait-on conclure leur existence de la con- 
vergence complète d'indices indépeiidanis ? 

Cette discussion toutefois nous entraînerait à des déve- 
loppements trop longs et une assertion discutable, affirma- 
tive ou négative, risquerait de détourner l'attention du point 
capital de notre étude : la valeur des probabilités conver- 
gentes dans la preuve du singulier. 

Déjà peut-être on trouvera que nous en avons trop dit, 
qu'admettre la valeur de la méthode hors du singulier, c'est 
infirmer une explication qui, dès le début, a invoqué pour 
sa justification foncière la nature du singulier 1 ). 

L'objection ne semble pas fondée. 

En tout ordre de démonstration il est licite, nécessaire 
même, si l'on veut sortir des confusions ordinaires, de 
choisir comme sujet d'étude des Cas-types qui présentent la 
question à l'état pur. Ainsi avons-nous fait. 

La preuve par convergence est peut-être recevable en 
d'autres circonstances. Quoi qu'il en soit, puisqu'elle est 
seule admissible, quand il s'agit d'êtres ou de cas indivi- 
duels 2 ), elle doit se présenter là sans mélange et fournir 
par conséquent l'occasion unique de discerner ce qui lui est 



lités mathématiques, probabilité philosophique, op. cit., p. 1394 sq. Le mot 
prête à confusion. 

1) Voir novembre 1914-19, p. 396 sq. 

2) On a expliqué plus haut pourquoi, novembre 1919, p. 403 sq. Les faits 
particuliers, il est vrai, peuvent encore s'établir par voie de témoignage, niais, 
à moins qu'on n'arguë de dépositions convergentes, cette preuve aboutit à une 
foi (humaine) non à une science (au sens large du mot) ; voir pp. 28-29. 



Essai sur la Convergence des Probabilités 27 

spécial en tant que telle. Au contraire, appliquée à la déter- 
mination des causes générales ou spécifiques, dans l'ordre 
physique ou chimique, elle se surcharge, quant à l'expression 
des lois, de toutes les difficultés de l'induction, et quant aux 
essais de théorie, de toutes les obscurités inhérentes à des 
interprétations très délicates ; en métaphysique, elle se 
complique des objections propres à la connaissance des 
réalités suprasensibles ou transcendantes. Si c'est un arti- 
fice d'avoir isolé le procédé pour le mieux comprendre, 
nous espérons qu'on nous fera plutôt un mérite de l'avoir 
adopté. 

VIL — Certitude propre a la preuve par convergence. 

Il nous reste à examiner une dernière question : quelle 
certitude revient à la preuve par convergence, du moins 
quand elle reste limitée à l'étude du singulier ? 

Pour éclaircir ce point et pour répondre en même temps 
avec plus d'ampleur à la difficulté signalée au début de ce 
travail, nous essayerons d'apprécier la certitude qu'elle 
procure, d'abord en la considérant en elle-même, ensuite en 
la comparant avec celles qu'on rencontre ailleurs. 

Nombre d'auteurs la qualifient de morale. Le mot est 
sujet à de multiples équivoques. 

Signifie-t-il qu'elle -exige, pour être admise, certaines 
conditions d'ordre moral, étant donné qu'elle ne nécessite 
pas l'assentiment à la façon des évidences mathématiques ? 
En ce cas, ce qualificatif est recevable,-mais combien peu 
caractéristique ! Si l'on observe, en effet, que les vérités les 
plus nécessitantes, au jugement du commun, comme l'exis- 
tence du moi, la réalité du monde extérieur, la valeur 
absolue du principe de contradiction, ont été révoquées en 
doute par des esprits de haute valeur, quel jury pourra' 
jamais délimiter ce double domaine des évidences soi-disant 
cogentes et des évidences libres ou « morales « ? 



28 H. Pinard 

Si l'on veut dire qu'elle s'appuie sur les lois de tordre 
moral, le terme apparaît des plus impropres. En effet, même 
dans les cas où la preuve consiste en une convergence de 
témoignages, la conclusion est absolument indépendante de 
la véracité des témoins. Quand on arguë de l'accord de 
gens les plus opposés de goûts et d'intérêts, on ne dit 
plus : « ils n'avaient aucun intérêt à mentir, donc on peut 
les en croire », mais on dit : « quelque intérêt que tels et 
tels aient pu avoir à altérer la vérité, leur accord unanime 
fait voir quils ont dit vrai », parce qu'il n'y a plus de 
raison suffisante à leur assertion uniforme, si ce n'est la 
force de la vérité les déterminant à déposer dans le même 
sens. Qu'il s'agisse d'attestation en justice ou de ces vérités 
qui nous viennent par une nuée de témoins, comme l'existence 
de Rome 1 ), l'assentiment fondé sur une telle convergence ne 
rend aucun hommage à la valeur morale des informateurs. 
A y bien regarder, le fait de l'accord est considéré plutôt 
sous un aspect physique, comme une trace (matérielle en 
quelque sorte) laissée dans les âmes humaines, et dont le 
caractère constant, malgré la variété des esprits qu'elle a 
marqués, exige, comme seule cause proportionnée, la vérité 
substantielle des événements rapportés. 

Cette constatation est des plus graves. De même, en effet, 
que l'utilisation méthodique de la convergence, selon les 
règles indiquées, transforme pour une bonne part l'ancienne 
preuve historique par accumulation de témoignages, de 
même aboutit-elle à transformer ses conclusions : au lieu 



1) Pour mesurer l'écart de l'ancienne terminologie à la moderne et constater à 
quel point la théorie est demeurée imparfaite, on observera que de telles con- 
naissances sont données dans la scolastique ancienne et jusque chez D. Soto 
comme des types d'opinions, In Porphyrii Isagogen et Aristotelis Categorias,... 
in-4°. Venise, 1583; In libr. Posteriorutn analyt., I, q. VIII, p. 441. Pour de 
Lugo, elles deviennent le type de la certitude morale nécessitante, Disputationes 
devirtutefidei, in-fol., Lyon, 1646; disp. II, sect. 1, n. 39 sq.; p. 102; disp. I. 
sect. 13, n. 312 sq., p. 76. 

Les termes d'opinio vehemens ou de certitudo moralis, dans l'espèce, ne 
paraissent pas plus heureux l'un que l'autre. 



Essai sur la Convergence des Probabilités 29 

d'aboutir à une crédibilité ou foi humaine, elle aboutit en 
quelque manière à une constatation des faits. Sans doute, 
ne pouvant au sens strict les faire revivre, elle ne peut 
davantage les faire voir en eux-mêmes , mais elle permet de 
les voir clans leurs traces propres, tout comme on voit (et, 
dans certains cas, on peut reconnaître) une main humaine 
derrière la tapisserie qu'elle agite. La démonstration histo- 
rique est devenue singulièrement plus complexe, c'est vrai ; 
mais elle atteint à ce prix une solidité qu'elle ne connaissait 
pas 1 ). 

Si donc on entendait par certitude morale une grande 
probabilité, le terme serait à rejeter tout simplement, 
puisque dans les cas-types, à tout le moins, la démonstration 
ne laisse place à aucun risque. 

Mais alors quel terme adopter ? 

Qu'on nous permette d'observer, qu'en raisonnant comme 
il a été exposé, en démontrant lé singulier par ses traces 
propres, on ne procède pas autrement, même quand on fait 
appel au témoignage, que lorsqu'on démontre la présence 
de tel acide par ses traces spécifiques. Appelle-t-on -cette 
conclusion physiquement certaine dans un cas, il sera donc 
loisible de garder le même terme dans l'autre, mais il peut 
être oiseux et impertinent de prétendre l'imposer 2 ). 

Au surplus la chose importe, non le mot. Sans nous attar- 
der par conséquent à Ja question de terminologie, achevons 
de faire comprendre la nature de cette certitude, en la 
comparant à celles que l'on rencontre en d'autres domaines. 



1) Que l'on compare par exemple avec ce mode de raisonnement la théorie 
du témoignage dans saint Thomas. « In actibus humants... non potest haberi 
certitude) demonstrativa, eo quod sint circa contingentia et variabilia, et ideo 
sufficit probabilis certitudo , quae ut in pluribus veritatem attingat... 
Est autem probabile quod magis veritatem contineat dictum multorum quam 
diefum unius. . Omnis autem multitudo in tribus comprehenditur.. et ideo 
requiritur... ternarius [testium numerus], qui est multitudo perfecta in ipsis 
testibus», Sum. theol., II, II, q. LXX, a. 2,c. 

2) Que l'on dise, si l'on veut, certitudo reductive physica, du moins tant qu'on 
se borne à la connaissance du singulier. 



30 II. Pinard 

Il nous suffira, pour éclaircir ce sujet, de signaler deux 
sources de doutes ou d'objections. 

Les difficultés qui s'opposent à la réception d'une propo- 
sition, peuvent affecter soit la valeur du lien qui unit les 
prémisses (explicites ou implicites) à la conclusion — ce 
que les logiciens nomment « la conséquence ■» — soit la 
nature même de la vérité conclue — ce que les logiciens 
appellent « le conséquent ». En d'autres termes, supposées 
acquises les vérités dont on part, on doute des acquisitions 
nouvelles, soit parce qu'on se demande si l'on raisonne 
juste, soit parce que, sûr de l'avoir fait, on s'effraye pour- 
tant d'aboutir à tel résultat. 

Observons ce, double phénomène dans les sciences mathé- 
matiques, métaphysiques, physiques (et naturelles) et histo- 
riques. 

En ce qui concerne la conséquence, les mathématiques et 
la métaphysique, sciences déductives, se présentent dans les 
conditions les plus favorables. L'une et l'autre vont de con- 
clusion en conclusion par un tissu serré de démonstrations 
propter quid, c'est-à-dire en assignant à chaque vérité 
nouvelle sa cause prochaine, son pourquoi immédiat. En ce 
sens, seules elles « font savoir » *), comme disaient les 
scolastiques, parce que seules elles éclairent par le dedans, 
intrinsece, les vérités découvertes. 

Les autres sciences, à rebours, démontrent leurs conclu- 
sions, non pas en invoquant des causes immédiates, mais en 
arguant des effets ou tout au plus des causes éloignées. 
Elles constatent, elles n'expliquent pas (demonstratio quia). 
En ce sens — et c'est toute la raison du dédain de l'an- 
cienne logique pour cette démonstration inférieure — 
« elles ne font pas savoir » , du moins au plein sens du mot. 

Les sciences historiques (et les conclusions de la vie 
courante qui peuvent leur être assimilées) se trouvent à cet 
égard au dernier degré, puisque, ainsi qu'il a été expliqué 2 ), 

1) Voir novembre 1919, p. 404, note 2. 

2) Ibid. 



Essai sur la Convergence des Probabilités 31 

elles ne peuvent jamais appuyer leurs déductions sur un 
lien nécessaire, ni sur un rapport d'effet à cause spécifique. 
Elles ne peuvent donc jamais apporter à l'esprit la même 
satisfaction que les sciences rivales : la nature des choses 
ne le permet pas. 

En ce qui concerne le conséquent, la condition respective 
des diverses disciplines se trouve un peu modifiée. 

Les mathématiques, dit saint Thomas après Aristote, 
sont soutenues sans cesse par l'imagination; les sciences 
physiques et naturelles, partant des données sensibles, 
doivent cependant les dépasser par des conclusions ration- 
nelles ; la métaphysique doit faire appel x à l'intelligence 
pure. Or, ces modes d'activité offrent des difficultés singu- 
lièrement différentes à une faculté comme la nôtre. Elle 
trouve son compte dans les sciences mathématiques, car, 
dès que celles-ci ont pris à l'expérience les notions d'espace 
et de nombre et élaboré l'image ou phantasme qui leur cor- 
respond, appuyées sans cesse sur ces images qui participent 
encore du sensible ] ), elles n'ont plus pour ainsi dire qu'à 
agencer leurs images en des combinaisons nouvelles, sans 
plus s'occuper du réel : tout se passe comme si l'esprit 
jouait avec des formes vides et, les tirant de soi, comme 
disait Kant, ou les trouvant en quelque sorte homogènes à 
sa condition mixte, se reconnaissaiVlui-même dans chacune 
de ses Constructions. Il en résulte pour l'intelligence un 
maximum de bien-être et d'évidence : « et sic patet quod 
maihemalica consideratio est facilior et cerlior quam natu- 
ralis [seu physica] et theologica » 2 ). A l'autre extrême se 

1) On n'entend dire aucunement que ces disciplines sévères et ces « sciences 
exactes » ne requièrent pas des aptitudes intellectuelles de haute valeur, notam- 
ment une grande faculté d'abstraction. Encore moins songerait-on à prétendre 
qu'elles sont du domaine de l'imagination poétique et de la fantaisie 1 On signale 
seulement l'appui que donne à la pensée spéculative l'utilisation constante 
d'images rigoureusement proportionnées aux éléments qu'elles représentent (la 
quantité, l'espace, le nombre), alors que de telles représentations sont essentiel- 
lement fausses en théodicée et insuffisantes dans les sciences physiques ou histo- 
riques, donc aisément décevantes partout ailleurs. 

2) In libr. Boetii de Trinitate, q. vi, a. 1, t. xvn, 391 b . — Voir en ce sens 



32 //. Pinard 

trouvent, en effet, la métaphysique et spécialement la théo- 
dicée : loin de pouvoir s'appuyer sur des images quanti- 
tatives, il leur faut à chaque instant combattre les incur- 
sions de l'imagination qui voudrait se représenter le monde 
des esprits selon les formes du monde sensible : de la une 
lutte constante et un état de malaise inévitable pour des 
âmes, comme les nôtres, immergées dans la matière, ou 
plutôt qui lui sont substantiellement unies. 

A mi-chemin se tiennent les sciences physiques et les 
sciences historiques. Quittant le monde sensible, au moment 
où elles cherchent à expliquer le pourquoi et le comment, 
elles s'appuient du moins sur lui, pendant la longue période 
de leurs observations, et elles le retrouvent au moment où 
elles contrôlent leurs conclusions. 

« Ainsi, dans les choses [métaphysiques et] divines, ne 
peut-on s'arrêter ni aux sens ni à l'imagination ; dans les 
sciences mathématiques, on peut s'arrêter à l'imagination, 
non aux sens ; dans les sciences physiques, aux sens ». 

Et nous voici, une seconde fois, ramenés à la même con- 
clusion. « C'est donc un abus, poursuit saint Thomas, de 
tenter dans ces trois branches de la science spéculative des 
procédés uniformes » 1 ), en d'autres termes, de demander 
à chaque ordre de sciences une évidence que sa nature 
intime ne comporte pas. 

A ces difficultés intrinsèques, c'est-à-dire provenant de 
la nature de la conclusion, s'en adjoignent oV extrinsèques , 
c'est-à-dire occasionnées par des raisons adventices, comme 



quelques pages très curieuses du P. Buffier, Œuvres philosophiques, édit. 
Fr. Bouillier, in-12, Paris, 1843, Traité des vérités premières, p. I, c. vi, 
p. 20 sq. 

1) « Et propter hoc peccant qui uniformiter in tribus speculativae partibus 
procedere nituntur >, In Boetium, loc. cit., a. 2, p 39'3 b ; cf. a. 1, p. 391. 

Cette diversité des sciences et leu<- difficulté respective commande, pour 
Aristote et saint Thomas, l'ordre dans lequel on doit les enseigner. La page 
entière serait à citer, Ethic, 1 VI, c. vu, t. XXI p. 210. Elle explique pourquoi 
la méthode historique et la preuve par convergence offrent des difficultés toutes 
spéciales à tous ceux qui ont une v moindre expérience de la vie. 



Essai sur la Convergence des Probabilités 33 

sont les considérations d'affection ou d'intérêt. Elles 
donnent lieu à des constatations analogues. 

Les mathématiques ne sont d'aucune religion, ni d'aucun 
parti politique : c'est, pour se faire agréer de tous, un 
incommensurable avantage. Les sciences physiques en béné- 
ficient déjà moins, car elles soulèvent des questions qui 
concernent la constitution intime de l'homme, son origine 
et sa fin. Les sciences historiques et les conclusions de la 
vie pratique, pour leur part, ont à se débattre au milieu de 
toutes les passions, et la métaphysique, qui pose explici- 
tement les problèmes les plus angoissants, arrive au dernier 
rang, sollicitée, intimidée à chaque instant par la vieille 
clameur des appétits .débridés : « Loquimini nobis placen- 
tia ! videte nobis errores /■ » - 1 ) 

Extrinsèques encore les objections qui naissent de pro- 
blèmes apparentés * les obscurités qu'ils soulèvent portent 
à douter des solutions acquises dans leur voisinage. Les 
mathématiques, avec leur marche déductive, connaissent à 
peine cette épreuve. Elle devient au contraire très vive dans 
les sciences métaphysiques et historiques. Et voici cê^qui 
en résulte. 

Si correcte que puisse être la solution d'une difficulté 
métaphysique, il est impossible qu'elle fasse sur une âme 
humaine autant d'impression que l'objection. La raison en 
est obvie : l'objection est tirée habituellement de notre ordre, 
c'est-à-dire des évidences ou des analogies du monde sen- 
sible qui nous est immédiatement proportionné ; la réponse 
doit se tirer d'un autre ordre, plus riche sans doute d'être 
et de ^vérité, -mais qui n'est plus de même manière à la 
mesure de nos facultés : l'ordre métaphysique ou rationnel 
par. Pour ce motif, la réponse perd en évidence ce qu'elle 
gagne en profondeur : plus elle atteint l'intime de l'être, 



1) Isaïe, XXX, 10. — Cette influence du cœur sur les intuitions ou les con- 
clusions de l'esprit a été finement décrite par Pascal, Newman et Ollé-Laprune, 
et si souvent traitée depuis, qu'il nou3 paraît inutile d'insister. 

3 



;; i H. Pinard 

moins elle satisfait une faculté habituée en quelque sorte, 
par la connaissance sensible, à se jouer seulement à la 
surface des choses. 

Les sciences historiques ne sont pas mieux partagées. 
Cela tient à notre mode fragmentaire de connaissance et 
aux nécessités critiques de la preuve. Pour le premier 
motif, elles trouvent infiniment d'ombre autour des rares 
îlots qu'elles peuvent éclairer, et voient surgir de cette 
obscurité de multiples objections ; pour le second, ayant 
besoin d'indices divergents pour constater leur indépen- 
dance l ), elles rencontrent dans cette divergence l'occasion 
de doutes qui devront fréquemment demeurer sans réponse, 
faute de connaître, dans la plupart des cas, sous quel angle 
précis les événements ont été vus, quel instant exact on a 
voulu décrire, quelles libertés (d'ailleurs licites) on a prises 
en les rapportant, bref, faute de pouvoir reconstituer dans 
son intégrité la synthèse originale des faits. 

Ainsi la métaphysique fournit des réponses, mais peu 
impressionnantes, même quand elles sont sûres ; l'histoire 
et le sens pratique n'ont souvent, en présence d'objections 
multiples, aucune réponse à proposer : atteignant la solu- 
tion comme nécessaire, vu la convergence des indices, ils 
ne peuvent résoudre les doutes que par voie indirecte, en 
observant qu'ils sont sûrement déraisonnables en présence 
d'une telle preuve. C'en est assez, en rigueur logique 
comme en pratique, car si nul ne s'avise de rejeter les 
pièces d'or qu'il tient en main, parce qu'il ne s'explique pas 
au juste comment elles y sont venues, nul ne doit non plus 
abandonner une conclusion qu'il tient, parce que son intel- 
ligence ne trouve pas, sur toutes les questions qui l'inté- 
ressent, la pleine ration de lumière qu'elle souhaiterait. La 
nature des choses et la nature de notre esprit n'autorisent 
rien de plus. Requérir davantage. . . c'est demander la lune ! 



* 



I) Voir plus haut, p. 12 sq. 



Essai sur la Convergence des Probabilités 35 

Ainsi avons-nous essayé d'élucider dans ce travail le 
genre de démonstration et le genre de certitude qui con- 
viennent aux faits et aux êtres individuels, bref, « au singu- 
lier ». Avant commencé, dans ce but, par étudier la nature 
du « singulier », nous avons été amenés à constater, d'une 
part, qu'en dehors des instants où il est objet immédiat 
d'expérience, il n'admet plus d'autre preuve que la conver- 
gence d'indices ou traces, purement probables dès qu'on les 
considère isolément ; d'autre part, que cette convergence 
procure, au moins quand les indices sont indépendants et 
leur série virtuellement complète, une évidence très diffé- 
rente de l'évidence métaphysique et de l'évidence mathé- 
matique, analogue cependant à l'évidence physique : elle 
fait voir le singulier, non en lui-même, il est vrai, mais 
dans l'ensemble inimitable, unique, de ses traces ou effets. 
En ce sens, elle donne beaucoup moins qu'une intuition ou 
une expérience, impossible d'ailleurs quand il s'agit du 
passé, mais beaucoup plus qu'une foi fondée sur la véracité 
d'autrui. 

Ces divergences profondes de nature, de démonstration 
et de certitude entre les divers objets du savoir expliquent 
sans peine pourquoi certains esprits, éminemment doués 
pour certaines études, se trouvent dépaysés, dès qu'ils en 
abordent d'autres, comment, par exemple, des métaphysiciens 
ou des mathématiciens de grand talenrcommettent dans les 
sciences historiques des fautes de méthode inconcevables et 
requièrent de ces disciplines des démonstrations qu'il est 
injuste et déraisonnable de leur demander l ). 

Que conclure de là, sinon une leçon pour toute la con- 
duite de la vie. 

Un esprit soucieux d'éviter ces aphorismes fous : « tout 
ou rien », ou encore « tout sur le même type », « l'évidence 

1) Le P. de Smedt a finement analysé ces erreurs, dans les Etudes, 1869, 
t. XXII, p. 703 note ; passage reproduit dans ses Principes de la critique histo- 
rique, in-12, Paris, Liège, 1883, c. IV, p.69sq. Dans le même sens, Dom Germain 
Morin, dans la Revue d'histoire ecclésiastique, 1905, t. VI, pp. 344-345. 



36 H. Pinard 

des lignes et des chiffres (ou l'évidence des sens) ; rien 
d'autre », un tel esprit reconnaîtra qu'il y a, même en 
dehors des chiffres, même en dehors des réalités tangibles, 
des nécessités logiques réelles, c'est-à-dire des circonstances 
où l'esprit voit l'incompatibilité de certains indices avec 
certaines conclusions. Il la perçoit d'autre manière, quand 
il est question d'êtres « singuliers », de théories physiques 
ou de réalités suprasensibles, tout comme il atteint de façon 
différente le violet, le jaune et le vert, ou si l'on veut, le 
vent qui passe, l'air qui sonne, le mur qui se palpe, par cette 
raison que la nature de ces objets est autre. Mais en somme, 
dans ces diverses circonstances, il n'y a jamais qu'un motif 
ultime d'assentiment, le principe de raison suffisante, dont 
les exigences, si variables qu'en soient les modalités en des 
sciences différentes, gardent substantiellement le même 
caractère et la même valeur. 

La santé de l'esprit consiste donc à savoir, en chaque 
classe de connaissance, quels sont les signes certains de 
vérité et, conservant cet appétit de lumière complète qui 
est l'honneur de notre race, à s'en tenir résolument à la 
seule mesure réalisable en chaque cas. 

Si quelque considération pouvait appuyer cette conclu- 
sion, en ce qui concerne la connaissance du » singulier », 
et faire comprendre que ce n'est point infirmité d'esprit 
d'utiliser la convergence d'indices probables et de s'en tenir, 
avec une pleine quiétude, à la certitude qu'elle procure, ne 
serait-ce pas celle que déjà nous avons fait valoir, à savoir 
que, dans la vie courante (où se révèlent les esprits les plus 
complets, précisément parce qu'il y faut tenir compte de 
tous les facteurs à la fois), on apprécie les hommes d'après 
leur aptitude à débrouiller, au milieu des probabités con- 
traires, les indices caractéristiques du vrai et leur conver- 
gence décisive, que nombre de découvertes ou de résolutions 
admirées trouvent dans cette maîtresse qualité leur expli- 
cation et donc, qu'à cet égard „ le bon sens vulgaire et le 

génie coïncident ? 

H. Pinard, S. J. 



II. 

LA CONNAISSANCE SENSIBLE 



DES 



OBJETS EXTÉRIEURS 



Tout objet extérieur se présente à notre conscience sen- 
sible comme un volume de forme et de grandeur déter- 
minées, doué d'un ensemble défini de qualités physiques, 
couleur, sonorité, goût, odeur, température, résistance, 
poids, qui l'affectent suivant une proportion donnée. De 
plus, il lui apparaît comme un élément d'un ensemble de 
choses qui ne se confondent pas avec le sujet connaissant. 

La solution du problème de la connaissance sensible des 
objets extérieurs, de leur assimilation par la conscience, 
suppose, par conséquent, la réponse à ces deux questions : 
comment les différentes qualités et l'unité des choses 
peuvent-elles en quelque manière pénétrer la conscience et 
s'y révéler ; comment cette même conscience qui ne connaît 
les choses que dans la mesure où elles sont devenues elle- 
même, est-elle en état de les poser au dehors, dans ce vaste 
système que nous appelons l'univers ? 

Ce sont des réponses à ces deux questions que l'on 
voudrait essayer de donner dans cette étude, réponses qui, 
tout en sauvegardant intégralement la valeur objective de 
nos connaissances sensibles, tiendraient un compte suffisant 
des conclusions qui paraissent établies en psychologie et en 
physiologie. 



38 /. ternaire 

I. — La connaissance sensible des qualités 

ET DE i/UNITÉ DES CHOSES. 

Nous exposerons d'abord les procédés par lesquels, à 
notre avis, les sensibles propres, couleur, son, odeur, etc., 
sont assimilés par la conscience sensible, pour faire con- 
naître ensuite comment se réaliserait la connaissance de 
l'étendue et de l'unité des corps. 

Les psychologues sont unanimes à reconnaître que 
l'odeur, le goût, la température, tels qu'ils apparaissent à 
la conscience sensible, sont des modalités suivant lesquelles 
les facultés sensibles réagissent à certaines excitations exté- 
rieures, qui peuvent les atteindre par les organes des sens 
auxquels elles sont étroitement unies. 

Modalité psychique, notons -le. bien, ne signifie pas 
forme a priori au sens kantien de l'expression. Avant une 
connaissance, aucune forme psychique ne préexiste dans les 
facultés • sensibles. Celles-ci sont des sources d'énergie 
psychique, dont chacune est douée d'un type donné de 
réaction, types que désignent les noms odeur, goût, tempé- 
rature, et qui sont aptes à prendre des caractères variés 
d'après les excitations reçues par les sens. 

Insistons, pour mieux faire comprendre notre pensée, 
sur le fonctionnement du sens de l'odorat. Aussi bien, est-il 
seul parmi les trois sens qui retiennent pour l'instant notre 
attention, à présenter une grande variété dans les sensa- 
tions qu'il éprouve. L'excitant du sens de l'odorat est, 
semble-t il, d'ordre chimique : de fines parcelles ou des 
vapeurs émanées des corps, modifiant chimiquement les 
cellules sensorielles du sens de l'odorat. Ces modifications, 
en rapport avec la nature des excitants, sont l'origine 
d'ébranlements définis dans les cellules nerveuses qui enve- 
" loppent les cellules sensorielles, ébranlements qui par les 
fibres de conduction se communiquent bientôt au centre 
cérébral de l'odorat. 



La Connaissance sensible des Objets extérieurs 39 

L'organe sensible étant ainsi en pleine excitation, la 
faculté qui lui est étroitement unie, développe une réaction 
appropriée, immanente qui n'est autre ^chose, au point de 
vue conscient du moins, que la sensation de telle odeur. 

D'après donc que l'organe de l'odorat est modifié suivant 
tel ou tel mode, la faculté olfactive, par une sorte 
"d'excitation par influence, — s'il nous est permis d'imaginer 
un modèle physique des rapports mutuels des facultés avec 
leurs organes, rapports qu'il nous est impossible de saisir 
en eux-mêmes, — réagit suivant telle ou telle forme, dans 
la modalité générale que désigne le mot odeur. 

Ces diverses formes que peuvent revêtir les réactions 
cognitives des facultés, sont comparables aux différentes 
directions de mouvement qu'un corps peut prendre sous 
l'influence de systèmes d'énergie mécanique. Elles ne pré- 
existent pas plus dans ces facultés que'les formes de mouve- 
ment dans un mobile ; mais elles sont des manières de sentir 
suivant certains types, qu'éprouvent les facultés d'après les 
influences qu'elles reçoivent à travers leurs organes, comme 
les différents mouvements d'un mobile résultent des actions 
qu'il subit de la part des corps qui l'environnent. 

Mais de telles réactions psychiques peuvent-elles s'ap- 
peler des connaissances objectives des qualités des choses ? 

Si les sensations ne représentent pas formellement, c'est- 
à-dire avec les traits mêmes qu'elles possèdent dans la 
nature, les qualités des corps, elles les représentent 
certainement d'une façon équivalente. 

Si l'on admet, en effet, que toute faculté et son organe 
forment véritablement un tout vivant, la réaction d'une 
faculté, dans son type, dans son langage, correspondra 
nécessairement à l'état éprouvé par son organe ; mais cet 
état de l'organe d'un sens dépend immédiatement des 
actions que les énergies émanées des objets extérieurs ont 
exercées sur lui. On est donc en droit d'affirmer que toute 
connaissance élaborée par une faculté sensible est une 
expression fidèle de l'une ou l'autre énergie des corps, 



40 J, Lemaire 

Ces énergies des corps, notons-le bien, agissent sur les 
sens en tant qu'ils sont ces unités vivantes dont nous 
parlons ; elles atteignent les facultés psychiques par le fait 
même qu'elles modifient les organes auxquels elles sont 
unies ; si bien que la connaissance est produite par les sens 
grâce aux facultés qui interviennent dans leur composition, 
et porte immédiatement sur les énergies extérieures, aux- 
quelles ils sont adaptés grâce aux organes qu'ils possèdent. 

Cette objectivité de la connaissance sensible par équi- 
valence, est, semble-t-il, suffisante pour la perception des 
qualités des corps appelées sensibles propres, si l'on tient 
compte de l'usage que l'esprit fait de semblables représen- 
tations, lorsqu'il entreprend d'établir les notions scien- 
tifiques des choses. 

L'esprit, en effet, ne se sert des connaissances qu'il 
obtient à l'aide des sensibles propres, que pour constater 
dans les corps la présence de tel ou tel état. Pour l'étude 
systématique des qualités de la matière, il recourt princi- 
palement aux deux propriétés qui nous sont le mieux 
accessibles, qui sont connues par nous avec le maximum de 
précision et d'objectivité, l'étendue et le mouvement. 

Ainsi les recherches scientifiques sur la lumière 
s'adressent avant tout aux aspects des phénomènes lumi- 
neux qui ont des relations avec l'espace, le mouvement et 
son dérivé, le temps. On mesure la vitesse de propagation 
de la lumière, les variations qu'éprouvent les directions des 
rayons lumineux dans les différents milieux qu'ils traversent, 
en d'autres mots les lois de la réflexion, de la réfraction, 
de la polarisation de la lumière ; on détermine les longueurs 
d'onde des diverses couleurs, les proportions suivant les : 
quelles les différentes ondes tonnent les spectres des corps 
incandescents, le nombre de raies spectrales auxquelles elles 
donnent naissance, etc. 

De couleur formelle il n'est pas question dans les sciences 
physiques, sauf pour poser les problèmes ou diriger les 
mesures, 



La Connaissance sensible des Objets extérieurs ■ 41 

Puisque telles sont en réalité les façons de procéder do 
l'esprit pour élaborer les représentations scientifiques de 
l'univers, les sens rempliront leur fonction d'une façon 
largement suffisante, s'ils nous donnent la connaissance des 
choses suivant la méthode d'équivalence que nous venons 
d'esquisser. 

Tl n'est pas sans intérêt de rapprocher de ces considéra- 
tions, les données que la psychologie animale fournit au 
sujet des conditions dans lesquelles les animaux, même 
supérieurs, reconnaissent les objets. Certains d'entre eux 
paraissent être privés de la sensation des couleurs, mais 
connaissent les formes des objets. D'autres- perçoivent les 
couleurs, sans toutefois se servir de ces perceptions pour 
discerner les choses, puisque l'expérience montre clairement 
qu'ils recourent pour le faire à la connaissance des formes. 
Bien plus, de nombreux exercices sont nécessaires si on 
veut leur apprendre à distinguer les objets par leur couleur. 

Ces remarques nous amènent à étudier maintenant les 
sensations de nos autres sens, la vue, l'ouïe, le tact. 

L'accord n'existe plus entre les psychologues, du moins 
entre les psychologues scolastiques et les psychologues des 
autres écoles, lorsqu'il s'agit de préciser la valeur des 
sensations de l'ouïe et surtout de la vue. Assez communé- 
ment les psychologues scolastiques admettent l'objectivité 
formelle des sensations de l'ouïe : presque unanimement 
celle des sensations de la vue. Les autres psychologues, au 
contraire, pensent que ces deux espèces de sensation n'ont 
qu'une objectivité par équivalence. 

La raison principale qui. pousse -les premiers à attribuer 
aux sens de la vue et de l'ouïe une objectivité plus grande 
qu'aux autres sens déjà étudies, est, semble-t-il, cette 
donnée à première vue immédiate de notre conscience, qui 
nous lait placer la couleur ou le son, comme tels, dans les 
objets extérieurs. On admettra sans trop de difficultés que 
le salé n'est pas dans le sel mais dans notre conscience; on 
refusera de croire que la couleur comme couleur, que le son 



42 /. Lemaire 

comme son ne soient pas sur les objets mêmes que nous 
connaissons. 

D'ailleurs nos connaissances de l'univers ne nous sont- 
elles pas fournies avant tout par ces deux sens ; et dès lors 
leur refuser une objectivité intégrale n'est-ce pas s'exposer 
à jeter le discrédit sur l'ensemble de nos doctrines sur les 
choses? 

Nous ne le pensons pas. Pour justifier cette manière de 
voir, nous étudierons spécialement les sensations de la vue 
pour lesquelles, principalement, on réclame l'objectivité 
formelle ; les conclusions que nous pourrons établir à leur 
sujet, vaudront sans aucun doute aussi pour les sensations 
de l'ouïe. . 

Les sensations de la vue ont comme objet propre les 
couleurs et rien que les couleurs, comme les sensations de 
l'odorat ont comme objet propre les odeurs. L'activité 
consciente, donc, qui appartient au sens de la vue, a comme 
rôle de nous révéler les variétés de teintes que présentent 
les objets de la nature, les combinaisons qu'elles peuvent 
former, les différentes intensités qu'elles manifestent. 

A ce titre ce sens ne semble pas mériter un privilège que 
ne possède pas le sens de l'odorat. Pour quelle raison, en 
effet, les impressions de couleurs devraient-elles être plus 
intégralement objectives que celles de l'odorat, qui chez les 
animaux terrestres paraissent bien acquérir une finesse et une 
variété au moins égales à celles qu'ont pour nous les pre- 
mières? On ne le voit pas. D'autant plus que leurs excitants, 
les vibrations lumineuses, présentent une complexité plus 
grande peut-être que l'état chimique des corps odorants. 
Sans doute nous attribuons naturellement plus d'objecti- 
vité aux premières qu'aux secondes; mais, comme on le 
sait, — on le montrera en détail dans la deuxième partie 
de ce travail, — l'objectivation d'une sensation est une 
opération compliquée de la conscience, opération en elle- 
même applicable à toutes les sensations externes, mais que 
nous n'employons en fait que pour certaines d'entre elles. 



La Connaissance sensible des Objets extérieurs 43 

A côté de son objet propre de sensation, le sens de la vue 
possède tin ensemble d'objets de .connaissance dont il par- 
tage la perception avec d'autres sens, le tact principale- 
ment ; ce sont l'étendue et ses divers aspects, et les dif- 
férents types de mouvement. 

Les sensations de ces nouveaux objets sont pour nous 
capitales ; car c'est avant tout à leur forme, à leur position 
spatiale, à leurs attitudes, à leurs mouvements que nous 
reconnaissons les corps, que nous les distinguons les uns 
des autres. 

La couleur dont les choses de la nature sont revêtues, 
complète sans cloute la connaissance que nous en avons ; il 
n'en est pas moins vrai que dans la lumière rosée du matin, 
la pleine lumière de midi, la lumière grise du soir nous 
reconnaissons fort bien les objets qui nous entourent, bien 
que leur teinte soit différente. 

Les connaissances que nous avons de l'étendue et du 
mouvement méritent certes qu'on leur attribue une objecti- 
vité plus parfaite que celle que nous avons reconnue aux 
sensations d'odeur ou de couleur. 

Mais est-il légitime de le faire? L'objectivité relative de 
ces dernières sensations n'entraîne-t-elle pas nécessairement 
l'objectivité partielle des premières ? 

Toute la question est là ; et il nous paraît que si certains 
auteurs scolastiques , de nos jours encore, soutiennent 
l'objectivité absolue des sensations de couleur, c'est dans la 
crainte de se voir forcés, en la niant, d'abandonner l'objec- 
tivité formelle des sensations de l'étendue et du mouvement, 
qu'à juste titre ils prétendent défendre. Or, il nous semble 
qu'au point de vue de leur valeur objective -on peut distin- 
guer ces deux espèces de sensations visuelles l'une de 
l'autre, puisque le travail psychique qu'elles supposent, dif- 
fère notablement. 

Le fait déjà, que l'une de ces espèces forme un objet 
propre de sensation, alors que l'autre en est un objet com- 
mun, n'est-il pas un sérieux indice que l'on est en présence 



44 J- Lemaire 

de deux types différents de connaissance, aptes par consé- 
quent à avoir chacun une objectivité propre ? 

En réalité, alors que la sensation de couleur est une acti- 
vité psychique relativement simple, comme la sensation 
d'odeur, la connaissance sensible de l'étendue et des direc- 
tions des mouvements des corps est, dans la plupart des 
cas, une opération qui peut paraître simple à l'observation 
psychologique vulgaire, mais qui se montre d'une grande 
complexité à l'analyse scientifique. 

Ce n'est pas l'endroit d'exposer et de discuter en détail 
les théories modernes sur la perception des volumes et des 
espaces. Toutes cependant sont unanimes à enseigner que si 
le sens de la vue peut, par une opération simple, connaître 
une étendue plane en percevant la couleur qui la revêt, ou 
- distinguer deux étendues voisines parce qu'elles sont diffé- 
remment colorées, il lui est impossible par une telle opéra- 
tion de saisir la grandeur réelle d'une étendue, — il ne 
peut la percevoir immédiatement que sous la forme réduite 
qu'elle obtient sur la rétine, — ou de connaître la troisième 
dimension des objets et leur position relative, toutes deux 
n'ayant d'influence que sur l'intensité de la lumière, intensité 
qui à elle seule est lin critère insuffisant pour les apprécier. 

Ce n'est que, par un ensemble compliqué de comparaisons 
sensibles, d'associations de diverses sensations lumineuses 
soit entre elles, soit principalement avec des sensations du 
t ac t ( — le tact est par excellence le sens de l'étendue, du 
volume, de l'espace sensible, parce que par les mouvements 
de ses organes il est en état de les parcourir intégralement 
et d'apprécier ainsi leur forme et leur grandeur, — que 
l'œil nous donnerait les impressions des grandeurs, des 
étendues, des reliefs et de l'espace sensible. 

Or, remarquons-le bien, tout travail de ce genre suppose 
la conscience soumise à un ensemble d'influences exté- 
rieures, qui nécessairement la mettent en contact étroit 
avec les choses de la nature, contact d'où résultera pour 
elle une connaissance plus parfaitement objective. 



La Connaissance sensible des Objets extérieurs 45 

Insistons quelque peu sur la valeur de nos perceptions 
d'étendue, auxquelles se rattachent immédiatement celles 
des mouvements des corps dans l'espace. Le caractère 
fondamental de ces connaissances, l'utilité qu'il y a d'en 
saisir le mécanisme, pour comprendre la théorie de l'assi- 
milation cognitive que nous voulons proposer, nous incitent 
à le faire. D'ailleurs, nous justifierons par Là même l'objec- 
tivité des sensations du tact, dont les perceptions portent 
principalement sur l'étendue et ses dérivés. Les autres 
sensations du tact, en effet, ne nous font connaître que les 
divers degrés de résistance ou de poids de la matière, 
sensations en elles-mêmes fort simples, et dont les exci- 
tants eux aussi sont loin de présenter la complexité de la 
lumière ou du son. De telles sensations doivent posséder 
une grande objectivité. 

Pour mettre en évidence la valeur objective de l'étendue, 
nous recourrons à la méthode suivante l ). 

La connaissance étant un phénomène qui se passe dans 
l'intime de notre être, il semble impossible d'admettre que 
nous soyons en état de saisir immédiatement les objets exté- 
rieurs dans la réalité même qu'ils possèdent dans la nature; 
nous ne les connaissons immédiatement que tels qu'ils se 
présentent . dans notre conscience, suivant l'adage scolas- 
tique : cognitum est in cognoscente ad modum cognoscentis . 

Mais la représentation des objets que nous appelons 
extérieurs, s'accompagne d'un ensemble d'impressions de 
passivité, de contrainte, qui nous apparaissent en rapport 
avec le contenu même de nos connaissances. La conscience 
qui se sent maîtresse du cours de ses images, souvent même 
de leur structure, se sent impuissante à modifier soit la 

1) Nous n'examinerons pas Ici la question préalable posée par beaucoup 
d'auteurs, lorsqu'il s'agit de la connaissance de l'étendue, et qui a trait à l'impos- 
sibilité de l'existence de l'étendue dans les corps, en raison de la divisibilité 
à l'infini qu'elle devrait y avoir, et qu'elle ne peut y posséder, même si on ne 
se place qu'au point de vue théorique. Nous y reviendrons dans un travail en 
préparation sur les propriétés fondamentales de la matière. Nous l'avons déjà 
traitée dans notre Cosmologie (Malines, Dierickx-Beke, 1918), pp. 16 et suiv. 



46 J. Lemaire 

constitution, soit la suite de ses sensations; elle s'y sent 
dominée, vinculée ; elle est obligée d'accepter tel objet 
à l'exclusion de tout autre, vers lequel cependant elle tend 
peut-être de toutes ses énergies. 

A juste titre l'homme suppose dès lors qu'il n'est pas 
seul, lorsqu'il connaît ; qu'à côté de son réel à lui, qu'il saisit 
dans son activité psychique même, il en existe un autre qui 
lui commande, et qui par suite est capable de le faire ; 
qui en outre est distinct de lui, puisqu'il ne peut le diriger 
comme il dirige son propre être. C'est la première appré- 
hension formelle du monde extérieur l ). 

Les caractères de ce monde extérieur l'homme les définit 
en recherchant dans les objets de ses connaissances les notes 
qu'accompagne cette impression de contrainte, marque de 
ce qui vient de l'extérieur. 

Toutes celles que la conscience, en s'analysant, trouvera 
lui être imposées, elle les déclarera indépendantes de son 
initiative, elle les rapportera à la chose prise dans sa réalité 
propre. 



1) Nous insistons, dans l'exposé de la méthode à suivre pour justifier l'objec- 
tivité des propriétés des objets que nous connaissons, sur le caractère réel que 
possède toute représentation, afin de répondre à la principale objection qu'on 
lui fait. D'après celle-ci, il serait impossible par cette méthode de conclure à 
l'existence de quelque chose qui ne serait pas d'ordre psychique; car, dit-on, 
le point de départ du raisonnement étant une connaissance, on ne peut logique- 
ment aboutir qu'à un autre élément du même ordre, non à la chose en soi. 

A notre avis, le fait initial sur lequel on se base, dans cette méthode de raison- 
ner, n'est pas une représentation en tant que représentation, mais en tant que 
fait de l'ordre réel, fait immédiatement saisi par le sujet en raison de son identité 
avec lui. Il est clair que connaître est une activité réelle, que la connaissance, 
quel que soit l'objet qu'elle représente, est un fait existant. 

Or, ce fait apparaît au sujet comme conditionné par autre chose que lui, puis- 
qu'il ne le gouverne pas à son gré. Nous verrons, en effet, dans la seconde partie 
de cette étude, que l'extérieur c'est avant tout, pour nous autres, le non-moi. 

Ce quelque chose qui conditionne le fait psychique, doit sans doute être apte 
à 1 influencer; il doit donc être du réel ; mais il ne doit pas nécessairement être 
du psychique, pour la raison que c'est en tant que réalités que les représentations 
sont ici envisagées, non formellement comme phénomènes psychiques. 

Ce que sont, les caractères de ce réel extérieur, l'étude du contenu de nos 
représentations, conduite d'après le procédé que nous exposons à propos de 
l'étendue, le fera connaître. 



La Connaissaace sensible des Objets extérieurs 47 

Or, si nous appliquons un semblable critère à nos repré- 
sentations de l'étendue, nous pouvons remarquer facilement 
que les quatre traits fondamentaux de l'objet qu'elles nous 
présentent, doivent être rapportés aux corps de la nature ; 
c'est dire que ces représentations sont d'une très grande 
objectivité. 

Les quatre caractères principaux de l'étendue phéno- 
ménale sont les suivants : tout d'abord l'étendue nous 
apparaît comme une qualité des corps ; car c'est par leur 
forme que nous reconnaissons les choses matérielles ; phy- 
siciens et philosophes font de l'étendue la propriété fonda- 
mentale de la matière. 

En second lieu, l'étendue est pour nous une propriété de 
la matière, distincte des énergies dont celle-ci est douée. 
Ces dernières, nous les connaissons comme essentiellement 
causes de réalités nouvelles ; la première, au contraire, - 
n'affecte un corps que pour lui-même ; elle n'agit pas, elle 
ne se communique pas. Toutefois, et c'est là son troisième 
trait, l'étendue est étroitement unie aux propriétés actives 
des corps, dont la chaleur, la lumière, l'électricité, etc., se 
montrent à nous répandues sur un volume qu'ils pénètrent, 
et exerçant leurs activités suivant ce volume même. 

Enfin, l'étendue est encore un principe statique d'ordon- 
nance des qualités des choses. Son rôle apparent dans une 
plante, dans un animal, par exemple, consiste à disposer 
dans un certain ordre les diverses parties dont ils sont for- 
més ; ce rôle cependant elle le tient non par une constante 
action sur les organes de ces vivants matériels, mais sim- 
plement par la position relative qu'elle attribue à chacun 
d'entre eux. 

Examinons maintenant dans quelle mesure sont objectifs 
ces différents traits de l'étendue telle que nous la connais- 
sons. 

Dans toutes nos perceptions de l'étendue, nous éprouvons 
très nettement une impression de passivité, de contrainte. 
Devant un objet brisé que nous avons connu intact, par 



48 J- Lemaire 

exemple, ou lorsque nous nous trouvons obligés de parcourir 
une longue distance pour atteindre un endroit donné, nous 
remarquons aisément que nous ne disposons pas à notre gré 
de nos impressions d'étendue ou de forme. Quelque chose 
d'autre que nous-mêmes, par conséquent, doit intervenir 
dans nos perceptions de l'étendue ; la première note que 
cette dernière nous manifeste est donc objective. 

Une constatation simple nous permettra de justifier la 
seconde. La même qualité sensible, couleur, résistance, tem- 
pérature, etc., peut être perçue par nous avec des étendues 
différentes ; et inversement une même étendue peut appa- 
raître revêtue de qualités diverses. 

Il est évident que si la raison objective de l'étendue des 
corps, se confondait avec celle de leurs autres qualités, 
une même qualité devrait toujours posséder à nos yeux 
une même étendue, et une même étendue, une qualité 
déterminée. Puisqu'il n'en est pas ainsi, c'est un signe que 
l'étendue est une propriété des corps distincte des autres 
qualités qu'ils possèdent. 

Dans les choses de la nature, l'étendue doit être, en troi- 
sième lieu, une propriété non active ayant cependant des 
rapports étroits avec les énergies dont sont douées les par- 
ticules matérielles. 

Toute énergie d'un corps, en effet, lorsqu'elle excite un 
de nos sens, y provoque toujours une représentation marquée 
d'une certaine intensité. Toute couleur, tout son, toute 
résistance, est toujours plus ou moins forte ; une étendue, 
au contraire, nous la dirons plus grande ou moins grande, 
mais jamais plus ou moins intense. 

On se demandera peut-être alors comment l'étendue du 
corps, si elle est non active, peut être capable d'exciter nos 
sens à la percevoir. Il suffit, pour le comprendre, de suppo- 
ser d'une part que l'étendue, tout en étant d'une autre espèce 
que les propriétés actives, leur est cependant étroitement 
unie dans les corps ; d'autre part, que la conscience sen- 
sible et ses organes forment aussi un tout étendu. 



La Connaissance sensible des Objets extérieurs 4 ( J 

Dans ces conditions, les énergies des corps agiront sur les 
organes des sens suivant leur étendue soit intégrale, — 
comme c'est le cas pour le sens du tact qui additionne en 
quelque manière les impressions qu'il reçoit des forces 
mécaniques étendues, et perçoit ainsi finalement l'étendue 
véritable du système qu'elles composent, — soit proportion- 
nellement réduite, comme c'est le cas pour le sens de la vue. 

La réaction psychique des sens se fera dans les organes 
d'après l'étendue suivant laquelle ils sont affectés, et nous 
exprimera les qualités des choses revêtues de telle ou telle 
forme 1 ). 

Il va sans dire que nous ne parlons pas ici de l'apprécia- 
tion de la grandeur réelle des objets, qui réclame en fait 
une opération compliquée' de la conscience. 

Sans doute, les cellules sensorielles des organes des sens 
ne forment pas un continu ; toutefois les nerfs qui en partent 
aboutissent aux centres cérébraux qui apparemment sont 
au moins des contigus, et en fait de véritables continus, en 
raison des facultés qui leur sont étroitement unies. On en 
trouve une confirmation dans le fait d'expérience que le 
sens du tact ne perçoit deux sensations comme distinctes, 
qu'à la condition que des cellules sensorielles non excitées 
soient interposées entre celles qui le sont. 

Cette façon d'interpréter le procédé suivant lequel l'éten- 
due des choses excite nos" sens, suppose l'existence d'une 
union intime entre les qualités actives dés corps et le fon- 
dement qui correspond en eux à l'étendue qu'ils nous 
manifestent ; de telle sorte qu'en la proposant, nous avons 
par là même montré la nécessité d'admettre l'objectivité de 
cette union, troisième note de l'étendue phénoménale. 

Dernière de ses notes, enfin, l'étendue est un principe 
statique d'ordonnance pour les qualités des choses. Qu'on 
se rappelle comment le sens du tact, par exemple, prend 
conscience de la forme des objets : le sujet qui désire con- 

1) Cf. s. Thomas, De anima, Lib. II, lect. XIII, circa finem. 



50 J. Lemaîre 

naîlre avec ce sens la forme d'un corps, le palpe, le fait 
mouvoir dans ses mains, ou suit avec elles ses contours. 
Chacune des directions que prennent les mouvements de ses 
membres lui est imposée. S'il veut, par exemple, garder le 
contact avec un objet ovale dont il parcourt la surface, il 
doit réaliser un mouvement suivant l'ovale, car tout autre 
mouvement lui fait perdre ses impressions de contact. 

L'étendue et la forme d'un corps sont donc perçues à 
l'aide d'une synthèse de' mouvements dont l'amplitude et les 
directions sont réglées par ce corps même. 

Il en est ainsi encore pour la manière dont nous arrivons 
à connaître les positions des objets de la nature les uns par 
rapport aux autres. Pour passer de l'un à l'autre et aux 
suivants il nous faut faire un nombre de pas plus ou moins 
grand, nombre. que la conscience enregistre pratiquement l ) 
suivant différentes directions que nous apprécions par rap- 
port à nous-mêmes, en avant, en arrière, en haut, en bas, 
à droite, à gauche. La synthèse de ces mouvements divers 
et de leurs directions nous donne l'impression de l'espace 
sensible et de la place qu'occupent les corps placés devant 
nous. 

Dans ces conditions, il devient évident que le fondement 
objectif de l'étendue doit être un principe qui ordonne 
suivant certaines directions et disperse dans une proportion 
donnée la matière résistante des corps que nous percevons 
par nos sens ; et comme l'étendue n'est pas une propriété 
active, il va de soi que c'est par voie statique qu'elle 
réalisera cette ordonnance des corps et de leurs énergies. 

Avant de conclure à l'objectivité intégrale des caractères 
fondamentaux de l'étendue phénoménale, arrêtons-nous à 
une objection que l'on pourrait y faire. Ne paraît-il pas 
évident, à première vue, qu'un ensemble de relations de 
distance entre points dépourvus d'étendue, suffirait à expli- 

1) Cf. la seconde partie de ce travail, où nous étudierons comment la con« 
science sensible fait ses appréciations» 



La Connaissance sensible des Objets extérieurs 51 

quer les notes de nos perceptions d'étendue, sans que cette 
dernière, par conséquent, possède une réelle objectivité, 
mais devienne au contraire une forme suivant laquelle notre 
conscience interpréterait de pareils ensembles de relations 
de distance. 

Remarquons tout d'abord que toute relation réclame un 
fondement dans les objets entre lesquels on suppose qu'elle 
existe, puisque de soi une relation n'a d'autre réalité que 
celle de ses termes. Dès lors, une relation de distance 
demande des objets qui soient aptes à être distants, aptes 
d'eux-mêmes à réaliser une ordonnance statique de posi- 
tions relatives. 

Or, des choses inétendues peuvent certainement être 
distinctes, ne pas se confondre quant à leur réalité propre ; 
mais si elles ne sont qu'actives, si elles ne contiennent pas 
un élément d'une autre espèce, elles ne pourront jamais 
devenir, dans l'ordre réel, le principe de ces relations non 
actives que supposent la distance ou l'étendue J ). 

L'esprit peut, sans doute, dans ses réflexions sur les 
relations de distance, négliger de faire attention à la néces- 
sité absolue du fondement suffisant qu'elles exigent. L'ab- 
straction est un procédé merveilleux, non parce qu'il peut 
éliminer des caractères des choses, mais parce qu'il peut 
les épurer des notes secondaires qu'ils contiennent ; mal- 
heureusement il lui arrive parfois de faire les deux opéra- 
tions à la fois et alors il conduit bien vite à l'exagération 
sinon à l'erreur. 

On /peut d'ailleurs montrer que les énergies des atomes 
eux-mêmes sont orientées, en partant des dissymétries que 
manifestent les corps formés par leur réunion, spéciale- 



1) Voir l'étude déjà mentionnée sur Les propriétés de la matière; nous y ana- 
lyserons la notion du point mathématique et nous y montrerons qu'un tel point 
est un inétendu actu I, sans doute, mais un étendu poteatiel, c'est-à-dire que 
par définition il est posé comme apte à donner naissance à un élément de l'éten- 
due abstraite, la ligne. Il est évident que quelque chose d'absolument inétendu 
est incapable d'être l'origine de quoi que ce soit dans l'ordre de l'étendue. 



52 J. Lemaire 



o 



ment les corps cristallisés. Des expériences récentes sur 
la diffraction des rayons X par les cristaux, ont confirmé 
les théories communément reçues déjà en cristallographie, 
d'après lesquelles les propriétés des cristaux ne sont que 
la résultante des propriétés des éléments mêmes dont ils 
sont formés. L'orientation des énergies physico-chimiques 
au sein des corps cristallisés est donc la manifestation des 
dispositions des atomes eux-mêmes et de leurs constituants. 
Ces derniers étant les. unités matérielles fondamentales, il 
faut conclure que vraiment la matière renferme un principe 
statique d'ordonnance de ses qualités, une étendue de 
forme définie. 

Enfin, l'unité des vivants, unité qui doit être regardée 
comme un fait hors de doute, ne peut se concilier avec une 
constitution qui serait formée d'éléments séparés les uns des 
autres et que des relations exclusivement actives relieraient 
entre eux. 

Concluons donc, qu'une seule affirmation répond aux exi- 
gences des conditions générales d'existence des choses, aux 
données de l'expérience, aux résultats de l'analyse psycho- 
logique, c'est celle qui pose l'étendue perçue par notre 
conscience comme l'expression fidèle d'une propriété fon- 
damentale des objets de l'univers. 

Ces prélimaires généraux sur la valeur objective do nos 
différentes connaissances sensibles étant achevés, nous pou- 
vous présenter notre essai d'interprétation de l'assimilation 
des objets extérieurs par la conscience sensible. 

Rappelons tout d'abord que, s'il faut admettre différentes 
facultés afin d'expliquer la variété de nos représentations 
sensibles, il ne convient pas moins d'affirmer l'unité fonda- 
mentale de la conscience sensible, et de regarder les facultés 
comme étant en quelque manière les appendices dans 
lesquels se termine cette conscience unique ] ). 

1) C'est sous une forme analogue que saint Thomas, dans son commentaire sur 
Je « De anima » d'Aristote, explique l'unité fondamentale de la conscience : 
« Intelligendum est quia vis sentiendi diffunditur in organa quinque sensuum ab 



La Connaissance sensible des Objets extérieurs 53 

De même, les divers organes des sens, dont chacun est 
spécialement adapté à un type déterminé des énergies de la 
nature, se prolongent dans les parties internes de l'appareil 
nerveux sensible, parties qui anatomiquement et physiolo- 
giquement communiquent étroitement entre elles. • 

En un mot, l'unité de la conscience sensible correspond 
à l'unité de l'appareil organique en union avec lequel elle 
forme ce tout organico-conscient que constitue l'ensemble 
de nos sens. 

Voici maintenant comment nous .concevons l'assimilation 
cognitive d'un objet par notre conscience sensible. Un 
objet extérieur est un être cloué d'une certaine étendue, 
pénétrée d'un ensemble défini d'énergies physico-chimiques, 
dont chacune y est présente clans une proportion donnée. 
Ces énergies exercent autour d'elles leurs actions, dans les 
milieux physiques, éther et autres, qui les environnent. 
Elles peuvent influencer de la sorte d'autres corps distants 
d'elles-mêmes, parmi lesquels les cellules sensorielles des 
organes des sens,- dont chacun est adapté à recevoir l'action 
de telle ou telle énergie matérielle ; l'œil répond aux 
énergies électro-magnétiques vibratoires, l'oreille aux vibra- 
tions mécaniques ordinaires, le tact aux énergies méca- 
niques simples, etc. 

Les modifications que subissent les cellules sensorielles 
de chacun de ces organes, donnent naissance à certaines 
transformations clans les parties nerveuses propres qui 
viennent se terminer dans ces cellules sensorielles, transfor- 
mations qui bientôt parviennent aux centres cérébraux 
respectifs des sens excités. Les facultés qui composent ces 
sens, subissent elles aussi, par une sorte d'action par 
influence, un changement approprié à celui qui affecte 
leurs organes, et entrant alors en action, elles procurent au 



aliqua una radice communi, a qua procedit vis sentiendi in omnia organa, ad 
quam etiam terminantur omnes immutationes singulorum organorum ». Lib III, 
lect. 3 a circa finem. 



54 J. Lemaire 

sujet conscient des impressions données, qui lui expriment 
les énergies physico-chimiques des choses. 

On a dit plus haut comment l'étendue des corps se révèle 
à nos sens, par le fait que leurs énergies qui la pénètrent, 
agissent dispersées suivant une certaine forme, et excitent 
en conséquence les organes des sens sur une portion bien 
délimitée de leur surface. Les facultés étendues avec les 
sens auxquels elles appartiennent, réagissent d'après la 
surface qui a été moclifiée dans leurs organes, et donnent 
ainsi des sensations d'une certaine étendue. 

La synthèse des différentes qualités d'un même objet et 
de son étendue, en un tout représentatif unique, en une 
seule chose donc, — car une chose pour la conscience 
sensible, c'est un certain volume de forme bien déterminée, 
orné d'un ensemble de propriétés physico- chimiques étroite- 
ment unies, — se ferait à notre avis, par un double procédé: 
d'abord, en raison de la simultanéité de leurs actions sur 
la conscience sensible d'un sujet, les différentes propriétés 
d'un corps y produisent des représentations qui doivent 
tendre à se grouper. Comme on le sait, en effet, tout sens 
en fonctionnement prolonge son activité vers les autres 
sens par les fibres nerveuses qui joignent leurs organes; 
de telle sorte que, si différents sens fonctionnent en même 
temps, il se forme dans le sujet des liaisons entre. les repré- 
sentations qu'ils fournissent dans ces conditions, liaisons 
dont peut, sans doute, résulter la constitution d'un tout 
représentatif donné. 

Mais le véritable fondement de la synthèse qui fait des 
qualités d'une chose perçues par nos différents sens, un seul 
objet, c'est la même étendue à laquelle l'expérience contraint 
le sujet conscient de rapporter toutes les impressions qu'il 
reçoit. 

Supposons, pour faire saisir ce processus synthétique, 
qu'un sujet ait à se former la connaissance sensible d'une 
orange. 

En même temps qu'il perçoit l'ensemble des énergies 



La Connaissance sensible des Objets extérieurs 55 

électro-magnétiques vibratoires de l'orange sous forme de 
couleur, le sens de la vue du sujet saisit immédiatement et 
aussi par association tactile, la forme qu'elle possède. 

Le sens du tact représente les énergies magnétiques à 
vibrations moins rapides de l'orange par la sensation de 
chaleur, les forces attractives par l'impression de poids, 
, les énergies de cohésion par celle de dureté ; en même temps 
les mouvements de ses mains qui palpent le fruit donnent 
au sujet la sensation de la forme et de la grandeur du 
volume de ce fruit. 

Mais notre sujet remarque aussi que ses doigts qui 
sentent la forme, le poids, la température, la dureté de 
l'orange, parcourent, pour obtenir ces sensations, la sur- 
face que par ses yeux il voit colorée. Dès lors dans l'unité 
de sa conscience les deux étendues ainsi perçues et les 
qualités qui les revêtent vont se compénétrer, et de la sorte 
se formera en elle la représentation d'un même volume 
doué à la fois de couleur, de chaleur, de poids, de dureté. 
De même encore par ses sens de la vue et du tact, le 
sujet remarquera que le volume, déjà pénétré de ces 
diverses propriétés, demande à être porté aux organes du 
goût et de l'odorat pour qu'il puisse en connaître la saveur 
et l'odeur, et de cette manière s'achèvera pour lui la repré- 
sentation de l'orange sous la forme de quelque chose doué 
d'un volume de grandeur donnée et d'un ensemble défini 
de propriétés, celles même qu'il s'est vu contraint de rat- 
tacher à ce volume. 

L'impression de ce « quelque chose » naît, comme nous le 
verrons dans la seconde partie, du sentiment que le sujet a 
d'être en présence de ce qui n'est pas lui-même. 

Notons-le, la notion intellectuelle de la substantialité d'un 
objet, telle que la pensée l'élabore en partant de l'expérience 
sensible, ne contient aucun élément autre que ceux dont 
nous venons d'expliquer la représentation sensible. 

La notion de la substance, l'idée qu'une chose est une 
substance, se tire du fait qu'elle est posée devant nous, et 



50 J. Lemaire 

de l'unité qu'elle manifeste. Cette unité, nous la démontrons 
par la compénétration des diverses propriétés de cette 
chose et par la coordination qu'elles y possèdent. Tous 
renseignements que l'expérience sensible, telle que nous 
l'avons décrite, fournit abondamment. 

Ce sera encore par leur forme et par leurs autres qualités 
sensibles que nous distinguerons les corps les uns des autres, 
si bien que l'on peut affirmer que tout le travail scientifique 
et philosophique de l'esprit humain, sur le monde matériel, 
emprunte et peut légitimement emprunter aux données sen- 
sibles comme nous les avons interprétées, les matériaux 
dont il a besoin. 

Mais que devient dans notre hypothèse la théorie clas- 
sique de la species sensibilis ? Elle est, semble-t-il, essen- 
tiellement conservée. Pour les anciens scolastiques, l'assi- 
milation d'un objet par la conscience sensible se faisait par 
la réception de la * forme de l'objet sans sa matière ». Cette 
forme pénétrant la conscience s'y illuminait en quelque 
sorte, et ainsi psychiquement illuminée, elle devenait la 
connaissance sensible de cet objet. 

L'idée maîtresse de cette théorie, c'est la nécessité d'un 
concours précis et détaillé de l'objet extérieur dans la 
formation de sa représentation dans le sujet, présence nou- 
velle qu'il y obtient par une espèce de participation au 
mode d'être du sujet connaissant, suivant l'adage » cogni- 
tum est in cognoscente ad modum cognoscentis ». 

Or, cette idée fondamentale, l'hypothèse proposée la con- 
serve intégralement. Les sens n'entrent en action cognirive 
que sous une impulsion due aux qualités des choses, 
impulsion qui règle le type qualitatif et la proportion 
quantitative d'après lesquels les sens formeront leur con- 
naissance. L'étendue des corps et leurs mouvements, — 
qui ne sont que des changements de position dans l'espace, 
donc des changements dans l'ordre de l'étendue, — sont 
assimilés par la conscience sensible, encore une fois sous la 
direction des corps. La réunion des diverses qualités des 



Essai sur la Convergence des Probabilités 57 

choses et de leur étendue est, elle aussi, la résultante des 
conditions de la connaissance imposées par ces choses. Enfin 
les représentations ainsi formées, portent le cachet du sujet 
connaissant, puisque la couleur, le son, l'odeur et les autres 
qualités des corps, tels que les sens les perçoivent, sont 
des expressions propres à ceux-ci, par lesquelles ils s'ex- 
priment à eux-mêmes fidèlement les énergies extérieures. 

Tout ce qu'il est permis de dire, au point de vue meta- 
physique, de la species, c'est qu'elle existe, et qu'elle existe 
sous la forme de cette excitation réelle, affectant vraiment 
la faculté, puisqu'elle en modifie le mode d'agir, que cette 
dernière subit en contre-coup des changements physiolo- 
giques produits dans son organe par les énergies des choses. 

La faculté reste donc cette puissance passive des scolas- 
tiques, qui pour entrer en action, a besoin de recevoir un 
complément de perfection, complément d'où dépendra aussi 
le type de sensation qu'elle produira. 

Toute notion plus développée sur la species sensïbilis 
est nécessairement plus ou moins hypothétique, par le fait 
qu'elle réclamerait, pour être certaine, une connaissance 
des facultés en elles-mêmes, connaissance qui de l'avis de 
tous nous échappe. 

La comparaison suivante, fera comprendre la différence 
qui existe entre les deux théories : un employé des télé- 
graphes désire transmettre quelques impressions à l'un de 
ses collègues d'une autre ville. Il a deux moyens de le 
faire ; d'abord lui écrire une lettre ; son collègue recevant la 
lettre connaîtra les impressions de son correspondant dans 
la forme écrite même qu'il leur a donnée. 

C'est la doctrine scolastique de la connaissance ; l'objet 
extérieur fait pénétrer dans le sujet conscient quelque chose 
de , lui-même, . que ce dernier saisit comme tel, dans la 
forme même qu'il possède dans cet objet. 

Mais notre employé peut encore se servir de son appa- 
reil télégraphique et h l'aide des signaux conventionnels, 
dicter à son collègue ce qu'il veut lui faire savoir. Ce 



58 J. Lemaive 

dernier devra d'abord écrire de sa main, avec son écriture, 
sous la direction des signaux reçus, les mots exprimant les 
impressions de son ami ; et alors seulement il les connaîtra. 

C'est la doctrine de la connaissance que nous proposons. 
L'objet extérieur, par l'action de ses diverses énergies sur 
les différents organes des sens, excite l'activité psychique de 
la conscience et dirige les opérations par lesquelles le sujet 
conscient reproduit en lui-même, à sa façon, suivant son 
mode propre d'exprimer, l'image sentie de cet objet. 

Et de même que dans les deux cas envisagés, le second 
employé connaît ce que le premier veut lui dire, mais avec 
plus ou moins de détails secondaires, d'après le procédé de 
transmission mis en œuvre, de même, dans les deux théories 
sur la connaissance que nous citons, le sujet connaissant 
saisit l'objet qu'il veut connaître, avec plus d'aspects acces- 
soires dans la première doctrine, avec moins de ces aspects 
dans la seconde. 



II. — L'OBJECTIVATION DU CONTENU DES REPRÉSENTATIONS 

SENSIBLES. 

Comme on le disait au commencement de ce travail, le 
problème de la connaissance sensible d'un objet extérieur 
porte non seulement sur les procédés par lesquels le sujet 
saisit les différentes qualités de cet objet, mais aussi sur la 
manière dont il s'y prend pour le distinguer de lui-même, 
et le poser en un endroit donné de ce vaste système que 
nous appelons l'univers. Nous ne connaissons une chose, en 
effet, que dans la mesure où elle est devenue nous-mêmes ; 
pourquoi alors lui donner sa réalité propre hors de nous ? 
Qu'est-ce qui va renseigner notre conscience sur la nécessité 
qu'il y a de le faire ? 

D'évidence, notre conscience sensible pose en dehors 
d'elle-même certaines choses qu'elle connaît, et si elle ne 
se représente pas formellement l'espace comme espace, elle 



La Connaissance sensible des Objets extérieurs 59 

se rend compte pratiquement de son existence et distingue 
souvent les choses les unes des autres par la place qu'elles 
y occupent. 

Il ne s'agit plus ici d'une opération simple mais d'une 
opération compliquée de notre conscience sensible, d'une 
espèce de jugement qu'elle doit faire, ou plus exactement, 
d'une appréciation qu'elle établit. 

" Analysons tout d'abord l'une ou l'autre de ces apprécia- 
tions que fait la conscience sensible, pour nous efforcer d'en 
saisir le mécanisme. Une des plus simples d'entre elles, 
c'est l'opération par laquelle notre conscience sensible 
découvre l'existence d'un rapport entre deux phénomènes. 
Il va de soi qu'elle ne peut connaître un rapport formel- 
lement comme rapport, connaissance qui est du domaine 
exclusif de l'intelligence. Ce qu'elle fait est plus modeste. 
La succession régulière de deux phénomènes qui tous deux 
excitent nos sens, par exemple le bruit du tonnerre qui 
régulièrement suit la lumière de l'éclair, a comme effet de 
faire naître dans la conscience une disposition en raison de 
laquelle, la perception de l'éclair va produire en elle une 
image au moins confuse du tonnerre, accompagnée de 
certains mouvements préalables d'accommodation à la per- 
ception de ce bruit; et cela, en vertu des lois ordinaires des 
associations. 

Or, si dans cette suite d'états psychiques sensibles il n'y 
a pas jugement formel, il y a de fait rapprochement établi 
entre deux choses qui, de fait, doivent être rapprochées, 
rapprochement dont le pourquoi est ignoré, par la con- 
science sensible, mais qui peut devenir pour le sujet le 
point de départ de différentes actions. C'est ainsi, par 
exemple, que l'animal apprend à se défier de tout ce qui 
une fois lui a causé de la douleur physique, se porte au 
contraire vers ce qui lui a procuré une sensation agréable. 

Combien de fois dans ce qui touche notre vie corporelle, 
n'agissons nous pas sans savoir pourquoi nous le faisons, 
d'une façon instinctive, dit-on, en réalité par ces rappro- 



60 J> Lemnire 

chements d'ordre pratique que le jeu naturel de notre vie 
psychique sensible produit. 

Même dans le domaine cognitif nous faisons des appré- 
ciations de ce genre. Naturellement nous rapprochons les 
semblables, nous opposons les choses différentes. Pourquoi ? 
Une représentation semblable de fait à une autre, — nous 
disons de fait semblable, parce qu'à notre avis c'est sous 
l'impulsion des choses que notre conscience sensible agit 
en pareil cas, et non, comme certains le pensent, par l'inter- 
vention d'une espèce d'image commune qu'elle posséderait, 
— une représentation de fait semblable à une autre, donc, 
apparaît plus facilement dans notre conscience, éveille en 
elle des échos par l'association, trouve sa place parmi nos 
représentations déjà acquises. 

Au contraire, une représentation nouvelle va en quelque 
sorte heurter notre conscience, troubler les dispositions 
actuelles ou acquises qu'elle possède. 

Or, de même que nous nous rendons compte pratiquement 
par les impressions qu'ils nous causent, que les mouvements 
musculaires que nous faisons sont habituels ou non, de 
même nous pourrons pratiquement remarquer la ressem- 
blance ou la dissemblance de deux sensations. 

Le procédé par lequel nous apprécions deux poids est 
caractéristique à ce point de vue. Nous les soupesons de 
préférence avec la même main, et c'est le maintien ou la 
variation positive ou négative de la tension musculaire 
sentie, requise pour les porter, qui nous fait estimer s'ils 
sont les mêmes où s'ils sont différents. 

Les analogies sensibles, ces espèces de jugements d'uni- 
versalisation, par lesquelles nous attribuons de fait à un 
objet semblable à un autre les propriétés de ce dernier, par 
lesquelles nous savons pratiquement que tout feu brûle, que 
toute glace est froide, tout fruit de tel type, savoureux, etc., 
peuvent s'expliquer aisément, par des procédés du genre 
de ceux que nous venons d'esquisser. 

En vertu des lois d'association, en effet, tout état psy- 



La Connaissance sensible des Objets extérieurs 61 

chique qui apparaît dans la conscience, tend à y faire 
revivre les états antérieurs qui sont en harmonie avec lui. 
Or, tout objet de fait semblable à un autre ébranle la con- 
science suivant un mode de fait identique à celui suivant 
lequel cet autre l'avait excitée, et par suite réveille en elle les 
dispositions qui s'y étaient organisées autour de ce dernier; 
c'est au point que bien souvent mémo, comme on le sait, le 
sujet perçoit l'objet de fait identique à un autre déjà perçu 
auparavant, non par une représentation propre, mais par 
l'image même de cet autre ; d'où nos illusions dans l'ordre 
sensible. 

• Nos « universalisations sensibles » sont parfois plus 
justes, que celles que nous faisons délibérément, pour la 
raison qu'elles se . font en quelque sorte mécaniquement ; 
d'ailleurs plus elles se font ainsi mécaniquement, moins le 
sujet y mêle sa spontanéité, plus elles sont exactes. N'est-il 
pas vrai, en effet, que nos actions habituelles, comme écrire, 
marcher, sauter, se livrer aux jeux d'adresse, se font beau- 
coup mieux si nous ne portons pas l'attention sur la manière 
dont il faut les réaliser, nous contentant de fixer l'attention 
sur ce qui doit être fait ; le mécanisme déjà organisé de 
notre vie psychique se charge du reste. 

Comme nous l'insinuions plus haut, la comparaison for- 
melle du concret au concret semble à notre avis dépasser 
les forces de notre -activité sensible. Nos deux vies sensibles 
et intellectuelles se mêlent si étroitement, que facilement 
on est porté à attribuer à l'une ce qui est en réalité le fait 
de l'autre '). 



1) « Nihilominus tamen haec vis (cogitativa quae dicitur ratio particularis) est 
in sensiliva parte, quia vis sensitiva in sui supremo participât aliquid de vi intel- 
lectiva in homine, in quo sensus intellectui conjungitur. In animali vero irra- 
tionali fit apprehensio intentionis individualis per aestimativam naturalem, 
secundum quod ovis per auditum vel visum cognoscit filium vel aliquid hujus- 
modi. Differenter tamen circa hoc se habet cogitativa et aestimativa. Nam 
cogitativa apprehendit individuurn, ut existens sub natura communi, quod con- 
tingit ei inquantum unitur intellectivae in eodem subjecto, unde cognoscit hune 
hominem prout est hic homo, et hoc lignum prout est hoc lignum. Aestimativa 



Q2 J. Lemaire 

■ Cherchons maintenant à préciser par quelle appréciation 
sensible nous parvenons à distinguer l'intérieur d'avec 
l'extérieur. 

Remarquons d'abord qu'il suffit pour cela que nous con- 
naissions l'un des deux termes ; nous pourrons alors saisir 
l'autre par opposition, en tant qu'il n'est pas le premier. 

Or, notre connaissance sensible possède par ce qu'on 
appelle le sens intime, une certaine connaissance immédiate, 
directe d'elle même. Nous disons une certaine connaissance, 
car ce n'est pas de la même façon qu'elle se représente un 
objet, que notre conscience sensible se connaît, mais par 
voie d'impression. De même que toute activité psychique 
peut s'accompagner d'impressions agréables ou désagréables, 
ainsi elle entraîne toujours avec elle une impression déter- 
minée que nous appelons l'impression du moi et par laquelle 
nous nous sentons connaissant. 

L'origine de cette impression du moi serait à notre avis 
la suivante : la conscience dans chaque individu est un tout 
concret, doué de fait d'un ensemble de qualités bien déter- 
minées et qui lui sont propres. Lorsqu'elle agit, elle agit 
nécessairement en fonction de ce qu'elle est. 

On peut légitimement admettre, d'autre part, que toute 
activité dont la conscience est le siège, est psychique, donc 
apte à être sentie, du moment du moins qu'elle atteint un 
certain degré d'intensité. ' 

Toute connaissance étant une activité du sujet, réclame 
donc une intervention active de celui-ci : ce serait cette 
intervention active, consciente, puisqu'elle est le fait d'une 
énergie psychique, qui serait l'impression du sens intime, 
accompagnant la connaissance d'un objet. 

Cette explication ne fait que reprendre au profit de l'im- 



autem non apprehendit alfquod individuum secundum quod est sub natura com- 
muni, sed solum secundum quod est terminus aut principium ;tlicujus actionis 
vel passionis, sicut ovis cognoscit hune agnum non in quantum est hic agnus 
sed in quantum est ab ea laetabilis, et hanc herbam inquantum est ejus cibus ». 
S. Thomas, De Anima, L. II, lect XIII, ad fin. 



I 



La Connaissance sensible des Objets extérieurs 63 

pression du moi, l'interprétation communément reçue de 
l'origine des états affectifs qui accompagnent les sensations; 
elle est d'ailleurs déjà proposée par saint Thomas ! ) lui- 
même. 

D'aillleurs tout procédé cognitif autre qu'une impression 
directe est inapte à procurer la connaissance du moi. Car 
l'appréhension réfléchie de nos états psychiques ne nous 
révélera ces états comme nôtres, que s'ils sont déjà marqués 
du. caractère de notre moi; sinon leur coordination pourra, 
peut-être, nous renseigner sur l'existence d'un sujet con- 
scient; mais nous ignorerons que ce sujet' est nous-mêmes. 

Cette impression du moi que nous procure le sens intime, 
ne constitue cependant pas une base suffisante permettant 
d'établir la distinction, qui nous occupe, du moi d'avec le 
non-moi, puisqu'on la retrouve dans toute connaissance, 
aussi bien de l'intérieur de nous-mêmes que de l'extérieur. 
Il faut recourir à des états psychiques autres que les con- 
naissances, marqués eux aussi des caractères du moi, voire 
même d'une façon plus tranchée que ces dernières, à savoir, 
nos inclinations, nos tendances. 

Il est bien certain que tout homme considère comme ce 
qui lui est le plus intime, le plus personnel, le plus lui- 
même, ses tendances, ses inclinations ; c'est par elles qu'il 
se définit et qu'il définit les autres. 

Or, la conscience sensible peut facilement remarquer, 



1) Voici ce qu'il écrit au sujet de cette question : « Actus cujuslibet sensus est 
unus et idem subjecto cum actu sensibilis, sed ratione non est unus. Et dico 
actum sensus, sicut auditum secundum actum, et actum sensibilis, sicut sonum 
Secundum actum. Non enim semper sunt in actu, quia contingit habentia auditum 
non audire, et liabens sonum non semper sonare. Sed cum potens audire habet 
suam operationem, et potens sonare habet sonare, tune simul fit sonus secun- 
dum actum qui vocatur sonatio, et auditus secundum actum qui vocatur auditio. 
Cum igitur visus percipiat sensibile et actum ejus, et videns sit simile sensibili, 
et actus videntis sit idem subjecto cum actu sensibilis, licet non ratione, relin- 
quitur quod ejusdem virtutis est videre colorem et immutationem, quae est 
a colore, et visum in actu, et visionem ejus. Potentia ergo illa qua videmus nos 
videre, non est extranea a potentia visiva, sed differt ratione ab ipsa». De. 
anima, L. III, lect. 2 a circa med. 



i; i J. ternaire 

d'une manière non formelle mais pratique, que les connais- 
sances nées de ses mouvements musculaires, les images, 
tout ce qu'on désigne du nom d'objets intimes, obéissent 
à ses inclinations, tandis que les connaissances qui ont { 
rapport à ce qu'on appelle l'extérieur n'y obéissent pas. 
Qu'.il le veuille ou ne le veuille pas, le sujet doit prendre 
ses sensations comme elles lui viennent, tandis qu'il peut 
user avec beaucoup plus de liberté des états psychiques du 
premier type. 

Une telle opposition, si intimement liée à ce qui 
l'intéresse le plus, son moi affectif, attirera nécessairement 
l'attention du sujet, et par une estimation sensible il ratta- 
chera au moi les objets que saisissent les états psychiques 
du premier mode, qui formeront pour lui les objets internes, 
et il détachera de son moi les objets représentés par les 
états psychiques du second mode, qui constitueront les 
objets externes. 

Et puisque notre conscience distingue mieux deux choses 
lorsqu'elles sont localisées dans l'espace, l'opposition interne- 
externe prendra son maximum de clarté, lorsque les objets 
auxquels elle se rapporte auront reçu une place spéciale 
dans l'espace sensible. - 

De fait, parmi les choses étendues qui la frappent, la 
conscience sensible peut de nouveau pratiquement remar- 
quer que certaines obéissent à ses inclinations, certaines 
autres pas. 

Posons, par exemple, la main sur une table. Nous con- 
staterons devant nous deux choses étendues dont la première 
obéit immédiatement à notre commandement, tandis que 
l'autre reste inerte, quel que soit celui-ci. On peut légitime- 
ment supposer qu'au milieu des mouvements spontanés 
qu'ils font, l'enfant et le petit animal peuvent remarquer 
l'obéissance d'une partie des choses étendues à leurs 
caprices, la résistance des autres, et ainsi délimiter la 
portion de matière qui dépend de leur conscience, « leur 
corps » . Les relations de leur corps et de leur conscience 



La Connaissance sensible des Objets extérieurs 65 

leur apparaîtront d'autant plus étroites, qu'ils se rendront 
aisément compte que pour qu'ils éprouvent une sensation, 
il est nécessaire qu'une partie du corps fonctionne : que si 
l'œil est fermé ou caché, il n'y a pas d'impression de 
lumière ; que si rien n'est en contact avec la peau, aucune 
sensation de contact ne se produit, etc. ; et que cependant 
les phénomènes psychiques que nous avons appelés internes 
continuent, eux, à se faire, quel que soit l'état externe du 
corps. 

Voilà donc le moi et les objets internes de connaissance 
localisés dans une certaine portion de l'étendue ; le non-moi, 
l'externe, posé eh dehors de cette portion, formant tout ce 
qui n'y entre pas. La distinction de ces deux grands 
groupes d'objets est maintenant achevée ; le sujet pourra 
organiser sa vie, diriger ses rapports propres avec les 
choses extérieures. 

Dans l'exposé de cette théorie nous employons, sans 
doute, des expressions qui strictement parlant ne peuvent 
être utilisées qu'au sujet des procédés de l'esprit; le langage 
humain n'exprime en réalité que des états intellectuels ; 
toutefois, après ce que nous avons dit de l'estimation sen- 
sible, on comprendra comment, del'ensemble des phénomènes 
que nous avons décrits, peut naître dans la conscience sen- 
sible une disposition, une attitude qui sera la distinction 
pratique du moi d'avec le non-moi, de l'interne d'avec 
l'externe. 

En réalité, dans la conscience humaine, où l'esprit et les 
sens mêlent étroitement leurs opérations, la distinction 
spontanée, non réfléchie, de l'interne et de l'externe com- 
prend de véritables jugements basés, eux aussi, sur les faits 
que nous avons mentionnés ; nous avons voulu simplement 
indiquer la part que prend la conscience sensible dans 
l'établissement de cette distinction. 

Nous croyons aussi qu'un instinct doit pousser la con- 
science sensible à placer à l'extérieur les objets dont la 



/ 



66 J. Lemairé 

connaissance se réalise de fait par le concours des sens 
externes. 

C'est une donnée d'expérience, en effet, qu'il n'existe pas 
de vivants corporels doués en même temps de vie psychique, 
dans lesquels cette vie n'intervient pas, par des instincts, pour 
diriger la vie corporelle. Or, les rapports duvivant avec l'exté- 
rieur sont pour lui d'un intérêt capital. Dès lors une dispo- 
sition instinctive doit concourir en lui à définir ces rapports. 

A ce point de vue, les doctrines immédiatistes, d'après 
lesquelles la conscience voit d'emblée l'objet extérieur, à 
l'extérieur, pourraient être justes l ). 



1) En dehors de l'hypothèse d'un instinct faisant projeter au dehors de lui- 
même, par le sujet, les connaissances qu'il obtient par ses sens externes, les 
doctrines' immédiatistes semblent bien insoutenables. Certes, au point de vue 
interne, la conscience et son objet ne font qu'un ; mais précisément à cause de 
cela, parce que la connaissance d une chose se fait dans l'intérieur de notre 
conscience, on peut se demander comment il est possible qu'une telle connais- 
sance soit par elle-même accompagnée de l'impression de se rapporter à une 
chose extérieure au sujet. Sans doute, nous paraissons avoir cette impression 
immédiate que tel objet est à l'extérieur ; mais combien n'avons-nous pas de ces 
pseudo impressions immédiates, qui en fait sont le résultat d'une inférence 
sensible devenue par habitude tellement rapide qu'on ne la remarque même plus. 

Nous localisons ainsi « immédiatement » une sensation du tact à l'extrémité 
du bâton que nous tenons appuyé contre un corps ; nous voyons « immédiate- 
ment » le relief ou la profondeur que représente un dessin ou un tableau, alors 
qu'il s'agit à l'évidence de la projection à l'extérieur de nous d'une image interne. 
L'espace, le temps, la loi, la société, l'état deviennent pour nous des entités, 
alors qu'ils ne sort que le résultat d'une synthèse de relations abstraites. Et ainsi 
de suite. 

Il y a certains objets, comme les goûts, que nous ne projetons pas comme tels 
sur les choses extérieures ; et pourtant ils nous mettent en contact avec ces choses, 
mieux que les impressions de température, qui sont de fait subjectives au 
principal, mais que nous objectivons pour la raison qu'elles paraissent être le 
fait d'un sens très objectif, le tact proprement dit. Dans les sensations du goût, 
au contraire, dominent des aspects affectifs qui concentrent notre attention sur 
nous-mêmes. 

Cette habitude d'objectiver en dehors de nous peut devenir si forte, que nous 
finissons par placer la sensation même, non en nous, mais à l'extérieur, sur l'objet 
connu, et il nous arrive de mettre dans les symboles eux-mêmes, les idées ou les 
sentiments qu'ils doivent nous rappeler. Qu'on se rappelle ce que la logique 
enseigne des « signa suppositiva ». 

Il importe donc de revoir soigneusement nos impressions spontanées avant de 
nous prononcer sur leur valeur. 



La Connaissaace sensible des Objets extérieurs 67 

Notons toutefois que les instincts complexes ne sont 
qu'ébauchés dans les vivants conscients ; l'exercice doit les 
développer, les perfectionner, et à la rigueur même pour- 
rait les suppléer. L'enfant apprend à marcher, l'oiseau à 
voler, les animaux chasseurs, par leurs jeux, par l'imitation 
des actions de leurs générateurs, apprennent les ruses propres 
à leur genre de chasse ; et cependant chez tous ces vivants 
existe une disposition naturelle à faire ces diverses actions. 

Et de même les mouvements de l'enfant ou du jeune 
animal dont la conscience sensible s'éveille, auraient comme 
but de les mettre en contact avec eux-mêmes et avec les 
choses extérieures, d'apprendre à les distinguer, à les 
opposer. 

Il n'en reste pas moins vrai, par conséquent, que le 
mécanisme psychique que nous avons décrit et par lequel 
se ferait la distinction de l'interne et de l'externe, est 
nécessaire soit pour arriver à établir cette distinction, soit 
au moins pour rendre plus parfaite celle qu'un instinct 
naturel établirait spontanément. 

Avant de terminer cette étude par un bref exposé de la 
question du siège de nos sensations, question dont la solu- 
tion est étroitement liée aux conclusions de notre travail, 
nous voudrions justifier notre point de départ, dans l'inter- 
prétation de la distinction par la conscience de l'intérieur 
d'avec l'extérieur. Nous avons dit que l'extérieur est pour 
nous le non-moi ; que le moi par conséquent est l'impression 
fondamentale dont l'autre dérive par opposition. 

L'expérience paraît bien justifier cette manière de voir. 

Dans la première période de son développement psychique, 
l'enfant semble se faire le centre de tout et rapporter toute 
chose à lui. L'intérêt qu'il prend à ce qui l'entoure, 
l'attachement qu'il témoigne aux personnes et aux objets, 
sont guidés par la recherche de son bien personnel. Quand 
plus tard il commencera à examiner les choses pour elles- 
mêmes, il les interprétera par ce qu'il trouve en lui-même ;' 
il y transportera ses rêves, qui donneront à des riens une 



68 J. ternaire 

valeur ; il expliquera leur mécanisme par ce qu'il sent se 
passer chez lui ; il y mettra ses sentiments, sa vie. 

Les philosophies primitives sont fortement pénétrées 
d'anthropomorphisme et même plusieurs de nos façons de 
concevoir les choses rappellent ce que nous sentons se 
passer en nous. Ainsi l'idée que des actions s'exercent 
entre les corps de la nature, i^lée qui ne peut éire trouvée 
que par une étude laborieuse basée sur le principe de cau- 
salité, est cependant connue de tout le monde, par un anthro- 
pomorphisme, en transposant dans les choses, ce que l'on 
sent se passer en soi quand y apparaissent des états nou- 
veaux. 

Nousjugeons les autres, leur façon dépenser, les mobiles de 
leurs actions, d'après ce que nous trouvons en nous-mêmes ; 
en fait, nous voulons bien des fois plier l'univers ou la 
société humaine aux conceptions que nous nous sommes 
formées à leur sujet, et nous ne cédons que contraints par 
l'inexorable résistance qu'ils nous opposent. 

La méthode classique de la science, enfin, avec ses trois 
phases de constatation, de supposition, de vérification est 
encore une manifestation de cette prédominance du moi 
dans l'interprétation de l'univers. 

C'est ajuste titre, par conséquent, que l'on peut prendre 
comme connaissance fondamentale, première, dans la 
question de la distinction que le sujet conscient établit entre 
les objets extérieurs et lui-même, la conscience qu'il prend 
de lui-même et de ce qui s'y rattache. 

In mot encore sur le problème fort discuté, au moins 
parmi les philosophes scolastiques, du siège de nos sensa- 
tions. 

Les physiologistes affirment communément que le siège 
des sensations se trouve dans les centres cérébraux, et cela 
pour de multiples raisons tirées des données de l'anatomie 
et de la physiologie; la plupart des psychologues scolas- 
tiques les localisent dans les parties périphériques des 
organes des sens, pensant sauvegarder mieux ainsi l'objec- 



La Connaissance sensible des Objets extérieurs 69 

tivité de nos connaissances, qui se produiraient en quelque 
manière au contact même des objets. 

"Remarquons d'abord que la sensation ne peut dans 
aucune hypothèse se faire au contact de l'objet. De l'avis 
de tous, sentir est une activité essentiellement propre au 
sujet et comme telle elle ne s'extériorise pas. Or, l'objet en 
contact avec le sens reste toujours, de fait, en dehors du 
sujet et par suite séparé de lui et de l'acte psychique par 
lequel il le connaît. 

D'ailleurs l'objet extérieur n'est jamais en contact qu'avec 
les cellules sensorielles des organes des sens, cellules qui, 
tout en étant en rapports étroits avec l'appareil nerveux des 
sens, n'en fait pas strictement partie. Car on admet assez 
communément que la partie matérielle d'un sens est con- 
stituée à proprement parler par les organes nerveux qu'il 
comprend et dont le principal est indubitablement le centre 
cérébral. 

Dans la théorie de l'assimilation cognitive que nous avons 
proposée, la question du siège de la sensation perd de son 
importance, puisque d'après elle c'est par une inférence 
sensible que nous objectivons en dehors de nous certains 
contenus psychiques de notre conscience. Peu importe 
l'endroit du corps dans lequel se fait cette opération, du 
moment qu'à cet endroit parviennent les renseignements 
qu'elle réclame. Il semble-bien toutefois que le cerveau, où 
viennent se réunir les organes nerveux des différents sens, 
est l'endroit naturel pour un acte sensible de ce genre. 

Il est aisé d'expliquer pourquoi spontanément nous loca- 
lisons nos sensations clans les parties périphériques des 
sens. Nous faisons en matière de connaissance, ce qu'en 
matière d'émotion nous pratiquons lorsque nous en plaçons 
le siège dans le cœur. Nous localisons là où notre expé- 
rience ordinaire peut atteindre ou remarquer quelque chose. 
Nous ne sentons pas ce qui se passe dans notre cerveau, 
mais nous remarquons aisément que, si nous avons les yeux 
fermés, les oreilles ou le nez bouchés, les sensations visuelles, 



70 /. Lemaire 

auditives, olfactives ne se produisent pas. Aussi nous en 
placerons le siège dans ces organes, et même dans les parties 
de ceux-ci où elles n'ont certainement pas lieu, mais qui 
sont seules facilement accessibles, la surface extérieure 
de l'œil, le pavillon de l'oreille, l'extrémité du nez. Pour 
le tact, nous irons jusqu'à placer la sensation à la partie 
extrême du bâton que nous tenons en main et avec lequel 
nous remuons un objet. 

La fibre nerveuse avec l'organe périphérique qui la 
termine ne serait-elle peut-être pas une espèce de bâton par 
lequel le centre nerveux entrerait en rapport avec les choses 
extérieures ? Saint Thomas se plaît à ramener au tact toute 
sensation, trouvant en lui le type fondamental du sens chez 
l'homme. La dernière supposition que nous venons de faire 
n'y contredit pas. 

J. Lemaire, 
Professeur de Philosophie au Séminaire de Malines. 



III 



LE NÉO-RÉALISME AMÉRICAIN 



ET 

*\ - 



SA CRITIQUE DE L'IDEALISME*) 



La philosophie américaine était bien peu connue en 
Europe, il y a quelque vingt ans. De fait, elle n'avait pas 
fait preuve jusqu'alors d'une bien grande originalité. Le 
réalisme écossais, le matérialisme, le positivisme, et sur- 
tout l'idéalisme hégélien plus ou moins transformé, avaient 
été importés successivement et formaient le fond de l'ensei- 
gnement comme des publications. Tout à coup les mani- 
festes pragmatistes de William James firent comprendre 
à tous qu'une nouvelle pensée philosophique s'était élaborée 
là-bas. 

D'abord étonnés, les philosophes européens s'habituèrent 
à ces thèses ; elles furent assez souvent classées comme le 
produit naturel de l'esprit américain, et l'on en vint à 
croire que cet esprit avait donné toute sa mesure dans cet 
effort de rénovation. Pourtant, la réaction contre l'idéa- 
lisme continuait. Dès 1904, William James constatait une 
étrange résurrection du réalisme ; on croyait cette doctrine 
morte à jamais ; elle relevait la tête avec audace l ). William 



*) Cet article est extrait en majeure partie d'un ouvrage qui paraîtra bientôt 
sous le titre : Le néo-réalisme américain. 

1) Cf. A World of Pure Expérience dans Essays in Radical Empiricism. 
Londres, Longmans, 1912, p. 40. Cet article date de 1904. 



2 /?. Krcmcv 



iz 



James avait certes contribué à ce renouveau. Mais il n'avait 
pas fait du réalisme une thèse capitale de son système ; il 
semble même s'être parfois contredit étrangement à ce 
sujet. Cependant, certains de ses collègues, même de ses 
élèves prenaient ouvertement le nom de » réalistes » ou de 
«néo-réalistes». Six d'entre eux, MM. Ilolt* Marvin, 
Montague, Perry, Pitkin, Spaulding, lançaient en 1910 un 
manifeste commun l ) et publiaient peu après un gros volume 
d'études représentant leur pensée commune 2 ). 

Leur attitude fut d'abord polémique, comme celle des 
pragmatistes. Ils ont cherché depuis lors à obtenir des 
résultats positifs. Mais l'examen de leur critique de l'idéa- 
lisme reste une introduction indispensable à l'intelligence 
de leur système ; on y voit se dégager peu à peu leurs 
affirmations maîtresses. 

Comme dans toutes les discussions philosophiques, on 
s'est reproché, cette fois encore, de part et d'autre, des 
méconnaissances, des travestissements de la pensée. Il nous 
importe avant tout, ici, de savoir comment les néo-réalistes 
se représentent la doctrine idéaliste, et sur quels arguments 
ils croient qu'elle s'appuie ; ensuite nous pourrons voir les 
réponses qu'ils font à ces arguments et les critiques qu'ils 
adressent à l'idéalisme; 



I 

La méthode historique n'est guère le fait des néo-réa- 
listes. Plutôt que de se perdre dans le fouillis des systèmes 
et des interprétations contradictoires, ils préfèrent s'en 
tenir à l'aspect général des doctrines^et en retrouver les 
arguments et le développement logique. Sans doute, ils 
esquissent de-ci de-là un raccourci de l'évolution de l'idéa- 



1 ) The Program and Platform of Six Realists, dans Journal of Philosophy, 
Psychology and Scientific Methods, VII (1910), pp. 393-401. . 
2) The New Realism, New- York, Macinillan, 1912. 



Le Néo-Réalisme Américain 73 

lisme, mais ils se préoccupent plutôt de saisir nettement 
les idées essentielles que de fouiller les documents du 
passé. S'ils diffèrent parfois dans l'appréciation historique, 
ils sont tous d'accord sur la notion essentielle de l'idéa- 
lisme. 

« D'une manière générale, écrit M. Fullerton, nous 
pouvons définir l'idéalisme en disant que c'est la doctrine 
suivant laquelle toute existence est une existence mentale. 
Loin de regarder le monde extérieur comme un au-delà de 
l'esprit, indépendant de celle-ci, il soutient que le monde 
ne peut avoir son être que clans la conscience » l ). 

« Le nom d'idéalisme, dit M. Me Gilvary, semble être 
donné généralement aux théories qui regardent toute réalité 
comme constituée par des expériences ou par l'Expérience. 
C'est l'opinion qui ne reconnaît aucune réalité restante 
"après qu'on a fait l'inventaire de toute l'expérience « 2 ). 
D'une manière plus générale, pour l'idéaliste, l'univers est 
de nature mentale ou psychique ; il est essentiellement 
constitué par sa relation à une conscience ou à un groupe 
de consciences. Telle est la thèse contre laquelle s'insurgent 
les signataires du « programme » 3 ). Ou plutôt, cette thèse 
métaphysique, comme telle, leur est assez indifférente : que 
le monde soit physique ou psychique, c'est une proposition 
à démontrer et à juger, comme toutes les autres, d'après la 
valeur de ses preuves. La question de la valeur du réalisme 
ne se confond pas avec celle du matérialisme ou du spiri- 
tualisme 4 ). La morale que les idéalistes déduisent de cette 
métaphysique, est moins encore en cause. Le « message » 
de l'idéalisme, comme aiment à s'exprimer les Anglo- 
Saxons, consiste en la révélation de la suprématie fie 

1) An Introduction to Philosophy, New-York, Macmillan, 1906, p. 187. 

2) The Chicago « ldea » and Idealism, Journal of Philosophy, Psychology and 
Scientific Methods, V (1908), pp. 593-594. 

3) Cf. The New Real ism, pp. 10, 472, 474; Marvin, A First Book in Meta- 
physics, New-York, Macmillan, 1912, pp. 187-188; Spaulding, The New Ratio- 
nalism, New- York, Huit, 1918, pp. 74, 308-310, 323-324. 

4) Cf. The New Realism, pp. 32, 474. 



74 R. Kremer 

l'esprit ; le monde est dominé par les valeurs morales ; rien 
ne peut prévaloir contre elles; la Vérité, la Bonté, la Beauté 
sont éternelles et souveraines. Le réalisme ne contredit pas 
nécessairement ces aphorismes, encore que d'ordinaire il 
les entende un peu différemment l ). La prédominance des 
valeurs spirituelles ne suppose même peut-être pas néces- 
sairement des affirmations métaphysiques sur la nature du 
monde 2 ). Ce qui caractérise l'idéalisme, et ce qui provoque 
l'opposition réaliste, c'est une combinaison spéciale de 
morale, de métaphysique et d'épistémologie. Ses affirma- 
tions métaphysiques, établies en vue d'une philosophie de 
la vie, s'appuient préalablement sur une théorie de la 
connaissance. M. Perry a bien mis en lumière cette doctrine 
centrale de l'idéalisme : « L'idéalisme, dit-il, est une forme 
de spiritualisme clans laquelle l'homme, l'individu fini, est 
considéré comme une représentation microcosmique de 
Dieu, l'Individu Absolu. La nature spirituelle de l'homme 
est une révélation du principe de la réalité et ses idéals 
font soupçonner la réalité parfaite et éternelle » . En exa- 
minant sa méthode et ses arguments, « nous trouvons que 
l'idéalisme repose fondamentalement sur une théorie de la 
connaissance. La suprématie de l'esprit est déduite de la 
théorie de la priorité de la conscience connaissante elle- 
même par rapport à tous les objets avec lesquels elle est 
en relation. Toutes les choses, prétendent les idéalistes, 
sont avant tout des « objets », et être objet signifie néces- 
sairement être « pour » quelque chose, être en un certain 
sens l'expression ou la création d'un '-sujet». Ce qu'on 
appelle le « monde extérieur » étant ainsi réduit à la 
connaissance, et la connaissance étant conçue comme spiri- 
tuelle, la suprématie de l'esprit est établie.. L'affirmation 
de la priorité de la conscience connaissante, l'affirmation que 
Vêtî*e est dépendant de la connaissance qu'on en a, peut donc 

1) Voir plus loin, le chapitre intitulé : La théorie des valeurs, 

2) Cf. Spaulding, The New Rationalism, pp. 52-53; 



Le Néo-Réalisme Américain 75 

à juste titre être regardée comme le principe fondamental 
de l'idéalisme. Ce n'est qu'à la lumière de ce principe que 
l'on peut comprendre, soit l'application de l'idéalisme, soit 
son mouvement dialectique interne •» ï ) . 

D'accord avec les idéalistes pour affirmer la nécessité des 
« valeurs », des « idéals », les réalistes s'éloignent d'eux de 
toute la distance qui sépare leurs conceptions métaphysiques 
et épistémologiques très divergentes. On aurait donc bien 
tort do prétendre que le débat est sans objet 2 ). Le principe 
de l'idéalisme ainsi schématisé paraîtra peut-être réduit à 
des termes un peu simplistes, et les formes de l'idéalisme 
sont si nombreuses et si mêlées d'autres doctrines qu'on ne 
l'y retrouve pas toujours à première vue 3 ). Il ne s'agit pas 
ici d'idéalisme et de réalisme artistique et littéraire 4 ) ; et 
quiconque a suivi le mouvement philosophique moderne 
doit bien reconnaître que l'idéalisme., — en particulier celui 
de Berkeley et celui des néo-hégéliens anglo-saxons, — 
s'inspire de ces thèses. 

Les réalistes ont d'ailleurs décrit à plusieurs reprises 
l'évolution historique de l'idéalisme 5 ). Tout le monde con- 
vient que cette doctrine s'écarte notablement de l'idée que 
nous nous faisons spontanément du monde et de nous- 



1) Présent Philosophical Tendencies, pp. 113-114. 

2) Cette objection a été faite par des critiques favorables, pourtant, aux néo- 
réalistes. Cf. Morris Raphaël Cohen, The New Realism, Journ Phil Ps Se. M., 
X(1913), pp. 197-198; G. Dawes Hicks, compte rendu de The New Realism, 
dans Hibbert Journal, XI (1912-1913), p. 890. 

3) M. Roy Wood Sellars fait à ce sujet d'utiles remarques: Cf. Critical 
Realism, Chicago, Rand Me Nally, s. d. (1915), pp. 135-136. 

4) Cf. Fullerton, Introd. to Philosophy, pp. 186-187. 

5) Les principaux exposés historiques de l'idéalisme par les néo-réalistes sont 
ceux de MM. Perry et Montague, dans The New Realism, pp. 2-11, 251-252; 
Perry, Présent Philosophical Tendencies, pp. 113-163; Spaulding, The New 
Rationalism, pp. 71-87, 203-372; Holt, The Concept of Consciousness, Londres, 
Allen, 1914, pp. 20, 77-102 ; Marvin, A first Book in Metaphysics, pp. 196-200; 
Fullerton, Introduction to Philosophy, pp. 181-186 ; sans compter une foule de 
réflexions et de suggestions particulières. Nous avons dégagé de ces vues des 
différents auteurs un tableau d'ensemble, image composite, sur lequel ils sont à 
peu près d'accord. Nous suivons surtout MM. Perry et Spaulding. 



70 /.'. Kremer 

mêmes. Comment donc est-elle arrivée a dominer d'une 
manière aussi absolue la philosophie moderne? 

Pour le sens commun, l'observateur non initié aux 
mystères de l'épistémologie, la connaissance est une chose 
très simple : l'objet est là, il est présent, il est tel qu'il 
apparaît. 11 y a bien un sujet connaissant, mais il n'y a 
point d'intermédiaire entre lui et l'objet ; et comme la con- 
naissance n'est que cette présence de l'objet au sujet, sans 
aucune intervention de la part de celui-ci, le sujet ne 
déforme aucunement l'objet qui lui est présenté.. La con- 
science est un phare qui projette sa lumière sur les objets. 
Cette théorie simpliste de la connaissance, si tant est qu'on 
puisse l'appeler théorie, c'est le réalisme naïf. 

Mais certains faits vont bientôt attirer l'attention sur la 
complexité réelle de la situation. Les erreurs, les illusions 
de toute sorte, les hallucinations viennent révéler uh monde 
de choses qui ne peuvent pas être telles qu'elles appa- 
raissent. Les rêves nous transportent dans un monde qui 
peut être fort différent de celui de l'état de veille ; en tout 
cas ils nous font croire que nous posons des actions incom- 
patibles avec le repos que notre corps a gardé. Les illusions 
spatiales nous sont révélées par l'expérience. Le raisonne- 
ment et l'observation nous apprennent que les perceptions 
suivent à quelque distance dans le temps l'existence du 
phénomène qu'elles prétendent faire connaître.. Certaines 
conditions du milieu influencent la perception. Enfin, nous 
constatons que la stimulation directe de cellules cérébrales 
peut provoquer l'apparition d'objets qui semblent de même 
nature que ceux qui nous entourent habituellement. Ces 
contradictions dans l'expérience que nous croyions immé- 
diate, nous montrent qu'elle est moins simple que nous ne 
le pensions. Entre l'objet connu et le sujet connaissant, il 
doit y avoir un intermédiaire, qui tantôt nous fait percevoir 
l'objet tel qu'il est, tantôt nous induit en erreur. Cet inter- 
médiaire, c'est l'idée, propriété du sujet, par laquelle il 



Le Néo-Réalisme Américain 77 

entre en contact avec l'objet. Les erreurs, les illusions de 
toute nature constituent un monde subjectif, mental, qui 
n'a d'existence que dans l'âme ou le sujet connaissant. 

C'est dans l'étude des relations entre ces trois éléments 
— objet, idée, sujet — que l'idéalisme trouve sa source. 
Ce n'est pas toutefois dans l'antiquité que cette philosophie 
a vu le jour. Les philosophes « idéalistes » de cette époque, 
Aristote, mais surtout Platon, ne sont nullement des idéa- 
listes au sens moderne du mot. Affirmant au contraire 
l'indépendance des idées ou idéals par rapport aux intelli- 
gences humaines, ce sont plutôt des réalistes. A propos de 
Platon en particulier, vu la prédominance des idées de vrai, 
de bien, de beau dans sa doctrine, il faudrait plutôt parler 
d'absolutisme ou de rationalisme téléologique ; on peut 
même appeler sa doctrine un réalisme 1 ). 

L'histoire de l'épistémologie idéaliste ou subjectiviste 
commence avec Descartes et Locke. Ils posent d'un côté 
l'objet, de l'autre le sujet ; celui-ci ne peut sortir de lui- 
même pour atteindre l'objet. Il ne le connaît que par l'idée ; 
de celle-ci, qui est en lui, il infère l'existence et les pro- 
priétés de l'objet. L'idée est une copie ou un effet de l'objet. 
Mais cette copie est-elle fidèle ? Cet effet représente-t-il 
adéquatement sa cause? Descartes et Locke éliminent tous 
deux les qualités secondaires, qui n'ont, disent-ils, pas 
d'existence physique, mais sont des créations de l'esprit. 
La substance, principe des qualités primaires, ne nous est 
guère connue, ou même pas du tout ; le faj.t seul dé son 
existence est garanti. Le réalisme naïf ou immédiat peut 
être appelé un monisme épistémblogique, parce que la con- . 
naissance suppose l'intervention d'un seul élément, l'objet. 
La nouvelle théorie est un dualisme cpislémologique, à 
cause de la présence d'un autre élément, l'idée; ce dualisme 
correspond d'ailleurs au dualisme métaphysique de l'esprit 



D.Cf. Perry, Près. Ptiil. Tend , pp. 114-115; SpaulDing, New Rationalism, 
o. 498. 



<<> 



8 R. Kremer 



et de la matière. C'est encore un réalisme, mais un réalisme 
présentationniste ou représentationniste. On peut y voir, 
sinon le phénoménisme lui-même, du moins son antécédent 
immédiat, puisque la substance nous échappe, les appa- 
rences qu'elle produit dans le sujet étant seules connues. 

Les successeurs de Descartes et de Locke sont plus radi- 
caux. Berkeley supprime la notion de substance matérielle 
et prépare les arguments qui serviront à éliminer toute 
substance. Dans sa métaphysique spiritualiste, il y a sans 
doute des esprits finis et un Esprit infini, Dieu, qui garantit 
l'objectivité des connaissances des esprits. Mais chaque 
intelligence est cependant enfermée dans ses idées. Les 
objets ne sont rien d'autre que les idées présentes à l'esprit. 
Le dualisme fait place à un monisme épistémologique, mais 
combien différent du réalisme naïf ! L'idéalisme subjectif 
est fondé, au moins dans ses- principes. Hume, plus consé- 
quent que Berkeley, va supprimer la substance spirituelle, 
après la substance matérielle. Le monde n'est que l'en- 
semble des phénomènes actuellement donnés. C'est le 
positivisme ou le phénoménisme .le plus strict. Les deux 
systèmes sont d'ailleurs également subjectivistes. 

Kant, le fondateur de l'idéalisme moderne — ou du sub- 
jectivisme, comme disent couramment les néo-réalistes, — 
combine différentes tendances. Il revient au dualisme épis- 
témologique par la distinction des phénomènes et des choses 
en soi, qui, en agissant sur le sujet, produisent les phéno- 
mènes ; mais ceux-ci sont modifiés par le sujet : ils le sont 
profondément, dans les lois mêmes qui régissent leur 
aspect; ces lois dépendent, en effet, des intuitions a priori 
et des catégories, lois de l'esprit, appliquées aux choses. 
Enfin, le sujet lui-même est divisé en deux : il est transcen- 
dantal ou nouménal, et empirique ou phénoménal. Celui-ci 
fait partie du monde de l'expérience et agit conformément 
à ses lois ; celui-là possède une existence et une activité 
d'un ordre essentiellement différent. Ce criticisme est un 
phénoménisme très avancé. 



Le Néo-Réalisme Américain 79 

Les post-kantiens ont poussé plus loin les conséquences 
des doctrines capitales de leur maître. Dépassant son dua- 
lisme rétrograde, ils sont revenus au monisme épistémo- 
logïque, en éliminant l'inutile et inconnaissable chose en 
soi. Ils ont élargi le pouvoir normatif de l'esprit : la con- 
science n'est pas seulement le pouvoir créateur qui établit 
les types a priori de relations : elle est la source de 
toutes les relations quelles qu'elles soient. Enfin, les sujets 
transcendantaux particuliers et distincts se fusionnent en 
un seul Moi absolu, dont les esprits différents et leurs objets 
ne sont que les manifestations. Ainsi naît l'idéalisme absolu. 
D'après le caractère qu'il donne à l'esprit) il se partage en 
tendances diverses : intellectualiste avec Hegel, il tend à 
confondre l'absolu avec l'objet des sciences ; volontariste 
avec Fichte, il prend une direction morale, voire roman- 
tique, avec Schopenhaiier, Hartmann, Eucken. Il se colore 
d'une teinte religieuse avec les néo -hégéliens ou néo- 
kantistes anglais, Grreen et Caird, entre autres. Sa marque 
distinctive est de rattacher à l'esprit toutes les lois des 
choses. Les idéalistes critiques, intellectualistes de l'Ecole 
de Marbourg, ou volontaristes de l'école de Windelbancl 
(Siidwestdeutsche Schide), sans poser de thèses métaphy- 
siques, s'attachent aux caractères normatifs des sciences ; 
mais eux aussi ils les rattachent à l'esprit. 

Enfin le phénoménisme Ae Hume revit dans les systèmes 
ultra-positivistes de Mach et de Karl Pearson, après avoir 
déjà inspiré John Stuart Mill. 

Au point de vue épistémologique, tous ces systèmes ont 
ceci de commun qu'ils sont monistes et subjectivistes. 

M. Spaulding insiste avec raison sur le rôle de la notion 
de substance et des conceptions qui s'y rattachent dans 
l'évolution de l'idéalisme. La philosophie a été dominée, 
jusqu'ici, par cette catégorie, qu'Aristote avait empruntée 
au monde physique. L'univers est conçu comme un ensemble 
de substances distinctes, douées d'attributs caractéristiques, 
de propriétés diverses ; elles agissent les unes sur les autres 



80 A'. Krancr 

et se modifient mutuellement par leurs actions et leurs 
réactions. Voilà le type sur lequel on se représente la con- 
naissance. Sujet et objet sont deux substances séparées 
qu'il s'agit de mettre en relations. Ces relations, comme 
toutes celles du monde matériel, sont basées sur la cau- 
salité. Il mut donc s'attendre à voir une action et une 
transformation réciproque des deux substances en présence. 
De là vient qu'on peut se poser des questions comme 
celles-ci : L'idée représente-t-elle exactement sa cause ? L.e 
sujet, affecté par l'objet, ne réagit-il pas sur celui-ci ? En 
un mot, quelle est la nature et la valeur de la connaissance? 
Que faut-il en conclure par rapport à la nature des êtres 
eux-mêmes ? 



Il 

Des doctrines aussi étranges à première vue, disent les 
néo-réalistes, doivent s'appuyer sur des raisons sérieuses. 
Quels sont donc, se demandent-ils, les arguments qu'on 
peut faire valoir en faveur» de l'idéalisme ? En les repro- 
duisant, ils ont cherché à en exprimer l'essence, plutôt 
qu'à en répéter la teneur littérale, tâche d'autant plus 
malaisée que les auteurs idéalistes ne donnent pas toujours 
à leur argumentation une forme parfaitement logique ; ainsi 
l'interprétation qu'on donne de leur pensée ne laisse pas de 
provoquer parfois des protestations. Nous résumerons, dans 
les pages qui vont suivre, cette argumentation, telle qu'elle 
est présentée par les principaux écrivains réalistes. 

Un premier argument, que M. Montague appelle psycho- 
logique, se formule ainsi : « L'esprit ne peut avoir pour 
objet direct que ses propres idées ou états, et les objets 
extérieurs, si tant est qu'ils existent, ne peuvent être 
connus qu'indirectement, par une inférence, de valeur 
discutable et d'utilité douteuse » l ). Cet argument discuté 

1) New Realism, p. 474. 



Le Néo-Réalisme Américain 81 

aussi par MM. Fullerton 1 ), Marvin 2 ), Ewer 3 ), n'est qu'une 
affirmation de l'épistémologie dualiste qui règne depuis 
Descartes et Locke. Il se complète d'ailleurs par l'argu- 
ment suivant, tiré de la relativité des sensations ; ou plutôt 
il s'identifie à peu près avec lui, il y trouve un semblant de 
confirmation expérimentale ; le dualisme cartésien a été 
suggéré par ces phénomènes. 

Nombreux sont les faits qui portent à croire que le sujet 
connaissant joue un rôle capital dans la constitution de 
l'objet, tel qu'il lui apparaît. Un objet vu à distance paraît 
plus petit ; ses formes changent avec la position de l'obser- 
vateur. Si je fais converger les yeux et que j'en ferme un, 
les objets situés près de moi sont vus plus petits, en même 
temps que plus rapprochés qu'ils ne le sont en réalité. Si je 
tiens les deux yeux ouverts et que je presse l'un des globes 
oculaires de manière à le déplacer, je vois double. Un 
bâton plongé dans l'eau — l'exemple est classique — paraît 
orisé. Un arbre, à distance, paraît gris ou bleuâtre, vu de 
•près il est vert. L'eau tiède peut être chaude pour une 
main, froide pour l'autre. L'observation nous montre que 
toute perception est postérieure à l'existence de son objet : 
nous voyons des étoiles longtemps après qu'elles se sont 
éteintes au ciel ; et la plus simple sensation retarde sur son 
excitant de la durée des processus psycho-physiologiques 
qui précèdent l'aperception. Enfin, la théorie de Mûller sur 
les énergies spécifiques ne nous apprend- elle pas que les 
sensations sont créées spontanément par les organes, en 
réponse à des*excitations de la nature la plus diverse ? 

Tel est l'argument de la relativité des sensations, ou 
l'argument physiologique, comme disent M. Montague 4 ) 



1) Introduction to Philosopha, pp. 36-42. 

2) Afirst Book in Metaphysics, New-York, Macmillan, 1912, p. 188. 

3) The Anti-Realistic How? Journ. Phil. Ps. Se. M., IV (1907), pp. 630-633. 

4) New Realism, p. 475. 

6 



>> 



82 R. Kremer 

et M. Me Gilvary l ). Ne faut-il pas en conclure que « les 
objets connus sont des constructions ou des produits de 
notre expérience perceptuelle, puisque ce sont les sensations 
que nous éprouvons qui déterminent les objets que nous 
percevons » 2 )? L'argument repose, en somme, sur le fait 
de l'erreur. « Nous pourrions dire, écrit M. Montague, 
sans vouloir offenser personne, que le subjectivisme est 
fondé sur l'erreur, et que le réalisme est fondé sur la 
vérité » 3 ). 

Voilà du reste la seule preuve inductive que l'idéalisme 
fasse valoir. Il s'appuie généralement sur des arguments 
dialectiques. M. Perry les a mis en vive lumière. Autant 
qu'il était possible, il a ramené ces raisonnements fuyants à 
des types définis. Il en a donné des formules saisissantes, 
leur a imposé des noms originaux, un peu surprenants à 
première vue, mais qui sont presque devenus classiques en 
Amérique! et tendent à s'introduire chez les écrivains 
anglais. Les « réalistes du programme » ont suivi fidèlement 
leur chef, qui, dès décembre 1909, avait lancé sa vigoureuse 
critique de l'idéalisme 4 ). A vrai dire, ses formules ont un 
peu varié ; mais c'est que les arguments eux-mêmes se 
confondent plus ou moins. Même les preuves d'apparence 
empirique se ramènent, au fond, à celle que nous allons 
étudier ; seule, celle-ci leur donne leur portée épisté- 
mologïque. 

Un fait semble dominer toute la théorie de la connais- 



1) The Physiological Argument against Realism, Journ. Phil. Ps. Se. M., 
IV (1907), pp. 589-601. 

2) Montague, New Realism, p. 475. 

3) New Realism, p. 300. 

4) The EgoCentric Predicartent, Journ. Phil.Ps. Se. M., VU (1910), pp. 5-14. 
Conférence de décembre 1909 à l' American Philosophical Association; cf. New 
Realism, pp. 11-12. Il est impossible de donner une traduction adéquate de 
ce mot, qui signifie littéralement situation, embarras. Nous préférons garder le 
terme original, parce qu'il est déjà devenu lechnique en Amérique. Nous suivons 
en cela le R. P. A. Blanche, dans un de ses excellents Bulletins de la Revue des 
Sciences philosophiques et théologiques, V (1911), pp. 130-133. 



Le Néo- Réalisme Américain 83 

sance, c'est qu'il est impossible de sentir, d'imaginer, de 
penser quoi que ce soit sans le mettre en relation avec le moi. 
Bref, aucune connaissance n'est possible que par rapport 
au moi. Tout être est ce qu'il est dans la conscience. 
Essayer de le concevoir sans relation avec la conscience, 
c'est encore lui donner cette relation, sinon ce ne serait 
plus le concevoir. Je tâche de me rendre compte de ce que 
serait l'objet en dehors de cette relation, et j'en cherche des 
exemples ; mais je ne puis les trouver, puisque les trouver, 
c'est encore un acte de connaissance, une intervention du 
moi. Je ne puis donc faire la comparaison entre l'objet sans 
relation avec le sujet et l'objet pourvu de cette relation. Si 
je tente de faire cette comparaison entre l'état de l'objet 
avant et après qu'il soit connu par un autre sujet, j'intro- 
duis de nouveau mon moi pour la percevoir. Que j'essaie 
d'éliminer toute relation d'objet à sujet, et je ne connais 
plus le sujet : si je ferme les yeux, je ne vois plus ; si je 
cesse d'y penser, je ne puis plus rien en dire. Le moi 
s'attache à l'objet comme l'ombre au promeneur ; il est 
même le seul élément persistant qui se rencontre dans 
l'infinie variété des êtres possibles. 

C'est ce que M. Perry appelle « le prédicament égo-cen- 
trique »'). C'est, dit-il, le principe fondamental de l'idéalisme. 
Sous une forme ou sous une autre, il se retrouve depuis 
Berkeley jusqu'à ses plus récents continuateurs. Sa formule 
varie, mais il reste le même au fond. Que Berkeley nous 
affirme que tout ce que nous connaissons est une idée, ou que 
les philosophes anglo-saxons contemporains nous déclarent 
que tout est expérience, leur pensée est la même. L'être 
n'est rien d'autre que ce qu'il est ou apparaît par rapport 
à un sujet. Le subjectif ou le mental, le spirituel est essen- 
tiellement inclus dans la définition de l'objet. Ce que nous 
pouvons dire de plus universel et de plus profond au sujet 

1) Cf. art. cité et Présent Philosophical Tendenetes, pp. 129-134. Pour ce qui 
suit, cf. op. cit., pp. 135-163. 



84 R. Kremer 

du monde, c'est qu'il participe à la nature du sujet. Vouloir 
dire ce qu'il est sans le sujet, c'est absurdité pure, c'est se 
mettre dès l'abord en dehors de tout ce qui est intelligible. 

Une forme légèrement différente de l'argument est celle 
que Berkeley lui donne dans ses célèbres dialogues. Il le 
ramasse en une brève formule : « Quand je vois une tulipe, 
il est manifeste que. les couleurs s'y trouvent réellement. 
On ne peut nier non plus que cette tulipe puisse exister 
indépendamment de votre esprit ou du mien ; mais que des 
objets immédiats des sens — c'est-à-dire toute idée ou 
combinaison d'idée — puisse exister dans une substance 
qui ne pense pas, c'est une contradiction évidente dans les 
termes » 1 ). 

Pour Berkeley, les objets ne peuvent donc exister que 
dans un esprit. Si ce n'est pas nécessairement dans tel 
esprit fini déterminé, ce sera du moins dans l'un ou l'autre 
des esprits finis, et, en tout cas, dans l'Esprit divin. Telle 
est la théorie, qu'on appelle, d'un nom peut-être inadéquat, 
son idéalisme subjectif. C'est un idéalisme pluraliste, non 
moniste. 

Hume avait éliminé la notion de substance spirituelle. 
Mais, peu conséquent, il continue à parler de la nature 
mentale ou subjective des phénomènes. Son phénoménisme 
dissout d'ailleurs le monde et le sujet en autant d'éléments 
qu'il y a d'états conscients associés. 

Le monisme idéaliste est sorti très naturellement du 
même argument. La réalité est essentiellement relative à 
un sujet. Mais il est trop clair qu'il ne s'agit pas d'un sujet 
particulier. Les idéalistes 'ne se défont pas de la persuasion 
commune que la montagne continue d'exister lorsque le 
spectateur en détourne ses regards. Quand un observateur 
cesse de percevoir un objet, un autre peut le considérer. 
Du reste, la limitation même de notre esprit semble nous 

1) Dialogues between Hytas and PhlîonôiXs, 1, éd. Fraser, 1. 1, Oxford, 1901 
p. 406. 



Le Néo-Réalisme Américain 85 

avertir qu'il est seulement l'expression d'une conscience 
plus large ; il participe à une vie qui. le dépasse, Le moi 
qui intervient dans toute connaissance est d'ailleurs plutôt un 
moi universel, abstrait. Il est donc naturel de conclure que 
tout objet n'est et n'est intelligible que par la conscience 
impersonnelle de l'absolu, dans laquelle se fondent en unité 
les esprits individuels. 

Les néo-idéalistes anglais, Green et Bradley entre autres, 
ont trouvé, dit M. Perry, un argument nouveau : il est tiré 
de l'unité synthétique de la conscience et de la théorie des 
relations. La réalité constitue essentiellement une unité ; le 
monde est un ordre de relations. Mais on n'obtient pas 
d'unité ni de relations en juxtaposant des éléments indé- 
pendants. La relation doit pénétrer ses termes et les modi- 
fier. Or, seule la conscience peut ainsi unifier les éléments 
du monde ; son activité essentiellement synthétique révèle 
la nature profonde de l'Esprit Absolu dont elle est une 
manifestation. Ainsi le monisme idéaliste est la conclusion 
logique de la théorie des relations, et la seule explication 
plausible de l'unité du monde. 

Mais la doctrine des relations internes, comme on 
l'appelle en Angleterre et aux Etats-Unis, joue un rôle plus 
important encore dans la philosophie idéaliste. M. Royce, 
l'appliquant au rapport de l'objet et du sujet, en déduit à la 
fois l'absurdité du réalisme et la vérité de l'idéalisme. 
Plaçons-nous, dit-il, dans l'hypothèse réaliste. Nous avons 
un objet connu et un sujet connaissant, supposés indépen- 
dants l'un de l'autre et sans relations. Si, en effet,, ils 
étaient en relation, ils formeraient une unité indissoluble, et 
la thèse réaliste serait contredite par elle-même. Mais s'ils 
sont indépendants, c'est-à-dire sans relations, comment peut- 
on encore parler de connaissance ? Un objet avec lequel 
nous n'avons pas de rapports est un inconnu, un néant pour 
nous. Le réalisme sombre dans l'agnosticisme. Par contre, 
si les relations entre l'objet et le sujet connu sont réelles, 



80 R. Kremcr 

l'idéalisme s'impose. L'essence de la relation étant d'unifier 
et de transformer ses termes, l'objet est transformé par 
le sujet connaissant, comme celui-ci d'ailleurs l'est par 
l'objet ; l'univers résulte de la synthèse de ces relations 
enchevêtrées à l'infini. 

M. Spaulding, dans son dernier ouvrage, a poussé plus 
loin que ses prédécesseurs, MM. Perry et Montague, l'ana- 
lyse de cette théorie des relations internes. Il y a vu, non 
sans raison, le fondement même de tout l'idéalisme et du 
subjectivisme, de quelque nature qu'ils soient. Il remarque 
que le prédicament égo-centrique lui-même est fondé sur 
un appel au moins inconscient à cette théorie. Encore une 
fois, il va sans dire que la description un peu géométrique 
qu'il fait des systèmes, traduit leurs tendances latentes et 
obscures, plutôt qu'elle ne rapporte des arguments explici- 
tement formulés. 

La théorie des relations internes, selon lui, présente deux 
aspects, celui « de la modification » et celui « de la réalité 
sous-jacente » . Dans un même système philosophique, on peut 
trouver, soit les deux aspects de la doctrine en question, soit 
l'un d'eux seulement. Sous le premier aspect, cette théorie 
consiste à dire que « si deux termes sont rapportés l'un à 
l'autre, 1° chaque terme influence l'autre ; 2° les termes en 
rapport sont complexes ; 3° chaque terme isolé, serait diffé- 
rent de ce qu'il est en relation avec l'autre ; 4° les termes 
sont ce qu'ils sont parce qu'ils sont rapportés à d'autres 
termes (théorie organique) •-. L'autre sens de la théorie 
interne est le suivant : « si deux termes sont rapportés l'un 
à l'autre, qu'ils se modifient réciproquement ou non, il y a 
une réalité sous-jacente ou transcendante, qui est l'intermé- 
diaire par lequel se fait cette relation, et sans lequel elle 
serait impossible « ] ). 

Le prédicament égo-centrique ne conduit à l'idéalisme 

1) New Rationalisai, p. 197. Une grande partie du livre de M. Spaulding 
est consacrée au développement des idées que nous résumons ici. Voir, entre 
autres, pp. 12-43, 70-87, 176-190. 203 372 passim. 



Le Néo-Réalisme Américain 87 

que si l'on y ajoute cette théorie des relations. Pourquoi, en 
effet, en conclut-on que l'objet est modifié par le sujet 
connaissant , sinon parce qu'on suppose que dans toute rela- 
tion les termes sont transformés ? 

Malgré les relations étroites entre le phénoménisme et 
l'idéalisme objectif, ces deux systèmes s'inspirent d'une 
logique différente. Le phénoménisme, .comme l'idéalisme 
subjectif, est une « philosophie de la causalité » ; concevant, 
avec Aristote et la logique traditionnelle, le monde comme 
un ensemble de choses qui agissent les unes sur les autres, 
ces philosophies en concluent que; dans cette action, les 
êtres se modifient mutuellement ; la connaissance n'est 
qu'im cas particulier de cette relation. C'est une applica- 
tion de la théorie de la modification par les relations. 

L'idéalisme objectif admet l'indépendance des objets par 
rapport aux esprits finis. Mais il fait du monde un système 
unifié dans une conscience unique, transcendante et absolue. 
C'est qu'il admet la théorie des relations internes basées sur 
une réalité sous-jacente. Il conçoit, le monde comme un 
vaste organisme, une substance unique, dont les attributs 
sont liés à une réalité profonde, à peu près comme Locke 
et Berkeley concevaient les esprits finis, substances spiri- 
tuelles douées d'attributs. 

Le succès inouï de l'idéalisme est-il dû uniquement à ces 
arguments empiriques ou logiques ? Les néo-réalistes ne.le 
croient pas. Il y a des motifs qui font moins appel à la 
raison qu'au sentiment esthétique, moral et religieux. 

La grandeur imposante des systèmes idéalistes enfermant 
l'univers dans une formule comme « la Conscience de 
l'Absolu » devait flatter le désir d'unité et d'harmonie inné 
à tout esprit. Le respect avec lequel les absolutistes s'incli- 
naient devant l'unité ineffable, faiblement manifestée à la 
conscience individuelle, suggérait une attitude de recueil- 
lement quasi mystique. 

L'idéalisme ne célébrait-il pas aussi le triomphe des 



88 R. Kremer 

valeurs morales ? Il exaltait les âmes en les associant à la 
puissance bienfaisante qui pénètre le monde. N'était-il pas 
la vraie religion des temps modernes ? « Tandis que la 
science cherche à éliminer l'équation personnelle et à bannir 
de l'esprit les espérances et les craintes, la religion, elle, 
s'intéresse surtout à la personne et aux conséquences 
morales des faits. En d'autres termes, la religion est essen- 
tiellement un jugement sur la portée de la réalité pour la 
vie. Or, l'idéalisme affirme que la réalité est fondée sur la 
vie et, en dernière analyse, gouvernée par ses intérêts. 
L'idéalisme ne se borne pas, comme la religion, à concevoir 
les choses dans leur action sur la vie ; il affirme qu'une telle 
conception des choses offre la seule véritable intuition de 
leur nature. Il n'adopte pas seulement la méthode de la 
religion, il affirme la priorité de cette méthode sur celle de 
la science. Ainsi l'idéalisme vient à être identifié avec la 
religion et à être regardé comme son champion contre le 
naturalisme ». « La thèse centrale de l'idéalisme, à savoir, 
que la conscience, spécialement sous forme de connaissance, 
est le principe créateur et le soutien des choses, reçoit ainsi 
une confirmation des idées régnantes concernant les rela- 
tions de la science, de la religion et de la philosophie » '). Le 
pouvoir 'de suggestion des mots employés de préférence par 
l'idéalisme, son nom même, en imposent et attirent des 
adeptes 2 ). 

.D'autre part, la vogue' de la psychologie, dont l'attitude 
subjective méthodique rappelle l'idéalisme, a donné à celui- 
ci une apparence scientifique. Les doctrines de la relativité 
des qualités secondaires, acceptées sans trop de contrôle par 
la physique et la physiologie ont paru une confirmation 
expérimentale de la théorie philosophique. 

Enfin la faillite du réalisme naïf et du dualisme 



1) Présent Phil. Tend., pp. 106-107 ; cf. ib„ pp. 38-39 et Part I, passim. Voir 
aussi Spauldinq, New Rationalism, pp. 204-205, 225 et notes. 

2) Cf. Fullerton, Essays in Honor of William James, pp. 7-8 ; Introduction 
to Philosophy, pp. 186-187; New Realism, pp. 16-19. 



Le Néo-Réalisme Américain 89 

épistémologique, à propos du problème de l'erreur, a 
rejeté vers l'idéalisme tous ceux qui ne soupçonnaient pas 
la possibilité d'un réalisme, critique qui admettrait en même 
temps. le monisme épistémologique l ). 



III 

Les réalistes ne se sont pas fait faute de répondre aux 
arguments traditionnellement invoqués en faveur de l'idéa- 
lisme. Et d'abord, que vaut le principe que nous ne pouvons 
rien connaître, à part nos états de conscience ? Est-il autre 
chose qu'une affirmation gratuite, contredite par les faits ? 
« Un processus conscient n'est jamais son propre objet, 
écrit M. Montague, mais bien plutôt le moyen par lequel 
un objet autre que lui est connu. L'objet ainsi connu peut 
être un autre état mental, une chose physique ou une entité 
purement logique » 2 ). M. Fullerton aime à exposer l'argu- 
ment sous une forme empruntée à M. Karl Pearson. De 
cette formule il déduit la réfutation même de l'idéalisme. 
Selon M. Pearson, nous pouvons comparer la conscience à 
un employé d'un bureau central du téléphone. Il est en 
communication avec les abonnés par ses appareils. Il ne 
les connaît que par ce que les fils téléphoniques lui trans- 
mettent. Ainsi nous ne sommes en rapports avec le monde 
extérieur que par ce que les nerfs transmettent au cerveau. 
Tout ce que nous attribuons aux objets, vient des impres- 
sions que nous recevons. Jamais les choses ne nous sont 
données comme telles. Le toucher lui-même, qui paraît à 
première vue être une présence immédiate, dépend en réa- 
lité de l'intervention du système nerveux comme les autres 
sens. 

Mais n'est-il pas contradictoire, dans l'hypothèse idéa- 

1) Cf. New Realism, pp. 10-1 1 , 251252, 300, 313-314,359 360; Holt, The 
Concept of Consciousness, p. 23 et note. 

2) New Realism, p. 474. 



90 R. Kremer 

liste, de parler d'objets extérieurs? L'employé du téléphone 
se fait une idée des abonnés parce qu'il a d'autres relations 
arec eux que celles de ses fonctions ; du moins connaît-il 
d'autres hommes. Mais si nous sommes prisonniers de nos 
sensations et de notre système nerveux, comment pouvons- 
nous même rêver un monde extérieur, autre .que ces sen- 
sations ? D'où nous en viendrait la notion ? Dire que tout 
est idée, c'est supprimer la notion même d'idée, car c'est 
supprimer la réalité avec laquelle l'idée doit nous mettre en 
communication l ). 

S'il est difficile de concevoir, dit M. Bernard C. Ewer*), 
comment nous pouvons « sortir de nous-mêmes r> , percevoir 
un objet distinct de nous, cette difficulté n'est pas d'un 
autre ordre que celles que présentent, par exemple, le mou- 
vement, le changement ou l'espace. Ce sont des faits dont il 
n'est pas prudent de se demander le comment. Les matéria- 
listes ne répondent pas à la question ; ils ne s'occupent que 
des intermédiaires physiologiques, nullement des phéno- 
mènes de la connaissance elle-même. Les idéalistes rem- 
placent la transcendance, évidemment donnée, par une 
autre qui, n'est pas plus intelligible. Le pragmatisme ne fait 
qu'envelopper le mystère de difficultés nouvelles pour autant 
qu'il ne tombe pas dans le subjectivisme. Le plus sage 
n'est-il donc pas de s'en tenir au fait élémentaire qu'admet 
le réalisme? 

Mais la relativité des sensations, les erreurs, les halluci- 
nations, les illusions, ne nous forcent-elles pas à nous poser 
le problème ? Ne montrent-elles pas que le monde connu 
n'est qu'un monde déformé, un monde psychique ? Non, 
répond M. Holt 3 ), ces phénomènes n'ont rien de spécifique- 
ment mental. Ils ont leur parallèle dans l'ordre physique. 
Il y a des machines qui agrandissent ou rapetissent, en le 

1) Cf. Introduction to Philosophy, pp. 38-44. 

2) TheAnti Realistic'How? Journ. Phil. Ps. Se M., IV (1907), pp. 630-633. 

3) New Realism, pp. 303 315. 



Le Néo-Réalisme Américain 91 

reproduisant, un modèle donné, tout comme l'œil fait varier 
les dimensions des objets. La double vision résulte du fait 
que nous avons deux yeux, fonctionnant comme un stéréos- 
cope. Un œil astigmate ne déforme pas les objets d'une 
autre façon qu'une lentille irrégulière. Le retard de la sen- 
sation sur l'excitant est dû à des lois physiques : les actions 
physiologiques qui conditionnent la sensation s'accom- 
plissent dans le temps, comme toute action matérielle. De 
même que notre œil, la" plaque photographique est impres- 
sionnée par les astres éteints. Les erreurs de qualité ont 
aussi leurs correspondants dans le monde physique. Le 
contraste visuel ou auditif existe pour les plaques photogra- 
phiques et les membranes acoustiques, comme pour l'œil et 
l'oreille. Les oscillations de l'attention rappellent les chan- 
gements d'intensité des vibrations d'une membrane plus ou 
moins tendue. Si un objet exposé à la lumière se colore de 
nuances diverses et changeantes, c'est que les rayons lumi- 
neux atteignent l'objet sous un angle d'incidence variable ; 
la lumière réfléchie varie donc également. Des impressions 
en apparence aussi subjectives que le vertige et les autres 
affections du sens de l'orientation, s'expliquent en termes 
d'inertie et d'élasticité par la théorie de Mach-Breuer. 
Les images consécutives positives se rapprochent des 
« décharges consécutives » de la physiologie, qui en sont 
sans doute la cause. Les images négatives ont pour pendants 
les clichés négatifs de la photographie. Leurs couleurs com- 
plémentaires peuvent se rapporter à une disposition spéciale 
des cônes en vertu de laquelle, après avoir reçu une impres- 
sion déterminée, ils sont particulièrement aptes à en rece- 
voir une autre, également déterminée ; il en est de même 
des récepteurs de la télégraphie sans fil ; après avoir reçu 
une onde d'une longueur donnée, ils sont prêts à en recevoir 
une autre, d'une longueur différente. Eolin ces illusions de 
couleurs et d'autres, surtout celles qui sont dues à l'action 
de certains poisons, peuvent s'expliquer par un processus 



92 R. Kremer 

physiologique qui interpose un écran coloré entre la rétine 
et l'objet 1 ). 

M. Woodbridge ne nie pas moins formellement qu'on 
puisse tirer des conclusions idéalistes de l'étude de la per- 
ception sensible 2 ). Il n'y a rien dans tous ces faits qui soit 
de nature mentale, psychique. Les épistémologies spécula- 
tives ne touchent même pas la question ; elles cherchent à 
distinguer l'apparence de la réalité ; l'expérience n'attein- 
drait jamais cette dernière. La critique idéaliste de la per- 
ception sensible s'inspire de ces considérations a priori. En 
réalité, les erreurs des sens sont dues à des causes parfaite- 
ment objectives. Elles ne sont pas « une déformation de la 
réalité, en ce sens que la réalité ne nous apparaîtrait pas 
comme elle doit nous apparaître. La manière dont les choses 
nous apparaissent est le résultat naturel de conditions qu'on 
peut découvrir. On trouve les raisons qui excluent la pos- 
sibilité pour elles d'apparaître d'une autre manière. Nous 
ne pouvons donc pas dire que les sens nous trompent et 
qu'ils représentent les choses autrement qu'ils ne devraient 
les représenter. Il n'y a pas de déception dans la manière 
dont les choses nous apparaissent, dans les apparences. 
Les apparences nous trompent, non pas qu'elles soient ce 
qu'elles ne devraient pas être, mais parce qu'elles nous 
amènent à faire ce que nous ne devrions pas faire, à penser 
que la réalité est ce qu'elle n'est pas, ou à employer les 
choses comme si elles étaient ce qu'elles ne sont pas » 3 ). 

En tout cas il ne faudrait pas soumettre les faits à deux 
interprétations contradictoires dans le même argument. 
N'est-ce pas ce qu'on fait quand, remarquant qu'un bâton 
plongé dans l'eau paraît brisé, on en conclut que nous ne 
connaissons rien de la réalité ? Pour faire la distinction 
entre le bâton brisé et le bâton droit, entre l'apparence et 



1) Nous verrons plus loin la critique que M. Holt fait de la théorie des 
énergies spécifiques, en exposant sa propre théorie de la conscience. 

2) The Déception of the Sensés, Jour n. Pnil. Ps. Se. M., X (1913), pp. 5-15. 

3) £,.,c, p. 7. 



Le Néo-Réalisme Américain 93 

la réalité, il faut connaître la réalité. Du moment qu'on 
peut connaître le rapport qu'il y a entre la réalité et l'appa- 
rence, on ne peut plus dire que nous sommes à jamais 
, séparés d'elle, victimes d'une erreur perpétuelle. 

Pour affirmatif qu'il soit, M. Woodbridge ne va pas jus- 
qu'à nier, comme M. Holt, toute subjectivité. M. Me Gil- 
vary ï ) est également d'avis que les sensations ne doivent 
pas être considérées comme subjectives du seul fait qu'elles 
ont besoin de conditions physiologiques pour se produire. 
Au contraire, puisqu'elles sont soumises à la loi de corré- 
lation psycho-physiologique, elles supposent l'existence et 
l'action du système nerveux ; mais la loi aurait-elle encore 
un sens, si le système nerveux lui-même était de nature 
psychique ? Son intervention n'est d'ailleurs jamais perçue 
dans la sensation ; l'objet de celle-ci n'est pas le processus 
psycho-physiologique, mais l'objet extérieur ; il y a donc 
des objets — le système nerveux entre autres, — qui sont 
réels sans être présents à la conscience. Et qu'on ne parle 
pas de présence possible à la conscience : une vraie possi- 
bilité suppose une existence réelle ; cette expression n'est 
qu'une manière détournée d'avouer que l'objet doit être 
avant d'être connu. Le processus physiologique n'est pas la 
raison d'être de l'objet, mais il permet au sujet d'en avoir 
une connaissance. 

M. Montague résume fort bien tout ce qui peut être dit, 
du point de vue réaliste, au sujet de cet argument. « La 
relativité qui affecte les objets est une relativité par rapport 
à d'autres objets, et nullement par rapport au sujet perce- 
vant. La couleur d'un objet est évidemment, comme dit 
Hume, une chose dépendante, mais elle dépend, non de sa 
relation avec une âme, mais de sa relation avec notre 
rétine ». « En réalité l'argument de relativité ou, comme 
t>n dit parfois, l'argument physiologique, prouve simple- 

1) The Physiologkal Argument ûgairist Realism, Joutn. Phil Ps. Se. M., 
IV (1907), pp. 589-601. 



91 />'. Krcmcr 

ment que l'existence de tout objet immédiatement expéri- 
mente est conditionnée par les relations d'autres objets (les 
éléments du système nerveux), qui ne sont pas perçus eux- 
mêmes en même temps que les objets dont ils conditionnent 
l'existence. Cela veut dire que je ne puis pas voir un objet 
et en même temps percevoir les modifications de la rétine 
qui me permettent de le voir. Ce n'est qu'indirectement et 
par une autre série d'expériences que je connais l'appareil 
physiologique, qui a rendu possible la perception des objets; 
<;eux-ci, au moment où ils étaient perçus, étaient perçus 
comme extérieurs et pleinement indépendants de -cet appa- 
reil » ] ). Les sensations et leurs conditions diverses sont la 
raison de notre connaissance des objets, elles ne sont pas la 
raison d'être de ces objets eux-mêmes. Elles déterminent 
la portion du monde qui m'est connue, elles ne lui donnent 
ni son existence ni sa nature propre- 2 ). 

En somme, tout ce qu'on peut conclure de la relativité 
des sensations, c'est que le réalisme naïf est manifestement 
insuffisant ; mais on n'en peut rien tirer contre un réalisme 
critique ; nous verrons plus loin comment il est possible de 
concilier la présence immédiate des objets dans la con- 
science avec les faits de relativité. En tout cas, il faudra 
résoudre la difficulté par une analyse plus exacte des con- 
ditions de la connaissance, et non par des affirmations 
générales. 

La discussion du « prédicament égo-centrique » repré- 
sente, nous l'avons dit, la part principale de M. Perry dans 
là controverse avec l'idéalisme: L'argument paraît bien fort 
à première vue. La brièveté des formules lui donne comme 



1) A Negterted Point in Hutne's PMlosûphy, PMI. Rev., XV (1905), pp. 34, 35. 
• 2) Cf. New Realism, pp. 475 et 295 où l'auteur rattache l'argument idéaliste 
en question à ce qu'il appelle the material fallacy of psychophysical metonymy, 
sophisme qui consiste à confondre les moyens de connaître avec l'objet connu. 
Voir aussi The Relational Theory of Consciousness and its Realistic Implications, 
Journ. PMI. Ps. Se. M., II (1905), pp. 314-316. 



Le Néo- Réalisme Américain 95 

une évidence ; c'est une espèce d'axiome; d'autre part il a 
l'air de résumer simplement des faits ; on peut se demander 
si ce n'est pas plutôt une constatation qu'une preuve dialec- 
tique l ). N'est-il. pas à craindre qu'une fois admis le fait 
fondamental, on ne soit forcé de suivre les idéalistes jus- 
qu'à leurs dernières conclusions? Si donc on veut échapper 
à l'idéalisme, ne faut-il pas nier la supposition préalable ? 
Des philosophes, plus ou moins favorables à M. Perry, 
M. Me Gilvary et M. John Dewey, l'ont pensé. En thèse 
générale, on le sait, M. Dewey distingue l'expérience de 
l'idée. La première est constituée par les relations multiples 
de l'organisme avec son milieu : impressions des sens, 
réactions actives. Elle n'implique pas de connaissance, de 
relation d'objet à sujet. L'idée, elle, est un produit "de la 
réflexion. Dans une situation embarrassante, le sujet, pour 
sortir de sa perplexité, pour pouvoir agir, examine les 
différentes perspectives qui s'offrent à lui ; il s'oppose 
consciemment à son milieu ; ainsi naît la connaissance véri- 
table, l'idée, dans la terminologie de M. Dewey, et, par 
suite, la relation de sujet à objet. La vérité de l'idée est 
contrôlée par les autres relations du sujet au milieu, surtout 
par son action. 

Si au contraire, toute expérience était une vraie connais- 
sance, la vérification serait impossible. Si la relation de 
sujet à objet est présente partout, elle ne peut plus être 
confrontée avec rien. Une fois posé dans les termes de 
l'idéalisme, le problème épistémologique est insoluble ; il 
n'a même plus de sens. Autant vaudrait dire que tous les 
objets ont pour relation avec l'organisme le fait d'être 
mangés par lui. Les philosophes pourraient se diviser sur 



t) C'est Ce que soutient Miss Mary Whiton Calkins, The Ideatist to th'e 
Realistjourn. P/iil. Ps. Se. M., VIII (1911), pp. 449-458. Pour la critique du 
prédicament excentrique, voir Perry, Près. Phil. Tend, pp. 126-134; The 
Ego-Centric Prédicament Jonrn. Phil. Ps. Se. M., VII (1910), pp. 5-15; New 
Realism, pp. 11-16; Spme Disputed Points in Neo Realism, Journ. Phil. Ps, 
Se. M., X (1913), pp 454-459. 



96 ïi. Kremer 

la question de savoir si cette relation se définit par le terme 
« mangeur de nourriture « ou par le terme « nourriture 
destinée à être mangée » ; en effet, ils sont de même divisés 
sur cet autre problème : l'être est- il fait pour être connu, 
ou le sujet pour connaître ? Pour échapper à ces contro- 
verses stériles, il n'y a qu'une ressource : nier le point 
de départ, le fameux « prédicament égo-centrique » lui- 
même '). 

Se posant en allié de M. Perry, M. Me Gilvary avait cru 
pouvoir interpréter ainsi sa conception du « prédicament » : . 
ce n'était, qu'une concession provisoire aux idéalistes, des- 
tinée à leur montrer ad hominem les conséquences fâcheuses 
de leur position. Prendre, comme ils le font, une relation 
aussi universelle que celle de sujet à objet comme point de 
départ de la philosophie, c'est débuter par une affirmation 
bien imprécise, si vague même qu'elle doit être stérile. Si 
donc nous voulons arriver à une connaissance tant soit peu 
distincte, il faut négliger le « prédicament » classique de 
l'école idéaliste 2 ). 

Enfin, M. Pratt a pensé que M. Perry cherchait, dans 
cette discussion, à s'évader du moi, où, depuis Berkeley, la 
philosophie s'est enfermée. Peine perdue, constate à regret 
M. Pratt : une fois que M. Perry, comme les idéalistes eux- 
mêmes, s'était placé dans le moi, aucune constatation ima- 
ginable ne pouvait l'en délivrer 3 ); 

M. Perry a été plus hardi que n'osaient le supposer ces 
critiques. Il ne songe pas un instant à nier le fait qui sert 
de fondement à l'argument idéaliste : nous ne pouvons con- 
naître un objet sans le rapporter à nous. Mais il en conteste 
l'interprétation. Ce n'est pas une preuve de l'idéalisme, 

\)Brief Studies in Realism, II. Epistemologkal Realistn; The Alleged 
Ubiquity of the Knowledge Relation, Journ. Phil. Ps. Se. Ai., VIII (1911), 
pp. 546-554. Inutile d'Insister sur l'atticisme de la comparaison. 

2) Realism and the EgoCentric Prédicament, Phil. Rev., XXI (1912), pp. 351- 
356 ; compte rendu de Perry, Près. Phil. TendencieS, ib., pp. 465-467. 

3) Professor Perry'S Proofs of Realism, Journ. Phil. Ps. Se. Al, IX (1912), 
pp. 573-580. 



Le Néo-Réalisme Américain 97 

encore moins du réalisme, mais simplement une difficulté 
propre.au problème épistémologique. Pour étudier les rela- 
tions de la conscience et de l'objet, nous ne pouvons pas 
supprimer la conscience. C'est un accident de méthode 1 ). 
Que faire donc ? Il faudra chercher une autre méthode, 
examiner par l'observation si vraiment la conscience est 
nécessaire à l'existence des objets. A priori, il n'est nulle- 
ment impossible de découvrir une méthode adaptée à cette 
situation spéciale. Il en est de même dans tous les cas où il 
est impossible en vertu des conditions mêmes de l'observa- 
tion d'éliminer une des circonstances qui accompagnent un 
phénomène, par exemple, l'attraction terrestre dans les 
phénomènes physiques. Dans ces cas, on ne peut employer 
la méthode inductive de concordance, et l'on néglige sim- 
plement cet élément dont on ne peut préciser la valeur, ou 
bien l'on cherche à s'en rendre compte par l'observation 
directe. Nous verrons plus tard, en étudiant les preuves du 
réalisme, comment l'observation montre l'indépendance de 
l'objet par rapport à la conscience. Quoi qu'il en soit, cette 
difficulté ne fournit pas un argument qui prouve l'idéalisme. 
Comme preuve inductive, il est sans valeur : autant vaudrait 
dire que le français ou l'anglais est la seule langue intelli- 
gible parce que c'est la seule que je connais ; si je ne puis 
connaître que les êtres que j'expérimente ou que je pense, 
cela ne montre pas qu'il n'en existe pas d'autres, ni même 
que ceux qui me sont connus aient besoin de moi pour 
exister. Qu'on mette l'argument sous une forme plus dialec- 
tique, la fausseté de la conclusion ressort encore mieux. La 
fameuse preuve n'est qu'une répétition ou une équivoque. 
Si l'on fait de tout ce qui est connu une idée, c'est que par 
« idée » on entend « objet connu » . Mais dire que tout ce 



1) C'est aussi ce que pense M. W. T. Bush ; puisque nous ne connaissons 
l'objet que dans la conscience, nous ne pouvons pas savoir c? qu'il est en dehors 
d'elle ; ni l'idéalisme, ni le réalisme ne peuvent rien conclure de cette situation. 
Cf. The Problem of the Ego-Centric Predicament, Journ. Phil. Ps. 5c. Af., 
VIII (1911), pp. 438-439. 

7 



98 • R- Kremer 

qui est idée est mental, c'est faire une équivoque : le mot 
idée peut désigner l'objet connu ou l'état de conscience. 
Tout ce qu'on peut affirmer, c'est que nous connaissons ce 
que nous connaissons, que toute idée, objet de connaissance, 
est un objet de connaissance, que pour connaître une chose 
il faut la connaître. Quelle philosophie fera-t-on sortir de 
ces truismes ? 

On dira, il est vrai, qu'une idée ne peut pas à la fois 
être mentale et non mentale. C'est toujours la même équi- 
voque. Ou, si l'on préfère, l'erreur consiste à nier qu'un 
objet puisse avoir à la fois plusieurs propriétés, des rela- 
tions différentes, faire partie de classes de diverse nature. 
Un homme peut être à la fois un membre du .parti répu- 
blicain et un capitaine d'industrie, d'après les groupes où 
on le considère. De même un être peut à la fois être objet 
de conscience ou idée, si on le considère comme connu, et 
être physique, indépendant, si on le considère en relation 
avec les autres objets physiques. L'idéaliste, en le niant, 
commet le sophisme que M. Perry appelle de '•particularité 
exclusive » (fallacy of exclusive particulariiy) : un objet 
ne peut avoir qu'une espèce de relations, un attribut, à 
l'exclusion de tous les autres ; ou encore, ce sophisme est 
celui de « définition par prédication initiale » (définition by 
initial prédication), en vertu duquel un objet est défini par la 
première propriété qu'on lui attribue, celle-ci étant regardée 
comme exclusive de toute autre. Autant vaudrait définir 
Christophe Colomb, « l'homme qui a donné son nom au 
fleuve Columbia » , et lui dénier toute autre caractéristique,- 
parce qu'on aurait appris son nom tout d'abord comme 
l'explication de celui du fleuve. Ces paralogismes sont, en 
somme, du nombre de ceux que depuis Stuart Mill on 
appelle sophismes de simple inspection ou de préjugé. 

M. Montague répond à peu près de même à cet argu- 
ment : la première forme qu'il présente, dit-il, « consiste 
dans l'identification confuse d'un truisme et d'une absurdité. 
Le truisme, c'est que nous pouvons savoir que des objets 



Le Néo- Réalisme Américain 99 

existent seulement lorsqu'ils sont connus. L'absurdité : nous 
savons que les objets ne peuvent exister que loi^squ'ils sont 
connus. L'autre forme de l'argument tire sa force d'un jeu 
de mots sur le terme « idée » : Toute « idée » (au sens de 
tout état ou processus mental) est incapable d'exister séparée 
d'un esprit ; toute entité connue est une « idée » [au sens 
d'objet de pensée) ; donc, toute entité connue est incapable 
d'exister séparée d'un esprit » l ). C'est ce que le même 
auteur appelle ailleurs le « sophisme verbal de métonymie 
psychophysique •- (the verbal fallacy of psychophysical 
metonymy) 2 ). Les termes qui se rapportent à la connais- 
sance, idée, pensée, jugement, et surtout expérience, sont 
ambigus. Ils s'appliquent d'abord à des actes de l'esprit, 
ensuite par métonymie aux objets de ces actes. On confond 
facilement les deux sens, et l'on en arrive à croire que la 
vérité et la fausseté dépendent du processus mental, et non 
de la réalité ou de l'irréalité de l'objet. On confond logique 
et psychologie, l'objet de la connaissance et le moyen de 
connaître. Au lieu d'étudier l'objet, on donne un fragment 
de la biographie du sujet. Cependant, que faisons-nous 
quand nous avons à résoudre une question de mathéma-, 
tiques? Ce n'est pas au psychologue, mais au mathématicien 
que nous nous adressons. L'épistémologie subjectiviste a 
le tort de confondre ces deux ordres, entièrement différents. 
L'argument de Berkeley tente de faire de cette confusion 
un axiome. 

M. Marvin s'associe à ces critiques 3 ). Certaines consi- 
dérations de M. Holt, qui ne mentionne pas le fameux 
prédicament, se rapportent pourtant au même sujet ; elles 
préparent, mieux que celles que nous avons suivies jusqu'ici, 
la réfutation directe de l'idéalisme et annoncent la concep- 



1) New Realism, p. 475. 

2) Cf. New Realism, pp. 256-262. Voir le même jugement r- ôans la termi- 
nologie — chez M. Woodbridge, Perception and Epistemology, dans Essays in 
Honorof William James, pp. 159-161. 

3) Cf. A First Book in Metaphysics, pp. 192, 193-194, 



100 #. Kremer 

tion par laquelle il doit être remplacé ! ). Sans doute, la 
connaissance est une expérience ou une conception, mais 
elle n'inclut nullement un rapport direct et conscient au 
sujet. Normalement, je ne dis point : Je me rends compte 
de l'existence de toutes ces choses ; mais : Ces choses 
existent. La réflexion psychologique peut me faire dire, à 
la vue d'un navire qui sombre : Mon idée est que le navire 
sombre, et même, si je prends plaisir à ces exercices : 
Mon idée est que mon idée est que le navire sombre, et ainsi 
de suite. Mais dans l'expérience naturelle, avant toute 
déviation artificielle, ma pensée se porte directement sur 
l'objet, le navire qui sombre, comme tel. Si la réflexion 
surgit, c'est d'abord pour opposer l'objet de mon idée à un 
autre objet, l'affirmation à sa négation, par exemple. L'idéa- 
lisme veut expliquer le simple par le complexe. Il renverse 
l'ordre naturel des termes. Alors que l'être expérimenté est 
un des éléments qui composent l'expérience, et qu'il doit, 
par conséquent, expliquer celle-ci, l'idéalisme, hanté par le 
souvenir de l'âme-substance, voit dans la pensée ou l'expé- 
rience quelque chose de simple, une substance dont l'uni- 
vers est fabriqué. Vaine illusion! C'est la conscience qu'il 
faut expliquer par ses composants. Il y a donc dans l'emploi 
du mot idée une très vulgaire confusion entre le sens col- 
lectif et le sens distributif : les objets connus, tous ensemble, 
avec leurs relations, constituent ma conscience ou mon 
idée, mais ils ne sont pas chacun une idée, pas plus que 
chaque arbre d'une forêt n'est une forêt ; et pourtant, en 
regardant les arbres, on peut dire : « Tout cela est la 

forêt » . 

Enfin, M. Spaulding voit, comme M. Perry, dans le 
« prédicament égo-centrique », la difficulté qu'ont cherché à 
résoudre tous les systèmes épistémologiques 2 ). En fait, 

1) Cf. The Concept of Con&ciousness, pp. 76-114. Nous reviendrons plus loin 
sur les idées suggestives et fortement appuyées de M. Holt. ' 

2) Cf. N$v Rationalism, pp. 80-87, 208-215, 364-372. Nous aurons à revenir 



Le Néo-Réalisme Américain 101 

d'ailleurs, tous s'en évadent, plus ou moins légitimement. 
Ceux qui prétendent que nous n'avons de connaissance que 
de nous-mêmes devraient aboutir au scepticisme le plus 
complet. S'ils étaient logiquos, ils devraient conclure que, 
monde extérieur, esprits^ relations, lois de la logique, tout 
nous est également inconnu ou du moins ne constitue que 
des hypothèses provisoires, des apparences changeantes et 
sans consistance. Ils ne pourraient jamais affirmer même la 
solidité de leur propre système. Et cependant, que voyons- 
nous ? L'idéaliste subjectif admet que nous connaissons 
d'autres esprits finis, les autres hommes ; le phénoméniste, 
le relativiste, quel qu'il soit, s'il ne croit pas connaître le 
monde tel qu'il est, est aussi convaincu de la vérité entière 
de son système que l'absolutiste intégral. 

Ce ne sont là que des échappatoires. Il est vrai que dans 
la connaissance, nous ne pouvons sortir du sujet pour exa- 
miner ses relations avec l'objet. Mais l'observation scienti- 
fique a des méthodes variées. Lorsqu'on ne peut séparer les 
phénomènes les uns des autres, on peut les analyser in situ. 
On pourra ainsi déterminer leur dépendance ou leur indé- 
pendance mutuelle. C'est ce qui arrive particulièrement 
lorsque nous avons affaire à une relation fonctionnelle au 
lieu d'une relation de causalité. Soit un projectile en mou- 
vement. Je puis distinguer la masse, la couleur, la forme, 
la composition chimique, le retard graduel (l'accélération 
négative) et enfin l'explosion qui l'a mis en mouvement. Je 
ne puis isoler ces facteurs en réalité ; mais par l'analyse, je 
puis voir, par exemple, que l'accélération n'est ni une cause, 
ni un effet du temps, mais bien une fonction qui en dépend. 
Si je cherche la cause du mouvement, je ne puis, encore 
une fois, séparer la masse, la force explosive, l'angle d'élé- 
vation du canon et la résistance de l'air de la couleur et de 
la composition chimique de l'obus ; je me rends compte 



plus loin sur le critère de vérité des systèmes proposé par M. Spaulding et sur 
Ja preuve et l'explication de son réalisme, 



102 /?. Kremer 

cependant que le premier groupe de propriétés est cause du 
mouvement, et que le second ne l'est pas. 

N'est-il pas possible d'appliquer la même méthode à 
l'étude de la connaissance? Le « prédicament égo-centrique » 
constitue une difficulté, si l'on ao'met que le fait de con- 
naître modifie l'objet connu. Mais est-il nécessaire de faire 
cette supposition? Non, si l'on trouve que la relation entre 
le sujet et l'objet peut être d'un type tel qu'elle ne trans- 
forme pas ses termes. Or, il y a de fait, outre la relation 
causale, la relation fonctionnelle. En un mot, la théorie 
interne des relations n'est pas nécessairement vraie. La 
théorie externe est au moins possible. Pourquoi la connais- 
sance n'en serait-elle pas un exemple ? L'affirmer n'irait à 
l'encontre d'aucune proposition admise dans le système. 
Nous aurions déjà réalisé de cette manière une importante 
condition de vérité : la cohérence (self-consistency). Mais 
nous pouvons aller plus loin : la théorie des relations 
externes en matière de connaissance est impliquée par sa 
négation même. L'idéaliste affirme qu'objectivement la con- 
naissance modifie son objet : voilà au moins une connais- 
sance qui ne modifie pas son objet, un « état de choses » 
qui n'est pas affecté par le fait qu'il est connu. La théorie 
des relations externes — la théorie réaliste — tient donc 
étroitement à la théorie idéaliste, non par une associa- 
tion psychologique, mais par une implication strictement 
logique. 

Il y a chez l'idéaliste, une perpétuelle confusion entre la 
relation et la dépendance. De ce qu'il existe entre l'objet et 
le sujet une relation, il conclut qu'il y a dépendance. Ce 
serait vrai s'il fallait admettre la théorie des relations 
internes. Mais celle-ci ne s'impose que par une affirmation 
gratuite. Selon M. Bradley, les relations externes sont con- 
tradictoires, parce que, si deux termes doivent être unis par 
une relation distincte, il faut aussi une relation pour mettre 
les termes en rapport avec la relation, et ainsi de suite à 



Le Néo-Réalisme Américain 103 

l'infini» Cette objection provient de ce que l'on considère la 
relation comme un terme. Alors il s'ensuit naturellement 
qu'elle sépare ce qu'elle devrait unir. Mais pourquoi la 
relation ne serait-elle pas tout simplement... une relation? 
L'univers peut très bien se composer d'éléments premiers 
qui ne seraient autres que les termes et les relations. Ainsi 
l'on échappe à l'accumulation infinie de termes qui menaçait 
de dévorer la réalité perçue x ) . 

Une fois admise la doctrine des relations externes, il n'y 
a plus de contradiction. Au contraire, la théorie des rela- 
tions internes mène droit à l'agnosticisme le plus complet. 
Si tout dépend de tout, si tout transforme tout, objets, 
perceptions, pensées, aucune affirmation particulière n'est 
entièrement vraie, aucun attribut n'a un sens intelligible ; 
pensée, matière, absolu, monde ne désignent plus des objets 
discernables ; aucun de ces termes ne peut servir à définir 
les autres ; il n'y a plus de raison de se dire idéaliste plutôt 
que matérialiste. Qu'on adopte la théorie organique ou celle 
de la réalité sous-jacente, et l'on arrivera toujours au même 
résultat 2 ) . 

Il est en tout cas inutile d'attribuer à la conscience, même 
à- une conscience absolue, la fonction d'unifier les éléments 
disparates de l'expérience. La notion de conscience serait- 
elle donc plus claire que celle de relation ? Nous avons 
affaire, encore une fois, à un semblant d'explication qui ne 
peut satisfaire que les esprits paresseux 3 ). 

La doctrine des relations internes domine à ce point la 
pensée des idéalistes qu'ils l'attribuent à chaque instant à 
leurs adversaires. Comment s'expliquer autrement qu'ils 
puissent reprocher aux réalistes d'admettre un monde sans 
aucune relation avec le sujet, et, par suite, inconnaissable? 



1) Cf. Holt, The Concept of Consciousness, pp. 23-30. 

2) Cf. Spaulding, The Logical Structure of Self-Refuting Systems, Phil. Rev., 
XIX (1910), pp. 276-301, 610-631. 

3) Cf. Perry, Présent Phil. Tend., pp. 156-158. 



104 R> Kremer 

Le réaliste admet, dit M. Montague 1 ), que le monde est 
indépendant du sujet, mais il n'en est point séparé. Relation 
n'est pas dépendance. La relation est un élément adventice, 
qui peut s'ajouter à un être. Puisque la relation ne modifie 
pas le terme qu'elle affecte et ne s'identifie pas avec lui, il 
n'y a aucune raison de nier qu'un objet puisse entrer en 
relation avec un sujet, et commencer d'être connu à un 
moment donné, alors qu'il ne l'était pas auparavant. Et 
c'est bien avec l'objet lui-même que le sujet entre en rela- 
tion ; ce n'est pas avec un double, une image, à la façon de 
Locke ou de Descartes. Lorsque je connais, ce que je 
connais, ce qui est dans ma conscience, c'est l'objet réel. 
La réalité n'est ni l'original d'une copie plus ou moins 
parfaite, ni une chose en soi kantienne, encore moins un 
« Inconnaissable » spencéiïen ; elle est tout simplement ce 
qui est connu ; il ne faut pas chercher derrière l'objet une 
entité mystérieuse; c'est l'objet lui-même qui, tout en étant 
connu, est indépendant du fait de la connaissance. 

Les arguments invoqués par l'idéalisme ne résistent pas 
à la critique. Et il ne faut pas faire grand cas des motifs 
accessoires qui lui ont procuré un succès factice. La doc- 
trine des énergies spécifiques et celle de la subjectivité des 
qualités secondaires ne sont plus actuellement des dogmes 
intangibles ; la psychologie se renouvelle, en répudiant 
l'attitude subjective qu'elle avait cru devoir adopter, sous 
l'empire des préjugés courants ; et les néo-réalistes tra- 
vaillent — nous verrons comment et avec quel succès — à 
édifier une théorie épistémologique qui ne soit ni naïve, ni 
dualiste, mais qui reste critique, tout en affirmant la pré- 
sence immédiate de l'objet à la conscience. 

Mais quel titre l'idéalisme possède-t-il à une alliance avec 



1) Professor Royce's Réfutation of Realism, Phil. Rev., XI (901), pp. 43-55 ; 
Current Misconceptions of Realism Journ Phil. Ps. Se. M., IV (1907), p. 102. 
Voir aussi Me Gilvary, Prolegomena to a Tentative Realism. Ib., pp. 449-458. 



Le Néo- Réalisme Américain 105 

la religion ? Il a souvent voulu conquérir une place dans 
le monde moderne en jetant le discrédit sur la science, en 
essayant de lui tracer a priori des limites qu'elle ne puisse 
pas franchir. Vains efforts ! La science est une des grandes 
forces qui dominent le monde moderne. Rien n'empêche la 
curiosité intellectuelle, une fois éveillée, de s'exercer sur 
tous les objets. Si l'on veut vraiment obtenir à la religion 
le respect qu'elle mérite, ce n'est pas en dénigrant la science 
qu'on y aboutira, mais en montrant que ces deux puissances 
idéales peuvent s'accorder. 

Mais la religion de l'idéalisme est-elle une religion véri- 
table ? Les valeurs morales sont-elles vraiment protégées 
par ce système au nom plein de promesses ] Rappelons- 
nous que l'idéalisme moderne est une forme d'absolutisme. 
Comme Platon et Spinoza, il se complaît dans les abstrac- 
tions stériles et les formules rigides. Au monde réel, étoffé 
de qualités diverses, il substitue des catégories ternes et 
sans consistance. Il essaie vainement de leur donner un 
sens vivant en les parant d'adjectifs et de superlatifs. Que 
sert-il de parler de Pensée Absolue, de Réalité Suprême, de 
Volonté Impersonnelle ? On dépouille ces attributs moraux 
de tout ce qui leur donne un sens. La Conscience qui enve- 
loppe le monde ou qui le constitue est inactive. Elle n'est 
pas un facteur de progrès moral, mais le fonds' indifférent 
de phénomènes rigoureusement déterminés. Le monde de 
l'idéalisme n'est pas plus ouvert à l'action morale efficace 
que celui du déterminisme le plus grossier. Son optimisme 
béat n'est qu'un déterminisme déguisé. Les aspirations 
démocratiques actuelles ne trouvent pas à se satisfaire dans 
un univers où règne la nécessité, d'où le progrès est exclu. 
Le sentiment religieux ne se contente pas de la permanence 
de l'Absolu ; il a besoin de l'immortalité personnelle. Il ne 
trouve pas Dieu dans l'assemblage conlus de tous les êtres, 
que lui présente l'idéalisme, car il cherche en lui le rému- 
nérateur suprême. En un mot, l'idéalisme moderne, loin de 



10G R. Kremer 

spiritualiser les sciences de la nature, a matérialisé les 
sciences de l'esprit ! ). 

Les limites d'un article ne nous permettent pas d'appré- 
cier cette polémique. L'accord sur la thèse du réalisme ne 
nous empêcherait pas de faire des réserves sur certaines 
affirmations des nouveaux philosophes américains. Mais les 
points de contact avec les idées thomistes sont trop évidents 
pour ne pas avoir frappé les lecteurs de cette Revue. Nous 
nous contenterons dé rappeler le chapitre des Origines de 
la psychologie contemporaine du Cardinal Mercier consacré 
à la discussion du principe idéaliste 2 ). La fécondité de la 
pensée thomiste si brillamment représentée par le fondateur 
de l'Institut de Louvain se manifeste une fois de plus dans 
cette confirmation historique : à travers des phases variées, 
la pensée contemporaine revient, de très loin et à son insu, 
à la sagesse ancienne. 

R. Kremer, C. SS. R. 

Docteur en philosophie. 



1) Cf. Perry, Près. Phil. Tend., pp. 85-109, 164-193; Sortie Disputed Points 
in Neo-Realism, Journ. Phil. Ps. Se. M., X (1913), pp. 453-454; Spaulding, 
New Rationalisai, p. VII. 

2) Op. cit., ch. V, I e éd. Louvain, 1897, pp. 334-354. 



IV. 

La Question de TUnité de la Forme substan- 
tielle dans le premier Collège dominicain à 
Oxford (1221-1248). 



Les Dominicains s'établirent à Oxford en l'an 1221 et 
ouvrirent aussitôt, à 'l'ombre de l'Université, un collège 
d'études théologiques qui reçut le nom d'Ecole Saint- 
Edouard par suite de la proximité de l'église paroissiale 
Saint-Edouard qui dominait le quartier. Le nouveau collège 
fut incorporé à F Université et dès 1235 l'enseignement 
théologique y fut donné par des maîtres appartenant à 
l'ordre des Prêcheurs. Jean de Saint-Gilles, Anglais d'ori- 
gine, ancien professeur de théologie à l'Université de Paris, 
fut le premier maître dominicain à Oxford. Il céda bientôt 
sa chaire à Robert Bacon, maître en théologie d'Oxford, 
récemment entré chez les Prêcheurs. Une année ne s'était 
pas écoulée que le Collège Saint-Edouard comptait une 
deuxième chaire de théologie, occupée par Richard Fis- 
hacre. Ces deux maîtres enseignèrent avec éclat et mou- 
rurent tous deux en l'année 1248. Robert de Kilwardby, 
maître es arts de Paris, entré chez les Dominicains d'Oxford 
entre 1240 et 1245, leur succéda dans l'enseignement théo- 
logique et continua ses leçons jusqu'en 12(31, année où il 
fut élu à la charge de provincial de son ordre. Il devint 
archevêque de Cantorbéry et primat d'Angleterre en 1273 
et mourut en 1279. 

Jean de Saint-Gilles, Robert Bacon, Richard Fishacreet 
Robert de Kilwardby furent les premiers professeurs du 



108 R.-M. Martin 

collège théologique des Prêcheurs à Oxford *). Ils appar- 
tiennent à cette lignée de maîtres qu'on a coutume de 
désigner sous le nom de « Prethomistes « . 

Quelques années plus tard, vers 1280, s'ouvrit à Oxford 
entre Dominicains et Franciscains une lutte doctrinale, qui 
bientôt devint très vive et fut même tragique à certaines 
heures. Elle est assez bien connue, du moins dans ses 
phases principales 2 ). Elle fut le prolongement de la con- 
damnation dont un des maîtres des Prêcheurs, Robert de 
Kihvardby, devenu archevêque de Cantorbéry, avait frappé 
le 7 mars 1277 une trentaine de thèses qui faisaient partie 
de l'héritage doctrinal laissé par saint Thomas d'Aquin. 

A Oxford, le débat se concentra sur la question de savoir 
si l'âme humaine est une seule forme substantielle ou 
bien s'il faut distinguer dans l'homme trois formes vitales, 
essentiellement différentes l'une de l'autre et dont l'union 
constitue l'unique âme humaine. 

Saint Thomas avait affirmé et défendu avec vigueur la 
théorie de l'unité de la forme substantielle. 

Dans ces quelques lignes j'ai voulu examiner quelle a 
été, sur ce point, la doctrine professée par les Préthomistes 
du collège dominicain d'Oxford. Je suis d'avis que de leur 
nombre il faut exclure maître Robert de Kihvardby. Il fut 
en réalité le contemporain de saint Thomas d'Aquin et lui 
survécut même de cinq ans. 

Dans l'Histoire de la philosophie du moyen âge par 



1) Voir à leur sujet Wood's City of Oxford, edited by Clark, vol. II, p. 335. 
— Nie. Trivet, 0. P., Annales sex Regum Angliae (edit. Hog), p. 229. Londres, 
1845. — H. Denifle, 0. P , Die Universitâten des Mittelalters, I, p. 245. — 
Hastings Rashdall, The Universities of Europe in the Middle Ages, vol. II, 
p. II, p. 376. Oxford, 1895. — Oxford Historical Society Collectanea, second 
Séries, edit. by M. Burrows, p. 285. Oxford. 1890. — Flores Historiarum II, 
(Rolls Séries) ad ann 1248. — C. F. R Palmer, 0. P., The Provincials of the 
FriarPreachers or Black Friars of England (extrait du Reliquary Quaterly 
Journal and Review), p. 4 (s. d. n. I.) 

2) Cfr. M. De Wulf, Histoire de la philosophie médiévale, 4e édit., p. 425 seq. 
Louvain, 1912. 



ta question de T Unité de la Forme substantielle 109 

Ueberweg, 10 e édition, que nous devons aux soins du 
D r Matthias Baumgartner, professeur à l'Université de 
Breslau, on peut lire au sujet de la position prise en cette 
matière par les premiers maîtres du Collège Saint-Edouard, 
le passage suivant : « Les membres plus anciens de son 
propre ordre qui avaient grandi dans la tradition, augusti- 
nienne, avaient pris position contre lui (Thomas d'Aquin). 
Ils s'appelaient Roland de Crémone, Hugues de Saint-Cher, 
Pierre de Tarentaise, Robert Fitsacre et Robert Kil- 
wardby » ! ). 

J'ai des preuves permettant d'affirmer que cette assertion 
n'est pas soutenable, du moins en ce qui concerne le pro- 
fesseur dominicain d'Oxford, Robert Fishacre, dont les 
idées entrent seules en ligne de compte pour le moment. 

Il est à remarquer tout d'abord que, du seul point de vue 
chronologique, il est impossible de la maintenir. La car- 
rière scolaire de Robert Fishacre à Saint-Edouard date tout 
au plus de 1236. Il y commença, en effet, son enseigne- 
ment, alors que Robert Bacon, entré seulement dans l'Ordre 
des Prêcheurs vers la fin de 1235, y était régent des études. 
Son enseignement prit fin avec sa mort en 1248. Or, à 
cette date, les doctrines de saint Thomas d'Aquin n'avaient 
pas encore retenti dans les Ecoles. Thomas d'Aquin était 
étudiant, et s'en alla en 1248 de Paris à Cologne pour y 
continuer sous maître Albert le Grand sa formation intel- 
lectuelle. Comment donc Robert Fishacre eùt-il pu prendre 
position contre lui avant 1248? Le thomisme n'était pas né. 

Cependant, il y a plus. Cette assertion manque absolu- 
ment de base doctrinale, c'est-à-dire qu'elle ne trouve aucun 
fondement dans les écrits de Robert Fishacre. Il nous reste 
de lui un volumineux commentaire entièrement inédit des 



DM. Baumoartner, Friedr. Ueberwegs Gruttdriss der Geschichte der Philo* 
Sophie, zweiter Teil, p. 503. Berlin, 1915. « Gegen ihn (Thomas d'Aquin) standen 
die aiteren Mitglieder des eigenen Ordens, die noch in der augustinischen Tra- 
dition aufgewachsen waren, so Roland von Cremona, Hugo von St-Cher, Peter 
von Tarentaise, Robert Fitsacre und Robert Kilwardby ». 



1 10 R.-M. Martin 

Sentences de Pierre Lombard. Ce commentaire constitue 
le fruit des leçons que Robert fit au collège de son Ordre. 
La question qui nous occupe, y est traitée au cours des 
développements consacrés au II e Livre des Sentences, dis- 
tinction XXV e . Voici le texte : 

Est cnini sensualitas quaedam vis animae. De anima multiplex 
est opinio '). 

Estimant enim aliqui, quod vegetabilis et scnsibilis et rationalis 
sunt uua et eadem forma, et variantur tantum secundum operalio- 
nem : sicut anima scnsibilis est unica forma habens mullas opera- 
tiones, scilicet videre, audire et huiusmbdi. — Contra quod merito 
sic opponitur. Omnis aclio una causam babel unam formalem et 
substantialem, et omnis forma substantialis unicam habel actionem. 
Igitur, si sunt acliones essentialiter différentes, aut erunt actiones 
formarum essentialiter differentium, aut ad minus organorum essen- 
tialiter differentium. Igitur, si sentire, vegetari, intelligere sunt 
essentialiter diversae operaliones, patet quod, cum organa non 
différant, erunt fortnae essentialiter différentes a quibus causantur. 
Non est autem si mile de eo quod est videre et audire : quippe istae 
operaliones non differunt essentialiter, sed tantum ratione instru- 
mentorum diversorum. Idem enim agit anima in oculum, cum videt 
oculus, quod agit in aurem cum audit auris ; nec differt haec aclio 
ab illa nisi sicut liquefaeere et constringere quae sunt una aclio 
solis. 

Propterea, alii posuerunl quod in homine est anima unica forma 
numéro, habens tamen formas invicem ordinatas diversas ; et ab 
una forma egreditur actus vegetationis, ab alia aclus quod est 
sentire, a tertia actus quod est intelligere; ut forma proximior 
materiae sit illa a qua est vegetatio, et forma ei superaddita sit 
forma nobilior, scilicet a qua est sentire, et nobilissima a qua est 
intelligere ; ut respectu hujus nobilissimae sint duae formae praé- 
cedentes, quasi dispositiones materiales, et talem qùidem habere 
videnturyhabitudinem quia illud quod est genus non praedicat nisi 
forraam a qua est sensus, rationale vero tanquam eiusdem generis 



1) Le commentaire de R Fishacre est conservé en plusieurs dépôts. Aux msë 
déjà connus et cités par P. Mandonnet, O. P. (Pict. de Théologie cath., Article 
Frères Prêcheurs, fasc. XL1V, 871) il faut ajouter celui de Cambridge, Gonvtllé 
and Caius Collège, 329. Je transcris d'après Londres, British Muséum, Reg., 10 
B VU, col. 614 et Oxford, Balliol Collège 57 (s. p.). 



La question de V Unité de ta Forme substantielle 11 1 

differentia, formam nobiliorem ei superadditam. — Sed contra hoc 
merito opponitur. Respectu eiusdem formae ultimae necessario non 
est nisi eadein dispositio materialis praecedens. Igitur cura homo et 
angélus coinmunicent in ultima forma quae est a qua est intelligere, 
in utrisque, scilicet homine et angelo erit eadein dispositio mate- 
rialis. Sed in angelis non est vegetabilis vel sensibilis praecedens 
in eis formam a qua est intelligere. Igitur non sunt haec formae se 
habentes ad formam a qua est intelligere ut dispositiones materiales. 
Et ad confirmationem quam posui de habitudine generis et diffe- 
rentiae dici posset, qnod illa forma a qua est intelligere non est 
differentia animalis : tune enim angeli essent anirnalia; cuicumque 
enim inest differentia, et genus. 

Propterea tertii ponunt quod sunt très tormae et tria haec aliquid 
in hominibus a quibus sunt istae très operaliones; nec propter hoc 
sunt très animae hominis, sed una anima constans ex tribus sub- 
stantiis essentialiter differentibus : sicut una est manus constans ex 
nervis, ossibus et carne quae essentialiter differunt. — Cui plane 
contradicit magister Augustinus in Libro de Diffinitionibus rectae 
fidei, cap. 15. Sic enim dicilur ibi : Nec duas animas in uno homine 
esse dicimus, sicut Jacobus et alii quidam Sirorum scribunt, unam 
animalem qua animatur corpus et immixta sit sanguini, et alteram 
spiritualem quae rationem minislret. Sed dicimus unam eandemque 
esse animam in homine, qua et corpus sua viviticat societate ejt 
semetipsam sua ratione disponif, habens in se libertatem arbitrii ut 
in sua substantia eligat cogitatione quod vult '). 

Quae autem haruin trium opinionum verior sit, diffinire non 
audeo. Li animae igitur hic dicere potest quiddam commune dictis 
tribus, scilicet vegetabili, sensibili, rationabili, secundum tertiam 
opinionem ; vel ipsam substantiam unam animae, secundum primain 
et secundam opinionem. 

En résumé, Robert Fishacre 

1° nous apprend que, de son-temps, trois solutions sont 
données au problème. 

2° Il expose successivement ces trois solutions avec les 
arguments pour ou contre. 

1) Le texte est en réalité de Gennade de Marseille, De Ecctesiasticis Dogma- 
îlbus, cap. XV, Migne, P. L. XLII, 1216. Il est certainement remarquable que 
Robert Fishacre combat ici au moyen d'un texte, attribué par tout le moyen âge 
à saint Augustin, l'opinion défendue plus tard avec tant d'âpreté par les adver- 
saires de saint Thomas comme une doctrine augustinienne. 



112 R.-M. Martin 

3° Il se refuse à trancher le débat : difllnire non audeo. 
Il ne prend nullement position, ni pour la théorie de l'unité, 
ni pour la théorie pluraliste. Il laisse le lecteur absolument 
libre de donner son assentiment soit à la troisième opinion, 
suivant laquelle il y a en l'homme trois formes substantielles 
réellement distinctes Tune do l'autre, soit à la première ou 
à la seconde solution, qui affirment, avec des sens divers, 
l'unité de la forme substantielle en l'homme. 

Robert Fishacre — le texte que nous venons de citer le 
prouve à toute évidence — ne fut nullement un défenseur 
de la doctrine que Robert de Kilwardby, John Peckham et 
les Franciscains d'Oxford opposeront plus tard à l'enseigne- 
ment de saint Thomas. C'est une erreur de le citer même 
comme un des précurseurs des adversaires du thomisme. 

Il serait intéressant d'étudier au même point de vue les 
préthomistes dominicains de Paris, Roland de Crémone et 
Hugues de Saint-Cher. Nous ne serions nullement surpris 
de voir, en cette matière, aboutir le chercheur à des con- 
clusions incompatibles avec les vues professées jusqu'à ce 
jour par les historiens de la philosophie médiévale. 

Raymond-M. Martin, 0. P. 
Louvain. 



V. 

LE CARDINAL MERCIER . 

ET 

LES UNIVERSITÉS AMÉRICAINES 



Le voyage de S. E. le cardinal Mercier aux Etats-Unis et au 
Canada, en septembre et octobre 1919, a été une marche triomphale, 
marquée d'ovations enthousiastes. Les autorités religieuses, sans 
distinction de croyance, les pouvoirs publics des grandes villes et 
des Etats, le peuple tout entier ont acclamé en sa personne le héros 
moral de la guerre. 

Les universités ont tenu à payer leur tribut d'admiration à l'hôte 
de l'Amérique, et elles l'ont fait à la façon dont les grandes insti- 
tutions scientifiques peuvent honorer les hommes éminents : en 
inscrivant le nom du cardinal Mercier sur le rôle de leurs docteurs 
honoris causa. Après l'académie des sciences morales et politiques 
de l'Institut de France, les Académies de Turin et de Madrid ont 
réservé un siège au prélat belge ; après les universités d'Oxford, 
de Cambridge, de Dublin, d'Edimbourg, de Gand, qui lui ont offert 
un doctorat, — les universités de Harvard, de Yale, de Princeton, 
de Columbia, de Philadelphie, de Providence, de St-Louis, de 
New- York et de l'Etat de New- York, de Syracuse, d'Ann-Harbor, de 
Chicago, de Washington, de Pittsburg, de Middletown, de Toronto, 
l'ont reçu officiellement, et lui ont conféré les distinctions les 
plus élevées dont elles disposent. Cornell University et Notre-Dame 
d'Indiana ont exprimé leurs vifs regrets que l'itinéraire du cardinal 
ne lui ait point permis de se rendre à leurs invitations ; et si 
l'illustre voyageur avait pu visiter le Middle VVest par delà le 
Mississipi, et le West, toutes les autres grandes universités du 
continent américain se seraient disputé l'honneur de le recevoir. 

La Revue néo-scolastique de philosophie présente ses 
félicitations les plus enthousiastes à son vénéré fondateur, et le 

8 



114 M. De Wutf 

directeur de cette Revue considère comme un des plus beaux privi- 
lèges de sa vie d'avoir été le témoin des inoubliables réceptions 
dont le cardinal Mercier a été l'objet. 

Dans les grandes universités de l'Est, à Yale, à Princeton, à 
Harvard, à Columbia, ces réceptions furent grandioses. Elles se 
déroulèrent avec tout l'apparat des « Convocations » de fin d'année. 

Cette unanimité à acelamer le cardinal Mercier est significative, 
si on songe que les universités amérieaines sont parmi les foyers les 
plus actifs de l'opinion publique. De là sont partis les larges 
courants d'idées qui ont décidé de l'intervention de l'Amérique dans 
la guerre. De là rayonnent les idées qui deviennent les directives 
de la politique. Le cardinal Mercier n'eût pas été l'hôte de la nation, 
si les universités des Etats-Unis s'étaient montrées indifférentes à sa 

visite. 

Il a accepté avec d'autant plus dVmpressement de se rendre 
à leur appel, que leurs Présidents sont, presque tous, membres du 
comité de restauration de l'Université de Louvain, et le cardinal 
a éprouvé une joie profonde à les remercier du bienveillant intérêt 
qu'ils témoignent à l'université belge, si chère à son cœur. 

Toutes ont tenu à souligner combien elles sont peu prodigues de 
la distinction conférée. « Il n'y a que trois hommes actuellement en 
vie qui portent le litre de docteur en droit de l'université de l'Etat 
de New-York, lui dit M. Finley, président. Ce sont MM. Jusserand, 
Thomas Edison, Elihu Root ». 

« Pour trouver dans l'histoire de l'université de Yale, observa le 
président Hadley, une cérémonie qui puisse être rapprochée de la 
fête d'aujourd'hui, nous devons nous reporter en arrière d'un siècle, 
à la visite de Talleyrand, ou de deux siècles, à celle de Berkeley. En 
vous nous trouvons réunies les qualités de ces deux hommes, les 
qualités de l'homme d'Etat, et la perspicacité du philosophe » 1 ). 

Quatre fois dans le passé, quatre fois seulement, l'université de 
Harvard prit l'initiative d'une « convocation exceptionnelle » sem- 
blable à celle qui fut organisée en l'honneur du cardinal : en 1776 et 
en 1833, pour recevoir deux présidents de la république des Etats- 
Unis, George Washington et Andrew Jackson ; en 1902, pour la visite 
du prince Henri de Prusse ; en 1917, pour celle du maréchal Joffre. 

Partout le tribut d'hommages a été payé au cardinal en sa triple 
qualité d'homme de science, de prélat, de patriote. 

Homme de science, le cardinal Mercier était connu depuis long- 
temps en Amérique, et on lui rappela qu'il avait le droit d'être fier 

1) The Yale Alumni Weekly, 1919, oct. 10, p. 55. 



Le Cardinal Mercier et les Universités américaines 115 

de l'Institut de Philosophie, « créé en vue de mettre la philosophie 
néo-scolaslique en harmonie avec les sciences modernes ». 

Prêtre, évèque, prince de l'Eglise, le cardinal Mercier vit s'incliner 
sous sa main bénissante des centaines de professeurs, des milliers 
de jeunes gens. Chacune de ces cérémonies académiques s'est 
ouverte par une prière. A Princeton, l'entrée du cardinal se fit au 
chant du Veni Creator, et M. Hibben lui dit dans son adresse de 
bienvenue : « Appelé à être un prince de l'Eglise et un conducteur 
de voire peuple, vous appliquez dans votre personne et dans votre 
carrière les judicieuses paroles de Platon : pas avant que les rois et 
les princes de ce monde aient acquis l'esprit et la puissance de la 
philosophie, l'Etat n'aura la possibilité de vivre et de regarder la 
lumière du jour. Nous révérons en vous l'apôtre de Jésus-Christ, 
prêchant dans toute votre vie son évangile d'amour et de pardon » l ). 

Mais c'est avant tout le patriote, le champion des principes de 
justice, le défenseur du droit opprimé qui força l'admiration des 
universités américaines, comme il avait forcé telle du peuple et 
celle du monde entier. 

Ces sentiments ont été exprimés par des personnalités mar- 
quantes, en termes si heureux, qu'on nous pardonnera de citer 
quelques extraits de leurs discours. 

« Le monde entier a appris à vous aimer ot à vous vénérer, comme 
le champion intrépide du droit opposé à la force. Vous personnifiez 
à ses yeux non seulement la lutte de la Belgique contre la domina- 
tion allemande, mais la lutte bien plus profonde de l'idéal moral 
contre l'idéal matériel » (Président lladley, Yale) 2 ). 

« Vous n'appartenez pas seulement à l'Eglise romaine, mais à 
toutes les Eglises qui dans tous les pays prononcent le nom du 
Christ et croient en son pouvoir de sauver l'âme du monde. Vous 
n'appartenez pas seulement à la Belgique, mais à toutes les nations 
dont les peuples ont réappris de vous la leçon du patriotisme et de 
l'endurance » (Président Hibben, Princeton) 3 ). 

Lors de la réunion des hommes de loi de New-York, devant une 
assemblée plénière de la Bar association, qui accueillit le cardinal 
Mercier comme membre honoraire, on lut une lettre d'Elihu Root, 
dans laquelle le jurisconsulte bien connu s'excusait de ne pouvoir 
assister à la séance ; et comme l'auteur n'appartient pas seulement 
au monde universitaire, mais prend rang parmi les hommes d'Etat 



1) Traduit du manuscrit autographe de fauteur. 

2) The Yale Alumni Weekly, ibid. 

3) Traduit du manuscrit autographe de l'auteur, 



116 M. De Wulf 

les plus marquants des Etats-Unis, le lecteur ne trouvera pas 
déplacé l'extrait suivant de sa lettre. 11 y reconnaîtra des doctrines 
qui ont été exprimées à maintes reprises dans cette Revue, et qui 
ne sont autres que l'authentique enseignement de la scolastique et 
de la néo-scolastique i ). 

« Le cardinal Mercier m'apparait comme la personnification des 
vérités qui sont déposées dans les couches profondes de l'âme et pour 
lesquelles les nations pacifiques de l'occident ont combattu la grande 
guerre... Il se fit l'interprète de la conscience humaine, et du sens 
qu'a la justice dans la civilisation chrétienne. 11 fut l'incarnation du 
pouvoir moral dressé seul et sans défense. Ses vibrants et courageux 
appels en faveur du droit, à rencontre de la folle injustice, sus- 
citèrent les meilleurs instincts de l'être humain, par toute la surface 
du monde, et la force irrésistible qui émane d'un grand exemple 
les éleva au niveau où le sacrifice et l'audace deviennent possibles. 
Les vérités fondamentales du monde moral sont les mêmes dans 
toutes les circonstances. Elles sont les mêmes dans la religion dont 
il est un ministre, dans la philosophie morale qu'il a enseignée si 
longtemps, dans les bases de la jurisprudence dont cette Association 
cherche à faire une force agissante quand elle applique la loi, au 
sein d'un peuple libre et qui se gouverne lui-même » 2 ). 

M. Finley, président de l'Etat de New-York, a condensé les mêmes 
idées dans des formules non moins élégantes et heureuses. Après 
avoir rappelé que les trois personnalités à qui l'Etat de New-York 
a accordé ses distinctions suprêmes, sont tous des interprètes de 
l i s> — m. Elihu Root, interprète des lois nationales américaines, 
M.Thomas A. Edison, interprète des lois de la nature, M. Jusserand, 
interprète des lois internationales, — il continua, en s'adressant 
au cardinal Mercier : « Aujourd'hui, nous désirons donner le litre 
honorifique de docteur en droit à Votre Eminence, comme à un 
interprète de ces lois qui sont déposées au fond des cœurs de 
l'humanité, de ces lois que visait le prophète Michée, lorsqu'il 
ordonnait aux hommes d'agir selon la justice et d'aimer la misé- 
ricorde » 3 ). 

Docteur es lois éternelles, interprète des rationes aeternae de 

saint Augustin et de saint Thomas d'Aquin, on ne pouvait mieux 

dire. 

M. De Wulf. 

Harvard University. 

1) Voir livraison de novembre 1919, p. 390. 

2) Lettre de M. Elihu Root au président du Bar Association, New-York. 

3) D'après le manuscrit autographe de l'auteur. 



COMPTES RENDUS. 



Can. àmato Masnovo, Dott. in Teologia e Filosofîa, Introduzione 
alla Somma TcologicadiSan Tommaso; Piccoli Saggi. — Torino, 
Libreria éditrice internazionale, 1918 ; 84 et lxii pages. Prix : 
2 lire. 

Professeur au Séminaire de Parme, l'auteur de ces « Essais » est 
avantageusement connu par son élude sur le fondement des pos- 
sibles, ses judicieuses remarques sur le codex parmensis (1265) de 
la Catena aurea de saint Thomas d'Aquin et ses recherches sur 
l'origine de la restauration du thomisme en Italie. — En ce temps 
d'après guerre où, plus que jamais, saint Thomas est lu et étudié, 
l'on sera heureux de trouver groupés dans le présent volume les 
documents de Léon XIII, de Pie X, de Benoit XV relatifs à la 
question thomiste. — Avec plaisir aussi, on lira l'exposé de la 
méthode dans la Somme théologique; on y verra l'Aquinate projeter 
la lumière dans des replis tortueux et obscurs, frayer des chemins 
larges et faciles dans le fouillis théologique des Sententiaires. 
Consideravimus namque hujus doctrinae novitios in iis quae a diver- 
sis scripta sunt plurimum impcdiri ; partim quidem proptcr multi- 
plicationem inutilium quaestionum articulorum et argumentorum, 
est-il écrit dans le Prologue de la Somme théologique. 

Préoccupé de clarté didactique et d'unité synthétique tel toujours 
nous apparaît le grand docteur, dans le fond de sa pensée même et 
dans l'expression qu'il lui donne. De là, le charme austère et si 
profondément bienfaisant réservé aux fidèles de la Somme théo- 
logique. L'introduction présente préparera efficacement le lecteur 
de saint Thomas à goûter cette satisfaction intellectuelle. ?sous en 
remercions M. le professeur Masnovo. 

N. Balthasar. 



118 Comptes rendus 

Jean Hoii.ma.ns, docteur en philosophie, La Philosophie et les Phi- 
losophes. Ouvrages généraux. Un vol. in-8° de La collection 
Répertoires dis ouvrages à consulter, xvn-395 pages. — Bruxelles, 
G. Van Oest, 1920; prix : 1-2 francs. 

L'auteur de ce répertoire bibliographique s'est proposé de faire 
connaître et de classer méthodiquement les ou\ rages généraux rela- 
tifs à la philosophie et à l'histoire de la philosophie. Il exclut ainsi 
de son plan toutes les études de détail relatives à une doctrine ou 
à un philosophe particulier; par contre, toutes les branches philo- 
sophiques, toutes les grandes orientations de la pensée, toutes les 
théories d'ordre général y sont largement représentées, de même 
que, dans le domaine historique, les écoles'et les groupes philoso- 
phiques formés en vertu d'un principe d'unité politique, national 
ou religieux. Devant la tâche immense qui s'offrait à lui, M. Hoff- 
mans a su se borner : il a écarté systématiquement les manuels et 
traités de philosophie antérieurs à 1850; mais il n'a pas cru devoir 
négliger une œuvre quelconque, quelle qu'en fût la date, du moment 
qu'elle présentait quelque importance pour l'histoire de la pensée 
philosophique. Inutile d'ajouter, quant au reste, qu'il n'a ni pu ni 
voulu être absolument complet dans le cadre même qu'il s'était 
tracé: il lui a suffi de n'omettre aucun ouvrage vraiment important, 
et nous n'oserions dire qu'il n'y a pas réussi. — Le résultat du 
traVail ingrat qu'il s'est imposé est une liste méthodique compre- 
nant plus de 2716 numéros, distribués de la manière suivante : 
I. Dictionnaires de Philosophie (n os 1 à 94) ; II. Traités de Philoso- 
phie : introductions, traités généraux et traités spéciaux relatifs aux 
diverses branches philosophiques (n 03 95 à 651) ; III. Histoires de la 
Philosophie (n 03 65*2 à 2004), comprenant les subdivisions suivantes : 
introductions et histoires générales (n oa 652 à 790), histoires par 
périodes (n 05 791 à 1077), par pays (n oa 1078 à 1186), par écoles 
n 03 1187 à 1295), par systèmes (n 03 1296 à 1608) et par branches 
philosophiques (n 03 1609 à 1885) ; philosophie de l'histoire (n 03 1884 
à 1890) et histoires littéraires, répertoires des sources (n 03 1891 à 
.2004); IV. Editions et traductions des œuvres philosophiques: 
chrestoniathies, œuvres complètes, collections, recueils, actes de 
congrès (n 03 2005 à 2539) ; VI. Bibliographies philosophiques : 
répertoires généraux et spéciaux (n 03 2458 à 2591); VII. Ouvrages 
d'information générale : dictionnaires biographiques et bibliogra- 
phiques, encyclopédies, bibliographies générales. — Les deux 
dernières sections de 1 ouvrage, j'entends la bibliographie de la 
bibliographie, ne seront pas les moins utiles. Le tout est d'un 



' Comptes rendus 119 

maniement commode et se présente sous une forme typographique 
claire et nette : noms d'auteurs en caractères gras, bien mis en 
vedette, divisions clairement indiquées, numéros suffisamment 
espacés, rien qui rappelle le fouillis inextricable d'une page de 
bibliographie dans le manuel d'Ueberweg, par exemple. De-ci, de-là 
un mot d'appréciation, une indication utile sur la tendance ou le 
contenu d'un ouvrage plus important. Ajoutons que dans l'immense 
majorité des cas (les exceptions sont mentionnées à chaque fois par 
un artifice typographique) les renseignements fournis le sont de 
première main. On peut se faire une idée, dès lors, du labeur que 
représente le répertoire de M. Hoffmans ; les travailleurs qui en 
useront, — nous les souhaitons nombreux, — lui sauront gré, espé- 
rons-le, de leur avoir procuré ce précieux instrument de recherche. 
Il est destiné sans doute à prendre rang parmi les ouvrages d'usage 
courant dont tout le monde se sert et que personne ne cite ; le 
travail obscur auquel l'auteur s'est astreint, malgré cette perspective 
peu encourageante, est par là même doublement méritoire. 

A. Mansion. 

D r Friedrich Beemelmans, Zeit und Ewigkeit nach Thomas von 
Aquino (Beitrâge zur Geschiehte, der Philosophie des Mittelalters. 
Band XVII., Heft 1.). Un vol. in-8°. — Munster, AschendorfT, 1914. 

L'intérêt de celte monographie est purement historique. Son objet 
est de marquer la liaison des idées de saint Thomas sur le temps, 
l'éternité, Vaevum, et d'en indiquer les rapports avec la doctrine 
du Stagirite. — Cette étude avait sa raison d'être; car les théories 
de l'Aquinate sur ces matières, assez bien connues d'ailleurs, ont 
été le plus souvent exposées d'après le De Tempore et le De Instan- 
tibus, qui ont le défaut de n'être pas authentiques. Ces opuscules en 
effet ne figurent pas sur la liste des écrits du saint dressée en vue 
de sa canonisation, et l'on ne peut plus douter, après les savantes 
recherches du P. Mandonnet, que cette liste ne soit complète. 

Pour rester strictement dans les limites de l'objectivité historique, 
l'auteur devait donc les écarter. Dès lors, il y avait lieu de réunir 
les vues de saint Thomas sur ces questions, car nulle part ses œuvres 
n'en offrent une systématisation formelle. Il fallait donc remonter 
aux sources de la pensée thomiste, en suivre l'évolution, en montrer 
le lien interne, comme l'a fait lM. B. en s'appuyant uniquement sur 
les ouvrages authentiques du maître et en tenant compte de la date 
de leur composition et des influences subies. 



120 Comptes rendus 

L'auteur a consacré la plus grande partie de son travail à l'exposé 
de la théorie du temps. Elle revêt en l'occurrence une importance 
capitale, car elle domine toute la spéculation de saint Thomas dans la 
question présente. Dans les Commentaires sur la Physique seuls, le 
problème du temps est traité directement et pour lui-même; partout 
ailleurs, dans les Commentaires sur les Sentences et dans les deux 
Sommes, l'étude en est subordonnée à une intention théologique.. 
Saint Thomas cherche à élucider la notion de temps en vue d'arriver 
à se faire une idée de la durée des substances séparées et de la 
durée éternelle. Ce qui en cette matière préoccupe le Docteur Angé- 
lique, comme d'ailleurs tous ses devanciers et ses contemporains, 
c'est avant tout la réalité objective du temps. 

Quelques points de détail, intéressants pour les historiens de la 
philosophie, doivent fixer notre attention. M. B. montre comment 
saint Thomas, en reprenant la définition aristotélicienne du temps 
et celle que donne Boèce de l'éternité, les a éclaircies, corrigées ou 
complétées et enrichies de développements originaux. Pour ce qui 
est d'Aristote en particulier, le disciple ne l'a pas toujours suivi 
ou interprété aussi fidèlement qu'il l'a cru. Ainsi, le temps est 
rattaché par saint Thomas au mouvement du premier ciel, tandis 
que le Stagirite parle simplement du mouvement local. De même, le 
docteur médiéval rattache la continuité du temps à celle de l'espace; 
et ceci est un progrès sur la pensée d'Aristote. — 11 y eut aussi, 
d'après l'auteur, évolution dans la pensée de saint Thomas lui-même. 
Les Commentaires sur les Sentences présentent la réalité temporelle 
comme constituée matériellement par l'ordre d'antériorité et de 
postériorité que l'esprit discerne dans le mouvement, et formel- 
lement par le nombre (le nombre nombre et non pas le nombre 
nombrant). Or, plus tard, dans les Commentaires sur la Physique, le 
temps est objectivé; la continuité mobile devient l'élément matériel 
du temps, et la succession suivant l'avant et l'après, l'élément formel. 
Evolution ou contradiction? Il y a là sans doute une opposition 
apparente qu'une exégèse mieux avertie ou plus bienveillante arri- 
verait peut-être à dissiper. — D'autre part, pour le disciple comme 
pour le maître, le moment présent est ce qu'il y a de réel dans la 
durée temporelle; le présent est au temps ce que le mobile est au 
mouvement. Mais ici encore, il convient de remarquer que, si 
Aristote s'en tient à cette formule, saint Thomas la dépasse en 
appelant le temps le flux du présent. Toutefois on ne peut, semble- 
t-il, inférer de cette expression qu'il y a identité, fût-ce même en 
ce seul point, entre la pensée de Bergson et celle de l'Aquinate. 



Comptes rendus 121 

Le rapprochement est tentant peut-être, mais fallacieux, si l'on veut 
atteindre, derrière les mots, l'idée et la chose. 

On peut tirer du travail de M. B. une conclusion d'ordre extrin- 
sèque. Le continu doctrinal des traités De Tempore et De Instan- 
tibus est foncièrement identique à la doctrine de saint Thomas, telle 
que l'auteur Ta exposée. Si ces opuscules sont réellement apocryphes, 
comme on n'en peut plus douter, tout au moins sont-ils l'expression 
fidèle de la pensée du maître et à ce titre ils peuvent être utilisés de 

confiance. 

J. Hoffmans. 

D r J. Th. Beysens, Theodicee of Naluurlijke Godsleer. Godsbestaan. 

— Theorieën — Godsbewijzen. — Tweede druk. — Bussum, 
P. Brand, 1919. 

La première édition de cet ouvrage date de 1907. Il ne comprend 
que la partie initiale de la théodicée, traité de l'existence de Dieu. 
L'auteur se voit contraint d'en donner une édition nouvelle, avant 
même qu'il ait trouvé le loisir de faire paraître la seconde partie de 
l'ouvrage, le traité des attributs divins, qui constituerait la suite 
logique de la première. C'est là un succès qui en dit long sur le 
mérite de l'œuvre. Le savant professeur d'Utrecht, — dont la fécon- 
dité littéraire est d'ailleurs digne d'admiration, — s'est contenté 
cette fois de remettre à jour son travail de 1907. Signalons quelques 
études plus étendues et quelques paragraphes nouveaux sur l'atti- 
tude prise vis-à-vis du problème de Dieu par Balfour et Brunetière, 
par le professeur hollandais Visscher et cousorts, et enfin par les 
pragmatistes. Nous regrettons la disparition de l'index alphabétique 
qui figurait à la fin de la première édition. Pour le reste nous 
pouvons renvoyer le lecteur à l'analyse consciencieuse qui en a été 
faite autrefois dans cette revue (XV, 1908, pp. 147-149). 

A. À. M. D. M. 

Omero Masisovo. Uestelica di Benedetto Croce. Esposizione e critica. 

— Parma, Luigi Battei. L. 2. 

Le présent fascicule reproduit une thèse présentée en décembre 1912 
à l'Université de Gênes en vue de conquérir le doctorat en philoso- 
phie. On y fait l'exposé de la théorie esthétique de Benedetto Croce, 
considérée tant en elle-même que dans ses présupposés et dans ses 
corollaires. Les théories romantiques tout comme les théories 
classiques du beau sont insuffisantes parce qu'elles sont unilatérales. 
Elle ne tiennent pas compte Jde ce que l'art est un sentiment réel 



122 Chronique 

représenté, ou une représentation réelle d'un sentiment. Le fonde- 
ment du beau est spirituel et il est senti. L'art est une activité 
spirituelle intuitive. — M. Masnovo reproche à cette thèse un manque 
de consistance logique interne et une insuffisance quant au but 
qu'elle se propose. 

Il nous promet une élude spéculative sur le beau, qui fera suite à 

cet aperçu historico-critique. 

N. Balthasar. 



CHRONIQUE. 



RÉCEPTION DE S."E. LE CARDINAL MERCIER A L'ACADEMIE 

des Sciences morales et politiques de Paris. — Le 
cardinal Mercier, élu membre associé étranger de l'Académie des 
Sciences morales et politiques de Paris, le 14 juin 1918, a été reçu 
par ses collègues, réunis en séance solennelle, le 13 décembre 1919. 
Aux paroles de bienvenue que lui adressa le président en exercice, 
M. Morizot-Thibault, le cardinal répondit par un émouvant discours, 
dont nous détachons quelques passages caractéristiques. On y trou-' 
vera l'expression de la haute pensée philosophique qui anime chez 
lui les actes mêmes du prélat et du citoyen : 

« Le découragement ne vient pas de Dieu, il vient d'une résistance 
de notre amour-propre à la loi imprescriptible du devoir. 

» L'honnêteté porte en elle-même sa valeur ainsi que sa première 
et infaillible récompense : quoi qu'il advienne, l'on ne doit jamais 
regretter une bonne action. 

» Non, le découragement ne vient pas de Dieu : s'il est une vérité 
qui s'est révélée aux âmes aux heures tragiques de la guerre, c'est 
la souveraineté toute-puissante de la Providence qui mène nos 
volontés. « Le mystère m'enveloppe, me disait un ami, étranger 
» cependant à nos croyances catholiques ; il m'enveloppe, me 
» domine et je ne conçois plus la possibilité de nier Dieu ». 

» Chacun de nous collabore à la réalisation d'un plan d'ensemble 
qu'il n'a point formé et dont l'accomplissement échappe à sa 
direction. 

» Se prêter à ce plan, s'y livrer de toute son âme, c'est faire son 
devoir ; s'y soustraire, jeter le manche après la cognée, c'est sub- 



Chronique 123 

stituer l'amour de soi à l'accomplissement de la volonté souveraine 
de Dieu. 

» A cette résistance la volonté s'use, perd son courage. 

» Les résultats utiles ou fâcheux d'un acte moral n'entrent pas en 
ligne de compte dans l'appréciation de sa moralité. 

» Les conséquences de nos actes de guerre seront ce qu'elles 
seront; elles sont ce qu'elles son^. Tenons l'âme haute, les ressorts 
de nos volontés tendus; restons fidèles à nos devoirs d'aujourd'hui, 
comme le furent les champions du droit à leur de^ir d'hier. 
Sachons attendre dans la sérénité, le déroulement complet du plan 
de Celui qui, nous faisant l'honneur de nous associer à son œuvre, 
nous demande d'avoir foi en la sagesse de sa conduite et en la 
splendeur finale de son souverain commandement. 

i • 

» La catastrophe qui a secoué le monde est, si je ne m'abuse, la 

suite logique d'une philosophie de dislocation et de ruines. 

» L'ordre est unité. 

» A l'unité harmonieuse de l'univers et à son reflet dans l'unité 
de la conscience, le philosophe allemand, dont tous les peuples 
ont subi plus ou moins l'influence, a substitué la conception d'un 
ensemble artificiel, où la conscience est sans lien naturel avec la 
réalité objective, où elle-même est déchirée par des séparations 
violentes qui isolent la métaphysique de la science; le sentiment du 
devoir, des convictions raisonnées ; le droit, de la morale, de la reli- 
gion, de la foi chrétienne et catholique. 

» Les débris gisent sur le sol. La Providence vous confie l'insigne 
honneur de travailler à la restauration de l'édifice ébréehé. 

» Votre Institut abrite dans ses murs les sciences d'observation et 
la pensée spéculative, mathématique ou philosophique ; le culte du 
vrai et le culte du beau ; la morale et ses applications à l'économie 
sociale et à la politique ; le respect des croyances naturelles et sur- 
naturelles. 

» Les cinq Académies, fraternellement unies dans l'Institut de 
France, vont reprendre avec une vigueur trempée dans l'épreuve, 
leur œuvre de reconstruction. 

» Je m'y associe de mes vœux, et tandis que je vous apporte 
aujourd'hui l'humble et trop lardif, mais sincère et ardent témoi- 
gnage de mon admiration et de ma gratitude, je salue, avec une 
sympathie confraternelle, votre soumission collective à la loi d'uni- 
verselle finalité posée par Celui, dont Dante écrit, en conclusion 
de son poème, que, par les sollicitations de son amour, il attire à 



124 Chronique 

Lui le soleil, moteur de notre globe, et les autres étoiles jetées par 
Lui dans l'espace ». 

Enseignement philosophique. — Nominations. — A l'Uni- 
versité de Louvain, M. Pierre de Strycker, docteur en philosophie 
de saint Thomas, a été nommé professeur extraordinaire de la 
faculté de philosophie et lettres et président du collège du pape 
Adrien VI. 

— A l'Université d'Utrecht, M. Franz Roels, dont nous annoncions 
la nomination de lecteur dans notre dernière chronique (numéro de 
novembre 1919, p. 503), a reçu récemment le titre de professeur. 

— A l'Université de Strasbourg, l'enseignement philosophique 
durant l'année 1919-1920 est organisé d'après le programme suivant : 
M. Pradines, Conférence : Leçons d'Epistémologie et de morale. — 
Lectures de Kant et autres auteurs. — Cours : L'activité créatrice de 
l'esprit. — M. Gilson, conférence : Explication de Descartes. Dis- 
cours de la méthode. — Exercices pratiques. — Cours : Histoire de 
la Philosophie grecque depuis Socrate. — M. Blondel, conférence : 
Psychologie de la connaissance. — Cours : La volonté. — Exercices 
pratiques de psychologie pathologique. — M. Halbwachs, Cours : 
Pédagogie. — Anthropologie et mythologie. — Conférence : Exercices 
pratiques de philosophie et de sociologie. — MM. Pradines, Gilson, 
Blondel, Halbwachs, Cours public : Les grandes directives de la 
philosophie française contemporaine. 

Centenaires. — Quelques centenaires de personnages et 
d'événements historiques sont arrivés à échéance durant la guerre, 
au milieu de l'inattention générale. 

En 1916, la Revue de Métaphysique et de Morale a commémoré 
Malebranche, en lui consacrant un numéro auquel collaborèrent 
MM. Blondel, E. Boutroux, Duhem, Thamin, Van Biéma, Delbos et 
Roustan. M. Roustan émettait le vœu de voir entreprendre une 
édition critique des œuvres complètes du philosophe. Il semble 
même que ce vœu soit déjà quelque peu entré dans les voies de la 
réalisation, puisque M. Roustan terminait sa note, où il se montre 
très averti des problèmes critiques qui se posent au sujet de 
Malebranche, en «'annonçant désireux de recevoir (73, rue Cardinal 
Lemoine, à Paris), tous renseignements relatifs à la bibliographie 
de Malebranche. 

— L'année 1917 marquait le quatrième centenaire de la Réforme. 
La même Revue a voulu commémorer cette date, à laquelle les cir- 
constances donnaient un intérêt mêlé de quelques difficultés. 



Chronique 125 

En 1918, elle publia un double numéro où divers aspects de la 
Réforme, aussi bien en France et en Angleterre qu'en Allemagne, 
furent étudiés par des auteurs de toute nuance : MM. Bernouilli, 
Imbart de la Tour, Ehrhardt, Weiss, Buisson^ Bois, Watson, 
Fargues, Palmer, Doumergue, Chevalier, Vermeil et Andler. 

— Nous avons déjà parlé du Congrès qui célébra à Grenade le 
centenaire deSuarez. La Revue thomiste (numéro d'octobre-décembre, 
p. 388), ajoute quelques détails à ceux que nous connaissions. Elle 
nous apprend que ce fut en vertu d'une interdiction pontificale 
qu'au congrès de 1917 on s'abstint de parler de Suarez comme 
philosophe et comme théologien. — Nous n'avions parlé que de 
polémiques. Le R. P. Hugon nous renvoie à la Ciencia Tomista 
(mai-juin 1917); mais à notre regret nous n'avons pas reçu jusqu'ici 
les numéros de guerre de cette intéressante revue. 

Nécrologie. — Le nécrologe que nous donnions dans le dernier 
numéro était forcément incomplet. Ajoutons quelques noms à la liste 
déjà longue de ceux que la mort a fauchés durant les années de 
guerre. 

— Un jeune philosophe français, M. Henri Di fumier, qui s'occu- 
pait avec succès des rapports de la logique et des mathématiques, a 
été tué à l'ennemi en 1917. 

— M. Georges Dumesnil, professeur à l'Université de Grenoble, 
est mort en août 1916. Esprit original, âme ardente, il mena vigou- 
reusement la lutte contre les philosophies négatives en vogue au 
commencement de ce siècle. 

— M. Marcel Hébert, décédé la même année, avait suivi une évolu- 
tion inverse dans l'ordre intellectuel et religieux : on se souvient des 
articles qui marquèrent sa défection de l'Eglise catholique en 1902 
et qui firent un moment scandale (voir Rev. néo-scol.,X, 1905, p. 73). 

— En Belgique, l'ordre dominicain a perdu dans le B. P. Doi- 
hermuth (t 1918) uiv,de ses maîtres réputés. On lui doit de solides 
ouvrages sur la question de la prémotion physique. 

— M. L. Du Roussaux, professeur de logique et de morale à 
l'Institut Saint-Louis à Bruxelles, décédé le 13 août 1919, a donné à 
cette revue quelques articles de polémique. 

— Le zoologiste E. Haeckel est mort en août 1919; partisan d'un 
transformisme radical, auquel il tenta même de faire plier l'expé- 
rience, il s'attacha à propager en Allemagne le monisme matérialiste 
et athée, dont il se réclamait au nom de la science. Il avait fondé à 
cet effet en 1906 le Deutsche Monistenbund. 

•=— Dans un milieu tout différent, on signale la perte de M. Chris- 



l£6 Chronique 

tophe Willems (1856-1919), professeur au Séminaire de Trêves, 
auteur d'un manuel philosophique estimé et d'études assez nom- 
breuses sur la philosophie traditionnelle dans ses rapports avec 
l'idéalisme contemporain. 

— En Amérique, relevons le nom d'un publiciste d'origine alle- 
mande, M. Paul Carus, fondateur et directeur de la Revue The 
Monist, décédé en 1919. En Italie, ceux de MM. Pasquale d'Ercole 
(1831-1916) et Giuseppe Eraccaroli (1849-1918). 

Pour l'histoire des publications philosophiques. — 
La science allemande et V exactitude historique. Dans la dernière 
édition d'UEBERWEG, nous relevons, encore, cette perle : « Organe 
der katholischen Philosophie sind « Annales de philosophie chré- 
tienne », welche 1878 in Paris infolge der Enzyklika Leos XIII ùber 
die Philosophie gegiiindet wurden ». Et l'Encyclique alors? 
Daterait-elle d'avant l'élection du pape ? Mais pour qui sait l'histoire 
des « Annales », la méprise ne manque pas de quelque saveur, un 
peu... « rosse ». Et comment expliquer l'extrême jeunesse que l'on 
attribue à la Revue thomiste « seit zvvei Jahren (en 1916!) ver- 
ôfTentlicht » ? Quant aux « Annales de l'Institut Supérieur de Philo- 
sophie », l'expert es littérature catholique, auquel on doit ces 
détails, ignore encore leur existence. 



J 



OUVRAGES ENVOYES A LA REDACTION. 



Annual Report of the Board of Régents of the Smithsonian Institu- 
tion : années 1914 et 1915, 2 vol. Washington, Government 
PrintiDg Office, 1915 et 1916. 

Bulletins du Smithsonian Institution, Bureau of American Ethno- 
logy (Washington, Government Printing Office) : 

46. John R. Swanton and Henry S. Halbert. — A Dictionary of 
the Choctaw Language, 1915. 

55. W.W. Robbins, J.P. Harrington and Barbara Freire-Marreco. 
— Ethnobotany of the Tewa Indians, 1916. 

57. Sylv. Griswold Morley. — An Introduction to the Study of 

the Maya Hieroglyphs, 1915. 

58. List of Publications of the Bureau of American Ethnology with 

the Index to Authors and Titles (Second impression), 1915. 

62. AlesHrdlicka. — Physical Anthropology of the Lenape or 
Delawares, and of the eastern Indians in General, 1916. 

D r Nie. Kaufmann. — Etemente der Aristotelischen Ontologie. 
Zweite verb. Auflage Luzern, Raber et C ie , 1917. 

D r J. V. De Groot. — Denkers van onzen tijd. Tweede geheel her- 
ziene druk. Leiden, Sijthoff ; Bussum, P. Brancl. 1918. 

D r J. V. De Groot, — Denkers over ziel en leven. Bussum, 
P. Brand ; Amsterdam, L. J. Veen, 1917. 

D r J. Th. Beysens. — Theodicee of natuurlijke Godsleer. Tweede 
druk. Bussum, P. Brand, 19 19.- 

D r J. Th. Beysens. — Hoofdstukken uit de bijzondere ethiek. 
Bussum, P. Brand. I. Eigendomsrecht. 1917. — II. Wijsgee- 
rige Staatsleer, 1917. — III. Het verbod : Gij zult niet dood- 
slaan en verwante vraagstukken, 1917. — IV. Wijsbegeerte 
van het strafrecht, 1919. — V. Inleiding op de Bijzondere 
Ethiek ook in verband met Moraal-Theologie, 1919. 

L. Wouters, C. SS. R. — De systemate morali dissertatio, ad usum 
scholaruin composita. Ed. altéra. Wittem (Hollandia , apud 
auctorem; Galopiae (Gulpen-Holland), M. Alberts, 1918. 

L'abbé Levesque. — Notions générales d'Histoire de la Philosophie 
à l'usage des Séminaristes. Paris, J. De Gigord, 1914. 



128 Ouvrages envoyés à la Rédaction 

K. Six, S. J., D r M. Grabmann, F. Hatheyer, S. J., A. Inauen, S. J., 

J. Biederlack, S. J. — Franz Suarez. Gedenkbliitter zu sei- 

nem dreihundertjiilirigen Todestag. Beitrâge zur Philosophie 

dos P. Suarez. Innsbruck, Wien, Mùnchen, Verlagsanstalt 

Tyrolia, 1017. 
Mgr Tissier, évêque de Châlons. — La leçon nationale des morts. 

Paris, Téqui, 1919. 
Mgr de Gibergues, évêque de Valence. — La crise de la natalité 

devant la conscience catholique. Paris, Téqui, 1919. 
Jean Hoffmans, docteur en philosophie. — La philosophie et les 

philosophes. Ouvrages généraux. Bruxelles, On Van Oest, 

1920. 
D r Martin Grabmann. — Einfûhrung in die Summa Theologiae des 

hl. Thomas von Aquin. Freiburg i. Br., Herder, 1919. 
Nicol. Sebastiani, sac— Summarium Theologiae moralis ad codicem 

juris accommodatum. Ed. quarta minor. Turin et Rome, 

P. Marietti, 1919. Prix, relié, 11 frs. 
I. Schuster. — Liber Sacramentorum. Vol. 1. Carmi di Sion lungo 

le acque délia Redenzione (Nozionr generali di Sacra Litur- 

gia). Torino, Roma, P. Marietti, 1919. Prix 5,50 frs. 
Natale Turco. — 11 trattamento « morale » dello Scrupulo et dell' 

Ossessione morbosa. Vol. II. Punti di vista morali e morali- 

religiosi da utilizzare nella cura Torino, P. Marietti, 1920. 

Prix des 2 vol., 32,50 frs. 
Mons. G. P. Sinopoli di Giunta. — Storia Letteraria délia Chiesa. 

Vol. I. Epoca antinicena. Torino, Roma, P. Marietti, 1920. 

Prix 13,50 frs. 
E. Gilson, professeur à l'Université de Strasbourg. — Le Thomisme. 

Introduction au système de S. Thomas d'Aquin. Strasbourg, 

A. Vix et C ie , 1920. 



Supplément à la Revue Néo-Scolastique de philosophie 

février 1920. 



TABLE ONOMASTIQUE 

DE L'ANNÉE 1914-1919 



Ahbegg, 151. 

Abrantowicz (F.), 500. 

Ach, 116. 

Acton (Lord), 226. 

Adam, 368. 

Adam (Ck.) f 237-242. 

Alamaimus, 405. 

Albert de Saxe, 344. 

Albert le Grand, 229; 

278, 398. 

Allô (le P. B.), 510. 

Ambiosi (L.), 509. 

Amort (E.), 415, 416. 

Ampère, 145. 

Angelico (Fra), 519. 

Anselme d'Aoste, 215. 

Antigone, 391. 

Antonius Andréas, 358. 

Apelt (D r O.), 120. 

Appelmans (H.), 114. 

Aristote, 48-51, 89-91, 
94, 95, 100, 165, 196, 
204, 205, 215, 259, 
300, 311, 326, 344, 
358, 392, 395, 405, 
444, 456, 457, 462, 
463, 482, 483, 487, 
491, 503, 504, 509. 

Arnauld (A.), 329. 

Auguste, 404. 

Augustin (s ), 7, 100, 

279, 334, 372, 391. 
Avenarius, 379, 382. 
Avingo (G.), 95. 

Bach (S.), 9. 
Bacon (Roger), 94, 214, 
- 244, 356, 505. 



Baedeker, 277. 

Baeumker (CL), 229, 
256, 368, 

Baillet, 238, 240. 

Bainvel fj. V.), 377. 

Baldwin, 382. 

Balmès, 236, 464. 

Balthasar (N.), 312, 
496-498, 517-519. 

Biilzano (C), 118. 

Barbedette (le chan. 
D.), 375). 

Barnet, 425. 

Barzellotti (G.), 507. 

Bâte (Henri), 228. 

Batiffol (Mgr P.) 371, 
372. 

Baudin (E.), 498, 499. 

Baudrillart(Mgr),501. 

Bauer, 146, 147. 

Bauer (A.). 257. 

Baumaun (E.), 519. 

Baylac, 95. 

Bayle, 346. 

Bayot (A.), 519. 

Becker (L.), 518. 

Beeckinann, 240. 

Beemelmans (D r Fr.), 
386. 

Beethoven, 10. 

Benedetti, 344. 

Bentham, 249. 

Bergson, H , 21, 197, 
204, 249, 313, 380, 
382, 455, 461, 462, 
465, 466, 468, 469, 
471-477,486,488,492. 

Bérigard, 483. 



Berkeley, 379, 444, 455. 
Berlioz (H.), 5. 
Bernard de Besse, 243. 
Bernheim(E.), 404,415. 
Bernoulli (J.), 414. 
Bernoulli(N.), 414,413. 
Bernstein, 252, 299. 
Bertrand (A), 72. 
Billia, 508. 
Billot (le Card.), 511, 

514. 
Binet(A.), 102, 104. 
Birkenmaier, 228. 
Blanqui, 251. 
Blaringhem (L.), 287, 

292-294,300,428,430, 

433-435. 
Bloch (E.), 127, 129, 

147. 
Blondel, 113, 380. 
Bobertag (O.), 104. 
Bodlaender, 151. 
Boèce, 398. 
Bohn (G.), 105. 
Boirac (E.), 506. 
Boltzmann, 356. 
Bolzano (D r B.), 258. 
Bonaveuture (s.), 215, 

242-247, 278, 519. 
Bordage, 302, 435. 
Bornet, 427, 428. 
Borras (J.j, 95. 
Boscovicli, 341, 343. 
Bossuet, 311, 321, 329, 

330, 380, 447. 
Bouillet, 184, 185. 
Bouillon (L.), 510. 
Bourdon, 102. 



526 



Table onomastique 



Boussinesq, 352. 482. 
Boutroux(E.),338,356, 

363, 380. 
Boutroux( P.), 253,254. 
Bouty, 130, 145. 
Bouvier, 302. 
Bouyssonie, 357. 
Bové (D r S.)i 95. 
Bovet (P.), 103. 
Braun(0.), 121, 258. 
Brenning, 174. 
Brentauo (F.), 507. 
Breton (P.), 352. 
Bros (A.), 510. 
Bruining, 226. 
Bruneteau (E.), 230. 
Brunetière, 112, 375. 
Brunhes (B.), 355. 
Bûcher» au (À.), 258. 
Buek(0.), 387. 
Bulliot (le P.), 506. 
Bund (II.), 227. 
Burckhardt, 251. 
Bury, 226. 

Gajetan, 107, 51 1. 
Calinon, 489. 
Calkins (W.), 258. 
Cardan, 344. 
Carnot (S.), 348, 352, 
354-357,481,482,484. 
Caio (L.), 510. 
Carr (W.), 253. 
Carrau (L.), 510. 
Casellas (A.), 95. 
Cathala (le P.), 509. 
Cathrein (le P.), 111. 
Cauchie (A.), 518., 
Cauchy, 332. 
Cens (L.), 247. 
Charles (le P.), 87. 
Chateaubriand, 374. 
Chauveau (F.), 239. 
Chénon (E.), 371, 372. 
Chwolsou, 334. 
Cicéron, 311, 391. 
Claparède lE.), 105. 
Clauberg (J.), 239. 
Clausius, 341, 354. 
Claverie (le P.), 305. 
Clemenceau, 380. 
Clerselier, 381. 
Clifford, 379. 
Cloquet (L.), 519. 
Closson (E.), 519. 
Cochez (J.), 192. 



Cochin (D.), 379, 380, 

:.I0. 
Cohen (H.), 506. 
Colburn, 299. 
Colle (G.), 503, 519. 
Gommer, 387. 
Comte (A.), 249-251, 

339, 488. - 
Condillac, 71. 
Condorcet, 415. 
Cope, 283. 

Copernic, 90, 386, 505. 
Corneille (P.), 269. 
Corvisy, 138. 
Couailiac, 71-73 
Cournot, 251, 343, 510. 
Couturat (L.), 506. 
Coxe, 87. 
Crookes. 136. 
Curie (M™*), 129, 130, 

133-137, 142. 
Cuvier (G.)» 282. 

Dali, 419. 

Dante Alighieri, 10, 

267, 508, 519 
Dareste, 284, 434. 
Darwin. 282, 283, 290, 

295, 298, 299, 419, 

425, 481. 
Daudet, 8. 
De Baets, 510. 
de Bérulle (le Card.), 

99, 101, 240 
Debaisieux (P.), 517, 

518. 
Debierne, 131, 138, 140, 

142. 
de Bonald (le vicomte), 

249, 250. 
de Broglie, 398, 459. 
Dechamps (le Card.), 

510. 
De Coene, 509. 
Defourny (M.), 503, 

517-519. 
deGhellinck(J.),88.96. 
De Groof, (le P.), 230. 
de Guibert(leP.),516. 
De Hovre (D r F.), 255, 

256, 509. 
delaBrière(Yves),5l9. 
de Lapparent (A.), 510. 
delà Vaissière ( J. ) , 1 1 5. 
de la Vallée Poussin, 

518. 



Delbt-t, 131. 
Delbeuf, 338. 
Delbos (V.), 506. 
de Lens (!<.), 326. 
Delisle, 87. 

Del Prado (le P.), 507. 
Delsaulx (le P.), 355. 
de M'aistre (J.), 249, 

250. 
Démocrite, 312 
Démosthène, 391. 
De Muunynck (le P.), 

41-44, 58, 211, 357- 

360, 362-364. 
de Pascal (le P.), 510. 
Deploige Mgr), 518, 

519. 
De Poorter (A.), 227, 

228. . 
de Poulpiquet (le B. P. 

E), 328. 
de Reguon (le P.), 39, 

44. 
de Biennes (le P. J.), 

239. 
de Saint-Venant, 341. 
Descartes, 71-78, 97- 

102. 117, 118, 153, 

237 242, 258, 326, 

344-346, 349, 353, 

378-381, 466. 
Descoqs (le P.), 373- 

375. 
de Scorailles (le P.), 

91. 
De Smedt (le P.), 408. 
de Solms-Laubach (le 

comte), 291. 
Dessoir (M.), 121, 122. 
de Tilly. 332. 
de Tonquédec(J.), 313. 
de Vitoria (F), 91-92, 

372. 
DeVries(H.),283,284, 

287, 290, 292, 294, 

295, 302, 420-423, 

428, 429, 437-439. 
Dewey, 379. 
De WulfT 16, 95, 230, 

236, 280, 393. 503, 

504, 509, 517-519. 
Di Carlo (E.), 385. 
Diderot, 269. 
Diès (A.), 519. 
Dilthey, 251. 
Dinet (le P.), 238, 



Table onomastique 



527 



Dollo, 283. 
Driesch (K.),-95. 
Duchesne, 287, 288. 
Duhem (P.). 90, 91, 

343. 344, 347, 386, 

489, 491, 504, 505, 

510. 
Dumesnil (G.), 510. 
Dunan (C). 510. 
Duns Scot, 66, 67, 98, 

99, 109, 216, 516. 
Durkkeiui (E.), 505. 
Du Roussaux (le clian. 

L.), 86, 327, 377. 
Dirrr, 117. 
Duthoit (E.), 519. 
Duval (F.), 371, 373. 
Dyroff, 256. 

Echard, 86. 
Egan (le P. C), 509. 
Euders (J. A.), 229. 
Engels (F.). 249, 251. 
Espinas, 101,' 241. 
Esposito (M.) 86, 87. 
Etchart (C. R.), 384. 
Ettlioger, 256 
Eucken (R.). 369-371. 
Euclide, 326, 329, 330, 
335. 

Fahrenheit, 348. 
Farces (Mgr). 223,311, 

313, 375, 479. 
Faustus. 334. 
Favereau, 298. 
Ferro (A.), 230. 
Feuerbach (L), 259. 
Fichte, 249, 250 
Fischer (K ). 365. 
Fonseca, 358. 
Fonsegrive (G.), 506. 
Forget (J..;, 369, 378. 
Fouillée (A.), 468, 476. 
Fournet (le P.), 238, 

239 
Fournier (le P.), 239. 
Fournier. 249. 
Fox Pitt (G ), 2o7. 
France (A.). 374. 
François d'Assise (s.), 

227'. 
François de Ferrare, 

509! 
François de Sales (s.), 

280i 



Fransen (D r F.), 116. 
Franze (P. G.), 257. 
Franzelin, 108. 
Fraser (A. C.) 507. 
Fresnel, 490. 
Freud, 104. 
Frfes (J. F.„ 258. 
Frins (le P.), 111. 
Fromentin, 272, 273. 

Galilée, 344, 345. 
Galton, 429, 430. 
Gardair, 223. 
Gardeil (le P.). 413. 
Garrigou- Lagrange, 

310, 311, 328, 513, 

514. 515. 
Gaudry 570. 
Gaultier (P.), 118. 
Gauthier do Bruges, 

229. 
Gautier (A.), 18, 19. 
Gay (Mgr). 510. 
Gazulla (F.), 95. 
Gemelli (le P. 1,95,230. 
Geutile (G.) 212 217. 
Gény (le P.), 88, 496, 

516. 
Geoffroy St-Hilaire, 

281-283,420,434,438. 
Germanus a S. Stanis- 

lao, 93, 256. 
Getino (L.), 92. 
Geulincx, 117, 118. 
Geyser, 256 
Giàrd, 425, 431. 
Gibbs, 491. ■ 
Gibieuf. 99-101. • 
Gillet (le P.), 119, 251, 

255. 
Gilson (E.), 97-100, 

102, 230, 242. 
Gilson(J. P.) 94. 
Giotto, 10. 
Giroud ( \.), 104. 
Goddart. 104. 
Godefroid de Fontai- 
nes 228. 
Godrôu"(D r ), 285. 
Goeppert. 285 
Goethe, 282, 368, 379. 
Gocttler, 256. 
GoeUe (K .). 5. 
Goudin. 54, 358. 
Gouraud C), 414, 115. 
Gouy, 355. 



Goyau (G.), 502. 
Gozzoli, 16. 
Grabmann (D r M.), 

230 
Graf (D r G.), 386, 388. 
Grasset (B.), 506. 
Grasset (J.), 510. 
Grassmann, 334. 
Graux, 296, 297. 
Guibert de Tournai, 

227 2^8 
Gutbèrlet (C.), 79, 82, 

256. 

Habrich, 256. 
Haeckel, 299, 334, 339. 
Haiu, 87. 
Halbwachs, 415. 
Halleux (J), 32, 164. 
Hamiltou, 507. 
Harent (le P.), 418. 
Harnaignie (P.), 518, 

519 
Hauréau, 213. 
Heeger, 291, 292. 
Hegel. 120, 121, 249- 

251 334, 518. 
Hegenwald (H.), 387. 
Hello, 510. 
Helmholtz, 337, 349, 

350. 
Henri de Gand, 228, 

244. 
Henriquez, 151. 
Heraclite, 204. 455,166. 
Herder (J.), 120. 
Hermès Trismégiste, 

299. 386. 
Herre'(P.). 387. 
Herz (W.).J43, 150. 
Hirn, 348. 
Hipparque. 341. 
Hodgson, 382. 
Hoefler (A.), 258. 
Hoffmans (J ) 102,226, 

247, 371, 379. 
Homère, 10. 
Honorius d'Autun,229. 
Hontheim (le P.), 45. 
noogveld, 220. 
Horace, 269. 
Iloullevigne, 138. 
Iloussaye (l'abbé), 240, 

241. 
Hufeland, 120. 
Hugo (V.), 374. 



528 



Table onomastique 



Hugon (loP.) 112,306, 
311, 315. 

Hugouin (Mgr), 510. 

Hugues de Saint- Vic- 
tor. 78, 86, 88. 

Huit (C), 506. 

Hume (I).), 258, 379, 
386, 455. 

Huygeus, 346. 

Ibseu, 9. 
Imbert (A.), 103. 
Iremieus a S. Joanne 
Evangelista, 93, 250. 
Izquierdo (A. G.), 229. 

Jacquard, 19. 

James (W.), 116, 447, 

498. 
Jansénius, 101. 
Janssen, 229. 
Jeau (s.), 7. 
Jean de la Rochelle, 

229. 
Jean de Saint-Thomas, 

38, 307, 358. 
Jean de Salisbury, 393. 
Jodl (F.), 258. 
Jordan (A.), 425-428, 

437. 
Jouffrov. 112. 
Joule, 347-349. 
Justinien, 15. 
Jourdain, 451. 

Kaftan, 227. 

Kaisin (F.), 518. 

Kant (I ), 74, 77, 89, 
90. 110, 120, 194, 195, 
220, 227, 250, 251, 
334, 341, 344, 346, 
365, 367, 368, 37S, 
380, 386, 387, 392, 
455, 489, 506, 518. 

Kelvin (Lord), 350. 

Kidd (B.), 507. 

Kl eiu peter (H.), 378, 
379. 

Kleutgen, 418. 

Klimke (F.), 230. 

Koelliker, 419. 

Kolpiug, 255. 

Korchiusky. 419. 

Kossuth, 334. 

Krahl (K.), 121. 

Krebs, 229. 



Kremer (le P. R.), 498. 
Kroll (J.), 3X6. 
Kiilpe (O ), 506. 
Kurth (G.), 504. 

Laberthonnière, 1 13. 
Laborde, 142 
Lachelier, 380, 506. 
Lacordaire. 510. 
Lactance, 372. 
Lafoutaine, 486, 4S7. 
Lahou.sse (le P.). 40. 
Lamarck,281 283,290, 

419, 421, 438 481. 
Lamennais, 249-252. 
Lamers (le P. CI,), 383, 

384. 
Laminiie (J.), 33, 70, 

193, 194, 237, 242, 

357, 364. 
Lamiroy, 512. 
Landrieux (Mgr), 519. 
Lange, 252. 
Langeviu, 128, 129, 

132, 143,149-151. 
Lanua (D.), 382. 
Larguier des Eancels. 

102. 
Lapie (P.), 103. 
Laplace, 415. 
Larmor, 342. 
Lassalle (F.). 249. 
Lasson (À.), 506. 
Lasson (G.), 120, 121. 
Lavoisier, 346, 348, 

353, 483. 
Le Bon (D r G.), 131, 

145, 380. 
Lebrun (H.), 303, 440. 
Lechalas, 273,277, 357, 

494, 504. 
Leclère, 510. 
Leclère (A.). 103. 
Le Corrège, 268. 
Le Dantec (F ). 17, 18, 

20, 21, 23, 25, 27, 29- 

32, 152 156, 159-161, 

164, 422, 506. 
Legendre, 326. 
Legrand (G.), 78, 249, 

253, 373, 375. 
Le Guichaoua (l'abbé), 

112. 
Lehmaun (D r P.), 86. 
Lehu (le P. L.), 109- 

111. 



Leibniz, 76, 117, 326, 

332, 334. 337, 338, 

346, 349, 351, 353, 

336, 490, 50i. 
Lemaire (J.), 105, 115, 

254, 496, 511, 512. 
Lemaire (R), 270, 519. 
Léon Xfll, 375. 
Léonard de Vinci, 7, 9, 

90, 267, 344, 505, 508. 
Le Roy (E.), 113, 380, 

444, 447, 467, 475, 

487. 
Leroy (A ), 508. 
Leuba (J. H), 247-249. 
Leucippe, 312, 343. 
Levesque (l'abbé), 92,' 

93. 
Levinstein, 5, 6, 12. 
Ley (A.), 105. 
Liard (L.), 506. 
Limentani (L.), 96. 
Linné, 288, 290, 300, 

424 427, 428, 432. 
Lippmann, 349. 
Little (A. G.). 94. 
Locke, 379, 455. 
Loos, 255. 

Lopez (le P. A.), 227. 
Lorentz, 128, 148. 
Lorenzelli (le Card.), 

507. 
Lorin (FI.), 519. 
Lotze, 258. 

Louis IX (s.\227,228. 
Lucien, 346 
Lucrèce, 345, 347. 
Lulle (R.), 94, 95, 229. 
Luquet, 13. 

Mac Dougall (D r ), 95. 
Mach(E.),55, 339, 379, 

486, 506. 
Macrobe, 229. 
Madan (F.;, 94. 
Maeder (A ), 104. 
Maere (R.), 519. 
Magis (D r j, 118. 
Maine deBiran 71 78. 
Malebranche, 117, 480, 

481, 488, 490. 
Mandonnet (le P.), 94. 
Mansion (A.), 511, 518, 

519. 
Mansion (P.), 335, 503, 

504. 



Table onomastique 



529 



Manville, 128, 149. 
Maritain, 519. 
Marx (K.), 249, 251. 
Masnovo, 232 236. 
Massart, 289. 
Matliaeus ab Aqua- 

sparta, 229. 
Mattiussi (le P.), 516. 
Maudsley (H.), 507. 
Maui'a ( Mgr Juan), 95. 
Maurras (<J.), 373-375. 
Maurus(S.),38,41,68. 
Mausbach, 256. 
Maxwell, 346, 355,481, 

490. 
Mayence(F.), 519. 
Maver(J.R.),3i8, 349. 
Me Cormack (J.), 258. 
Méheust (J.), 112, 256. 
Menilinck, 7, 13. 
Mendel, 432, 437. 
Mercier (Ch.), 502. 
Mercier (le Uard.), 93, 

94.106,112.215,223, 

231-236,306,311,318, 

320,375,376,501,502, 

509-512. 
Mersenne (le P.), 99, 

100. 
Merten (O.), 508. 
Meslarid, 101,239,240. 
Metseys (Q.), 9. 
Meumann (E.), 507. 
Meyerson(E.), 336-349, 

351-356,480 491,493, 

494. 
Michel-Ange, 10, 14, 16, 

268. 
Michellitsch (D r A.), 

229. 
Michotte(A ), 116, 517- 

5». 
Milhaud, 338, 505. 
Mill (J Stuart), 249, 

250, 345.- 
Minges (P.), 98, 229. 
Monaco (N.), 93, 105- 

108, 516. 
Monceaux (P.), 371, 

372. 
Monchainp (Mgr), 237- 

242, 508. 
Mondolfo (R ), 509. 
Montaigne, 225. 
Mueller (O.j, 404. 



Muensterberg (H.), 

506. 
Muller, 226. 
Muller (J.), 480. 
Murât (L ), 311. 
Munllo, 8. 

Natorp (D r P.) 252. 
Naudin (C), 284. 285, 

287, 290, 427, 428 
N'avilie (E ), 338. 
Nernst, 131, 136 138, 

141, 151. 
Newinan, 408,416,417. 
Newton, 346, 416. 
Nicolaï. 120. 
Nietzsche, 110, 375, 

379. 
Noël (le P.), 238. 
Noël (L.), 499, 501, 517- 

519. 
Nohl'(H.), 121. 
Noyous (A.), 517-518. 
Nys (D.), 151,230, 311, 

494-496, 517, 519. 

Oesterreich, 510. 
Olivi (P. J.), 229. 
Origène, 372. 
Ostler (D r H.), 78-80. 
Ostwald, 337,313,379, 

484-485. 
Owen, 249. 

Palhoriès(F.).97, 242- 

246, 381-383, 524. 
Palmieri (le P.), 40. 41. 
Parménide, 204, 455. 
Pasquier, 518. 
Paulsen, 227. 
Pécheux, 129. 
Peckham (John), 229. 
Pelzer (D r A.), 228. 
Penjon, 493. 
Periclès, 15, 26S. 
Perrin (J.), 126, 127, 

142, 146, 147, 150, 
342. 

Pesch (C), lf'8. 
Pesch (T.), 315, 418. 
Petau (le P.), 101,239. 
Petit (J.), 118, 383. 
Petitot (H •), 89. 
Pétrone (I ), 385. 
Petzold, 379. 



Phidias, 10. 

Philip (A). 114,115. 

Piat (C), 76, 504. 

Picard (A ), 144. 

Picavet. 94. 

Pierre Lombard, 509. 

Pillon (F )\, 506. 

Pinard (II ), 315, 418. 

Planck, 146, 147. 

Platon, 90, 91, 95,113, 
120, 165, 166. 181, 
203, 259, 386, 390, 
391, 397, 399, 445, 
456, 466. 504. 505. 

Plotiu, 165-171, 173, 
174, 178. -179. 181, 
183, 186 192, 279. 

Plutarque, 228. 

Poincaré(fl.), 126-128,. 
132, 145 148, 151, 
342, 347, 351, 355. 

Poiucaré (L.), 128, 130. 

Pompée, 400 

Porphyre, 398-399. 

Probst (D r J. H.), 229. 

Proudhon, 251. 

Pseudo-Aristote, 94. 

Pyrrhon, 259. 

Qaételet, 415, 429. 
Quétif, 96. 

Radziszewski, 230. 
Rarapolla (le Cird.), 

375. 
Ramsay, 128, 150. 
Ranius (P.). 259 
Raphaël, 7, 10, 16. 
Ravà (A.), 385. 
Ravaisson, 380. 
Reid, 452, 461. 
Rein, 255. 
Reinach, 13. 
Réinstaller, 93. 
Rembra,ndr, 268, 274, 

279. 
Remer (le P.), 516. 
Renan (E.), 374, 
Renouvier, 249, 252, 

253, 341, 485. 506. 
Rey (A ), 143, 495. 
Rey (J.). 346. 
Ribot, 113, 506, 508. 
Ricci, 5 229. 
Richard (G.), 249-253. 



530 



Table onomastique 



Richard (T.), 88, 218- 

226. 
Richard (le P. M.), 

109, 325. 
,Richet (C ), 311. 
Richtec(R.). 38G. 
Ritz, 144, 145. 
Roels (F.), 384. 503. 
Rôntgen. 136, 137, 147. 
Rolland (L.), 371, 373. 
Roloff (E ), 255. 
Rousseau, 251. 
Rousselot (le P. P.), 

504, 514. 
Roy (Jeau). 483. 
Royce (J.f, 507. 
Royds, 133. 
Ruhens, 9, 12, 14, 268, 

278. 
Ruth, 87. 
Rutherford, 133. 
Ruysbroeck, 519. 
Ruysdael, 8. 
Ruyssen (T.), 105. 

Saffiotti, 104. 
Saint-Cyran, 101. 
Salimbeue, 243. 
Sanson, 284, ^97. 
Sarason (D ), 121. 
Satolli (le Card.), 375. 
Savigny, 251. 
Sawicky, 256. 
Sbaralea, 86. 
Schaaf (le P.), 496. 
Schedler (D r M.), 229. 
Schelliug, 252, 258. 
Schiller, 379. 
Schleiermacher, 121. 
Schopenhauer,! 10,339, 

346, 353. 
Schulemann (D r G.), 

229. 
Schulz, 120. 
Schuppe(W.),122,379. 
Secretau, 98, 249, 252, 

253 
Sentroul (Mgr C), 89, 

90. 
Sertillanges (le P.), 

215. 216, 223, 503, 

515, 519. 
Siger de Brabaut, 509. 
Simon (D r ), 102. 104. 
Simon (Jules), 457. 



Socrate, 165, 203, 391, 
327. 399. 504. 

Souriau, 103, 277. 

Smith (A.), 258. 

Sophocle, 391 

Spaetmann (F.); 229. 

Spencer (H.), 251,252, 
346, 349. 

Spinoza, 74, 1 17. 

Spir, 493 

Stadler (D r H.), 229. 

Stammler. 252. 

Storr, 365. 

Strasburger, 432. , 

Straton, 83. 

Suart-z (F.). 54, 65-67, 
91, 92. 106, 107, 109, 
111, 315, 358, 373, 
383, 507, 508, 516. 

Sullivan, 104. 

Surbled (D r G.), 122. 

Svmphorien (le P ), 
'519. 

Szymanski, 230. 

Talbot, 346. 

Tanuery (P.), 237. 

Tanquerey, 110, 371, 
373. 

Terraillon (E.), 117, 
118. 

Tertullien, 372. 

Tetens(J.N ), 258, 386. 

Thamin (R.), 510 

Thamiry (E.), 311. 

Théodore Abu Kurra, 
386 

Thieri'y de Vriberg, 
229, 386, 388. 

Thiéry (k.), 510, 517- 
519. 

Thirion (le P.), 355. 

Thomas d'Àquin (s ), 
35,37, 47, 49, 50,52, 
55, 62. 64, 83 95, 98 
100,106-112,215-217, 
220, 221, 223, 226, 
229, 230, 245, 261, 
275, 278, 280, 305, 
307-312, 314-324,358, 
372, 373, 380, 382, 
386, 387, 392, 395, 
399, 403; 411. 412, 
452, 456, 462, 478, 

f 498, 499, 503, 504, 
509, 512, 514-518. 



Thomas d'Irlande, 86, 

87. 
Thomas d'York, 229. 
Thomson (J. J ), 342. 
Thuret, 427, 48 
Toniolo (G.), 507. 
Traiui. 16. 
Tremesaygues (A..), 

365, 366, 368. 
Trèves-Saffiotti, 104. 
Twardowski, 500. 

Uebele (\V ), 258, 386. 
Ueberweg, 510, 511 
Urraburu (le P.), 109. 

Vacant, 418. 
Valeutiner (T.), 120. 
Valli (L.), 381. 
Vance (D r ), 95, 226. 
Van den Heuvel (J.), 

519. 
Van Derbach, 299. 
Vander Meersch (J.), 

512 
Vanderpol (A ), 371, 

372. 
Vander Steiuen, 11. 
Van Molle (J „ 230, 

385. 
Vansteenberghe (D r 

E. , 229. 
Varisco, 502, 509. 
Vauthier (M.), 388. 
Verocchio, 9. 
Veron (le P. Fr.), 238. 
VéroMèse(P.) 267. 
Viguier (P.), 292, 293. 
Vincent de Reauvais, 

228 
Vives, 91. 
Voltaire, 450. 
Von Hartmann (E.), 

79, 82, 486. 

Von Hertling (Graf), 

80, 229, 506. 
Vorlaender (K.), 120, 

387, 

Wadding, 86. 
Waddington (C.), 259. 
Wagner (R ), 10. 
Wais (D r C.), 499, 500. 
Wall ace, 481. 
Wallerand, 228. 
Wassmann (le P.), 440. 



Table onomastique 



531 



Weiss (O.), 121. 
Weiss (P.), 143-146. 
Werner, 91. 
Willmann (D r O.), 255, 

256. 
Wilson (J. C), 507. 
Winckler, 433. 



Windelband (W.), 50G. Xénophon, 391. 

Withingtou, 94. 

Wuerschmidt (D r J.) w Ysselmuiden, 22G. 

229 386. 
Wundt (W.), 382, 487, Zaragûeta (J.), 503. 

510. 



LES PHILOSOPHES BELGES 



Collection de textes et d'études publiée par l'Institut de Philosophie, 
sous la direction de M. De Wulf. 



Vol. I. M. De Wulf, Le traité des formes de Gilles de 

Lessines (texte inédit et étude), 1901, xn-238 pp. 

Prix : 10.00 

Vol. II. M. De Wulf ei, A. Pelzer, Les quatre premiers 

Quodlibets de Godefroid de Fontaines (texte inédit), 
1904, xvi-364pp. Prix : 10.00 

Vol. III-IV. M. De Wulf et J. Hoffmans, Les Quodlibets V, 
VI, VII de Godefroid de Fontaines. 

Vol. VI-VII. P. Mandonnet, Siger de Brabant (texte et étude), 
2 e édit., 1908, xxxn-194 et xvi-328 pp. 

Prix des vol. VI et VII : 20 00 

Vol VIII. A. Wallerand, Siger de Courtrai (texte et étude). 
1913, 74-174 pp. Prix: 7.50 

Vol. IX. M. De Poorter, Le traité « Eruditio regum et principum » 
de Guibert de Tournai, O. F. M. (textes et études), 
xvi-92 pp. Louvain, 1914. Prix : 5.00 



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I . Tables des vingt premières années de la «Revue Néo- 

Scolastique de Philosophie», par M. Pansaers, 
66 pp. Louvain, 1914. Prix : 2.00 

II. N. Balthasar, L'Être et les principes métaphysiques, 

148pp., 1914. Prix: 4.50 

III. D. Nys, Cosmologie, 2 vol., vn-432 et 495~pp 1918. 

Prix des 2 vol. : 18 00 

IV. D. Mercier, Logique, 6 e éd., vii-408 pp. 1919. 

Prix : 10.00 

V. D. Mercier, Critériologie générale ou Traité de la certi- 
tude. 7 e édit., vn-408 pp., 1918. Prix : 10.00 
VI. D Mercier, Métaphysique générale ou Ontologie. 6 e édit., 
xxm-620 pp., 1919. Prix : 15.00 



Sous presse 



L'œuvre d'art, Conférences philosophiques par M. De 
Wulf. 

Psychologie, par D. Mercier, 10 e édition. 



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2 vol. (5 ( édition). — Prix : 20.00 fr. 

On peut déjà se procurer le t. I (680 pp.) à condition de payer 
d'avance le prix des deux tomes, port en sus. 



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SOMMAIRE 



§ I. H. Pinard. — Essai sur la Convergence des 

«£S Probabilités fswîte et fin) 5 

c^ IL J. Lemaire. — La Connaissance sensible des 

w objets extérieurs 37 

■d III. R. Krérner. — Le Néo-Réalisme américain et sa 

4J critique de l'Idéalisme 71 

g IV. R.-M. Martin. — La Question de l'Unité de la 

& Forme substantielle dans le premier Collège 

«g dominicain à Oxford (1221-1248) 107 

'd V. M. De Wulf. — Le Cardinal Mercier et les Uni- 

J5 versités américaines 113 

I COMPTES RENDUS 117 

g CHRONIQUE 122 

u OUVRAGES ENVOYÉS A LA RÉDACTION. . . 127 

a 

> 
U 

«J 



OUVRAGES ANALYSÉS DANS LE PRÉSENT NUMÉRO. 

0) Can. Amato Masnovo, Introduzione alla Somma Theologica 

*3 di San Tommaso ; Piccoli Saggi (N. Balthasar) . 147 

Jean Hoffmans, docteur en philosophie, La Philosophie et 

les Philosophes (A. Mansion) 418 

*d D r Friedrich Beemelmans, Zeit und Ewigkeit nach Thomas 

«0 von Aquino (J. Hoffmans) 419 

■2 D r J. Th. Beyssens, Theodicee of Natuurlijke Godsleer 

(A. A. M. D. M.) 424 

Omero Masnovo, L'estetica di Benedetto Croce (N. Bathasar) 424 



£ Pour paraître fin février 

g flnnales de l'Institut Supérieur de Philosophie 

TOME IV 



Un fort volume de 600 pages, grand in-5 



4> 

^ SOMMAIRE : I. M. Defourny : Aristote et l'éducation. — II. 

'Ji G. Colle : Les quatre premiers livres de la morale à Nicomaque. 

'fl> — m. R. Kremer : Réflexions métaphysiques sur la causalité. — 

IV. E. Jan6sens : La morale kantienne et l'eudémonisme. — V. 

F. De Hovre : Pestalozzi et Herbart. — VI. P. Nève : La philosophie 

française à la veille de la guerre. — VII. M. De Wulf : L'œuvre 

o5 d'art et la beauté. — VIII. Y. de la Brière : Le droit international 

g» chrétien. — IX. E Duthoit : Un sociologue catholique : Henri 

4> Lorin. — X. Jacques Maritain : De quelques conditions de la 

J renaissance scolastique. — XI. A.-D. Sertillanges : L'idée de 

création. 



Revue 

neoscoLHsaoue 






euBLiéepflR-LH-socie&e 
pRiLosoERiQue oe - h o uvflin 

TonDJîceuR : s. e. ce cjîrdtiîjic meRCïei* 




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no 86 



ItlJîT 1920 



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Revue Néo-Scolastique de Philosophie 

PARAISSANT TOUS LES TROIS MOIS 

(février, mai, août, novembre) 

fondée en 1894 par le CARDINAL MERCIER 



Directeur : Maurice DE WULF, Professeur à l'Université 

1, rue des Flamands, Louvain (Belgique). 



LA REVUE NÉO-SCOLASTIQUE DE PHILOSOPHIE 

PUBLIE DES ÉTUDES ORIGINALES, DES TEXTES INÉDITS, 
DES BULLETINS BIBLIOGRAPHIQUES, DES ANALYSES ET 
COMPTES RENDUS, DES CHRONIQUES DE PHILOSOPHIE 
NÉO-SCOLASTIQUE. 

Prix de l'abonnement d'un an, de janvier 

BELGIQUE . . 10 frs 
ETRANGER . . 12 » 



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Prix des années 1894-1897 (épuisées), l'année . . 20 » 

Prix des années 1897-1915, l'année .... 6 » 

Chaque auteur écrit sous sa responsabilité. La publi- 
cation d'un article n'engage pas la responsabilité de 
la Revue. — Les droits de traduction et de reproduction 
sont réservés. 

Secrétaire de Rédaction : M. A. Mansion. Prof, à l'Université 

126, rue de Tirlemont, Louvain. 



Q : H 



COURS DE PHILOSOPHIE 



Vol. I. Logique, par D. Mercier. 6 e édition, vm-408 pp., 1919. 

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xxm-620 pp., 1919. Prix : 15.00 

Vol. III. Psychologie, par D. Mercier, 10 e éd., sous presse. 
Vol. IV. Critériologie générale ou traité général de la certitude, 

par D. Mercier, 7 e édit., 1918, iv-408 pp. Prix : 10.00 

Vol. VI. Histoire de la philosophie médiévale, par M. De Wulf, 4 e éd., 

(épuisé) 
Vol. VII. Cosmologie ou Étude philosophique du monde inorganique, 

par 0. Nys, 3 e édit., comprenant quatre tomes : 
Tome I. Le Mécanisme, le Néo-Mécanisme, le Mécanisme dyna- 
mique, le Dynamisme, l'Energétisme, 432 pp., 1918. 

Tome IL La Théorie Scolastique, iv-496 pp., 1918. 
Ces deux tomes ne se vendent pas séparément. 

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Tome III. La Notion de Temps, 308 pp., 1913. Prix : 7,50 

Tome IV. La Notion d'Espace 'sous presse), 400 pp. environ. 

Prix: 10,00 

/ 



VI 

LA LEÇON DES ÉVÉNEMENTS 



Nous opposions volontiers aux mœurs du passé la civili- 
sation moderne et ses tendances humanitaires. Plusieurs 
saluaient déjà le règne prochain de la fraternité des peuples. 
Leur langage serait aujourd'hui d'une amère ironie ! Cette 
civilisation, soi-disant imprégnée d'altruisme mais qui 
croyait pouvoir renier l'Evangile, s'effondre dans le 
sang !... Cette fois, ne serait-ce pas la banqueroute de la 
science, dont les merveilleuses inventions semblent n'avoir 
eu pour objet que de rendre plus terrible le réveil des 
instincts primitifs? Nous attendions tout de la science, jus- 
qu'à la réforme des mœurs, nous avions sacrifié sur son 
autel les idées dans lesquelles la sagesse de nos pères avait 
reconnu les bases de la morale. Maintenant nous assistons 
à l'extermination des peuples suivant les procédés de la 
science. Vraiment qu'avons-nous encore à reprocher au 
moyen âge après les horreurs de la guerre moderne? Quel 
effet eût produit sur nos ancêtres la vision de nos champs 
de bataille ? Sous quel jour étrange leur eût apparu notre 
culture, s'il leur avait été donné de voir leurs chefs-d'œuvre 
détruits par nos canons ? La cathédrale de Reims, l'âge 
sombre de la superstition ! Les canons de quarante-deux, 
l'âge radieux de la science ! 

Nous voici revenus aux temps où régnait la force ! Où 
l'homme ignorait encore le respect de la vie... -Et pourtant,, 
le Christianisme est toujours là, avec sa loi d'amour!... A 
l'appui de ses préceptes de charité et de justice, il invoque 

9 



\'.\0 J. B'alleux 

des raisons à la fois simples et profondes : Dieu est notre 
Père, Il nous a créés à son image, Il nous a rachetés par 
le sang de son Christ, 11 nous .- 1 j > j » < * 1 1 o à des destinées 
sublimes. Il nous aime donc et veut que nous nous aimions 
mutuellement. Sortie dos mains du Créateur, restaurée par 
la Rédemption, la nature humaine est l'objet dos prédilec- 
tions divines. Or, cette nature est eu toul homme, die/ les 
petits comme chez les grands, chez l'étranger, voire chez 
l'ennemi. I)e là l'obligation d'aimer tous les hommes, de 
pratiquer la justice et la charité à l'égard de tous sans tenir 
compte des différences de races et de nationalités; ni des 
dispositions individuelles. Expression d'une volonté souve- 
raine, la loi de justice et d'amour présente dès lors un 
caractère absolu ; elle est vraiment un impératif catégo- 
rique. 

Contre cette doctrine, à la fois simple et sublime, la phi- 
losophie allemande a dressé son monument d'orgueil, oppo- 
sant à l'absolu transcendant l'absolu immanent, au l)ieu 
Créateur, le Moi divinisé ! Mais tandis qu'elle exalte la 
personne humaine, onia voit évoluer vers l'idée de la force. 
De Kant à Nietzsche en passant par Fichte, Hegel, Scho- 
penhauer, Haeckel et Bûchner, le mouvement va s'accen- 
tuant. . 

Rien de plus opposé, à première vue, que la philosophie 
de Kant et celle de Nietzsche. 11 semble qu'un abîme sépare 
ces deux penseurs : Kant proclame le devoir, Nietzsche le 
tient pour un préjugé ; Kant recommande le desintéresse- 
ment, Nietzsche, tout en combattant la morale du plaisir, 
exalte l'égoïsme ; Kant-, proclame le caractère sacré du 
droit et possède une conception très élevée de ta personne 
humaine, Nietzsche nous apparaît épris de la force et des 
instincts, ses* déclarations nous indignent par leur brutalité; 
Kant a conservé de multiples attaches ave*c le christianisme, 
Nietzsche est le plus païen des païens. Et pourtant l'immo- 



La leçon des événements 131 

ralisme est en germe dans les doctrines de Kant. Comment 
cela ? Comment l'apôtre du devoir et du désintéressement 
moral a-t-il frayé les voies à l'apôtre de la force et de 
l'égoïsme? Rien n'est plus simple : on ne peut ruiner la 
métaphysique sans ruiner la morale. 

Chez Kant commence à s'affirmer cette idée propre aux 
modernes, à savoir que la volonté prime l'intelligence. 
D'une part, Kant condamne les prétentions de la raison à 
la connaissance des réalités métaphysiques, d'autre part, 
s'appuyant sur l'existence du devoir, il affirme que la liberté 
fait le fond des choses. L'intelligence qui n'atteint que les 
phénomènes, n'a guère de valeur à ses yeux : nos idées sont 
a priori, elles ne peuvent nous faire connaître les choses, 
leur unique fonction est de nous permettre de coordonner 
les matériaux naturellement informes de la sensibilité ; 
appliquées aux sensations, elles nous les font apparaître 
dans certains rapports fixes. Ces impressions de son, de 
lumière, de figure, de couleur, de résistance sont irréduc- 
tibles entre elles, mais l'intelligence s'en empare, elle leur 
applique une même idée, celle de substance ou celle de 
cause, et nous apprenons ainsi à les considérer comme 
autant d'aspects d'une même chose, autant de manifesta- 
tions d'une même activité. Gardons-nous toutefois de croire 
qu'il en soit réellement ainsi. Le monde que l'intelligence 
connaît n'est pas le monde réel, c'est un monde construit 
par l'esprit au moyen des sensations d'une part, des idées 
d'autre part. Ce n'est donc pas seulement la métaphysique 
* qui se trouve discréditée ici, mais encore la science. 

Mais tandis que l'intelligence, enfermée, dans les cadres 
de ses catégories, est déclarée incapable d'atteindre le réel 
et ne peut en conséquence servir à la pratique, on nous 
montre dans la volonté libre le principe d'action par excel- 
lence. 11 est manifeste qu'aux yeux de Kant le vouloir 
l'emporte sur le savoir, toutes ses critiques sont dirigées 
contre l'intelligence, toutes ses sollicitudes ont pour objet 
d'assurer à la volonté la rectitude qui lui convient. On a 



132 J. II alleux 

donc pu dire qu'avec ce philosophe se dessine une tendance 
propre à la métaphysique moderne, tendance à l'aire préva- 
loir la volonté sur l'intelligence. Or, cette tendance est 
destructive de la morale. Car si la volonté l'emporte sur 
l'intelligence, si elle tient toute son excellence d'elle-même, 
il ne faut plus prétendre la soumettre à la discipline de la 
raison. Or, soustraite à cette discipline, elle devient amorale. 
A cette conséquence aboutit toute philosophie antiintellec- 
tualiste et celle de Kant présente sans doute ce caractère. 
Telle n'est pas, au surplus, la seule voie par où elle s'ache- 
mine vers l'immoralisme. 

Dans sa Critique de la raison pure, Kant ne se préoccupe 
pas seulement de combattre les prétentions des métaphysi- 
ciens, mais encore le scepticisme de Hume pour qui toute 
réalité se résout en phénomènes. Aussi Kant affirme-t-il 
énergiquement la réalité des choses en soi ou noumènes. 
Pour lui comme pour nous, par delà nos sensations, il y a 
la réalité extérieure. Mais la logique lui permet-elle pareille 
affirmation ? N'a-t-il pas déclaré la raison incapable de 
toute connaissance métaphysique ? Et alors comment peut- 
il savoir que la réalité déborde le monde des sensations 
et des idées? Puiserait-il cette certitude dans l'expérience? 
Mais la connaissance expérimentale ne porte, selon lui, 
que sur les phénomènes. Invoquera-t-il le principe de 
causalité, la nécessité de conclure des impressions que 
nous éprouvons aux causes qui nous impressionnent ? Mais 
il n'a voulu voir dans cette nécessité qu'une exigence de 
l'esprit et non une loi des choses, il a déclaré 'que le 
principe de causalité ne se prêtait à aucun usage transcen- 
dantal, ce qui veut dire que ce principe ne pouvait servir 
à étayer aucune conclusion au sujet du monde réel. Et 
après cela, comment prouver encore l'existence d'un tel 
monde ? Non seulement Kant en est incapable, mais son 
enseignement touchant la valeur des idées le ramène malgré 
tout au pur phénoménisme. Et en effet, n'a-t-il pas conçu 
nos idées comme des formes a priori, nullement représen- 



La leçon des événements 133 

tatives de la réalité, et parmi ces formes n'a-t-il pas rangé 
les idées de substance et de cause ? Mais si ces idées 
sont dépourvues d'objectivité, il ne reste plus qu'à nier 
l'être en soi pour n'admettre que l'écoulement des phéno- 
mènes. Et telle était précisément la pensée de Hume et 
telle sera également celle de Nietzsche, plus radical mais 
aussi plus logique que Kant. Comme les néo-kantistes, 
Nietzsche verra bien que la critique de Kant aboutit au 
phénoménisme. Or, s'il en est ainsi, que devient l'agent 
moral? Si' toute réalité se résout en phénomènes, la volonté 
n'est qu'un leurre et l'impératif catégorique un non-sens. 
Conduisant au phénoménisme, le criticisme de Kant fait 
évanouir le sujet du devoir et abolit du même coup ce 
dernier. Kant s'élèverait sans doute contre pareille con- 
clusion. Rien ne fut plus éloigné de sa pensée que de 
ruiner la morale. Mais il prétendit la fonder en dehors 
de toute métaphysique. On va voir s'il réussit. 

Pour établir l'existence de l'agent moral, l'auteur de la 
« Critique » invoque le témoignage de la conscience. Ce 
n'est pas que la conscience soit capable selon lui de saisir 
le libre arbitre sur le vif. Pour Kant comme pour les déter- 
ministes, la conscience du libre arbitre est illusoire. Cette 
volonté que nous sentons en nous et qui se révèle capable 
d'un libre choix, ne serait même pas un principe d'action, 
mais tout simplement une trame de phénomènes, néces- 
sairement enchaînés. Toutefois, continue Kant, c'est en 
vertu de la détermination initiale d'une puissance libre que 
la série des phénomènes se déroule. La liberté n'est pas 
objet d'expérience, néanmoins elle existe et son existence 
peut se déduire d'un fait : le sentiment du devoir. La con- 
science proclame le devoir : je me sens obligé. Or, le devoir 
suppose la liberté; sans elle, il ne serait qu'un non-sens. Il 
faut donc admettre qu'une volonté libre existe quelque part, 
c'est la volonté nouménale, ainsi appelée parce qu'elle réside 
dans le monde des noumènes. 

Kant se flatte ainsi de sauver la morale du naufrage de 



134 /• Halleua 

la métaphysique. Mais ici encore la logique proteste, si elle 
interdit à notre philosophe d'affirmer l'existence des nou- 
mènes, encore moins lui permet-elle d'enseigner que la 
liberté fait le fond des choses. Kant n'a-t-il pas condamné 
la prétention des métaphysiciens à scruter l'essence des 
cires? Or, voici que, partant des données de la conscience, il 
formule des conclusions d'une portée évidemment métaphy- 
sique ! Et par là il revient à ces procédés de démonstration 
que sa critique proscrivait. 

Que vaut du reste ce sentiment du devoir sur lequel 
repose toute son argumentation ? En déclarant illusoire la 
conscience du libre arbitre, Kant s'est mis en fâcheuse 
posture vis-à-vis des déterministes. Un partisan de l'univer- 
selle nécessité lui répondrait : De votre propre aveu, le 
sentiment du libre arbitre est illusoire, n'en serait-il pas de 
même du sentiment de l'obligation ? Celui-ci ne suppose- 
t-il pas le premier? Qu'est-ce que le sentiment de l'obli- 
gation, sinon celui d'une loi qui commande sans contraindre, 
laissant à la volonté' le pouvoir de choisir entre le bien et 
le mal ? Je ne puis donc prendre conscience de cette néces- 
sité spéciale, propre au devoir, si je ne me sens en posses- 
sion d'une volonté capable d'obéir, mais aussi de s'insurger. 
Le sentiment de l'obligation implique donc celui de la 
liberté; ce dernier étant illusoire, l'autre lèvera également. 
Je ne me crois soumis au devoir que parce que, en face des 
prescriptions de la loi, je garde le sentiment de mon libre 
arbitre. Justifiez donc ce sentiment. Mais vous- ne le pourriez 
avant récusé ici le témoignage de la conscience. Pour nous, 
loin que l'existence du devoir prouve celle de la liberté, 
c'est l'illusion de la liberté qui produit l'illusion du devoir. 

A ce- langage des déterministes, que pourrait bien ré- 
pondre Kant? 

Mais admettons un instant la volonté nouménale. Qu'est- 
ce que cette volonté par rapport à moi? On m'assure qu'elle 
constitue le fond de toutes choses, donc aussi le fond de 
mon être, qu'elle est libre et soumise au devoir et encore 



La leçon des événements 135 

qu'elle est la vraie source de mes déterminations. Soit, mais 
elle se trouve malgré tout reléguée dans une région impé- 
nétrable au regard de la conscience. Qu' est-elle donc par 
rapport à moi, sinon une force subconsciente dont je ne 
dispose pas et .si mes déterminations et mes actes sont' le 
fait de .cette force, comment me seraient-ils imputables ? 
Peut-on construire une morale vraiment humaine sur cette 
donnée d'une volonté nouménale dont les libres mouvements 
échappent à la conscience du moi individuel ! Ce qui m'im- 
porte à moi au point de vue moral, c'est de savoir si la 
volonté dont j'ai le sentiment et que j'appelle mienne est 
vraiment un principe d'action, libre et responsable, si, au 
moyen de cette volonté, je suis capable d'imprimer à ma 
conduite une orientation déterminée et de la réformer 
éventuellement. Telle est pour moi la grande affaire. Or, 
selon Kant, il n'y aurait dans tout ceci qu'illusion de la 
conscience. Encore une-fois, la volonté nouménale dont on 
veut faire le sujet du devoir, n'est qu'une force cachée, 
dont je ne puis disposer à mon gré, qui échappe à toute 
direction de mon esprit, bien au contraire, qui me domine. 
Car c'est elle, avons-nous vu, qui par une détermination sou- 
veraine fait éclore mes actes et fixe une fois pour toutes leur 
orientation. Issue d'un principe dont je n'ai pas conscience, 
cette détermination n'est pas mienne, elle s'élabore indé- 
pendamment de moi, je ne la prends pas, je me borne à la 
subir, elle donne le branle à mon activité dont les ressorts 
se déclenchent^ ensuite tour à tour d'une manière automa- 
tique et fatale. Dans ces conditions Kant peut-il se natter 
d'avoir ressuscite l'agent moral que son criticisme avajt fait 
évanouir. Et s'il l'a ressuscité, il l'a placé dans une sphère 
qui n'est point celle ou se déploie' mon activité consciente, 
il en a fait un non-moi. 

En attendant, quelles ne sont pas ses contradictions ? 
Tantôt il entreprenait de réfuter le scepticisme de Hume en 
refusant toute valeur objective aux principes de la raison, 



136 /. II alleux 

maintenant il veut réfuter le déterminisme en refusant le 
libre arbitre à notre volonté consciente. 

A un autre point de vue encore, son fameux impératif 
catégorique demeure sans fondement. ( )i'i trouver en effet la 
source de son autorité ? Comment sans valeur en métaphy- 
sique la raison deviendrait-elle souveraine en morale ? Elle 
déclare que deux fois deux font quatre et vous doutez!... 

Elle dit ensuite qu'il faut renoncer à tout mobile inté- 
ressé et agir d'après des règles universelles et cette fois vous 
ne doutez pas, vous voulez qu'on s'incline, vous ne souffrez 
pas qu'on discute ! Or, ceci serait-il plus certain que cela ? 
La raison, disiez-vous, ignore l'essence des choses. Mais 
alors comment peut-elle formuler la loi de l'agent moral ? 
Car formuler la loi d'un être c'est pénétrer dans son inti- 
mité pour découvrir ses exigences fondamentales. Kant a 
voulu éluder l'objection en distinguant entre la raison théo- 
rique et la raison pratique. Le jugemeut théorique, dit-il, 
se borne à exprimer un principe conçu par l'esprit, il inté- 
resse exclusivement la connaissance; le jugement pratique, 
au contraire, énonce une règle de conduite, il a trait à la 
volonté. Soit, mais ces deux espèces de jugements ne 
trahissent pas deux facultés distinctes- et irréductibles. C'est 
la même raison qui juge, mais dans différents' domaines. 
Kant n'a point vu que tout jugement pratique suppose un 
jugement théorique. Avant d'affirmer qu'il faut faire un 
acte ou s'en abstenir, la raison doit pouvoir juger que l'acte 
est bon ou mauvais. Or, ce jugement est d'ordre théorique, 
car il se borne à énoncer un rapport entre deux termes 
posés devant l'esprit. Ce dernier voit que telle qualité con- 
vient ou ne convient pas à tel acte. Jusqu'ici l'intelligence 
seule intervient, la volonté n'est pas en cause. Le jugement 
pratique : Fais ceci, abstiens-toi de cela — est comme la 
conclusion du jugement théorique : Ceci est bien, cela est 
mal. Si le jugement théorique est sans valeur, il faut en 
dire autant du jugement pratique. Kant croit sauver la 



La leçon des événements 137 

morale en -opposant la raison pratique à la raison théorique, 
en réalité il la ruine. 
'Peut-on fonder une morale' sans l'idée du bien absolu, 
ou de la perfection intégrale de la nature humaine ? L'ex- 
cellence d'une règle de conduite se mesure à l'excellence 
de la fin vers laquelle cette règle oriente nos actes. Tant 
•vaut la fin, tant vaut la règle. Pour qu'une règle s'impose 
absolument à notre volonté, il faut qu'elle nous propose une 
fin absolument bonne. Mais le bien absolu, l'intégrale per- 
fection de la nature humaine ne se rencontre nulle part 
dans le domaine de l'expérience, la perfection n'est pas de 
ce monde, elle n'est, ni réalisée ni réalisable au cours de 
l'existence terrestre, elle est donc quelque chose qui dépasse 
le monde des faits, quelque chose d'essentiellement méta- 
physique, elle ne peut donc être pour Kant qu'une de ces 
idées transcendantales de la raison pure. Ayant entrepris 
de rompre les liens qui unissent la morale et la métaphy- 
sique, ayant scindé la raison en deux facultés irréductibles 
et parfaitement étrangères l'une à l'autre, Kant se voit 
forcé d'écarter en morale l'idée de bien ou de perfection. 
Et alors que lui reste-t-il pour fonder l'autorité du devoir l . 
La loi morale n'est plus ici qu'une règle arbitraire. ( m veut 
que je lui obéisse parce qu'elle est la loi, non parce qu'elle 
prescrit le bien, mais ma raison veut connaître les titres 
de cette loi. Exprime-t-elle les besoins fonciers de ma 
nature ? M'impose-t-elle une fin qui l'emporte en excellence 
sur toute autre et que je dois en conséquence vouloir par-, 
dessus tout ? Ou bien, n'y aurait-il ici qu'un préjugé héré- 
ditaire, dont il est temps de s'affranchir ? Avant de tout 
sacrifier au devoir, je veux savoir s'il est fondé en vérité, 
si vraiment l'acte prescrit est bon et l'acte défendu mauvais. 
Privé de son fondement rationnel, séparé de l'idée du bien, 
l'impératif catégorique devient une formule dépourvue 
d'autorité, le devoir cesse d'être le devoir. Et c'est ainsi 
qu'en ruinant la raison, le criticisme de Kant émancipe la 
volonté. 



138 /. Halleux 

On voit donc ce qui fait l'originalité de ce profond pen- 
seur, c'est d'avoir ébranlé toute certitude, voulant combattre 
le scepticisme et d'avoir sapé la morale par sa base, comp- 
tant bien l'édifier sur des assises indestructibles. D'autres 
viendront après lui qui, s'autorisant des -conclusions de sa 
critique, jetteront a bas son dogmatisme moral. On va voir 
maintenant l'idée de la primauté du vouloir s'-accuser nette- 
ment et développer peu à peu ses conséquences. 

* 

Fichte emprunte à Kant la croyance à la volonté nou- 
ménale libre et soumise au devoir. Cette volonté devient 
décidément le principe fondamental des êtres, la force 
unique, racine commune de toutes les activités qui se 
déploient en nous et en dehors de nous, elle est comme 
l'énergie universelle répandue en toutes choses. Elle con- 
stitue un absolu, mais un absolu perfectible, car Fichte 
veut que le premier principe soit moral et il ne conçoit pas 
la moralité sans la tendance au bien, l'acheminement de 
l'être vers l'idéal, donc la perfectibilité. L'idéal est ici 
l'expansion indéfinie delà liberté. Tel est donc selon Fichte, 
le principe primordial du monde : une volonté libre et qui 
tend à le devenir de plus en plus. 

Faut-il le dire? Pas plus que celle de Kant, pareille doc- 
trine ne sauvegarde ma dignité d'être moral. Cette volonté 
dont parle Fichte n'est pas la mienne, et ce n'est pas à 
moi que s'impose ce devoir. Au moi individuel, pure illu- 
sion, est opposé le moi universel. Les affinités de. ce sys- 
tème avec le déterminisme théologique sont faciles à saisir. 
Le principe de l'action n'est point ici ma volonté person- 
nelle, simple apparence, mais bien la volonté universelle, 
essence des êtres, force divine, immanente. Ce n'est pas 
moi qui me détermine, les mouvements de mon âme se 
bornent à traduire les déterminations de la volonté univer- 
selle. Une force mystérieuse, partie des profondeurs inson- 



La leçon des événements 139 

dables de l'être, opère en moi, telle la sève qui monte dans 
les rameaux. Or, comme ceux-ci n'ont point de vie propre, 
je n'ai pas de volonté à moi. Après cela le devoir ne me 
concerne plus. On peut se demander d'autre part si Fichte 
a vraiment conféré à l'activité du premier principe ^un 
caractère moral. On a vu que le bien n'est pour lui qu'une 
liberté toujours croissante. Mais cette liberté est-elle sou- 
mise à quelque direction rationnelle, ou bien, peut-elle se 
déployer en dehors de toute règle ? Dans ce dernier cas, 
elle n'est plus qu'un principe amoral et ce que Fichte 
nomme devoir n'est au fond que licence. 

Schelling ramène la religion et la morale à l'esthétique. 
L'idéal vers lequel s'oriente l'absolu n'est pas ici le Bien 
mais le Beau ; de plus, le mouvement de l'être vers cet 
idéal n'est plus, comme chez Fichte, le mouvement libre 
et réfléchi d'une volonté qui se possède, mais plutôt le 
mouvement instinctif d'une sensibilité mise en jeu par les 
influences subconscientes. A l'idée de la primauté du vouloir 
tend à se substituer celle de la primauté de l'instinct. C'est 
en quoi la philosophie de Schelling marque un achemine- 
ment de la pensée allemande vers l'immoralisme. Dans ses 
derniers écrits Schelling revient aux idées de Fichte. Il 
enseigne alors que la moralité consiste à renoncer à son 
propre vouloir et parle de l'absorption des volontés indi- 
viduelles dans la volonté universelle. Mais que peut être 
cette renonciation à mon propre vouloir si mon individualité 
n'est qu'un leurre ? Pourquoi me préoccuper de conformer 
ma volonté à celle de l'absolu, si la première n'est qu'un 
aspect de la seconde. Pour les panthéistes, tout ce que nous 
voulons Dieu le veut, puisqu'il y a identité foncière entre 
Dieu et nous. Il est' impossible que nos volontés ne soient 
pas conformes à celle de Dieu, puisque la volonté divine 
n'est pds autre chose que l'énergie universelle qui opère 
dans tous les êtres et dont procèdent toutes nos détermi- 
nations. Et puis, encore une fois, la volonté universelle 
est-elle soumise ou non aux directions de la raison? Si oui, 



140 J. Halleux 

elle n'est plus le principe suprême, sinon toutes ses mani- 
festations sont également légitimes, il n'y a plus lieu de 
distinguer entre le bien et le mal et les derniers vestiges 
de la moralité s'effacent. 

Avec Hegel l'intelligence, remonte au premier rang. 
Comme Platon, Hegel est frappé par le caractère intel- 
ligible des choses, il voit en elles le reflet des idées. Le 
premier principe n'est pas ici la volonté mais l'Idée absolue 
dont le monde en voie d'évolution constitue la réalisation 
progressive. Mais pour marquer une réaction en faveur de 
l'intellectualisme, la doctrine de Hegel n'en est pas moins 
l'antithèse de la morale et du droit. 

Hegel oppose l'évolution de l'histoire à celle de la Nature. 
Celle-ci est marquée par une accentuation croissante des 
caractères individuels. Elle produit d'abord ce qu'il y a de 
moins déterminé : la matière, et aboutit finalement à ce 
qu'il y a de plus déterminé : le moi conscient. Mais alors, 
avec l'humanité commence une évolution en sens contraire, 
celle de l'Histoire. Tantôt l'individualité de l'être allait 
en s'accusant de plus en plus; maintenant le phénomène 
opposé se produit : l'individu perd peu à peu son autonomie 
pour se laisser absorber par la Collectivité;- Le moi indi- 
viduel n'est qu'une illusion, nous ne. sommes que les aspects 
divers d'une même substance, le progrès consiste à dissiper 
l'illusion, à prendre conscience de notre identité foncière. 
A mesure que cette identité s'accuse, on voit la communauté 
des idées et des sentiments se substituer aux tendances 
individualistes. Ainsi après l'évolution de la Nature qui 
dégage peu à peu les individus de la masse chaotique pri- 
mitive, l'évolution historique se poursuit en sens inverse, 
ramenant la multiplicité à l'unité. 

Hegel ne se confine pas dans ses rêveries métaphysiques. 
Il poursuit les applications des doctrines panthéistes en 
politique. L'Etat apparaît ici comme la plus haute incar- 
nation de l'Idée divine, sa volonté est souveraine, elle est 
la source du juste et de l'injuste. De même que dans la 



La leçon des événements 141 

Nature une seule et même énergie anime toutes choses, 
ainsi dans l'ordre politique un même principe, la volonté 
de l'Etat, engendre les individus à la vie juridique. Ils sont 
à l'Etat ce que les phénomènes qui passent sont à la sub- 
stance qui demeure. Comme les phénomènes ne subsistent 
que par la substance, les citoyens tiennent toute leur exis- 
tence juridique de l'Etat, ils ne sont rien en dehors de lui. 
Ainsi se trouve déduite du panthéisme la conception antique 
du dieu-Etat. 

Les doctrines politiques de' Hegel reflètent les idées 
dominantes d'un milieu social et, sans doute, elles ont 
réagi sur ces idées et favorisé leur essor. C'est le cas pour 
plus d'un système philosophique, il formule des tendances 
régnantes mais plus ou moins conscientes et, en les for- 
mulant, il les accentue et les propage. On ne peut nier que 
le patriotisme des Allemands s'imprègne de panthéisme. 
A force d'exalter la Nation on en fait aux yeux des citoyens 
une sorte de personnalité transcendante ; ce qui n'était 
qu'abstraction, se concrétise au regard de l'esprit. Le 
patriotisme usurpe alors peu à peu dans les âmes la place 
du sentiment religieux. La divinisation de l'Etat appelle la 
divinisation du chef de l'Etat et finalement celle de chacun 
des membres de la Collectivité. De là l'orgueil dans la 
plénitude de son insolence, comme aussi de son ridicule, 
non seulement l'orgueil de la Nation, mais aussi l'orgueil 
de l'individu qui découvre en lui les caractères de la race 
divinisée. Pour assurer la prédominance de cette race sur 
les autres, tous les moyens sont bons. Les ambitions les 
plus démesurées trouvent ici leur justification. Il faut que 
l'évolution de l'Idée se poursuive. Comme les individus ont 
constitué l'Etat, ainsi, continue Hegel, les Etats finiront 
par se fusionner pour réaliser une synthèse plus vaste, 
manifestation suprême de l'Idée divine. Comment se réa- 
lisera l'Etat universel, dernier aboutissant de toutes les 
transformations de l'Histoire ? Ceci aura lieu par la toute- 
puissance de l'Idée, c'est-à-dire par la force. L'absorption 



141' J. Ilaïleux 

des. petites nations par les grandes prélude à la synthèse 
finale qui doit assurer la suprématie du peuple le plus fort. 

Chez Scbopenhauer reparaît l'idée de la primauté du 
vouloir et cette fois elle s'oppose nettement à l'idée du 
devoir. 

Scbopenhauer fait siennes toutes les critiques dirigées 
par Kant contre l'intelligence. L'intelligence n'est pas au 
point de départ de l'évolution mais à son terme. Partant 
elle n'est qu'un accident au sein de la nature. Le principe 
primordial n'est pas l'intelligence mais la volonté. Le monde 
est volonté. Toutes les tendances de la nature ne sont que 
les manifestations d'une volonté absolue. Hegel parlait des 
diverses incarnations de l'idée, Scbopenhauer ne voit dans 
le monde sensible que le revêtement, l'incarnation d'une 
force primordiale : la volonté. La même pensée était déjà 
chez Fichte, mais celui-ci concevait la volonté nouménale 
comme un principe moral soumis au devoir. Scbopenhauer 
garde la liberté, mais rejette le devoir. Il est logique. Nous 
l'avons déjà dit, si la volonté tient toute son excellence 
d'elle-même, si elle n'est rien moins que l'absolu, il n'y a 
pas lieu de la soumettre à une entité supérieure qui serait 
l'intelligence. Erigée en principe primordial, la volonté 
revendique son autonomie et s'insurge contre la raison. 

L'idée de la primauté du vouloir développe donc ici ses 
conséquences logiques, elle conduit Schopenhauer à la 
négation du devoir. Le disciple de Kant partant des prin- 
cipes du maître, rejette décidément la moralité. Pourtant 
l'énergie qui anime les êtres est encore ici une volonté libre. 
Mais on va voir que sous la plume de Scbopenhauer le mot 
liberté perd toute signification. L'auteur nous apprend en 
effet que l'être primordial, plongé dans l'état originel 
d'inconscience, prit un beau jour la résolution de s'incar- 
ner et que le monde naquit de cette libre détermination. 



La leçon des événements 143 

Que pouvait être cette liberté s' exerçant au sein de l'incon- 
scient, cette liberté sans la connaissance des termes à choi- 
sir ? Il semble bien que nous soyons amenés ici à l'idée 
irrationnelle du hasard aveugle. 

Kant avait prononcé le divorce entre la raison théorique 
et la raison pratique, entre la métaphysique et la morale. 
Schopenhàuer comprend que ce divorce entraîne logique- 
ment celui de l'intelligence et de la volonté : sa volonté 
primordiale sera donc une force aveugle. Par quel prodige 
pareille force "a- 1 -elle été capable d'une telle détermination, 
c'est ce que l'on se dispense de dire. 

Mais Schopenhàuer ne s'arrête pas en si bonne voie. 
Après avoir fait de la volonté l'essence même du monde et 
réduit l'intelligence à n'être plus qu'un mode accidentel et 
passager de l'Etre, il fait un pas de plus et proclame la 
volonté instinctive supérieure à la volonté- réfléchie. Le 
passage de l'inconscient au conscient, loin d'être à ses yeux 
un progrès, constitué une déchéance. Car l'être en devenant 
conscient, apprend à connaître la souffrance.- Or, la souf- 
france, pour Schopenhàuer comme pour le vieux Çâkya 
Mouni auquel le penseur allemand emprunte son pessi- 
misme, est le mal par essence. Toute sagesse consiste à 
l'éviter. Lr'être a donc commis une faute en évoluant vers 
l'état conscient, car dès l'instant où s'est éveillée en lui la 
sensibilité il a connu l'infirmité delà souffrance. Comme il 
n'aurait jamais dû sortir de son état primitif d'inconscience, 
il «doit tendre à y retourner. De là chez Schopenhàuer 
comme chez Bouddha les prescriptions relatives à l'ascé- 
tisme et à la pratique de la charité, prescriptions dont 
l'unique lait est de tuer l'amour de soi et en conséquence le 
désir égoïste, source de toute souffrance. 

On voit donc comment l'idée de la primauté du vouloir 
devient ici celle de la primauté de l'instinct, l'n pouvoir 
aveugle et cependant libre, voilà ce que Schopenhàuer sub- 
stitue à la volonté nouménale que Kant avait conçue. Mais 
ce fantôme de liberté va bientôt s'évanouir pour faire place 



144 /; Halleux 

à la force pure et simple. Du panthéisme amoral de Scho- 
perïhauer au dynamisme matérialiste de Biichner et au 
monisme de Haeckel la distance est courte. 

La matière éternelle, incréée, absorbe, chez Biichner, 
toute réalité, l'énergie primordiale n'est plus une volonté, 
c'est la force même de la matière. Au fond des choses gît 
la nécessité et non la liberté. Le déterminisme des forces 
physiques devient la loi suprême. Il ne faut donc plus oppo- 
ser ce .qui doit être à ce qui est, l'idéal du devoir s'évanouit, 
l'homme n'est plus qu'un automate dont les* actes déclen- 
chés sous l'empire de la nécessité universelle perdent toute 
valeur morale. Qu'on cesse donc de leur décerner ou l'éloge 
ou le blâme. Ils sont tels qu'ils doivent être, tels que la 
nature les veut, dès lors que chacun d'eux occupe dans la 
trame des événements la place que lui assignent les lois 
générales de l'évolution. 

Mais, comme il n'y a plus en présence que des forces, il 
faut applaudir au triomphe du plus fort. Une fois toute 
réalité réduite aux énergies du monde physique, toutes lois 
à celles de la matière, pourquoi protester encore contre les 
abus de la force? Dans la bouche d'un déterministe ces 
mots ont-ils encore un sens ? Tout conflit de forces ne doit- 
il pas se résoudre au profit de l'énergie la plus grande \ 
L>ue les forts oppriment les faibles, ceci n'est qu'une appli- 
cation spéciale des principes de la dynamique. 

Tandis que Biichner envisage toutes choses du point de 
vue des lois physiques, Hreckel cherche dans la théorie .de 
la sélection naturelle, interprétée à sa manière, les principes 
directifs de la conduite humaine et, lui aussi, il livre les^ 
destinées des peuples aux entreprises de la force. La con- 
currence vitale, avec les luttes sauvages qu'elle comporte, 
lui -apparaît comme une condition du progrès de l'espèce 
humaine non moins que des espèces animales. Dès lors la 
théorie de la force s'impose, le faible n'est plus digne de 
vivre ; les faits les plus odieux de l'histoire, l'extermination 
systématique des races inférieures ou leur asservissement 



La leçon des événements 145 

absolu, trouvent ici leur justification. La longue suite des 
violences et des iniquités qui souillent les annales de 
l'humanité sont dans l'ordre, n'étant qu'une conséquence 
des lois de la vie. Le moraliste ne doit pas plus s'en indi- 
gner que le naturaliste ne s'indigne au spectacle de la con- 
currence vitale chez les animaux. Qu'un peuple l'emporte 
sur les autres par l'intelligence, l'organisation, l'activité, la 
richesse, le nombre, qu'il juge le moment propice d'écraser 
ses rivaux, pourquoi hésiterait-il? L'élimination des faibles 
n'est-elle pas la condition du progrès de l'espèce? En cher- 
chant par tous moyens à établir sa suprématie sur le monde, 
ce peuple accomplit dans l'intérêt de l'espèce le rôle réservé 
à la race privilégiée. Qu'il poursuive donc jusqu'au bout 
ses destinées glorieuses, brisant toutes les résistances qui 
s'opposent à son besoin infini d'expansion, qu'il déchaîne la 
grande guerre, qu'il lance sur le monde la multitude de ses 
armées et le tonnerre de ses canons, qu'il écrase les vaincus 
sans pitié ni remords, que tous moyens lui soient bons pour 
assurer son triomphe qui est aussi celui de l'évolution. Il 
faut que les branches caduques de la famille humaine soient 
émondées et cèdent leur sève à d'autres, la croissance et 
l'épanouissement de l'arbre sont à ce prix. 

Maintenant les temps sont accomplis et Nietzsche, 
l'apôtre brutal de l'immoralisme, peut paraître. Cette fois 
les conséquences extrêmes des doctrines philosophiques 
d'outre-Rhin se formulent en attendant qu'elles se tra- 
duisent en fait. Kant avait ruiné l'autorité de la raison, il 
avait renversé l'édifice des connaissances métaphysiques et 
Nietzsche montre que Kant s'est arrêté en chemin, il montre 
qu'il ne peut y avoir de morale sans métaphysique, voire 
sans religion, il montre que l'impératif catégorique de Kant 
est sans fondement et qu'à proclamer l'autorité absolue de 
la conscience les moralistes indépendants ne font pas autre 
chose que de revenir, sans le savoir, à l'idée du législateur 
divin. Aussi, ennemi de la métaphysique, Nietzsche rejette- 
t-il résolument non seulement toute religion, mais encore 

10 



146 J. If alleux 

toute morale. Le inonde lui apparaît constitué par des forces 
qui agissent et réagissent les unes sur les autres, la volonté 
est une de ces forces, elle tend à se déployer indéfiniment. 
Le besoin d'exercer son activité, de la développer sans' 
mesure, de vaincre toutes les résistances, de s'assujettir 
toute autre force, telle est la loi suprême des êtres. Aussi 
Nietzsche est-il pour le fort contre le faible, pour l'oppres- 
seur contre l'opprimé, c'est brutal mais logique. Nietzsche, 
dirigeant ses attaques haineuses et violentes contre le chris- 
tianisme et célébrant les gloires du paganisme, incarne un 
mouvement d'idées dont on peut suivre les progrès à partir 
de Kant. Quiconque se prévaut de ces idées perd le droit 
de protester contre les attentats de la force : quiconque se 
prévaut des idées chrétiennes assume le devoir de le faire. 
Qu'un disciple de Nietzsche chante la gloire du conquérant, 
il est dans son rôle ; qu'un disciple du Christ fasse de 
même, il trahit sa doctrine. Si des chrétiens se sont consti- 
tués apôtres de la force, il ne faut pas pour cela s'en prendre 
au christianisme. Tant pis pour ceux qui en ignorent 
l'esprit. Leur attitude ne saurait compromettre une doctrine 
dont ils n'ont retenu que la lettre. L'Evangile n'en demeure 
pas moins ce qu'il est, à savoir le code par excellence de 
la fraternité humaine , l'immortelle apothéose du juste 
opprimé, la protestation à jamais retentissante du droit 
méconnu. Gardienne de L'Evangile, l'Eglise est dans son 
n»le en condamnant les abus de la force ; en s'en abstenant, 
elle trahirait sa mission. Mais les principes d'une certaine 
philosophie, on l'a vu, n'autorisent pas les protestations du 
droit. 

* * 

Deux doctrines se disputent donc l'empire des âmes. La 
première, qui a trouvé dans le Christianisme sa plus haute 
expression, proclame l'homme libre et' responsable et sub^ 
ordonne sa conduite à la volonté trois fois sainte du Créa- 
teur ; la seconde, négation des réalités métaphysiques, finit 



La leçon des événements 147 

par sombrer dans l'immoralisme. Qu'elle se nomme maté- 
rialisme, panthéisme ou dé tout autre nom, toujours elle 
aboutit à la même conséquence : dissoudre l'agent moral. 
L'homme n'est plus alors qu'un agrégat d'atomes soumis 
dans ses moindres mouvements aux lois d'un déterminisme 
rigoureux, ou bien une suite de phénomènes qui s'en viennent 
éclore à la surface d'un s mystérieux absolu. Dans l'une et 
l'autre hypothèse on' voit s'évanouir le concept de la per- 
sonne humaine et en même temps celui de la moralité. 
Point de morale sans devoir, a dit Kant, point de devoir 
sans liberté. Or, dans le monde conçu par les matérialistes, 
les Panthéistes et les Monistes, la liberté ne trouve plus 
place. 

Et maintenant, avant d'accuser la Providence, méditons 
la leçon des événements. Nous avons préféré à l'Evangile 
une philosophie qui a pour point de départ l'athéisme et 
pour aboutissant logique la consécration du règne de la 
force. La diffusion de cette philosophie est la caractéristique 
de notre temps. L'athéisme est le péché de ce siècle, péché 
de l'esprit qui crie vengeance au ciel. Pour nous châtier, 
une intervention expresse de Dieu ne fut pas nécessaire. 
Il suffit à la Providence de laisser les événements suivre 
leur cours. L'erreur produit ses fruits de mort. Les peuples 
ont divinisé la force et la force les a opprimés, ils ont renié 
Dieu source de la justice et la justice les a délaissés. On a 
pu voir ce que devenait le monde sans la justice. Une dure 
expérience nous a fait comprendre qu'elle était bien autre 
chose qu'un préjugé héréditaire, comme le voulaient cer- 
tains Docteurs. Nous avons- reconnu en elle la plus indis- 
pensable des réalités. De toute l'ardeur de nos âmes oppri- 
mées, nous avons souhaité son retour parmi nous. 11 est 
temps de renoncer à des doctrines qui en sont la négation 
et de reconnaître enfin dans le règne de la justice, le règne 
même de Dieu. 

Jean H alleux. 



Vil 

De la suprême importance . - 
des Mathématiques en Cosmologie, 

à propos de KanP 



Nous essayons, dans les pages suivantes, de montrer, à 
propos de Kant, la suprême importance des mathématiques 
en cosmologie. 

Dans le premier paragraphe, nous faisons connaître 
l'argument que le grand mathématicien, astronome et 
physicien allemand, Gauss, a fait valoir au nom de la 
géométrie non euclidienne, contre l'hypothèse de Kant 
relative à l'espace, forme innée de la sensibilité. Nous 
montrons en même temps que Kant ne connaissait pour 
ainsi dire rien à fond ni en mathématiques pures, ni en 
mathématiques appliquées : arithmétique, géométrie, méca- 
nique, astronomie. En particulier, le paradoxe des objets 



*) Cet article destiné à la Revue Néo>Scolastique de Philosophie, a été écrit 
tout entier pendant la guerre (terminé en septembre 1917). C'est la dernière 
étude philosophique que l'auteur ait pu achever. Au cours de ses dernières 
années, il préparait un grand ouvrage sur les principes l'histoire et la philo- 
sophie de la géométrie non euclidienne, mais il n'a pu y mettre la dernière main. 
La partie philosophique notamment est demeurée à l'état d'ébauche. Il ne saurait 
être question de la publier ; mais peut-être un fragment historique pourra-t-il 
faire plus tard l'objet d'une publication au moins partielle. 

A. M. 



Importance des Mathématiques en Cosmologie 149 

symétriques, qu'il croyait insoluble et qui semble avoir été 
l'origine de ses vues sur l'espace, s'explique aisément en 
partant d'une remarque qu'il a faite lui-même et dont il 
n'a rien tiré. 

Dans le second paragraphe, nous faisons un examen 
critique, fatalement assez aride, du plaidoyer que Mgr Sen- 
troul a fait contre Clauss et contre nous, à propos de Kant. 
Pour ceux qui connaissent très bien la géométrie non 
euclidienne, l'essentiel de cet examen est dans les n os 8, 1, II, 
y compris la note I. 

Dans le suivant, nous exposons, sous forme d'une fiction, 
ce que Kant aurait du étudier, pour être au courant des 
mathématiques de son temps, et ce qui serait probablement 
arrivé s'il l'avait fait. 

Dans le paragraphe quatrième, nous faisons ressortir 
l'importance extrême des mathématiques dans toutes les 
sciences du monde matériel et aussi en économie sociale ; 
et, par suite, dans la partie correspondante de la philo- 
sophie, nous voulons dire en cosmologie et, quelque peu, 
en morale. 

Nous concluons, dans le dernier paragraphe, qu'avec la 
religion, les langues anciennes et la langue maternelle, les 
mathématiques élémentaires constituent une branche indis- 
pensable de l'enseignement secondaire, bien plus impor- 
tante que les autres disciplines qui en encombrent aujourd'hui 
les programmes. De plus, les mathématiques supérieures 
doivent être familières à l'aspirant philosophe qui veut 
étudier à fond l'histoire des progrès de la pensée humaine 
en cosmologie et dans les sciences qui apportent à la 
cosmologie le tribut de leurs découvertes incessantes l ). 



1) Notations abrégées employées dans la suite de cet article : KrV, 59 signifie 
Kant 's Kritik der reinen Vernunft, page 59 de l'édition de J. H. von Kirchmann 
(Berlin, Heimann, 1868). RNS, III, 59 = Revue Néo-scolastique, 1896, t. III, 
page 59. De même R Q S = Revue des Questions scientifiques; A S S Annales 
de la Société scientifique de Bruxelles. 



150 P. Mansion 



LA PORTKE ANTIKANTIENNE 
DE LA GÉOMÉTRIE NON EUCLIDIENNE. 

1. L'argument contre Kant sous forme abrégée' (1892) . — 
Dans un discours prononcé en 1892, Mgr d'Hulst, insuffisam- 
ment renseigné sur la géométrie non euclidienne, accusa les 
mathématiciens qui se sont occupés «les principes fondamen- 
taux de la géométrie, d'y avoir introduit le scepticisme. 

Nous profitâmes de l'occasion que'nous offrait le discours 
de Mgr d'Hulst pour exposer les résultats les plus essentiels 
de la géométrie générale et réfuter coite accusation de 
scepticisme qui est assez répandue, mais ne repose que sur 
des.malentendus (ASS, 1893, XVII, Impartie, 12-16). 

« Bien loin d'avoir ébranlé les bases "de la certitude 
mathématique, disions-nous, les géomètres les ont plutôt 
consolidées. 1" En créant la métagéométrie, ils ont démon- 
tré que le postulat de la parallèle unique est compatible 
avec la définition classique de la droite, et, par suite, ils 
ont rendu la géométrie euclidienne inattaquable au point 
de vue de la rigueur*. 2° En établissant l'égale valeur. 
logique des géométries euclidienne, lobatchefskienne- et 
riemannienne, en montrant quelles expliquent aussi bien 
l'une que Vautre les propriétés de l'espace réel, ils ont 
prouvé plus péremptoirement que ne Ta fait Gauss (Werke, 
II, p. 177, note), l'inanité de la conception kantienne de 
l'espace, considéré comme forme innée de, ï entendement ». 

Nous eûmes la satisfaction, en janvier 1894, d'apprendre, 
„ de la bouche même de Mgr d'Hulst, qu'après réflexion, il 
se ralliait à notre manière de voir. 

2. Le même argument sous forme plus développée (1896). 
Peu de temps après, nous avons expose plus au long les 
Premiers principes de la métagéométrie ou géométrie géné- 
rale, dans des conférences faites à Y Institut supérieur de 



Importance des Mathématiques en Cosmologie 151 

Philosophie de Louvain, en mai et juin 1895. Ces con- 
férences furent publiées dans la Revue Néo-scolastique en 
1896 (III, 143-170, 242-259), en supplément dans Mathesis, 
la même année, et en brochure séparée. 

« I^espace, pour Kant, est une représentation nécessaire 
a priori, qui sert de fondement à toutes les intuitions 
extérieures et est la cause de la certitude apodictique de 
tous les principes géométriques « . 

« La métagéométrie est en contradiction radicale avec 
cette conception de l'espace comme représentation néces- 
saire a priori. En effet, la métagéométrie implique l'égale 
possibilité d'un nombre indéfini de géométries diverses, la 
géométrie euclidienne d'abord, puis toutes les variétés de 
géométries non euclidiennes correspondant à toutes les 
valeurs imaginables de r et de l 1 ). Comment la conception 
kantienne de l'espace pourrait-elle donner à la fois à 
l'entendement toutes les géométries diverses comme repré- 
sentation nécessaire a priori ? C'est manifestement impos- 
sible ». 

Quant à la géométrie physique, c'est « une science 
d'observation où l'on recourt à la géométrie rationnelle 
comme auxiliaire... C'est l'observation qui nous apprend 
que la géométrie physique est une géométrie à très peu près 
euclidienne, et à trois dimensions ».. 

Ces quelques lignes contiennent toute notre argumentation 
contre la conception kantienne de l'espace. 

Mais nous donnons en outre, dans notre exposé, l'opinion 
de M. Milhaud sur l'ignorance scientifique de Kant ; nous 
conjecturons que les vues de Kant sur les diverses sortes de 

1) On a pour un triangle rectangle d'hypoténuse a, de côtés b et c, la relation 

cos a — cos cos c , ou ch -= = ch -y ch , 
r r r l II 

suivant qu'il est riemannien ou lobatchefskien. Il est bon de remarquer, avec 
M. Lechalas, que ces relations ne changent pas réellement quand r ou / varie, 
tout comme la trigonométrie sphérique est la même pour les sphères grandes 
ou petites. 



152 P. Mans,ion 

jugements sont la source de sa conception relative à l'espace ; 
nous faisons observer que la métagéométrie permet de 
réfuter les vues antécritiques de Kant et d'autres avant 
1769 ; et enfin, de résoudre la première antinomie de la 
raison pure. Que ces remarques soient vraies ou fausses, 
elles n'ont aucun rapport, sauf la dernière, avec l'argument 
principal cité p ] u3 haut. 

3. L'argument contre Kant dans la Correspondance de 
Gauss avec W. Bolyai publiée en 1898. — On a publié, en 
1898, dans le tome 49 des Mathematische Annalen la 
correspondance jusqu'alors inédite de Gauss avecW. Bolyai. 
Nous y avons trouvé (p. 166) notre argument de 1892 
dans une lettre de Gauss datée du 6 mars 1832. « Par 
l'impossibilité où l'on est de distinguer a priori entre 
S [géométrie euclidienne] et S [géométrie non euclidienne], 
se trouve précisément démontré le plus clairement que Kant 
a eu tort d'affirmer que l'espace est seulement la forme de 
notre intuition. J'en ai indiqué une raison tout aussi 
probante dans une petite note qui a paru dans les Gôtlingische 
gelehrte Anzeigen, en 1831, volume 64, -p. 625 ». 

Nous avons été heureux de cette approbation donnée, 
soixante ans à l'avance, à notre argumentation contre Kant, 
par le grand géomètre de Gœttingue ; nous nous sommes 
hâté de signaler cette lettre aux mathématiciens et aux 
philosophes, puis tous les passages sur la géométrie non 
euclidienne publiés dans le Nachlass de Gauss, au tome VIII 
de ses Œuvres (ASS, 1898, XXII, Impartie, 45; ibid., 
1901, XXV, Impartie, 104-107). 

4. Erreurs ou ignorances de Kant relatives aux mathéma- 
tiques l ). — 1° Dans la préface de la seconde édition de la 
Critique de la Raison pure (KrV, 28), Kant se comparant à 
Copernic qui a révolutionné l'astronomie, comme lui, Kant, 



1) Nous avons publié le 1° et la partie essentielle du 2° dans ASS, 1907, XXXI, 
l re partie, 243-245. Nous signalons plus bas d'autres erreurs ou ignorances de 
Kant, n 09 5 et 8, V, 1°, note, n° 9, note. 



Importance dès Mathématiques en Cosmologie 153 

a révolutionné la théorie de la connaissance, dit du célèbre 
astronome : « Il en est ici comme de l'idée première de 
Copernic : voyant (\\_iil ne pouvait réussir à expliquer les 
mouvements du ciel en admettant que l'armée des astres 
tourne autour du spectateur, il chercha s'il ne réussirait pas 
mieux s'il laissait se mouvoir le spectateur et laissait les 
astres en repos ». 

Malheureusement pour Kant, l'assertion en italiques est 
complètement fausse. Pour expliquer les mouvements 
célestes, on peut considérer tel point que l'on veut comme 
immobile pourvu que l'on transporte en sens contraire, à 
tous les astres, le mouvement dont il est animé. Copernic, 
comme Ptolémée, le savait ; il savait que l'on peut expli- 
quer les mouvements célestes de plusieurs manières et c'est 
un des points que Delambre, dans son histoire de l'astro- 
nomie, fait remarquer explicitement 1 ). 

2° Kant a publié, en 1768, une dissertation intitulée : 

Von. dem ersten Grunde des Unterschicdes der Gegenden im 

■Raum (Kanfs Werke, éd. Rosenkranz et Schubert, t. V, 

pp. 290-301) où il expose longuement ce qu'on a appelé le 

paradoxe des objets symétriques (pp. 295-300) 2 ). 

On retrouve le même paradoxe, sous une forme plus 
brève, dans le § 13 des Prolegdmena zu ciner jeden kiinf- 
figen Metaphysik, die als Wissenschaft loird auftrelen 
kônnen (1783)-. 

Le même, disons-nous : bien entendu le même, au point 
de vue géométrique ; car au point de vue philosophique, 
Kant déduit du paradoxe de l'égalité des objets symétriques 
dans toutes leurs parties des conclusions directement oppo- 



1) Bien entendu, la comparaison de Kant est fausse, car il est anthropocentriste 
en philosophie comme Ptolémée l'est en astronomie. Dans le ciel des idées, 
remarque Mgr d'Hulst, les Kantistes nous ramènent de Copernic à Ptolémée, au 
lieu de faire l'inverse comme Kant le dit. 

2) La terminologie géométrique de Kant est très peu précise. Il dit de deux 
objets symétriques qu'ils sont vôllig gleich und àhnlich sans être superposablcs 
ou congruents. Aujourd'hui, en allemand, gleich und àhnlich équivaut à super- 
posable. 



154 P. Mansion 

sées en 1768 et en 1783, ou même en 1769. « Au lieu de 
voir, dit Ruyssen (Kant, 2' édition, p. 58), comme en 1768, 
dans l'espace, une réalité extérieure absolue dans laquelle 
nous apercevons les objets, il y aperçoit [dès 1769, dans 
une dissertation latine contenant le premier germe des 
idées exposées dans la Critique de la Raison pure et dans 
les Prolegomena] une nécessité intérieure de la sensibilité, 
la loi imposée par l'esprit aux ckoses et qui rend la percep- 
tion possible ». On peut trouver la conclusion ancienne, 
celle de 1768, dans la dissertation citée (Werke, t. Y, 
p. 294), la conclusion nouvelle et la réfutation de l'ancienne, 
dans la première phrase du § 13 des Prolegomena. 

Kant parle du paradoxe des objets symétriques comme 
d'une question. insoluble, dans la dissertation de 1768, dans 
celle de 1769 et dans les Prolegomena. Or, elle est facile à 
résoudre, d'une manière élémentaire, comme on le sait : 

Considérons un point I pris à égale distance de deux 
plans se coupant suivant une arête AB, donc dans le plan 
bissecteur du dièdre qu'ils forment ; projetons I en y, 5 sur 
les deux plans et menons les lignes 1A, IB, yA, yB, SA, 5B. 
L'hexaèdre AB-UAB a pour plan de symétrie ABI ; il est 
autosymétrique et comme tel superposable à son image dans 
un miroir, à son symétrique. Il en est de même d'ailleurs 
de tous les corps qui ont un plan de symétrie ou sont auto- 
symétriques, comme Kant l'a remarqué explicitement en 
1768 (loc. cit., pp. 299-300). Or, tout tétraèdre ABCD 
contient un point I également éloigné de ses faces. C'est le 
centre de la sphère inscrite, point commun à tous les plans 
bissecteurs de ses angles dièdres. En joignant I et ses 
projections a, p, y, 8 sur les faces aux sommets A, B, C, D, 
on décompose le tétraèdre en six hexaèdres autosymétriques 
analogues à ABylSAB (Darboux, Bulletin des sciences 
mathématiques, 1900, XXIV, l re partie, 274). 

Du vivant de Kant, une autre démonstration a paru 
dans la 3 mP édition des Éléments de Géométrie de Legendre 
(Paris, Didot, 1800, pp. 339-349) et même dans la seconde 



Importance des Mathématiques en Cosmologie 155 

édition, dont nous ne connaissons pas la date de publication. 
Soit le centre de la sphère circonscrite à ABCD, a la 
projection de sur la face BCD ; OaBC.sera un tétraèdre 
autosymétrique ; ABCD sera évidemment la somme algé- 
brique de douze tétraèdres autosymétriques analogues x ). 

Tout polyèdre peut être décomposé en tétraèdres et, par 
suite, en parties autosymétriques et tout corps peut être 
regardé comme limite d'un polyèdre. Donc enfin, tous les 
corps sont composés de parties autosymétriques superpo- 
sables à leur image dans un miroir ou à. leurs symétriques. 

L'égalité des corps .symétriques dans toutes leurs parties 
s'explique donc aisément au moyen des premiers principes 
de la géométrie : elle ne s'appuie pas même sur le postulatum 
d'Euclide ; elle ne suppose connue que la première moitié 
des livres I et XI des Éléments du géomètre grec. On ne 
conçoit pas comment Kant a pu voir là un mystère et en 
déduire, en 1768, que l'espace a une existence extérieure 
absolue indépendante des objets, puis en 1769 et en 1783 
qu'il est une forme innée intérieure de l'entendement. 

Des remarques de Kant sur le paradoxe des objets symé- 
triques, il ne reste que celle-ci dont Gauss a signalé en 1831 , 
la portée antikantienne : on ne peut ramener à des concepts 
la distinction de ce qui est à droite d'avec ce qui est à 
gauche d'un objet déterminé (Voir plus bas n" 5, 1° et 
n°9, III). 

3° Dans son Algemeine Naturgeschichle und Théorie des 
Himmels, oder Versuch von der Verfassung und dem 
mechanischen Ursprunge des ganzèn Weltgeb'àudes nach 
Newtonschen Grundsàtzen àbgehandelt (1755), Kant a 
exposé une hypothèse cosmogonique où il montre qu'il 

1) La démonstration semblable pour deux triangles sphériques symétriques se 
trouve dans la même édition de Legendre, livre VII, prop. XXI, pp. 248-249. 
Une démonstration analogue à celle de Darboux s'imagine aisément. — L'éditeur 
des Prolegomena dans la collection Reclam, K. Schulze a demandé à G. Cantor, 
le savant inventeur de la théorie des ensembles, une explication du § 13 des Pro- 
legomena! N'enseigne ton pas la théorie des triangles sphériques symétriques 
dans tous les gymnases allemands ? 



156 P. Mansion 

ignorait la mécanique de Newton, dont il se réclamait dans 
le titre et le texte de l'ouvrage : « La conclusion à laquelle 
il a été conduit est en contradiction avec la loi des aires » 
remarque M. Pasquier 1 ). « La pensée de Kant, à laquelle 
aucun mathématicien ne saurait se rallier, dit Poincaré, se 
comprend sans difficulté et il est aisé de voir quelle a été 
l'origine de l'erreur... Les affirmations de K;int sont en 
contradiction formelle avec le principe des aires » 2 ). 

5. Gauss contre Kant sur la géométrie non euclidienne. — 
Les recherches de Gauss sur la géométrie non euclidienne 
et ses affirmations sur leur portée antikantienne étant trop 
peu connues, nous avons cru devoir les exposer au Congrès 
international de philosophie de Heidelberg en 1908. Notre 
communication a paru dans les Verhandlungen du Congrès 
(Heidelberg, C. Winter, 1909; pp. 438-447), dans la 
Revue Néo-scolastique- (1908, XV, 441-453) et en abrégé 
dans la Revue de métaphysique et de morale (1908, XVI, 
982-986). 

C'est un résumé systématique de nos précédents articles 
sur la question ; nous y faisons quelques additions sur les 
précurseurs et les continuateurs de Gauss et nous faisons 
ressortir les points suivants : 1° Comme Gauss l'a imprimé 
dès 1831, Fimpossibilité où nous sommes de ramener à des 
concepts la distinction de ce qui est à gauche ou à droite 
d'un objet déterminé dans l'espace, prouve que Kant a eu 
tort d'affirmer que l'espace est seulement la forme de notre 
intuition. 2° Kant ne connaît pas (ou méconnaît la rigueur 
de) l'admirable démonstration d'Euclide pour la proposition 
XX du livre I des Eléments ; par suite, il ne comprend 
rien au postulat sur la droite qui permet à Archimède de 
définir la longueur des lignes courbes. 3° Faute de bien 



1) Les hypothèses cosmogoniqu.es (Louvain, Institut supérieur de philosophie, 
1898), p. 69. Extrait de la R N S, 1897, IV, 282-297, 346-366; 1898, V, 123 140, 
263-281. Voir pp. 273-274. 

2) H. Poincaré, Leçons sur les hypothèses cosmogoniqucs (Paris, Hermann 
et fils, 1911), p. 3. 



Importance des Mathématiques en Cosmologie 157 

savoir la définition logique de l'addition et celle d'un nombre, 
Kant a cru à tort qu'une égalité comme 7-f- 5 == 12 est 
un jugement synthétique a priori. 

Cette dernière remarque ayant été critiquée au Congrès, 
nous avons fait observer ultérieurement (R N S, 1914, 
XXI, 326-335 ; voir p. 334) que, depuis Leibniz au moins, 
la définition logique de l'addition et celle d'un nombre 
quelconque étaient familières aux mathématiciens. D'ailleurs, 
dans Euclide déjà, on ramène toute la théorie des nombres 
à des jugements analytiques. 



II 

LE PLAIDOYER DE MGR SENTROUL 
CONTRE LA PORTÉE ANTIKANTIENNE DE LA GÉOMÉTRIE 

NON EUCLIDIENNE 

G. Les deux notes de Mgr Sentroid. — Mgr Sentroul a 
publié, en 1905, l'ouvrage intitulé : L' Objet de la métaphy- 
sique selon Kant et selon Aristote (Louvain, Institut supé- 
rieur de philosophie, xii-240 pp.)- On y trouve un para- 
graphe (pp. 172-170) intitulé à la table des matières : 
Kantisme et métagéométrie. Dans cette digression, comme 
l'auteur la nomme, il essaie de prouver que si Kant avait 
connu la métagéométrie, il y aurait trouvé non de quoi infir- 
mer, mais au contraire confirmer ses oues (pp. 172-173). 

En 1909, Mgr Sentroul a fait paraître sur le même sujet 
fi? N S, 1910, XVII, 5-22) un article plus développé, 
intitulé aussi Kantisme et métagéométrie, dont voici la con- 
clusion (p. 20) : « La métagéométrie par elle-même ne 
renverse pas la théorie de Kant sur l'espace ni partant, sa 
philosophie de la connaissance mathématique ».. « N'adhé- 
rant pas à la doctrine de Kant, nous ne voyons pas dans la 
métagéométrie un argument qui l'appuie. Mais nous disons ; 
il n'y a pas à tirer de la métagéométrie un argument spécial 



158 /'. Mansion 

et nouveau qui puisse faire avancer le débal entre partisans 
el adversaires de Kanl •• (pp. 5-6, note). 

Nous allons examiner les arguments de Mgr Sentroul, 
en désignant ces deux articles en abrégé, le premier par la 
•lettre K, le second par la lettre L. 

7. Premières objections. — A. En 1747, dans son pre- 
mier écrit, Kant a parlé de plusieurs espèces d'espaces, ce 
qui implique la possibilité de plusieurs géométries (K, 174- 
175, note; L, 17-18, note). 

Ceci est parfaitement exact. Mais alors Kant n'était pas 
kantiste. Quand il L'est devenu, il déclare qu'il n'y a qu'un 
espace, qu'il est une représentation nécessaire a priori, 
base de toutes nos intuitions extérieures, quon ne peut se 
représente.)' qiiun espace, qu'il est essentiellement unique : 
Demi ersilich kann sich nur einen einigen Raum vorstellen... 
Er ist wesëntlich einig (KrV, 75). 

Kant a donc entrevu la possibilité de plusieurs géométries 
en 1747, quatorze ans après Saccheri (1733) ; mais plus 
tard, sous l'influence de son système définitif, il a aban- 
donné cette idée juste. 

B. Ce même écrit de 1747 contient le passage suivant sur 
les trois dimensions de l'espace : « Quant à l'impossibilité 
où nous sommes de nous représenter l'espace autrement 
qu'à trois dimensions, elle tient, ce nous semble, à ceci : 
nous recevons les impressions du dehors, selon la loi du 
rapport inverse du carré de la distance, et nous sommes 
ainsi faits que non seulement nous subissons de la sorte 
certaines impressions, mais aussi que nous agissons de 
même sur les corps extérieurs » (K, 175, note; L, 18, les 
deux fois avec un renvoi inexact au § 30 au lieu du § 10 
et l'oubli des mots carré de). 

Cette phrase étrange n'est-elle pas un exemple de gali- 
matias double, c'est-à-dire n'ayant aucun sens, ni pour 
l'auteur, ni pour le lecteur ? Comme Kant parle d'impres- 
sions reçues et d'actions de nous sur les corps, la seule chose 
à déduire de ce passage, c'est qu'en 1747, comme Gauss 



Importance des Mathématiques en Cosmologie 159 

dans sa célèbre note de 1831, Kant regardait la tridimen- 
sionalité de l'espace comme un fait d'expérience. En 1781, 
il en fait une vérité nécessaire (KrV, 77) : l'intuition pure 
a priori s'ajoute au fait empirique pour lui conférer l'apo- 
dicticité (K, 174, note; L, 17-18, note). 

C. Quatre fois au moins, Mgr Sentroul affirme que la 
géométrie physique est euclidienne. 1° Notre imagination 
est nettement euclidienne (K, 178, note ; L, 15, note). 
2° La géométrie euclidienne est la géométrie phénoménale 
(K, 174; L, 17). 3° L'imagination écarte deux espèces de 
géométrie (K, 175; L, 19). 4° Il n'y a qu'une géométrie 
qui réponde à notre façon d'imaginer (K, 176 ; L, 19, un 
peu moins affirmatif). 

Ces quatre assertions sont indémontrables parce que les 
géométries non euclidiennes rendent aussi bien compte des 
phénomènes géométriques du monde physique que l'eucli- 
dienne : quiconque ne sait pas cela ne connaît rien en 
géométrie' non euclidienne. Nous avons d'ailleurs cité des 
faits où des droites semblent asymptotes l'une de l'autre 
comme en géométrie lobatchefskienne ; ou se rencontrent 
deux fois comme en géométrie riemannienne ; il n'y a pas, 
en faveur d'une interprétation euclidienne de la nature, de 
faits aussi nets d'expérrence directe, c'est-à-dire où l'on ne 
corrobore pas l'impression visuelle au moyen de mesures 
aussi précises qu'on le peut. 

D. Mgr Sentroul dit que la géométrie euclidienne est la 
seule qui corresponde au procédé naturel de l'esprit humain, 
car les géométries non euclidiennes sont plus difficiles que 
l'euclidienne et ont été trouvées tardivement (K, 173 ; 
L, 15). 

La géométrie euclidienne, comme édifice logique rigou- 
reux, n'est pas toujours plus simple ni plus ancienne que 
les géométries non euclidiennes. Ainsi la vraie théorie de 
la mesure des aires planes euclidiennes est très difficile et 
est toute récente, tandis que la même théorie est beaucoup 
plus simple et plus ancienne en géométrie non euclidienne 



160 P. Mansion 

t- 

(Voir Mathesis, 1897, 265-266); le principe de dualité est 

évident en géométrie riemannienrie, presque évident en 
géométrie lobatchefskienne, tandis qu'il est caché et a été 
longtemps inaperçu en géométrie euclidienne. 

E. La géométrie euclidienne est la seule que Kant ait 
prise et qu'il pouvait prendre de son temps comme donnée 
(K, 173, 176), la seule qu'il connût (L, 16). 

Erreur historique : Kant n'avait qu'à se souvenir de son 
écrit de 1747 et à se tenir au courant des travaux sur les 
principes de. la géométrie : il eût pu lire Saccheri (1733), 
Klugel (1763), Lambert (1786), son savant correspondant, 
Legendre (Géométrie, 1794). Ces deux derniers lui eussent 
donné comme à (lauss, par un simple jeu de logique, sans 
calcul, la notion de constante spatiale, qui équivaut à la 
connaissance de la géométrie lobatchefskienne. 

F. L'existence des géométries non euclidiennes à côté 
de la géométrie euclidienne constitue une difficulté sérieuse 
(K, 175), une difficulté nouvelle, d'ailleurs parfaitement 
soluble (L, 19). 

Cette difficulté provient uniquement de ce que l'on sup- 
pose à tort, a priori, que la géométrie appartient aux 
mathématiques pures, comme l'arithmétique et l'analyse. 
L'existence de deux théories ondulatoires de la lumière, 
celles de Fresnel et de F. Neumann, n'est pas une difficulté 
en philosophie. Il en est de même de l'existence des trois 
théories géométriques pour expliquer la géométrie physique 
laquelle est une partie de la physique; elle est la physique 
mathématique des distances. 

• G. On dit qu'il y a trois espèces de droites, comme il y a 
trois ou plusieurs espèces de courbes : le cercle, l'ellipse, 
la cycloïde, la parabole, etc. ; mais aussi à chaque espèce 
répond une image différente, ce qui n'est pas le cas poul- 
ies lignes droites (K, 175-176,). On ne dit pas qu'il y a 
trois espèces de droites, comme il y a trois ou plusieurs 
espèces de courbes, le cercle, l'ellipse, la cycloïde, la para- 
bole, etc. Car ce qu'on appelle espèces de droites ne sont 



Importance des Mathématiques en Cosmologie 161 

pas "clés espèces proprement dites, mais trois acceptions 
différentes du même mot, étiquette générique, ce qui est 
tout différent (L, 19). 

Les géomètres ne distinguent pas les courbes d'après 
-leurs images, mais d'après leurs propriétés caractéristiques. 
La cycloïde appartient au groupe des courbes transcendantes 
radicalement différentes du groupe des courbes algébriques : 
il est impossible de s'imaginer la façon dont elle est courbe 
en ses points de rebroussement. Il y a une foule de courbes, 
par exemple, la courbe sans tangente de Weierstrass, la 
courbe de von Koch, appelée curva mirabilis par Cesàro, 
dont on ne peut se faire aucune image. 

Le cercle est un cas particulier de l'ellipse, la parabole 
en est un cas limite ; tout le monde sait qu'il y a des 
ellipses, indiscernables à l'oeil, dans un dessin aussi soigné 
que l'on veut, d'avec un cercle ou une parabole ; ce sont 
les définitions précises qui permettent seules de les distin- 
guer. On appelle conique le lieu des points tels que le 
rapport de leurs distances à un point et à une droite soit 
constant. Si ce rapport, appelé excentricité do la courbe, 
est inférieur à l'unité-, la conique est une ellipse (un cercle, 
dans le cas particulier où le rapport est nul) ; s'il est plus 
grand que l'unité, la conique est une hyperbole ; s'il est 
égal à l'unité, la conique est une parabole. Quand le 
rapport est l'unité ou un nombre très voisin, ellipse, hyper- 
bole et parabole ont même aspect dans les dessins où on les 
représente. Après les coniques, viennent d'autres espèces 
de courbes non transcendantes, dites algébriques ; elles 
sont en nombre indéfini : on n'en a dessiné que très peu. 

En géométrie générale, les droites euclidiennes, rieman- 
niennes et lobatchefskiennes, bien qu'on ne puisse, les con- 
sidérer dans un seul espace à trois dimensions, forment un 
genre, parce qu'elles répondent à une même définition 
(ligne homogène déterminée par deux points suffisamment 
rapprochés) et que ces trois sortes de droites ont des 
propriétés analogues.- De même, à cause de leurs propriétés. 

11 



/ 
1G£ P. Mansiou 

analogues, l'ellipse considérée sur un ellipsoïde, l'hyperbole 
et la parabole considérées sur un paraboloïde hyperbolique, 
peuvent être dites appartenir à un même genre, bien qu'on 
ne puisse placer ces trois courbes à la fois sur l'une ou 
l'autre de ces deux surfaces. 

Trois droites de longueur a, b, c, formant un triangle 
rectangle d'hypoténuse a sont telles que « 2 -= b % -f- c 2 ou 
que a, b, c vérifient les relations de la note du n° 2. On 
peut remplacer ces relations par la relation unique 

où s -= b -f-, c, d = b — c ; ±p est l'inverse du carré du 
paramètre de chaque géométrie, de sorte que jor 2 = 1, ou 
jo/* = — 1. Si p = 0, les droites sont euclidiennes; si p est 
positif, elles sont riemanniennes ; si p est négatif, elles sont 
lobatchefskiennes. La distinction entre les trois espèces de 
droites se fait uniquement par des concepts, comme pour 
les coniques. Nos dessins se rapportent toujours à des 
droites euclidiennes ou toujours à des droites non eucli- 
diennes, puisque la nature est euclidienne ou presque 
euclidienne. 

En géométrie élémentaire, le concept _p = est remplacé 
par les postulats 5 et t) d'Euclide, compléments de 
définition qui spécialisent la notion générale de droite ; 
p positif équivant au postulat 5 et au contraire du postulat 
6 ; p négatif au postulat 6 et au contraire du postulat 5. 

Il y a d'ailleurs un parallélisme frappant entre les trois 
espèces de dîoites et les trois espèces de coniques : la droite 
euclidienne forme le passage entre les droites riemanniennes, 
et les droites lobatchefskiennes comme la parabole entre 
les ellipses et les hyperboles.» 

8. Secondes objections. — Les secondes objections sont 
exposées dans L en cinq paragraphes dont les deux premiers 
sont seuls marqués I, II. Four plus de clarté, nous indi- 
querons les autres par les chiffres romains III, IV, V. 



Importance des Mathématiques en Cosmologie 1G3 

I (L, 5-9) « Kant reconnaît aux intuitions a priori, 
quand sous la forme de schème elles servent d'intermédiaire 
entre la sensation et le concept, ou pour l'élaboration d'un 
jugement, la plus grande plasticité » (L, 7). Kant aurait 
pu et un kantiste aujourd'hui peut considérer des triangles 
euclidiens, riemanniens et lobatchefskiens (L, 7, 8, surtout 
note 3 de la page 8, sous forme interrogative) et en déduire 
la possibilité des trois sortes d'espace. 

Nous répondons : Kant n'est pas de cet avis ; il déclare 
qu'il ne peut y avoir qu'un seul espace, comme nous l'avons 
fait remarquer (n° 7, A) : Der Raum ist wesentUch einiy, 
l'espace est essentiellement unique, et il a raison dans son 
système, où l'espace est une forme innée de l'entendement. 

Les schèmes sont des lignes ou surfaces auxiliaires 
contenues implicitement dans la définition des figures 
étudiées, sauf dans un cas dont nous parlerons à propos du 
§ III. Kant en donne un seul exemple, classique d'ailleurs 
en géométrie euclidienne, à propos d'un théorème du livre I 
des Eléments (KrV, 562). On peut toujours sepasser des 
schèmes pour arriver aux propositions relatives aux figures, 
en recourant à des propriétés contenues dans la définition 
de ces figures. Mais -si un kantiste prend dans l'espace, 
forme innée de l'entendement, comme schème, un triangle 
de paramètre p (positif, négatif ou nul) 1 ), par le fait 
même, toutes le&.figures qu'il peut considérer ultérieure- 
ment appartiendront fatalement à la géométrie qui corres- 
pond à cette valeur de p. II ne trouvera qu'un seul espace, 
comme le dit Kant. Si nous ne connaissons a priori des 
objets que ce que nous y avons mis nous-mêmes (KrV, 29), 
l'intuition pure a priori s'ajoutant au fait empirique pour 
lui conférer l'apodicticité, l'espace expérimental de ce 



1) Il suffit même qu'il prenne un seul point dont les distances aux sommets 
d'un tétraèdre de référence vérifient la relation de Lagrange (correspondant à 
p •— 0) ou l'une des relations de Schering (correspondant à une autre valeur 
de p). Il sera impossible de fixer dans l'espace un second point ne correspondant 
pas à la même valeur de p que le premier point choisi. 



1C4 P- Mansion 

kantiste correspondra aussi à cette valeur de p. Mais les 
géomètres non kantistes ont fait observer que les propriétés 
de cet espace s'expliquent tout aussi bien en supposant à p 
un nombre indéfini de valeurs très voisines de celle que le 
kantiste lui aura assignée. Il est donc impossible de choisir 
entre ces valeurs en nombre indéfini. 

Le kantiste dont il est ici question pourra d'ailleurs 
étudier et admettre comme ensemble de vérités nécessaires, 
les collections de jugements analytiques a priori ayant les 
noms suivants : géométrie simplement elliptique ; géométries 
non archimédienne, non desarguesienne, non pascalienne, 
non pythagoricienne de Hilbert ; géométrie non legen- 
drienne et géométrie semi-elliptique de Dehn. Mais il ne 
pourra s'imaginer qu'il s'y agit d'espaces, formes innées de 
l'entendement, sans les frapper d'unicité et de plus, pour 
quelques-unes, d' inapplicabilité aux objets perçus par les 
sens, par exemple, pour la première de ces géométries. 

II (L, 9-14). 1 « Kant n'a pas compris ce que sont les 
jugements analytiques» (L, 12). 2 «Voici ce que dit Kant: 
donnez- moi une science extensive du savoir, par exemple, 
les mathématiques, j'ai le droit de dire : elle n'est pas 
analytique, car elle n'est pas faite seulement de tautologies 
voilées, et comme il n'y a pas de milieu entre analytique et 
synthétique, je conclus : elle est synthétique a priori, car 
elle est universelle et nécessaire « (L, 13). 3 « M. Mansion 
défigure, de très bonne foi d'ailleurs, l'idée de Kant sur les 
jugements synthétiques a priori (L, 9). Ce que M. Mansion 
ajoute des [= sur les] jugements synthétiques a posteriori 
n'est pas exact : il les confond avec les jugements de per- 
ception » (L, 13, note). 

Réponse. Sur 3 et sur d'autres critiques encore de 
Mgr Sentroul, nous disons transeant, croyant inutile de les 
discuter. Quant à l'assertion 1 , très bien prouvée, nous la 
trouvons irréfutable pour le fond et accablante pour Kant. 
S'il s'est trompé sur la nature des jugements analytiques, 
ne s'ensuit-il pas aussi qu'il a une idée fausse des jugements 



Importance des Mathématiques en Cosmologie 165 

synthétiques ? Quant au raisonnement relatif à 2, mis dans 
la bouche de Kant, il n'a évidemment aucune valeur. Kant, 
qui ne sait presque rien eh mathématiques, déclare qu'elles 
.constituent une science universelle et nécessaire. Comment 
peut-il le savoir? Cette science n'est-elle pas aussi peu 
établie que là métaphysique ne l'est selon lui. Il y avait 
sans doute de son temps comme aujourd'hui, dans plus d'un 
manuel d'arithmétique, d'analyse, de géométrie ou de 
mécanique, quelques propositions fausses; on y trouvait 
aussi des jugements analytiques a priori. Comment Kant 
peut-il savoir qu'il y en a d'autres, qu'il y a vraiment parmi 
les propositions de ces ouvrages un certain nombre de 
jugements extensifs du savoir, universels et nécessaires ? 

III (L, 14-18). Dans ce §, Mgr Sentroul reproduit, en 
note ou dans le texte : les premières objections A, B, C, 
D,E(n°7). 

De plus, en note encore (L, 15), il croit réfuter la pre- 
mière objection de Gauss contre Kant (1831). Il la met 
sous notre nom et nous attribue à tort les caractères ita- 
liques et les caractères gras dont Gauss a souligné le mot 
essentiel (uorzeigen) de sa critique. 

Nous avons donné cette objection en abrégé au § I, n° 5, 
1°. Nous croyons qu'il suffit de la reproduire tout au long 
pour que l'on en reconnaisse la force; on verra que le mot 
souligné n'a pas le sens d'un verbe réfléchi : 

1° (1831, 23 avril) « La distinction entre à droite et à 
gauche est en soi complètement déterminée, aussitôt que 
l'on a fixé, à volonté, le sens des mots en avant et en arrière 
dans le plan et des mots au-dessus et au-dessous par rap- 
port aux deux faces du plan. Cependant nous ne pouvons 
communiquer aux autres l'intuition que nous avons de 
cette distinction que par des objets matériels présents 
devant nous ». Puis en note : « Kant a déjà fait ces deux 
remarques, mais on ne conçoit pas comment ce philosophe 
pénétrant a pu trouver dans la première une preuve de son 
opinion que l'espace n'est qu'une forme de notre intuition 



166 P. Mansion 

extérieure, puisque la seconde remarque prouve si claire- 
ment le contraire et prouve aussi que l'espace, indépen- 
damment de notre mode d'intuition, doit avoir une signifi- 
cation réelle « (Gauss, Wcrke, II, 177). 

2° (1846, 23 juin, 8 février). « Trois droites, AB, AC, 
AD, ..., non situées dans un même plan, peuvent être dans 
la même situation relative ou non que trois autres ab, ac, 
ad. La différence de ces deux systèmes ne peut pas se 
réduire à des concepts, mais seulement se montrer (vor- 
zeigen) sur des objets réellement existants ». •• Nous ne 
pouvons communiquer aux autres l'intuition que nous avons 
de cette distinction que par des indications relatives à 
des objets présents devant nous » (Gauss, Werke, VIII, 
248, 177). 

Les figures ABCI) ou abcd sont les seuls schèmes qu'il 
est impossible de remplacer par la considération de concepts 
y relatifs. Quand on y a recours, en géométrie, en astro- 
nomie, en physique (action des aimants sur les courants), 
et dans l'enseignement de ces sciences, il est nécessaire, 
comme tous les professeurs l'ont expérimenté pour eux- 
mêmes et pour leurs élèves, de se servir d'un modèle maté- 
riel pour distinguer les deux situations possibles de pareils 
systèmes. 

IV (L, 18-20). Mgr Sentroul reproduit ici-ses premières 
objections F, C, G en atténuant un peu F (voir n° 7). 

V (L, 20-22). C'est le paragraphe où nous trouvons le 
plus d'explications à donner et de rectifications à introduire. 
Il renferme trois points qu'il faut bien discuter en détail. 

1° « Plus récemment, M. Mansion a publié un travail 
intitulé Gauss contre Kant sur la géométrie non euclidienne. 
Ce travail ne renferme aucun argument nouveau... » (L,20). 

Cette assertion est inexacte : c'est là, qu'outre le second 
argument de Gauss, celui de 1832, publié seulement en 
1898 et que nous avions trouvé en 1892, nous avons fait 
connaître tout au long, le premier argument de Gauss, 



Importance des Mathématiques en Cosmologie 1(37 

celui de 1831, que nous venons de reproduire au § II [ et 
auquel nous avions fait simplement allusion en 1892, sans 
le citer. 

« Ce travail ne renferme aucun argument nouveau que 
T autorité de Gauss » (L. 20). Mgr Sentroul ne semble pas 
se douter qu'elle est immense. Gauss, l'infaillible géomètre 
de Gcettingue, a fait des découvertes sans nombre, toutes 
restées dans la science, en arithmétique supérieure, en ana- 
lyse, en géométrie infinitésimale, en astronomie, en phy- 
sique mathématique; on a trouvé après sa mort, que son 
Nachlass en contenait d'autres de premier ordre qu'il n'avait 
pas eu le temps de publier, parce qu'il avait pour devise 
pauca sed matura. Parmi ces découvertes, enfouies pendant 
un demi-siècle dans le Nachlass, se trouve la géométrie non 
euclidienne. Le premier, il a vu que les propriétés de 
l'espace dépendent d'une constante expérimentale et c'est 
ainsi qu'il a conclu légitimement, d'une seconde manière, 
en 1832, à l'inanité des vues de Kant sur l'espace. Qu'on 
le veuille ou non, l'avis d'un aussi puissant esprit, appuyé 
d'ailleurs de raisons suffisamment explicites, bien que briè- 
vement exprimées dans sa correspondance, a une grande 
autorité. 

Mgr Sentroul se donne la peine de rétorquer l'argument 
tiré de l'autorité de Gauss, en mettant dans la bouche d'un 
kantiste sur Kant, en abrégé ce que nous avons dit de 
Gauss. Voici cette réplique, où Mgr Sentroul a oublié que 
Kant est mort en 1804 et que les arguments de Gauss n'ont 
été connus qu'en 1831 et en 1*98 : « Gauss et Kant dif- 
fèrent d'avis ; or, il n'est pas possible que Kant n'ait pas 
compris Gauss ou qu'il ne se soit pas rendu à ses raisons si 
elles avaient été bonnes; donc Gauss a tort » (L, 21). 

Pour montrer la faiblesse de cette réplique, mettons en 
regard ce que nous avons dit de Gauss et ce que le kantiste 
aurait dû dire de Kant pour que les deux cas parussent 
semblables : 



168 P. Mansion 

Mansion sur Gauss Un kantiste sur Kani 

« Pour ceux qui connaissent la « Pour ceux qui connaissent la 
profondeur et la tournure phi- protondeur et la tournure malhé- 
losophique du génie de Gauss matique du génie de Kant et qui 
et (jui savent la place presque savent la place presque unique 
unique qu'il occupe dans l'his- qu'il occupe dans l'histoire des 
toire des sciences mathémati- sciences philosophiques (logi- 
ques et physiques, il est bien que, critique de la raison pure, 
difficile d'admettre qu'il n'ait de la raison pratique et du juge- 
pas compris la Critique de la ment, morale, religion naturelle), 
raison pure ». il est hier» difficile d'admettre 

que Kant n'ait pas prévu les 
objections que Gauss devait faire 
à ses vues géométriques 27 ans 
après sa mort » . 

L'argument n'est-il pas ridicule sous cette forme? Kant, 
en réalité, ne connaît les mathématiques, ni en détail, ni 
dans leurs principes. Chaque fois qu'il se hasarde à parler 
d'une proposition spéciale, c'est pour révéler son ignorance 
comme nous l'avons montré aux n os 4 et 5 ! ). 

2° Une absurdité en fait et en droit. « Il n'est pas requis, 
pour discuter la philosophie des mathématiques, d'avoir 
pratiqué en détail les mathématiques ; il suffit d'en connaître 
les principes et les procédés ; la question est avant tout 
d'ordre philosophique. A priori donc Kant avait dans cette 
discussion plus d'autorité que Gauss » (L, 21). 

1) Deux exemples encore, très élémentaires et d'autant plus probants : 1° KanJ 
(KrV, 25) parle de celui qui démontra le triangle isoscèle, ce qui ne signifie rien 
[Par un lapsus calami, il y a dans le texte, triangle équilatéral). 2° Il emprunte 
(KrV, 572) à je ne sais quel mauvais manuel une définition du cercle où l'on 
affirme que c'est une ligne courbe, sans dire qu'elle est plane. Kant remarque 
avec raison qu'il faudrait démontrer qu'elle n'est pas droite ; mais il oublie de 
dire que l'on doit faire entrer dans la définition du cercle qu'il est une ligne 
plane. Kant ne connaissait-il pas les Éléments d'Euclide? Euclide a soin de sup- 
poser que le cercle est dans un plan par définition (Élém., I, déf. 15) et il prouve 
(III, pr. 2) que trois de ses points ne sont pas- en ligne droite. 

Aristote, croyons-nous, connaissait plus de mathématiques et les connaissait 
mieux que Kant. Que l'on se souvienne de ce qu'il a écrit sur les indivisibles 
et la continuité (Phys., VI, l, 2), puis sur les sphères du système de Calippe 
(Met., XII, 8). 



Importance des Mathématiques en Cosmologie 169 

Kant est mort en 1804 ; Gauss, né en 1777, a le premier 
démontré en 1799, le principe fondamental de l'analyse 
algébrique ; en 1801, il a publié les Disquisiliones arilhme- 
ticae où il dépassait, d'un seul coup, Euler, Lagrange et 
Legendre dans la plus difficile des sciences mathématiques, 
l'arithmétique ssupérieure : il en exposait les principes en 
appelant explicitement l'attention sur l'un des plus impor- 
tants qui avait échappé à tous ses prédécesseurs (l'unicité 
de composition des nombres au moyen de leurs facteurs 
premiers) ; il démontrait le principe dit loi de réciprocité 
des résidus quadratiques ; il trouvait le principe sur lequel 
repose la possibilité de la résolution de ce problème : 
inscrire un polygone régulier dans un cercle ; dans une 
phrase lapidaire, qu'on 'n'a comprise que vingt-cinq ans 
plus tard, il montrait qu'il savait résoudre le même problème 
pour la lemniscate, ce qui impliquait d'autres découvertes 
dans la théorie des fonctions elliptiques. Depuis 1792, il 
avait d'ailleurs retourné de toutes les façons la question du 
postulat 5 d'Euclide et il était sur le chemin de la décou- 
verte de la géométrie non euclidienne. En fait, il était plus 
avancé sur les principes des mathématiques que n'importe 
quel géomètre et que n'importe quel philosophe. Et 
Mgr Sentroul ose dire qu'a priori, Kant avait plus d'auto- 
rité que Gauss dans la question des principes de la géométrie 
parce que lui, Kant, était philosophe de profession ! 

L'assertion générale : pour discuter la philosophie des 
mathématiques , il suffit d'en connaître les principes et les 
procédés n'est pas moins étonnante que celle qui se rapporte 
à Kant. Depuis la mort de Leibniz en 1716, il n'y a plus 
eu de philosophe proprement dit connaissant les principes 
des mathématiques (nous ne parlons pas des vivants) : 
principes de la théorie des nombres entiers, des fractions, 
des nombres incommensurables ; théorie des limites, théorie 
des ensembles; principes de l'analyse infinitésimale ; théorie 
des nombres négatifs, des nombres imaginaires, des vecteurs, 
des quaternions, des nombres algébriques, des nombres 



1^0 P. Mansion 

transcendants comme e et n ; premiers principes de la 
géométrie sur la droite et le plan ; théorie des longueurs, 
des aires et des volumes ; principes dp la géométrie projec- 
tive ; principes de la mécanique. Quiconque s'est occupé de 
ces questions difficiles en arrivera à la conclusion directe- 
ment contraire à l'assertion de Mgr Sentroûl : on ne peut 
connaître à fond les principes des mathématiques, en faire 
la philosophie, que si l'on en a pratiqué les détails ; aucun 
philosophe, mort après 1716, ne l'a plus fait, même ceux 
qui comme Renouvier et Gratry avaient passé par l'Ecole 
Polytechnique de France. Les procédés, les principes des 
mathématiques sont liés entre eux, aux définitions, aux 
démonstrations des théorèmes, aux solutions des problèmes 
et à la philosophie de cette science d'une manière indisso- 
luble. Qu'un philosophe qui connaît bien les mathématiques 
élémentaires essaie de comprendre la proposition suivante : 
la fonction exponentielle a un point singulier essentiel à 
ïinfini et il en sera persuadé. 

3° Un malentendu. « M. Mansion dit : Dans la Critique 
de la Raison pure, faute de bien savoir la définition du 
signe -|- et de 5, Kant ne voit pas que l'on peut prouver 
que 7 -j- 5 =^= 12, par une suite de jugements analytiques. 
— Ce serait grave, en etfet, d'ignorer ce qu'est 5 et ce 
qu'est une addition ; et sans être kantiste, on est honteux 
de penser que depuis un grand siècle, tant d'intelligences 
ont suivi dans ses erreurs un écrivain qui ne savait pas ce 
que signifie le chiffre 5 et le signe -f... Si dans l*a répu- 
blique des philosophes contemporains, # Kant a pu usurper 
un sceptre, ce fut à condition tout d'abord de n'avoir pas, 
pour des méprises trop grossières, mérité la férule » 
(L, 21-22). 

Réponse. Nous n'avons pas reproché à Kant d'igno- 
rer r arithmétique _ intuitive élémentaire, comme le croit 
Mgr Sentroûl ; mais la logique sur une question que 
Leibniz a résolue en principe, quand il a démontré que 
2 et 2 font 4. dans, les Nouveaux essais sur V entendement 



Importance des Mathématiques en Cosmologie 171 

humain. Par définition, ajouter n -\- 1, nombre qui suit n, 
à un autre nombre, c'est y ajouter n, puis un; 5, par défi- 
nition, c'est le nombre qui vient après 4. Moyennant ces 
deux définitions, on prouve, par des jugements analytiques, 
que 7 4" 5 == 12. M. Couturat, dans son excellent article : 
La philosophie des mathématiques de Kant [Revue de méta- 
physique et de morale, mai 1904, p. 339 ; ou dans son 
livre Les Principes des mathématiques , Paris, Alcan, 1905, 
pp. 255-256) a fait la même remarque que nous et donné la 
démonstration complète. 

Conclusion sur Kant. Kant parle avec assurance de choses 
qu'il ne connaît pas, comme nous l'avons montré plus haut 
et comme il est facile de le voir I ). C'est pourquoi nous 
avons mauvaise opinion des intelligences qui se sont rangées 
sous son sceptre en arithmétique, en géométrie et en théorie 
de la connaissance, et il nous semble que sur ces points 
Mgr Sentroul est d'accord avec nous. Kant n'est un oracle, 
dans le domaine mathématique, que pour ceux qui sont 
encore plus ignorants que lui, et' il en est de même dans les 
autres branches du savoir. 

Nous sommes persuadé que Kant perdrait toute son 
influence de ce côté du Rhin, où l'on n'est pas idolâtre, si 
l'on faisait, si, par exemple, Mgr Sentroul, qui connaît si 
bien Kant, faisait une édition, une traduction, ou mieux 
une analyse annotée de la Critique de la Raison pure, des 
Prolegomena et de la dissertation latine de 1769-1770, où 
seraient signalées impitoyablement à chaque page les 
imprécisions de langage 2 ), les contradictions, les erreurs 
que l'on y trouve ; la liste en a été faite peu à peu par les 
commentateurs de Kant. M. Couturat en a donné un 



1) Il a violé ainsi le douzième commandement (N'enseignez pas ce que vous 
ne connaissez pas) et, par suite, le onzième (Soyez droit et adroit). 

2) Mgr Sentroul a très bien indiqué une confusion et une erreur fondamentale 
de Kant. Dès le second alinéa de la Critique (KrV, 46), Kant y introduit l'ambi- 
guïté en employant Erfahrung dans deux sens différents, puis le principe d'un 



172 P. Mansion 

certain nombre dans l'article indiqué plus haut. Dans la 
préface de son livre, il cite le passage suivant de Yaihinger : 
« La Critique de la Raison pure est l'œuvre la plus géniale 
et la plus pleine de contradictions de toute l'histoire de la 
philosophie »! {Commentai* zu Kants Kritik der reinen 
Vernunft, II, Préf., 1.892). 

Au lieu de reprendre le problème de la connaissance 
où l'avaient laissé les grands scolastiques, de tacher de 
perfectionner et de compléter la vieille solution, comme 
avait essayé de le faire Boscovich (1758) l ) pour y faire 
entrer les questions nouvelles que les progrès des sciences 
de la nature avaient soulevées, Kant a préféré en donner 
une originale, mais insuffisamment digérée, qui n'était pas 
même admissible pour la plus simple des sciences, les 
mathématiques 2 ). C'est ainsi que Kant a été pour lui-même 
et est toujours pour la troupe moutonnière de ceux qui le 
suivent, un assembleur de nuages, veçeXifjYepéxa, comme eût 
dit Homère. 



III 

UNE FICTION : KANT APPREND LES MATHÉMATIQUES 

DE SON TEMPS 
ET EST SUR LE POINT DE RENONCER A LA « CRITIQUE » 

9. La fiction. — Que serait-il arrivé de la Critique, si 
Kant avait appris les mathématiques de son temps? Répon- 
dons par une fiction : 



subjectivisme dont il n'a conscience qu'à moitié et qu'il repousse tant qu'il peut 
dans les Prolegomena. Selon lui, la raison introduit un supplément (Zusatz 
dans les données de l'expérience (1 er sens) pour la transformer en connaissance 
expérimentale (2 d sens) (Sentroul, Les préambules de la question kantienne, 
R N S, 1907, XIV, 197 219; voir 208). 

1) On rend irréprochable l'essai de Boscovich en prenant comme centre d'ac- 
tion, pour chaque particule de matière étendue et active, le centre de figure ou 
un autre point de cette particule. 

2) Vingt ans après Kant, les traditionalistes auraient vu tout de suite aussi 



Importance des Mathématiques en Cosmologie 173 

« Au milieu du chemin de sa vie, net mezzo del cammin 
di sua vita, comme dit Dante, ou plutôt un peu après, en 
1769, Kant a écrit, à la hâte et avant de voir bien clair 
dans sa propre pensée, la dissertation latine De mundi sen- 
sibilis et intelligïbilis forma et principiis, qui contient le 
principe de quelques-unes des erreurs fondamentales de la 
Critique de la Raison pure. 

y> L'Allemagne n'avait plus de vrai savant créateur 
depuis la mort de Leibniz. L'Académie de Berlin, dont le 
protecteur officiel, Frédéric II, n'avait nullement l'esprit 
scientifique, ne comptait en fait de vrais géomètres que des 
étrangers, suisses, français, italiens, comme Euler, Daniel 
Bernoulli, Lambert, d'Alembert, Lagrange, quelques-uns 
non résidents d'ailleurs. Kant, confiné dans la ville relati- 
vement petite de Kœnigsberg, n'y connaît aucun savant 
allemand qu'il puisse consulter; mais il est en relations 
épistolaires avec Lambert, homme d'un vaste savoir; Lam- 
bert ne lui a pas caché que les conclusions de la disserta- 
tion latine lui semblent fausses : le temps et l'espace qui 
obéissent toujours si exactement aux lois des mathéma- 
tiques, doivent correspondre à des réalités. 

» Les lettres de Lambert font rentrer Kant en lui-même ; 
il a d'ailleurs reconnu qu'il est difficile de faire sortir de la 
dissertation latine tout ce qu'il en avait espéré, tout ce qu'il 
avait entrevu pour les mathématiques, la physique et la 
métaphysique. En scrutant sa conscience, il doit bien avouer 
que dans sa jeunesse, il a écrit sur la force vive deux cents 
pages (1747), sans avoir bien saisi ce que les géomètres en 
ont dit l ) ; il n'est pas du tout sûr non plus d'avoir respecté, 
dans sa Cosmogonie, les lois de la gravitation. 

« Au fond, il ne connaît qu'un peu d'arithmétique, de 
géométrie et d'algèbre élémentaires et il sent que c'est trop 

l'erreur de leur théorie de la connaissance, s'ils l'avaient appliquée aux mathé- 
mathiques. 

1) Ni Duhem, ni Mach, ni Planck, dans leurs ouvrages sur l'histoire de la 
Mécanique ou du principe de la conservation de l'énergie, ne disent rien de ce 



' I 



17-1 P. Mansion 

peu. Il se décide à demander à Lambert de le guider dans 
le choix des livres»qlii peuvent le mettre au courant des 
vraies mathématiques de l'époque. Lambert repond au plus 
vite : prenez Euclide pour base ; bien entendu les quatre 
livres arithmétiques (7, 8, 9, 10) aussi bien que les neuf 
géométriques (1-6, II, 12, 13), par exemple l'édition gréco- 
latine de Gregory (1703), ou la vieille et excellente traduc- 
tion française de Henrion. Puis, comme continuation, le 
Traité des fluxions de Maclaurin ( 1742 en anglais, 1749 en 
français), qui contient sous la forme synthétique ancienne 
toute la substance des traités d'Archimède et des Principes 
de Newton, en même temps que le calcul infinitésimal sous 
la forme analytique que lui a donnée Newton. Si Maclaurin 
lui semble difficile, et il l'est, que Kant ait recours aux écrits 
d'Euler, qui le conduiront graduellement des -premiers élé- 
ments aux spéculations les plus hautes : Algèbre (1770) ; 
Introduction à l'analyse des infiniment petits (1768) où il 
trouvera, outre beaucoup d'algèbre et d'analyse sous une 
forme claire, la géométrie analytique de Descartes même 
appliquée aux surfaces; le Calcul différentiel (1755), le 
Calcul intégral (1768-1772) ou au moins leurs premiers 
principes; les Lettres à une p7 y incessc d Allemagne (1768) 
contenant beaucoup de bonne logique et de bonne philoso- 
phie de la nature et tout ce qu'il y a de plus solidement 
établi en physique. Enfin, pour couronner le tout, la Dyna- 
mique et le Traité des fluides de d^'Alembert (1743, 1744) 
-où sont employées les mêmes notations que chez Euler. 

» Kant est un peu effrayé de la grandeur de la tâche 
qu'il va entreprendre. Mais il se met à l'œuvre avec courage 
et au début tout va bien. 11 goûte fort les trois premiers 
livres arithmétiques d' Euclide qui le conduisent bien plus 
loin qu'il ne l'avait cru : il s'étonne d'y trouver déjà le 

premier principe de Kant. Mais Duhring, dans le § 155 de sa Kritische Geschichte 
der allgemeinen Principien der Mechanik (Leipzig, Fues, 1877),remarque à propos 
de cette dissertation me wenig Kant von den Principien der Mechanik begriffen 
hotte (p. 387). 



Importance \des Mathématiques en Cosmologie 175 

célèbre procédé logique du passage de n à n + 1 (Éléments, 
IX, 9) que ses contemporains attribuent à Jean Bernoulli, 
et Pascal à Maurolycus. Mais le livre X d'Euclide et 
Maclaurin le rebutent : les mathématiciens lui semblent 
bien subtils et bien minutieux dans leurs recherches de 
limites, bien exigeants dans leurs preuves; il s'avoue inté- 
rieurement qu'il ne savait presque rien en 1770. Quant à 
Euler, il le séduit en le conduisant pas à pas jusque bien 
haut et bien loin, en algèbre, en analyse et en géométrie, 
bien qu'il en perde parfois haleine. Mais Lambert lui en 
explique les points difficiles : il apprend ainsi avec stupé- 
faction que les infiniment petits d'Euler et les fluxions 
finies de Maclaurin sont au fond des notations équivalentes 
employées pour exprimer des propositions relatives à des 
grandeurs fixes ! Il regrette de plus en plus d'avoir écrit 
sur la force vive et sur la cosmogonie. 

y> Mais il y a plus ; il voit que sa dissertation latine ne 
contient que cette vérité banale : on ne peut distinguer la 
droite de la gauche par des concepts, c'est-à-dire que l'éten- 
due des corps est une réalité sui generis. Le reste lui semble 
sans valeur ; il s'aperçoit qu'il a écrit trop précipitamment 
aussi sur l'intuition innée qui impose ses lois au monde 
sensible ; sous l'influence d'Euler, de d'Alembert, de la 
seconde partie des Fluocions de Maclaurin, la vérité dii vieil 
adage pythagoricien lui apparaît : les nombres régissent le 
monde. Par suite, dans sa dissertation, il n'avait absolu- 
ment rien de neuf à enseigner à ses contemporains sur 
l'espace, la géométrie, la physique. Les géomètres de son 
temps avaient tout dit, tout avec une précision qu'il admire 
sans pouvoir l'atteindre; sa dissertation latine n'est bonne 
qu'à envoyer au pilon. Ce ne sont pas dès intuitions sub- 
jectives ajoutées à l'expérience, mais les idées de nombre, 
abstraites des sensations, qui constituent le vrai moyen 
pour étudier avec une approximation toujours plus grande 
le monde sensible ;• et c'est ainsi que procèdent les grands 






176 P. Mansion 

géomètres français, anglais, russes et italiens, ses contem- 
porains. 

» Hélas! Lambert meurt en 1777, avant d'avoir pu 
communiquer à Kant la dissertation qu'il a écrite sur la 
théorie des parallèles ; il aurait voulu auparavant la revoir 
et la corriger. Elle aurait peut-être mis Kant sur la voie de 
la géométrie non euclidienne. Privé de son guide, Kant ne 
peut plus avancer, ni dans les Fluxions, ni dans la Dyna- 
mique. Peu à peu, les idées nouvelles puisées chez Euler, 
d'Alembert, Maclaurin s'obscurcissent. Il revient à sa dis- 
sertation latine, il n'en voit plus la différence avec la science 
contemporaine : il s'en réintoxique ! » 

10. La réalité. — La fiction des pages précédentes 
n'était qu'un rêve. Dès 1771, Kant a esquissé la Critique, 
il l'a publiée en 1781, il a tâché de l'expliquer dans les 
Prolegomena (1783), de la corriger ou de l'étendre dans la 
seconde édition (1787). Dans la nuit scientifique et philo- 
sophique qui pesait sur l'Allemagne depuis plus d'un demi- 
siècle, les lueurs de la Critique furent prises pour une 
aurore. Jusqu'à Trendelenburg (1840) et bien au delà, on 
regarda Kant comme un nouveau Socrate (Tennemann). 
Depuis sa mort en 1804, d'innombrables travailleurs intel- 
lectuels en Allemagne et ailleurs ont commenté son œuvre, 
ont tâché de la ramener à l'unité et d'en faire jaillir quelque 
lumière sur le monde, l'âme et Dieu. Vains efforts ! Kant 
n'avait pas appris les mathématiques supérieures ; par suite, 
il ne pouvait rien dire d'essentiel, même dans la partie la 
plus humble de la philosophie, la cosmologie, ni ses 
exégètes non plus et pour la même raison. Pour éclairer 
les domaines plus élevés de la philosophie, ce qui leur 
manque à tous, c'est la théorie traditionnelle de la connais- 
sance et la tradition elle-même. 



Importance des Mathématiques en Cosmologie 177 



IV 



SUPREME IMPORTANCE DES MATHEMATIQUES 
EN COSMOLOGIE, AU XX e SIÈCLE 



11. Les grands philosophes ont connu les mathématiques. 
— Les grands philosophes dupasse, par exemple, Platon, 
Aristote, saint Augustin, saint Thomas d'Aquin, Descartes, 
Leibniz, ont bien connu les mathématiques de leur temps 
et quelques-uns même ont contribué à leurs progrès. On 
doit à Platon l'analvse des anciens, si différente de celle 
des modernes, et si précieuse comme méthode d'invention, 
non seulement en mathématiques, mais dans toutes les 
sciences déductives. Aristote a bien étudié l'idée du continu 
et chassé les indivisibles du domaine des mathématiques 
et de la physique, comme moyen de démonstration. Les 
livres mathématiques de saint Augustin ne nous sont pas 
parvenus ; mais nous savons par les Confessions qu'au 
second stade de sa conversion, ce sont ses connaissances 
astronomiques qui l'ont débarrassé du manichéisme ; dans 
un premier stade, Y Hortensias de Cicéron l'avait guéri de 
ses folles ambitions de rhéteur: Saint Thomas d'Aquin ne 
nous a pas laissé d'écrit sur les mathématiques, mais il 
montre incidemment qu'il connaît l'arithmétique, la géomé- 
trie, l'astronomie ; ainsi, parlant des corps célestes et de 
leurs mouvements, il distingue très bien ce qui est prouvé 
de ce qui est .hypothèse ; il remarque, avec une netteté 
toute moderne, que telle supposition qui explique les phéno- 
mènes astronomiques n'est pas nécessairement vraie, quoi 
qu'en pense Aristote. Cette remarque, méditée davantage, 
eût suffi pour empêcher l'inutile débat entre Galilée et ses 
contradicteurs. Descartes a inventé la géométrie analytique, 
fait faire un progrès considérable à l'algèbre et signalé la 
relativité de tout mouvement local ; il a ainsi posé les 
premiers principes de l'arithmétisation de la géométrie et 

12 



17* P. Mansiun 

de la mécanique. Leibniz a trouvé les vraies définitions de 
la droite et du plan ; imaginé la théorie des vecteurs plus 
d'un siècle avant Cauchy, Grassmann, Hamilton et de 
Saint- Venant ; enfin inventé, en même temps que Newton, 
l'analyse infinitésimale, cette clef qui ouvre toutes les 
portes dans l'étude des grandeurs continues. 

Les mathématiques seules n'ont pas empêché Platon, 
Descartes, Newton, Leibniz d'avoir des vues contestables 
en cosmologie ; mais ce sont les mathématiques mêmes qui 
ont permis aux successeurs de ces philosophes géomètres, 
à Bôscovich et à Euler, par exemple, de corriger ces vues 
les unes par les autres et de pénétrer bien plus loin en 
philosophie naturelle qu'au moyen âge et à. la Renaissance. 

Dans les grands exemples cités plus haut, qui montrent 
l'utilité de l'alliance des mathématiques avec la philosophie, 
il y a comme une exhortation aux jeunes philosophes à 
devenir vraiment mathématiciens. 

Au xvn e siècle, Galilée faisait remarquer que la nature 
est un livre écrit en caractères mathématiques. Pour lire ce 
livre, pour déchiffrer ce manuscrit de Dieu, suivant la belle 
expression de Longfellow, il faut connaître la langue dans 
laquelle il est écrit. C'est nécessaire pour la connaissance 
des faits, du Ôxi, comme on disait autrefois. ; c'est plus 
nécessaire encore pour en étudier les dernières raisons, la 
philosophie, le oiiv. : car les mathématiques sont un instru- 
ment admirable pour remonter des faits à leurs causes et 
inversement, comme on le sait surtout depuis la découverte 
de l'analyse infinitésimale. 

Montrons-le plus en détail, en passant les diverses 
sciences en revue. 

12. Les mathématiques ont envahi les sciences de la 
nature. — Inutile de revenir sur la géométrie. Gauss, 
Lobatchefski et Bolyai ont prouvé qu'elle est une partie de 
la physique, car elle renferme une donnée expérimentale, 
la constante spatiale, qu'il est impossible de déterminer 



Importance des Mathématiques en Cosmologie 179 

a priori et qu'on ne peut déterminer qu'approximative- 
ment. ' 

La mécanique rationnelle, depuis un quart de siècle, 
a aussi approfondi ses propres principes de manière à 
intéresser vivement les philosophes. Depuis l'ouvrage post- 
hume de Hertz, elle étudie non seulement les systèmes 
holonomes, mais aussi ceux qui ne le sont pas et les cadres 
de la mécanique de Newton et de Lagrange sont beaucoup 
dépassés. De plus, depuis De Tilly, il y a une mécanique 
abstraite lobatchefskienne et une riemannienne , toutes 
prêtes pour l'étude du monde physique, si l'on trouve quel- 
que jour qu'il est lobatchefskien ou riemannien. Mais déjà, 
la géométrie non euclidienue peut servir à étudier ana- 
lytiquenient le principe dit de relativité de Lorentz et 
d'Einstein, On entrevoit, dans ces nouveaux chapitres de 
la science, la possibilité de faire entrer le temps comme 
une quatrième dimension dans les calculs de la mécanique 
et d'exprimer la manière dont les masses semblent varier 
dans tout mouvement. 

L'astronomie a eu dès l'antiquité une armature mathé- 
matique. Depuis le système d'Eudoxe, en passant par ceux 
d'Hipparque et de Ptolemée, de Copernic et de Kepler, 
jusqu'à celui de Newton, on n'a jamais. pu exposer les 
mouvements de notre système solaire, sans recourir aux 
plus hautes mathématiques de chaque époque. Mais nous 
osons dire qu'aucun philosophe non initié ù la plus belle 
géométrie ne peut se douter de la puissance des mathéma- 
tiques pour discuter les problèmes de l'origine du monde 
ou le phénomène grandiose des marées sur notre globe. 
En 1632, dans le Dialogo, Galilée croyait expliquer les 
marées par la combinaison de la rotation de la Terre et de 
sa révolution autour du Soleil ; pour lui, c'était la seule" 
preuve péremptoire du mouvement de la Terre. Un des 
théologiens consultés par ses juges, Z. Pasqualigo, qui 
savait l'astronomie, faisait remarquer avec raison que la 
théorie de Galilée était impuissante à rendre compte des 



180 P. Mansion 

faits, car elle impliquait qu'il n'y avait qu'une marée haute 
par jour l ). 

Que l'on compare cette ancienne étude au troisième 
volume de la Mécanique céleste de Poincaré, où il expose 
les recherches les plus récentes des astronomes et spéciale- 
ment celles de Georges Darwin sur la matière et l'on verra 
quelle prise puissante l'analyse mathématique a sur le 
monde réel pour en expliquer les phénomènes et en prédire 
l'avenir. — Sur l'autre question, celle de la cosmogonie 
que Descartes, Leibniz (et même Kant pour sa confusion) 
ont abordée avant Laplace, Poincaré a aussi publié un 
volume, résumé de ses dernières leçons à la Sorbonne. Un 
philosophe qui y a assisté nous a redit sa stupéfaction en 
voyant comment Poincaré parvenait à soumettre à la 
critique de formules précises les recherches les plus diverses 
et même les plus vagues en apparence. Quiconque ouvrira 
les Leçons de Poincaré sur les fii/polhèses cosmogoniques, 
se dira que les hautes mathématiques semblent un télescope 
pour plonger à la fois dans le passé et l'avenir du monde, 
et un télescope indispensable. 

La physique traditionnelle, un peu moins mathématique 
que l'astronomie, est arrivée peu à peu à diverses lois 
générales qui sont probablement applicables à tout l'univers 
supposé fini : la conservation de la masse, la conservation 
de l'énergie, la tendance de l'entropie vers un maximum, 
ou mieux, la loi de la dégradation de l'énergie, de sa trans- 
formation perpétuelle en énergie inutilisable. Elles ne 
peuvent se comprendre ni se formuler sans le secours de 
l'analyse mathématique. 



1) A. Favaro, Galileo e t'/nquisizione. Documenti del prûcesso Galileianû 
(Fir^n?e r :G. Barbera, 1907) p. 98, 1. 90-93. La manière de voir de Galilée se 
trouve enabrégé dans la préface de son livre et tout au long dans la 4" ie journée 
du Dialogo. Nous citons ici la raison de Galilée et l'objection de Pasqualigo, 
parce que. aujourd'hui encore, en général, amis et ennemis de Galilée, des Con- 
grégations romaines et de l'Eglise catholique croient, sans consulter les textes, 
que la preuve du grand physicien démontrait vraiment le mouvement de la Terre 
autour du Soleil, centre immobile du monde. 



Importance des Mathématiques en Cosmologie 181 

Ces grandes lois de la physique laissent-elles quelque jeu 
au libre arbitre et à la quasi-liberté des mouvements chez 
les animaux ? Les géomètres ont répondu affirmativement 
par deux théories dues, l'une à De Tilly, l'autre à 
M. Boussinesq. Elles ne sont nullement en opposition l'une 
avec l'autre, mais s'entr'aident et se complètent. 

Les recherches récentes sur les quanta font entrevoir de 
nouvelles lois physiques où les nombres entiers joueront le 
rôle principal ; elles reposeront sur la partie la plus difficile 
des mathématiques, la théorie des nombres ou arithmétique 
supérieure. Au lieu du mot de Platon, àzl ô Osô? yewp-expet, 
on devra mettre comme épigraphe aux futurs traités de 
physique théorique le mot de Jacobi : àzl à (-)sàç àpifrjLYfctÇst. 
■ Quand nous parlons de physique théorique, il faut 
l'entendre dans le sens le plus large : elle comprend non 
seulement la théorie de la chaleur, l'étude de la lumière et 
celle de l'électricité, si étroitement unies depuis Maxwell, 
mais aussi toute la chimie devenue mathématique avec 
Gibbs et ses continuateurs, par l'intermédiaire de la thermo- 
dynamique et, en même temps, reliée aux théories élec- 
triques depuis les recherches d'Arrhenius et de J. J. Thomp- 
son. Tout récemment, d'autres savants ont vérifié les 
spéculations les plus hardies sur les atomes considérés 
comme centres de systèmes de corpuscules d'électricité 
négative, en étudiant des cristaux au moyen de la lumière. 
La théorie atomique fait ainsi sans cesse de nouveaux 
progrès ; elle rencontre aussi des adversaires résolus dans 
d'illustres physiciens comme Duhem, parce qu'ils par- 
viennent à exprimer tous les faits dans leurs traités d'Éner- 
gétique, en ne recourant qu'à des hypothèses en moindre 
nombre que dans la théorie atomique. Mais partisans ou 
adversaires de cette théorie écrivent leurs spéculations avec 
les caractères mathématiques dont parlait Galilée au com- 
mencement du xvil 6 siècle. 

De notre temps, la biologie à son tour a abouti à des lois 
mathématiques sur les questions les plus importantes rela- 



18? P. Mansion 

tives aux espèces, aux races, aux variétés. Elle ne se 
contente plus de recherches qualitatives plus ou moins 
vagues sur ces sujets, comme celles qui se rattachent aux 
noms de Lamarck et de Charles Darwin. Les biologistes 
veulent des lois biométriques précises depuis que les .travaux 
de Mendel, à peine postérieurs au livre de Darwin, ont fait 
leur chemin dans le monde scientifique. En même temps, on 
s'aperçoit que la vieille loi binomiale de Quetelet sur. les 
variations du type humain a une portée biologique géné- 
rale. Sans une connaissance très sérieuse de l'algèbre, on 
ne peut plus comprendre l'énoncé d'une foule de résultats 
numériques touchant les plantes et les animaux. 

Dans le domaine matériel de l'activité humaine, en 
économie sociale, en politique, les faits commencent' à se 
grouper en lois mathématiques-limites qui, à cause de leur 
puissance inéluctable dans la vie des nations, ne peuvent 
être ignorées des historiens ni des moralistes. 

Citons la loi du dépérissement de toute chose, entrevue 
déjà par les anciens : Debemur morti nos nostraque... 
mortalia facta peribunt (Horace). Dépérissement naturel 
sous l'empire des éléments, dépérissement artificiel causé 
par les vices de l'homme (paresse et frivolité, immoralité, 
orgueil, vol ; guerre). La loi du dépérissement est un cas 
particulier de la loi de la dégradation de l'énergie, de sa 
transformation en énergie inutilisable. Parmi les écono- 
mistes, ceux-là seuls se font une juste idée de la rapidité 
terrible de l'action destructive de cette loi qui comme 
Vauban, Le Play manient facilement les chiffres et, en 
particulier, les formules mathématiques relatives à l'escompte 
composé. Les économistes littéraires n'en ont qu'une idée 
vague. 

Les lois mathématiques-limites de l'économie politique 
ou sociale mettent des bornes aux prescriptions légales ou 
privées que l'on peut imposer aux hommes au nom du droit 
public ou de la morale. Sous peine de raisonner dans le 
vide et de légiférer dans l'utopie, les philosophes qui 



Importance des Mathématiques en Cosmologie 183 

s'occupent des lois de la vie sociale ne pourront plus à 
l'avenir ignorer ces lois mathématiques qui restreignent la 
liberté humaine. De même les historiens qui veulent expli- 
quer les grandes catastrophes historiques, doivent aussi 
tenir compte de la loi du dépérissement dont l'action est 
accélérée par la paresse, le luxe, etc. Si l'empire romain 
presque entièrement chrétien s'est écroulé, par exemple, 
sous les coups de barbares chrétiens aussi, mais plus labo- 
rieux, c'est qu'il reposait sur des bases économiques fausses, 
le travail servile et un luxe insensé improductif. Maintes 
institutions monastiques très belles du moyen âge ont 
succombé dans la période' suivante, parce que les parasites 
de la commende en dévoraient les revenus et que ceux-ci 
n'étaient plus sans cesse créés à nouveau par un labeur 
fécond. La civilisation matérielle si brillante de l'Occident 
de l'Europe moderne et de l'Amérique court les mêmes 
dangers à l'heure actuelle que les vieilles civilisations de 
l'Egypte, de Ninive, de Babylone, de Suse, d'Athènes, de 
Carthage et de Rome : la loi du dépérissement par le luxe 
et le vice ne cesse d'en miner les bases. Ainsi s'expliquent 
les progrès et les revendications toujours plus âpres du 
socialisme dans les pays les plus riches en apparence, mais 
où la richesse est mal distribuée ou immobilisée dans des 
œuvres d'art déprimantes, de valeur négative au point de 
vue esthétique ou moral. 

Mathématiques appliquées, astronomie, physique et chi- 
mie, biologie, économie sociale, toutes les sciences du 
monde matériel nous conduisent à la même conclusion : 
l'élite des philosophes et évidemment des théologiens, qui 
doivent tous être philosophes, gardiens des plus hautes et 
des plus importantes vérités morales et religieuses néces- 
saires cà l'humanité, doivent y joindre la connaissance des 
vérités mathématiques fondamentales, pour pouvoir parler 
leur langue aux hommes occupés à l'étude ou à l'utilisation 
pratique des lois de la nature, clans les divers domaines de 



184 P. Mansion 

l'activité humaine : ingénieurs et commerçants, naturalistes 
et médecins. 

Les mathématiques ont donc une importance suprême au 
XX e siècle. 



V 

DEUX CONSÉQUENCES : 

ORGANISATION DE L'ENSEIGNEMENT ; 

HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE 

13. Les mathématiques élémentaires constituent une 
branche fondamentale de V enseignement . — Nous avons 
surtout deux espèces d'idées : les idées de grandeur ou 
idées mathématiques auxquelles on ramène de plus en plus 
toutes celles qui sont relatives au monde extérieur, où-tout 
est fait avec nombre, poids et mesure ; les idées morales, 
esthétiques et religieuses, disons, pour abréger, les idées 
morales, relatives au monde intérieur, dont la loi est 
Excelsior ! Depuis notre première enfance jusqu'à notre 
dernier jour, nous employons toutes nos facultés dans le 
domaine des idées de grandeur, comme dans celui des idées 
morales ; nous acquérons ces idées par abstraction à l'aide 
de représentations sensibles concomitantes, nous jugeons, 
nous raisonnons ; nous exerçons notre imagination, notre 
mémoire, notre volonté dans le double domaine des idées 
mathématiques et des idées morales, des jugements et des 
raisonnements y relatifs. 

L'étude des mathématiques développe spécialement les 
facultés dans l'ordre des idées de grandeur, colle des lettres 
et de la religion les développe dans l'ordre des idées 
morales. Sans ces deux études, même à l'école primaire, 
mais surtout au collège qui prépare à l'enseignement supé- 
rieur, on est un homme incomplet ; toute autre étude est 
plus ou moins accessoire. Les branches principales, c'est- 
à-dire les plus éducatives dans l'enseignement secondaire, 



Importance des Mathématiques en Cosmologie 185 

sont donc la religion d'abord ; ensuite les langues anciennes, 
instrument unique de gymnastique intellectuelle et sans 
lesquelles on ne peut étudier à fond à l'université, ni les 
origines du Christianisme, ni celles de la société chrétienne; 
la langue maternelle, organe indispensable de la vie sociale 
de chaque nation ; les mathématiques élémentaires, seule 
science qui puisse s'enseigner scientifiquement au collège, 
suivant un mot profond de notre grand physicien, Joseph 
Plateau. Les sciences physiques où l'on ne peut que vérifier 
les lois sur des cas particuliers sans les prouver complète- 
ment ; les sciences naturelles, plus compliquées encore, où 
l'on ne peut guère apprendre directement que des faits 
isolés ; les langues étrangères où l'on ne peut exceller 
qu'au détriment de la langue maternelle ; l'histoire et la 
géographie, sciences où le témoignage du maître est tout ; 
toutes ces branches accessoires n'appartiennent pas à la 
partie principale du programme des vraies humanités : 
religion, — langues anciennes et langue maternelle, — 
mathématiques. 

Ces branches fondamentales sont accessibles à tout élève 
d'intelligence et de volonté moyennes, contrairement à ce 
préjugé très enraciné qu'il faut pour cela des dispositions 
spéciales. Ce préjugé est soigneusement entretenu par les 
élèves paresseux, avec la complicité des parents trop faibles 
et de maints professeurs de langues anciennes qui croient 
naïvement que leur branche d'enseignement est seule édu- 
cative. 

Ce qu'un jeune homme a bien appris dans les branches 
fondamentales, il le sait pour toujours et comme son 
professeur ; il n'en peut être de même dans les branches 
accessoires. 

Mais s'il se destine spécialement à la philosophie, s'il 
veut lire plus tard et comprendre n'importe quelle page des 
œuvres de Descartes et de Leibniz, il faut qu'il ait plus de 
courage et plus de connaissances, et pour les acquérir il lui 
faut des aptitudes spéciales pour les mathématiques : il doit 



186 P> Mansion 

apprendre de plus, au collège et à l'université, les complé- 
ments d'algèbre, la géométrie analytique* l'analyse infinité- 
simale et la mécanique rationnelle '). A ce prix, mais à ce 
prix seulement, il pourra explorer les confins de la science 
et de la philosophie, et, comme nous allons le dire, faire de 
vraies études d'histoire de la philosophie, là où elle touche 
aux sciences de la nature. 

14. Desiderata dans V histoire de la philosophie. Les 
sciences mathématiques, physiques et naturelles font sans 
cesse des progrès dans deux directions contraires, vers 
leur périphérie ou vers leur centre ; ou bien elles étendent 
leur domaine, abordent et résolvent des questions nou- 
velles; ou bien elles approfondissent leurs premiers prin- 
cipes, en cherchent les connexions logiques et en éprouvent 
la solidité. De ce côté, elles rejoignent la philosophie. Les 
historiens de cette dernière science doivent évidemment 
tenir "compte de ces travaux sur les confins de la science 
et de la philosophie, les faire connaître. à leurs lecteurs 
pour faire surgir de nouveaux explorateurs des premiers 
principes dans des parties des sciences que l'on" ne songeait 
pas-autrefois à étudier d'aussi près. 

Ce travail est commencé. Citons-en quelques exemples. 
On a créé au xix e siècle une logique algorithmique, 
analogue à une algèbre généralisée. Elle a permis de décou- 
vrir le vice caché de certains raisonnements sophistiques 
très subtils, comme on peut le voir dans les écrits de Péano, 
de ses émules et de ses adversaires. 

La géométrie non euclidienne a fait naître la critique des 
postulats, non seulement en géométrie, mais en arithmé- 
tique, en analyse, en mécanique, en physique, en biologie. 
Oh a recherché dans le passé médiéval l'origine de 
maintes idées modernes que l'on croyait nées subitement 
dans la tète de l'un ou l'autre savant de la Renaissance ou 



I) C'est ce qu'avait fait, en Belgique, sans aucun maître, le regretté Léon 
de Lantsheere. 



Importance des Mathématiques en Cosmologie 187 

des temps modernes. Duhem a renouvelé ainsi l'histoire de 
la mécanique : par exemple, il a fait remonter jusqu'à Jean 
Philopon, le vieux commentateur chrétien d'Aristote, la 
première idée de la loi de l'inertie, à Buridan, celle de la 
loi de la chute des corps graves, etc., etc. Le livre de Liebig 
sur François Bacon et celui de Théodore-Henri Martin sur 
Galilée ont montré aux savants et aux philosophes, la faus- 
seté de la légende qui attribue au célèbre chancelier préva- 
ricateur une influence qu'il n'a jamais eue sur les progrès 
de la science moderne ; au contraire, le grand physicien 
de Florence avait eu avant lui des vues précises sur la 
recherche des lois de la physique, et avait su très bien les 
mettre en pratique. Quelque jour, un savant du xx e siècle, 
érudit et patient, fera sans grand'peine sur la théorie de 
l'induction de Stuart Mill, si louée par Taine, un livre 
analogue à celui de Liebig sur Bacon, parce que cette 
théorie n'analyse qu'un nombre infime des circonstances qui 
peuvent rendre difficile à débrouiller l'écheveau où tel phy- 
sicien ou biologiste cherche le fil conducteur devant le 
conduire à une loi nouvelle. 

Que conclure de ces exemples? Que des géomètres ou des 
physiciens, connaissant la philosophie, ou des philosophes 
connaissant les mathématiques et la physique doivent intro- 
duire dans l'histoire de la philosophie des études critiques 
sur les savants ou les métaphysiciens inventeurs* qui se sont 
occupés des confins de la science et de la philosophie. On a 
publié naguère des études sur la philosophie de Poincaré, 
sur la philosophie de Duhem, dans les deux cas, semble- 
t-il, sans tenir compte suffisamment de l'ensemble et des 
connexions de tous leurs travaux. Il faudrait, selon nous, 
faire des monographies semblables, ou plus compréhensives 
encore, sur la plupart des grands savants du passé : Gilbert 
(1540-1602), Galilée, Kepler; Descartes, Huygens; Leib- 
niz, Newton ; d'Alembert, Euler, Laplace ; Ampère, Fara- 
day, Quetelet, Lord Kelvin, Helmhôltz ; sur d'autres 



188 P. Mans ion 

encore, dont les noms ne nous reviennent pas ou que nous 
ne connaissons pas suffisamment pour oser les mettre dans 
cette liste. Ne serait-on pas heureux de savoir, fût-ce même 
en ne comprenant qua moitié, ce que ces grands inventeurs 
ont pensé sur le dernier pourquoi des sciences qu'ils ont 
enrichies de leurs découvertes; d'avoir des indications pré- 
cises sur ce qu'ils ont trouvé, sur leurs erreurs aussi, s'il y 
a lieu ? Ce serait plus intéressant que les monographies 
superficielles qui paraissent tous les ans sur des philosophes 
qui n'ont rien inventé, sauf des erreurs réfutées et aban- 
données, comme Montaigne, ou Bacon, ou Juste-Lipse, ou 
Hobbes, ou Locke, ou Condillac, ou Cousin, ou Taine, 
etc., etc. 

Bordas a écrit sur Descartes une monographie (1843) du 
genre de celles que nous faisons le vœu de voir publier. Il 
y suit, autant qu'il le peut, tous les courants qui ont leur 
source dans les spéculations cartésiennes, les juge hardi- 
ment du point de vue qu'il a adopté et fait comprendre 
jusqu'à un certain point l'extraordinaire iniluence du carté- 
sianisme au xvn e siècle. 

Nous exhortons les adeptes de la philosophie tradition- 
nelle d'Aristote et de saint Thomas à imiter ce travail 
dans des monographies sur Leibniz, sur Euler, sur Ampère, 
etc., mais en se souvenant toujours de l'épigraphe du livre 
de Bordas : « Sans les mathématiques, on ne pénètre point 
au fond de la philosophie ; sans la philosophie, on ne 
pénètre point au fond des mathématiques ; sans les deux, 
on ne pénètre au fond de rien ». 

Sans les mathématiques, en particulier, les philosophes 
purs s'imaginent sans cesse qu'il y a dans l'histoire de 
l'astronomie et des autres sciences de la nature des change- 
ments complets de système depuis Eudoxe et Aristote 
jusqu'à Ampère et Leverrier, tandis qu'il n'y a que des 
transformations de langage et des accroissements perpétuels, 
avec de légères retouches, à l'édifice du savoir humain. 



Importance des Mathématiques en Cosmologie 189 

Sans la philosophie, les mathématiciens purs sont exposés 
à regarder toutes les vérités relatives aux idées morales qui 
dépendent de l'esprit de finesse, comme indémontrables, 
parce que, suivant la remarque de Pascal, elles ne se 
laissent pas prouver more geometrico. 

Paul Mansion. 



Grand, 24 septembre 1917. 



VIII 

CILLES DE LESSINES 

ET SON 

TRACTATUS DE CREPUSCULIS 



La production littéraire de Gilles de Lessines comme celle de tant 
d'auteurs du moyen âge est encore mal définie. L'information 
bibliographique la plus ancienne et la plus sûre est celle de la 
Tabula Scriptorum Ordinis Pruedicatorum dont la rédaction ultime 
tombe en 1312 '). Nous y lisons : F'r. Egidius de Litinis, bacularius 
in theol., scripsit duos libros de unitate forinamm. Kern plura 
scripsit de astrologia -). Laurent Pignon qui a réédité ce catalogue, 
a la tin du xiv* siècle en y faisant quelques additions, transforme, a 
tort, le mot astroloyia en celui de theologia. Ll il ajoute : Et unum 
tractatum coinposuil de ustiris ;i ). 

Nous sommes au clair sur ce que la Tabula appelle les deu\ 
livres sur l'unité des formes depuis qu'ils ont été édités avec un 
ample appareil historique et critique par M. De Wulf 4 ). Le traité 
sur l'usure est lui-même bien connu, car il a pris place, depuis 
longtemps, dans les éditions des œuvres complètes de saint Thomas 
d'Aquin, bien qu'il y soit un apocryphe 5 ). .Nous savons aussi par ce 
dernier ouvrage que l'auteur avait écrit un traité sur les Préceptes 



1) Mandonnet, Des écrits authentiques de saint Thomas d'Aquin, Fribourg, 
1910, p. 87. 

2) Denifle-Ehrle, Archiv fur Litt.- und Kirchengesch. des Mittelalters, II, 
p. 238 (89). 

3) Loc. cit. 

4) Le Traité De unitate for mae de Gilles de Lessines (Les Philosophes Belges, 
I), Louvain, 1901. 

5) Quétif-Echard, Scriptores Ordinis Praedicatorum, I, p. 371 ; De Wulf, 
P. 87. . 



G. de Lessines et son « Tractàtus de Crepuscuïis * 191 

du décalogue '). On peut laisser de côté ici, les aulres ouvrages 
douteux attribués à Gilles de Lessines •). 

On aura remarqué que la Tabula Scriptorum Ordihis Praedica- 
torum résume une partie de la production littéraire de Gilles 
de Lessines par ces mots : Kern plura scripsit de astrologia. Quels 
ouvrages peuvent bien être compris sous cette formule? On sait que 
la science astrologique avait au moyen âge un sens assez étendu. 
Elle comprenait non seulement la science astronomique proprement 
dite, mais encore tout ce qui en dépendait, comme la météorologie, 
le corn put, etc. 

Echard nous a déjà fait connaître un traité de Gilles de Lessines 
qui portait le litre De concordia Temporum dans le manuscrit de 
Sorbonne coté 315, au commencement du xvui e siècle 3 ). Il est très 
vraisemblable, d'après les observations d'Echard, que cet ouvrage 
appartient à Gilles de Lessines. Cependant une corroboration de ce 
jugement du bibliographe dominicain ne serait pas superflue. En 
tout cas on peut placer cet écrit parmi les écrits d'astrologie que la 
Tabula attribue à Gilles de Lessines, car, par la partie dés considé- 
rations astronomiques qu'il renferme, il se rattache immédiatement 
à ce genre d'écrits. 

Lorsqu'au commencement du xvni e siècle Echard eut publié ses 
Scriptores Ordinis Praedicatorum, qui font époque dans ^'histoire 
de la bibliographie, plusieurs de ses* confrères travaillèrent à 
compléter son œuvre. Ces travaux restés manuscrits furent con- 
centrés aux archives générales de l'ordre à Rome. Parmi ces contri- 
butions, il s'en rencontre une qui est l'œuvre d'un religieux italien 
de la province de Lombardie et peut-être du couvent de Bologne. 
Au nombre des intéressantes additions aux Scriptores qu'il a 
recueillies, l'une d'elles est relative à Gilles de Lessines. On y 
trouve confirmé ce que nous savons déjà sur le De concordia tempo- 
rum, plus une information nouvelle : Gilles de Lessines est aussi 
l'auteur d'un traité De crepuscuïis. Nous reproduisons littéralement 
cette note, que nous voudrions encore plus explicite, mais qui est 
néanmoins l'œuvre d'un bibliographe averti. 

Addenda Tomo I Scriptorum Ord. Praed. Pag. 372. 

Ad F. Aegidii de Lescinia Opéra adde : 



1) Script. Ord. Praed., toc, cit. ; De Wulf, loc. cit., p. 88, n. 6. 

2) De Wulf, /. c, p. 89. 

3) Script. Ord. Praed., I, p. 371 ; De Wulf, /. c, p. 88. 



192 P- Mandonnet 

Summa F. Aegidii de Lescinis de Ordine Fralrum Praedicatorum 
de Temporibus. MS. in-4. 

Extal Opus in nostra Bononiensi, praefato tilulo inscriptum, et 
ab eadeiii, non ab aliéna manu exaratum, ni est illud, quod laudat 
Echardus ex. Bibliolheca Sorboirica. Codex est antiquissimus ; nec 
dubitandum nostri Aegidii genuinum opus esse. 

Unie codici adjectus est Tractatus eiusdem Auctoris de Crepus- 
cirlis inscriptus : Tractatus de Crepusculis F. Aegidii de Lucinio 
Galiici Ordinis Praedicalorum. Est expositio Tractatus Albumachii 
de Oepusculis Matutino et Vespertino ; et quamquam tilulus s'il ab 
aliéna manu, antiqua tamen, ad marginem adnotatus, praefert 
tamen Opus slylum Aegidii, et eodem, ac alleruni opus, caractère 
scriptum est; adeo ut probabile admodum sit, foetum esse ejusdem 
Auctoris. 

Principium ejus est : Cum mulla secundum verbum Sapientis 
supra sensumhominis ostensa sint nobis, utsunt Cwleslia et divina, etc. 

Parlitum est opus in très partes, in quarum prima haec exponenda 
Auctor poJlicetur. 

Circa expositionem primae partis capitula sex institut. 

\. Utrum a Luce Solis otnnia Lumen recipiant, et per ipsum 
videanlur ea quae videntur ? 

±. Utrum Stellae eo modo sicut Luna Lumen a Sole recipiant? 

5. Quarc Stellae non videantur de die, sed lantum de nocte ? 

4. Utrum Aether, aut aef in se videanlur ? 

5. Utrum id quod apparet splendidum in crepusculis, sit terra, tel 
aqua, vel aliquid aliud corpus? 

6. Quomodo Crepuscula dicantur, et sint similis figurae, et quae 
sit causa diversorum colorum in eis ? 

■2 a Pars quatuor capita compleelitur. 

1. Continet declarationem quantitalis terrae, et aquae. . 

2. Déclarai : quanta sit elongalio Solis a centro terrae ? 
ô. Agit de quanti tate Corporis Solaris. 

In i? demonstratur : quot gradibus deprimatur Sol sub Horizonte, 
quando primo apparet Crepusculum malulinum ? 

Tertia pars tota versatur circa fi item, et terminum Crepusculi 

Vespertini. — pagg. 12 in 4 *). 

• 
1) Rome, Archives générales de l'Ordre des Frères Prêcheurs, Livre LU. La 
note que nous avons reproduite est tirée d'un fascicule sans pagination et libre. 
Il a été placé à la suite du fol. 649 après la reliure de ce volume de mélanges. 
11 fait suite à la pièce qui précède et est de la même main. La partie reliée s'étend 
du fol. 636 à 649, et porte en titre au fol. 636 : Addenda Tomo I. et II. Scriptorum 
Ordinis Praedicatorum. 



G. de Lessines et son « Tractatus de Crepusculis » 193 

Je n'ai fait aucune recherche pour savoir ce qu'était devenu ce 
manuscrit de la bibliothèque des Frères Prêcheurs de Bologne. Il 
n'est pas impossible qu'on puisse le retrouver, ainsi que d'autres 
manuscrits des deux traités dont nous venons de rapporter la 
description. 

L'information bibliographique qu'on vient de lire met hors de 
doute l'attribution à Gilles de Lessines du traité de Temporibus. Le 
traité de Crepusculis semble bien lui-même appartenir au même 
auteur. Notre bibliographe a noté la similitude de style dans les deux 
traités du manuscrit de Bologne. Echard et De Wulf ont de leur côté 
observé le même fait dans les autres écrits connus de Gilles 
de Lessines. J'ajouterai que sa façon de diviser et subdiviser très 
fermement ses écrits en parties et chapitres, ce qui est peu commun 
de son temps, se retrouve dans le de Crepusculis comme ailleurs. 

Le bibliographe anonyme qui nous fait connaître l'existence du 
de Crepusculis nous dit de cet écrit : Est exposilio Tractatus Albu- 
machii de Crepusculis Matutino et Vespertino. Dans sa pensée 
Albumachius est manifestement Albumasar (Abou Masar, ou Abou 
Machar). On ne voit pas avec quel autre auteur on pourrait l'identi- 
fier. En outre, notre bibliographe ne nous dit pas si son information 
relève de sa science personnelle, ou d'une indication fournie par 
l'œuvre de Gilles de Lessines, laquelle se présente comme l'exposi- 
tion d'un traité connu sur les Crépuscules. Quoi qu'il en soit, Albu- 
masar, qui est surtout connu comme l'auteur de l'œuvre astrono- 
mique où a puisé tout le moyen âge (Introductorium majus in 
Astronomiam), n'a pas composé d'ouvrage sur les Crépuscules 1 ). 
Par contre, le traité d'Alhacen sur les Crépuscules, traduit en latin, 
au cours du xn e siècle, par Gérard de Crémone, a été connu et 
utilisé au xiu e siècle. Il en existe plusieurs éditions. Celle que Risner 
a jointe à l'Optique du même auteur est la plus facilement abor- 
dable 2 ). Il n'est pas douteux que le sujet traité par Alhacen est le 
même que celui qu'on trouve dans l'écrit de Gilles de Lessines. 
Alhacen, comme son commentateur latin, étudie les crépuscules du 
matin (l'aurore) et du soir, et son traité se meut dans le cercle de 



1) Steinschneider, M., Die Hebraeischen Uebersetzungen des Mittelalters. 
Berlin, 1893, p. 566. 

2) Risnerus, F.. Opticae Thésaurus. Alhazeni arabis libri septem, Basileae, 
1572, pp. 283-288. Pour les autres éditions de cet opuscule oti peut consulter 
Narducci, E , Intorno ad una traduzione italiana fatta nel secolo decimoquarto 
del trattato d'Ottica d'Alhazen, Roma, 1871, pp. 13 et suiv. (Estratto del 
Bolletino di bibliografia e di storia délie scienze matematiche e fisiche, IV(1871). 

13 



194 R. Marchai 

questions que le bibliographe anonyme a énumérées comme étant 

les parties constitutives de l'exposition de Gilles de Lessines. Nous 

croyons donc que ce dernier a pris son thème dans le de Crepusculis 

d'Alhacen, lors même qu'il se serait mépris sur le véritable auteur 

de cet écrit. 

Avec ses traités de Temporibus et de Crepusculis Gilles de Lessines 

nous apparaît donc comme un. naturaliste, ou comme un astrologue, 

pour parler selon l'expression usuelle au moyen âge qui est celle 

employée par la Tabula. Il serait intéressant de connaître les idées 

de Gilles de Lessines dans ces matières, et de voir si son information 

et. sa sagacité personnelles dépassent les vues transmises par les 

Arabes. Qu'il suffise, pour le moment, d'avoir enrichi la liste des 

Prêcheurs et des maîtres parisiens qui se sont livrés à l'élude des 

sciences de la nature. 

P. Mandoisnet, 0. P. . 



IX 

DE L'EFFET A LA CAUSE 

à propos de l'article de M. le chanoine J. Laminne ') 
sut la « Cause et l'effet » *j. 



L'article de M. le chanoine J. Laminne sur la cause et l 'effet 
n'excitera pas moins d'intérêt que son précédent travail sur le 
Principe de raison suffisante 3 ). La hardiesse des conclusions, l'éru- 

1) Aujourd'hui Mgr Laminne, auxiliaire de l'Evêque de Liège. Nous sai- 
sissons avec empressement cette occasion d'offrir nos félicitations à réminent 
professeur que l'éclat de son enseignement et la distinction de ses mérites ont 
appelé à ce poste élevé. Cet article achevé au début d'août 1914, a dû rester 
dans les cartons de l'auteur pendant toute la durée de la tourmente qui, en 
ravageant Louvain, a compromis tant d'intérêts et suspendu la publication de la 
Revue Nous le savons, des réponses, au moins partielles, ont été adressées à 
M. le Chan. Laminne, en particulier celle du P. de Munnynck (mai 1914), avec 
réponse de M. Laminne dans le n° d'août 1914, le premier qui ait été publié 
après la guerre. Mais, éloigné en ce moment de toute ressource en Revues, nous 
n'en pouvons tenir compte et publions notre article tel qu'il était achevé en 1914. 
Bollengo, Ivrea, 15 octobre 1919. 

2) Revue Néo-Scolastique, fév. 1914. 

3) Ib., nov. 1912. 






De V Effet à la Cause 195 

dilion de la polémique, et surtout la netteté, la vigueur de l'argument 
sur lequel le savant métaphysicien appuie la partie constructive de 
sa thèse ne manqueront pas d'attirer l'attention. 

Aussi bien tous ceux que préoccupe le souci d'apporter quelque 
précision dans leurs idées et de ne pas se contenter de formules 
reçues, seront-ils très reconnaissants au chanoine Laminne d'avoir 
mis en une belle lumière le point faible des explications apportées 
d'ordinaire à un axiome fondamental de la métaphysique des causes. 
Cet axiome qu'on pourrait appeler le principe de contenance a coutume 
de s'énoncer ainsi : « LYffet est semblable à la cause » ou encore : 
« La perfection de l'effet se trouve au moins équivalemment en sa 
cause ». Or, dans la première partie de son article, M. Laminne 
étudiant les essais de justification a pr-iori de ce principe appliqué 
à la cause en tant que telle, montre avec succès qu'ils ont le tort de 
supposer ce qui est en question ; ces démonstrations ne valent donc 
pas comme démonstrations, et l'on ne peut qu'admirer la souplesse 
et la pénétration dont fait preuve l'auteur lorsqu'il entreprend de 
faire éclater le vice de ces faux raisonnements. 

D'autre part M. Laminne, avant de conclure sa première partie, 
établit en une synthèse brève et ferme la pleine valeur du principe 
de contenance appliqué à la Cause Première. La preuve qui en est 
donnée satisfera les plus exigeants (pp. 44-47). 

Mais lorsque, dans cette même partie de son article, M. Laminne 
semble mettre en doute que ce principe trouve son application en 
dehors de la .Cause Première, il sera bien permis de n'être plus 
entièrement d'accord avec lui, Les causes secondes, à l'entendre, ne 
seraient pas de vraies causes principales. Bien plus, s'il fallait en 
croire la longue étude qui constitue la seconde partie de l'article, 
les diverses activités créées accuseraient à l'évidence une absence 
complète de similitude entre la cause et l'effet et l'on devrait 
conclure : le principe de contenance ne se vérifie absolument pas 
des causes secondes. Il nous semble que de telles vues entraînent, 
en Métaphysique, d'assez graves conséquences, pour que, malgré 
l'autorité de l'éminent auteur, nous puissions nous enhardir à les 
discuter. D'ailleurs, nous ne faisons ainsi que répondre à l'invitation 
de la Rédaction l ). 



D'après M. Laminne en eilcl,.les causes secondes, exclues de 
l'ordre des causes principales, ne seraient que des instruments au 

1) Février 1914. 



196 /?. Marchai 

sens strict, « déterminant, comme <lil saint Thomas, et particulari- 
sant la causalité divine universelle » [de Pot., q. 3, a. 7) ; mais 
dont l'activité sous la motion de la Cause Première ne semble devoir 
exercer aucune vertu propre et naturelle. Sans doute M. Laminne 
affirme (pie la nature de la cause créée caractérise sou activité ; 
qu'il y a donc correspondance entre la cause et felïet : mais, entre 
elles, comme toute la troisième partie tend à le prouver, il n'y a 
point relation de similitude. Dans ces conditions, réduite entre les 
mains du Créateur au rang de cause strictement instrumentale dont 
la vertu propre ne laisse dans l'effet aucune trace, et même, — si 
l'on voulait arguer du silence de l'auteur, — dont la vertu propre 
n'influe point physiquement pour déterminer le terme de la Causalité 
première universelle, la cause seconde ne parait plus différer d'une 
« occasion » réglant ] ), d'après une loi fixe, les conditions suivant 
lesquelles agit cette Cause Première universelle. De plus, si l'acti- 
vité des causes secondes ne manifeste pas nécessairement leur 
nature, celle-ci ne va-t-elle pas rester pour nous Yignotum X? Par 
suite, la voie presque unique d'arriver à la connaissance du principe 
premier des opérations de l'être ne nous sera-t-elle pas fermée? En 
particulier comment sera-t-on autorisé dans cette hypothèse, à 
conclure de la spiritualité de l'acte intellectuel à la nature spiri- 
tuelle du principe qui le produit ? 

Conséquences, à tout le moins iroublanles, qui sembleraient 
logiquement découler de la négation initiale. Mais peut-être répondra- 
t-on que, même en admettant que ce tableau ne soit pas poussé au 
noir, il n'y aurait pas lieu de s'en inquiéter. Quelque commode 
qu'ait pu paraître aux méiaphysiciens passés le principe de conte- 
nance, il n'y aurait qu'à le laisser succomber, s'il n'était pas vrai... 
Laissant donc les conséquences, c'est le principe même qu'il s'agit 
de sauver. 

Au reste nous ne prétendons pas reprendre la question à pied 
d'oeuvre, dans une élude originale et de plein jet, nous nous conten- 
terons de répondre, point par point, aux assertions du Chanoine 
Laminne, sans toutefois nous astreindre entièrement à l'ordre qu'il 
adopte. Nous proposerons tout d'abord notre explication a priori, 
mais dans le seul bu! de préciser le postulat auquel ont recours 

1) Le P. de San, dans sa Cosmologie, montre, par une subtile analyse, com- 
ment la cause occasionnelle se réduit à un instrument non physique, mais moral, 
dont l'usage répugne à la Cause immuable et omnisciente ; or, il semble aussi 
que, sans coopération de la vertu propre intrinsèque de la cause seconde à 
l'exe/cice de la Causalité première, il ne reste plus à celle-là qu'une causalité 
occasionnelle. 



De V Effet à la Cause 197 

toutes les déductions semblables ; puis nous aborderons dans une 
seconde partie l'étude a posteriori de la causalité créée en reprenant 
une à une les objections que soulève notre auteur ; ce qui nous 
amènera à induire la conclusion opposée. Cette induction enfin sera 
confirmée a priori, dans une troisième partie, où nous tâcherons de 
prouver que, si le principe se vérifie de la Cause Première, il n'est 
pour autant dénué, ni de sens, ni de portée, quand il s'agit de 
causes secondes. 



I 

Pour faciliter la discussion qui va suivre, il nous parait nécessaire 
de rappeler quelques notions de la métaphysique des causes. 

Et d'abord un point doit demeurer hors de conteste : le principe 
de contenance ne peut valoir que de la cause adéquate qui est le 
plus souvent multiple ; il signifie que tout ce que l'effet contient de 
perfection doit se retrouver dans l'ensemble adéquat de ces causes ; 
cette perfection concrète se référant à chacune d'elles sous l'une des 
diverses formalités par lesquelles nous concevons que ces mêmes 
causes atteignent l'effet. 

D'autre part : 1° Une induction très générale nous montre qu'il 
faut à un effet déterminé une cause déterminée. — 2° Elle nous 
révèle de plus la finalité intrinsèque, évidente dans le monde, et 
nous montre qu'il y a des causes et des effets naturels : chaque 
substance est inclinée suivant une loi de la nature, c'est-à-dire par 
sa nature même, à produire tel effet qui lui est approprié et souvent 
elle se manifeste industrieusement, merveilleusement disposée à 
cette production. — 3° Nous voyons en outre que l'activité des êtres 
est proportionnée à leur perfection naturelle et, pour chaque ordre, 
s'exerce dans une sphère propre et déterminée. Il suffit pour s'en 
convaincre de passer en revue les grands règnes de la matière brute, 
des vivants, des êtres intelligents, en remontant jusqu'à Dieu. C'est 
l'induction que développent fréquemment saint Thomas et les 
scolastiques à sa suite, notamment dans la question de la création 
et dans celle de la vision béatifique. — 4° Nous concevons enfin 
l'activité d'un être comme la fin et le complément de sa perfection 
entitalive. 

Ces quatre points amènent cette conclusion dont M. Laminne nous 
fournira la formule : « L'activité d'un être est déterminée par la 
perfection de sa nature » (p. 41) '). 

1) Ils nous livrent aussi le sens plénier de ces axiomes : « Agens agit secundum 



198 R. Marchai 

Ceci posé, voici l'explication que nous emprunterions aux Ontolo- 
gies des PP. Belmas (Th. LXV, n° 499) et Palmieri (p. 40). 

L'effet en tant que tel, c'est-à-dire ce qui commence à être absolu- 
ment, ou à être tel, se conçoit comme étant préalablement en 
puissance, c'est-à-dire en absence, ou dans un sujet en indigence 
de perfection. Or, toute indigence, toute absence de perfection, tout 
vide d'être requiert, pour être comblé, une cause proportionnée qui 
soit la raison suffisante de la perfection qui n'est pas encore ; nous 
ne concevons en effet la cause que comme un pouvoir actif capable 
par lui-même de produire une perfection. Une cause, disons-nous, 
c'est-à-dire une raison suffisante distincte de la perfection purement 
possible ou du sujet en puissance, puisque cet être possible ne peut 
rien expliquer dans l'ordre de l'être, ni ce sujet en puissance être 
la raison d'une perfection dont il souffre l'indigence. 

Cet argument qui reste dans Tordre transcendant, après ce que 
nous avons remarqué plus haut, nous pouvons le préciser en 
l'appliquant à l'activité naturelle. Tout effet naturel, pour être 
produit dans un sujet, requiert un agent naturel, qui soit déterminé 
par la perfection de sa forme à combler l'indigence déterminée de 
perfection dont souffre le sujet ou « patient », à procurer à celui-ci 
telle perfection qui lui manque. Or, les conditions naturelles néces- 
saires et suffisantes pour combler cette indigence ne se peuvent 
mieux concevoir réalisées dans l'agent que par la possession d'une 
perfection au moins équivalente à celle de l'effet. 

« Ne se peuvent mieux concevoir ». Nous' l'accordons au Chan. 
Laminne : a priori, nous ne sommes pas en mesure d'en dire 
davantage. Sans doute l'expression se pourrait justifier par le 
témoignage du sens commun : « Nemo dat quod non habet », c'est 
là ce qu'il proclame et ce témoignage est bien quelque chose, mais 
à coup sûr, nul n'entend affirmer par là que la perfection de l'effet 
était identiquement contenue dans la cause ; par suite, l'adage dans 
le cas présent, ne pouvant se prendre au sens propre, ne fournit pas 
une preuve. 

Sans doute encore nous pourrions invoquer ici l'accord unanime 
des Scolastiques, jusques et y compris Duns Scot M. 

formam » (i. e. seu exemplarem, seu naturalem) (S. Th., I a pars, q. 25, a. 1, c). 
« Unumquodque agit secundum quod est actu » (I, q. 4, a. 3). — « Agens in quan- 
tum agens est perfectum,paUen$ vero imperfectum » (I a , q.25, a. 1). — «Operari 
sequitur esse». — Ces mots «secundum», «perfectum», «sequitur», ne signifient 
pas seulement une condition, mais ils donnent la mesure même de l'activité 
naturelle. 
1) La note harmonieuse qu'il jette dans le concert est d'autant plus digne 



De t Effet à la Cause 199 

Mais ces autorités ne sont pas par elles-mêmes des preuves et 
puisque la déduction a priori ne permet pas de conclure en faveur 
du principe de contenance, nous allons examiner maintenant, à la 
suite du Clian. Laminne l ), si l'induction discursive ne nous fourni- 
rait pas un argument extrinsèque. M. Laminne s'efforce de prouver 
qu'elle infirme le principe ; nous, au contraire, voudrions montrer 
qu'elle le confirme. Dans ce but, il nous suffira d'établir la mineure 
de notre dernier argument où nous affirmons a posteriori que la 
possession d'une perfection équivalente à celle de son effet nous 
apparaît comme requise chez l'agent pour produire un effet quel- 
conque dans un sujet ou patient» : nous aurons achevé ainsi l'expli- 
cation synthétique esquissée plus haut. Le principe de contenance 
sera ainsi prouvé, le principe corrélatif agens non agit in simile 
sibi se déduira du même coup z ). 



II 

Mais une remarque préliminaire s'impose. Les scoîastiques 
admettent que les agents créés n'entrent en exercice qu'après y 
a'voir été déterminés 3 ) (in actu primo proximo posita) de l'extérieur, 
et cela en général par une actuation physique 4 ). « Movens non movet 
nisi motum ». Il faut donc distinguer entre l'effet reçu par le patient 
d'une cause extérieure principale, que seul on affirme semblable à 
celte cause sous une formalité -quelconque, et l'effet produit par le 



d'attention qu'on en eût pu douter davantage, qu'elle est des plus claires et 
qu'elle vient du philosophe, nous te verrons en terminant, qui peut être a le 
mieux pénétré la notion de cause. Nous ne citerons de lui que cette assertion : 
« Licet ista propositio, Simpliciter imperfectius secundum speciem vel genus 
» non potest esse totale principium activum respectu perfectioris, sit mihl aeque 
» nota sicut aliqua in philosophia, qua negata nescirem probare ordinem entium, 
» secundum quod Primum Ens est perfectissimum ». In IV Sent., D. 12, q. 3, n° 13. 
J. D. Scot, In Sent., Quaestiones subtilissimae, Edlt. J. Keerberg, Anvers 1620, 
t. IV, p. 196. 

1) Dans la troisième partie de son article. 

2) Cette déduction est très clairement exposée par l'abbé Farges (Revue de 
Philosophie, avril 1909). 

3) Ils n'exceptent que le Premier Moteur immobile. 

4) A l'exception peut-être de l'intellect agent, pour omettre les exemples qu'ils 
tiraient d'une physique erronée. Entre la puissance purement passive (il n'y a 
guère comme telle que la matière première à laquelle on comparait l'intellect pos- 
sible à l'état d,e tabula rasa), et la puissance purement active, telle que l'intellect 
agent, se place la puissance opérative, movens mota, c'est-à-dire presque toutes 
les puissances naturelles. 



200 R. Marcha! 

patient préalablement actué de l'extérieur, mais réagissant par sa 
vertu propre opérative '). Le Chan. Laniinne, dans sa critique inex- 
orable de la philosophie naturelle des anciens, semble avoir complè- 
tement perdu de vue cette distinction d'un usage cependant si 
fréquent. Ce point remis en mémoire, parcourons, à la suite de 
M. Laniinne lui-même, les différents ordres où s'exerce l'activité 
des causes secondes. 



* 



Le mouvement mécanique. — L'auteur parle de forces attractives 
ou répulsives qui sembleraient d'après lui s'exercer à distance et, 
dans le cas du choc même, il fait intervenir une force répulsive qui 
s'exercerait entre les deux corps avant leur contact quantitatif. Mais 
aucun physicien n'admet plus maintenant ces actions instantanées 
et à distance 2 ), dont la considération est si commode en mécanique 
céleste et dont le postulat est généralisé dans la mécanique newto- 
nienne. C'est même précisément de cette phase synthético-déductive 
de la science du mouvement que Mach, dans les passages cités par 
M. Laminne (p. 55), critique les principes, fondés en partie sur des 
conventions symboliques 3 ) ; bien que le savant allemand n'y énonce 
pas explicitement les lois expérimentales de la causalité mécanique, 
il faut dire que d'après lui cette causalité ne s'exerce qu'au contact. 
iNous admettons avec M. Boussinesq 4 ) que, plus probablement, le 
contact immédiat quantitatif n'est pas requis, mais au moins y a-t-il 
contact médiat, l'élasticité du milieu interposé comprimé au delà 
d'une certaine limite par le rapprochement des deux corps interve- 
nant comme le facteur immédiat de la communication du mouve- 
ment. Les lois expérimentales en sont connues en mécanique 
rationnelle sous le nom de loi du choc, et une autre donnée 
déduite de l'expérience nous permet d'en esquisser l'interprétation 
physique. 

Les scolastiques, en effet, ont depuis longtemps établi que la per- 
sistance du mouvement ne se peut expliquer que par la présence 



1) Ce point est encore très clairement exposé par l'abbé Farges (Rev. de PMI., 
avril 1909, p. 393). La doctrine en est synthétisée par saint Thomas, Quodlibeta, 
VIII, a. 3. 

2) De là, par ex., la considération de champ, fondamentale en électro-magné- 
tisme (Voir Chwolson, Traité de Physique, Introduction à l'Électricité). 

3) Ex.: le vecteur Force déterminé par la présence, l'état quantitatif et cinétique 
de deux corps. 

4) Leçons de Mécanique synthétique, p. 13. 



De ï Effet à la Cause 201 

dans le mobile d'une qualité permanente qui en actue la quantité, 
et qu'ils nomment « impetus » ; les scolastiques modernes tendent 
même généralement à y réduire toute la réalité physique, toute 
l'entité absolue du mouvement. C'est Leibniz 1 ), je crois, qui a intro- 
duit cette notion en mécanique rationnelle et on l'y retrouve actuel- 
lement sous le nom d'impulsion. Elle a pour mesure la quantité de 
mouvement, c'est-à-dire le produit de la masse par la vitesse : la 
vitesse imprimée à l'unité de masse, voilà bien en effet, ce qui nous 
semble caractériser Vimpetus en direction et en intensité, comme la 
vitesse elle-même caractérise le mouvement. Ceci posé, prenons le 
cas élémentaire d'un corps en mouvement A, venant à rencontrer un 
autre corps B en repos relatif; la communication de mouvement de 
A à B, — c'est la première loi d'expérience, — aura nécessairement 
lieu et elle consistera, d'après ce que nous venons de voir, dans la 
production par A en B d'un impetus] c'est-à-dire d'une forme actuant 
la quantité de B et génériquement au moins semblable à celle qui 
déterminait la quantité A. Mais il y a plus : la première loi du choc 
de deux corps exige que la somme de leurs quantités de mouvement 
se retrouve après le choc intégralement ce qu'elle était d'abord. 
Iraprès l'interprétation qui précède, cela revient à dire que tout ce 
qu'a gagné B en impetus, Vimpetus de A l'a perdu en intensité ; or, 
l'intensité d'une qualité, c'est sa perfection dans l'espèce ; on peut 
donc conclure : tout ce qu'il y a maintenant de perfection dans 
l'effet, qui est Vimpetus de B, se trouvait, non identiquement, mais 
à un degré différent dans la cause, Vimpetus de A •). Le principe de 
contenance nous semble suffisamment justifié. 



1) M. Duhem, dans ses savantes études sur l'histoire de la Mécanique au 
moyen âge, nous apprend que, dès le xiv e siècle, l'« impetus» avait été considéré 
du point de vue proprement mécanique, par le célèbre Buridan, en particulier. 

2) On pourrait aller plus loin avec les théoriciens de la mécanique : ils dis- 
tinguent et étudient spécialement les corps mous et les corps élastiques, deux 
extrêmes entre lesquels se placent les substances naturelles. S'il s'agit de corps 
mous, c'est-à-dire ne concourant que par leurs forces passives à recevoir l'impul- 
sion extérieure sans réagir par leurs qualités actives, on déduit en mécanique de 
la loi précédente que les deux masses corporelles, après le choc, s'uniront pour 
ainsi dire en une seule où la vitesse sera uniformément distribuée ; elles seront 
donc actuées d'impetus absolument semblables et il y aura assimilation complète 
de l'effet à la cause. — S'il s'agit de corps élastiques réagissant l'un sur l'autre par 
leurs propriétés actives, les quantités de mouvement de A et B et par suite les 
Impetus resteront différents après le choc, l'assimilation n'ira plus Jusqu'au degré 
spécifique ; mais l'exception se trouve expliquée par notre distinction prélimi- 
naire : il y a eu, dans ce second cas, réaction du patient sur l'agent. 



202 R. Marchai 



■k 



Dans la critique des phénomèmes physiques, M. Laminne, fidèle à 
ses théories mécanises, oppose au principe de contenance les 
transformations d'énergie.' La question est délicate; sans la traiter à 
fond, contentons-nous de montrer que le principe en sort indemne. 

La notion de transformation d'énergie est le complément hypo- 
thétique du principe de la conservation de l'énergie l ) rigoureuse- 
ment démontré en mécanique rationnelle, mais des objets et du 
mouvement dans les conditions théoriques que suppose cette science 
abstraite 2 ). Toutefois aucune transformation mécanique naturelle 
n'obéit rigoureusement à ce principe; il y a toujours perle d'énergie 
mécanique et dégagement de chaleur, mais de telle sorte qu'entre 
l'une et l'autre l'expérience révèle un rapport constant 3 ). On peut 
en dire autant des phénomènes concomitants de variations et de 
transformations électriques, de transformations calorifiques et de 
transformations électriques ou magnétiques, lumineuses, etc. Cette 
consécution invariable conduit naturellement à la pensée d'un lien 
de causalité, d'une transformation d'énergie mécanique en cha- 
leur etc. et réciproquement. Cette notion devient le postulat fon- 
damental des théories mécanistes, celles-ci ne voyant dans les 
phénomènes physiques qu'autant de manifestations des mouvements 
des milieux pondérables, externes et internes. 

En tout cas, s'il y a transformation mutuelle entre ces groupes de 
phénomènes, c'est qu'il subsiste entre eux quelque élément com- 
mun. Celui-ci ne peut être conçu que comme la généralisation de 
cette énergie qui, pour le mouvement, a un sens précis. Mais le 
concept généralisé est bien autrement vague, au point que Poin- 
caré a pu dire que le principe de la conservation de l'énergie 

1) L'énergie mécanique totale d'un système uniforme, isolé et soumis à des 
forces qui dépendent uniquement des positions de ses différents points reste 
constante. L'énergie totale est la somme de l'énergie cinétique due à la variation 
de la force vive ou des vitesses et de l'énergie potentielle, maximum du travail 
que le système peut fournir en chacun dè'ses états. On voit que ces deux énergies 
sont de nature expérimentale tout à fait différente. 

2) On néglige alors le travail des résistances passives internes et externes, 
comme la viscosité et le frottement ; or elles interviennent dans toute transfor- 
mation naturelle pour modifier le principe comme nous le verrons. 

3) C'est le principe de l'équivalence; il n'est vrai sous cette forme que d'un 
corps décrivant un cycle fermé, c'est-à-dire, qui, après une transformation phy- 
sique, reprend exactement l'état primitif ; sinon le même principe conduit à dire 
qu'il y a variation de l'énergie interne, cette dernière conception étant due à 
l'hypothèse généralisatrice dont nous allons parler. 



De l'Effet à la Cause 203 

signifie simplement que, dans les tranformations physiques, « il y 
a quelque chose qui reste constant » x ). 

Ce jugement du grand critique scientifique est purement négatif. 
Mais, parmi les savants qui systématisent, en face des mécanistes, 
se dressent les énergétistes : Rankine soutient qu'il y a, non point 



1) Science et Hypothèse, ch. VIII, p. 158. 

Ce n'est pas là, comme on pourrait le croire, une boutade du grand savant, 
amateur d'affirmations paradoxales. Les physiciens qui, en dehors de toute 
théorie systématique, veulent poursuivre l'analyse mathématique des phéno- 
mènes, doivent les aborder par le côté mesurable et en rechercher une repré- 
sentation dynamique. Ils tâchent de déduire du principe de la moindre action, 
qui domine toute la dynamique analytique, des équations qui traduisent fidèle- 
ment les lois directement observées. A cet effet, il leur faut fixer d'abord les 
grandeurs dont la variation explique le phénomène. De celles-ci, les unes sont 
sensibles, les autres hypothétiques et cachées, tel ce flux de déplacement imaginé 
par Maxwell pour expliquer les phénomènes électro-magnétiques 'dans les diélec- 
triques. On voit déjà qu'ici l'arbitraire s'introduit. De ces variables on constituera 
deux tonctions, l'une correspondra à l'énergie interne ou potentielle et sa varia- 
tion répondra au travail mécanique élémentaire. L'autre correspondra à l'énergie 
cinétique et dépendra, sous une forme particulière, des variables et des vitesses 
de leurs variations. Ceci fait, en vertu du principe de la moindre action, par une 
règle connue, on pourra écrire, à l'aide des deux fonctions, les équations dites 
de Lagrange. Si l'analyste a heureusement deviné la constitution de ces deux 
fonctions, ces équations traduiront des lois observées. Mais l'on comprend 
sans peine que la plus grande part est ici laissée au génie du savant artiste 
(Cfr. Science et Hypothèse, chap. XI). 

Si donc l'on voit quelle liberté conserve l'invention dans cette assimilation 
dynamique, on ne saurait cependant prévoir toutes les surprises que réserve 
l'extension du concept d'énergie. Ainsi, en appliquant la méthode aux actions 
mutuelles d'un système mobile de courants fermés, on découvre, que pour 
retomber sur les lois expérimentales, il faut considérer Mes forces électrodyna- 
miques d'Ampère, qui représentaient ces actions mutuelles comme des forces, 
non effectives, mais apparentes et leur travail, comme de l'énergie cinétique ! 
De même l'étude d'un système de courants fermés et d'aimants conduit à conclure 
que leurs actions mutuelles doivent s'assimiler à des forces, non effectives, mais 
d'inertie, et que l'énergie interne du système est purement cinétique. 

Sans parler des difficultés d'ordre mécanique et physique que soulève cette 
représentation dynamique des phénomènes, nous en avons dit assez pour laisser 
entrevoir quelle largeur prend l'extension aux transformations physiques de la 
notion d'énergie mécanique. On n'a plus affaire ici à un concept univoque, mais 
bien plutôt équivoque. Est-ce alors faire injure à l'énergie ainsi entendue que de 
la traiter de «quelque chose» ? Il devient aussi manifeste que le principe n'est 
point fondé sur l'induction, puisque nous voyons la répartition de l'énergie, en 
ses deux manifestations expérimentalement opposées, la cinétique et la poten- 
tielle, laissée à l'invention du savant. Duhem, L'évolution de la mécanique, 
Rev. gén. des Sciences, 1903, p. 182; Sarrau, Comptes rendus de l'Académie des 
Sciences, 1901, t. XXXIII, pp. 402, 421. Cfr. Science et Hypothèse, c. XL 



204 R. Marchai 

uniquement de l'énergie, spécialement de l'énergie mécanique, mais 
des énergies spécifiquement distinctes; M. Duhem, s'affirmant heu- 
reux de se rencontrer avec la Physique péripatéticienne dont s'inspi- 
rait déjà Rankine, regarde ces énergies comme les manifestations 
d'autant de qualités physiques, véritables puissances opératives ; 
Mach. enfin s'accorde avec les philosophes scolastiques modernes 
pour expliquer aux mécanistes ce qu'il faut penser de la transfor- 
mation présumée de ces diverses énergies. « De ce que le mouve- 
ment accompagne tout phénomène physique, dit-il, on peut conclure 
seulement qu'il y a une relation quantitative invariable entre les 
phénomènes mécaniques et les autres phénomènes physiques, mais 
non pas que toute énergie soit réductible à l'énergie mécanique. Le 
principe de la conservation n'est que la généralisation d'un théo- 
rème démontré seulement pour l'énergie mécanique 1 ). » 

Il y a longtemps que les scolastiques l'ont remarqué : il faut même 
que le mouvement précède, excite et accompagne toute transforma- 
tion physique. Celle-ci ne s'efFectuant qu'au contact quantitatif, il 
faudra souvent que l'influx de l'agent, avant d'atteindre le patienta 
distance, soit successivement propagé dans un milieu dont les der- 
niers éléments soient continus ; les qualités physiques ayant pour 
sujet, pour substratum la quantité 2 ), elles ne peuvent être actuées 
sans que celle-ci le soit en même temps, ni actuées dans toute la 
masse, sans que Vimpelus qui actue celle-ci s'y propage successi- 
vement, c'est-à-dire sans mouvements internes. Réciproquement les 
qualités sont d'abord sans doute puissances réceptives; les noms de 
capacité calorifique, électrique qu'emploient les physiciens, rien 
n'oblige à les considérer comme de vains mots : mais ce sont aussi 
des puissances opératives excitables par les impetus de ces mouve- 
ments concomitants et capables à leur tour, soit de produire des 
mouvements, soit d'exciter par leur intermédiaire d'autres agents 
physiques. Ce « quelque chose de constant » que nous a révélé la 
science moderne: c'est d'abord, — fruit de l'observation, — le rap- 
port constant entre les mesures adoptées pour les diverses tranforma- 
tions physiques .et celle de l'énergie mécanique concomitante; c'est 
en second lieu, — postulat qui généralise le principe de la force vive 
— la conservation de l'énergie totale, soit externe, soit interne de 
ces transformations mécaniques consécutives dans un système isolé. 

Sous l'action d'un agent physique extérieur, la capacité physique 



1) Evolution de la mécanique, cité par Rey : La théorie de ta Physique, p. 83. 

2) Si lexpression n'était absolument barbare, nous dirions volontiers : « étant 
subjectées dans la quantité ». 



De l'Effet à la Cause 205 

de même espèce dans le patient se trouve actuée à son tour : agens 
agit simile sibi, pourvu toutefois qu'entre les qualités de l'agent et 
du patient il y ait différences de degré : « agens non agit in simile 
sibi », et qu'en même temps se développe une quantité déterminée 
d'énergie mécanique. Mais, la capacité du patient est-elle saturée, 
l'excitation mécanique subsiste seule et les puissances ppérativesdu 
patient vont réagir pour produire un effet qui, d'après notre 
remarque préliminaire, ne sera plus semblable à la cause excitatrice, 
dont il ne procède pas immédiatement. 

Je fais agir un corps chaud sur un corps de température différente, 
il y a écliauffement de celui-ci et en même temps mouvements 
internes, de dilatation par exemple ; mais la capacité calorifique 
vient-elle à se saturer, réchauffement s'arrête pour laisser place au 
seul travail interne d'un changement d'état. Ce n'est qu'au terme de 
cette transformation que le corps, doué alors d'une nouvelle chaleur 
spécifique, deviendra capable de nouveaux échauffements. 

Un condensateur est soumis à l'influence d'une sourced'électricité; 
il se charge d'électricité, en même temps que se produit de l'énergie 
mécanique externe: attraction ou répulsion, ou interne : mouve- 
ments des fluides ; mais la capacité électrique l ) dans les circonstances 
données est-elle saturée, par exemple la tension superficielle 
dépasse-t-elle une limite déterminée, l'électfisation cesse et seul 
subsiste le mouvement mécanique excitateur d'actions acoustiques, 
lumineuses et calorifiques, manifestées par l'étincelle. 

Les deux phases dissemblables de ces phénomènes, expliquées 
par notre remarque préliminaire, sauvegardent donc le principe. 



Les combinaisons chimiques oc la génération des mixtes. — Ici le 
passage de l'hétérogèn^à l'homogène substantiel apparaît manifeste 
et il ne peut se faire que par assimilation mutuelle. Deux corps, 
soient l'oxygène et l'hydrogène, ne réagissent l'un sur l'autre, — 
c'est un fait d'expérience, — qu'autant qu'ils jouissent de pro- 
priétés diverses. Celles-ci se modifient par action et réaction 
mutuelles jusqu'à ce que soit obtenue leur assimilation dans la ligne 
où s'opposaient leurs activités. Indifférentes alors à la forme 



1) Il va sans dire que les expressions de capacité calorifique ou électrique, 
en tant que soumises à des mesures précises, et celle de fluides, quelque com- 
modes qu'elles soient, ne sont que des symboles de réalités situées hors de 
l'expérience, mais de véritables réalités physiques toutefois. 



200 R. Marchai 

substantielle de l'oxygène ou de l'hydrogène, elles se trouvent à 
l'état de dispositions ordonnées naturellement à une forme unique 
et nouvelle, celle de l'eau. Le devenir de cette forme c'est donc 
évidemment le passage de l'hétérogène à l'homogène substantiel, et 
l'application du principe d'assimilation. Si, cuire les termes extrin- 
sèques de cette mutation, le principe décontenance semble contredit, 
notre remarque préliminaire l'explique, la forme de l'eau n'est pas 
simplement reçue, par exemple dans la matière de l'hydrogène, 
sous l'action du seul oxygène ; il y a eu action et réaction de l'un et 
de l'autre : ils sont pour l'eau deux causes équivoques '). 

On peut montrer toutefois que, du point de vue des transfor- 
mations chimiques qui nous occupe, les perfections de l'effet se 
retrouvent éminemment dans ses causes. De ce point de vue en effet, 
la perfection dominante n'est-elle pas l'affinité, e/est-dire la finalité 
naturelle qui ordonne suivant des lois exceptionnellement précises 
et fixes toutes les puissances d'une substance chimique à des 
réactions déterminées? Or, l'affinité d'un composé résulte avant tout 
de celle des éléments ou des radicaux que dans des conditions 
déterminées il est ordonné naturellement à libérer, afin de permettre 
à ses éléments d'entrer, par voie de substitution, dans des combi- 
naisons nouvelles. Les affinités, de l'eau ne sont pas formellement 
celles de l'oxygène et de l'hydrogène, mais elles dérivent de ces 
dernières. Dans l'eau se retrouvent les deux affinités des principes 
composants, mais elle n'y sont que dans un état affaibli. Puissances 
opératives elles exigent un travail nouveau, une actuation plus 
intense, pour entrer en jeu : la perfection de- l'effet se trouve 
éminemment dans la cause. 



Phénomènes de la vie. — Ici entre en jeu, un facteur nouveau et 
de premier ordre à notre avis, le principe vital, principe d'activité 
et forme de la finalité naturelle. Le Chan. Laminne semble avoir 
systématiquement omis d'en parler, c'est une conséquence de ses 
préférences mécanistes et ce n'est que la suite d'une omission 

1) Remarquons que la similitude, pour être dissimulée et imparfaite, n'est 
cependant pas totalement absente. D'après l'opinion qui admet que dans la 
molécule d'eau, sous l'homogénéité substantielle, demeure l'hétérogénéité acci- 
dentelle, les deux propriétés des deux simples se retrouvent affectant des parties 
distinctes de la molécule, affaiblies, diminuées, ou plus exactement, selon l'ex- 
pression scolastique, «attempérées», à l'état de dispositions prochaines, appelant 
naturellement les fonnes de ces mêmes simples. 



De l'Effet à la Cause 207 

corrélative plus générale et tout aussi grave, le silence sur toute 
considération de finalité *_). 

a) Nutrition. — Ici l'assimilation de l'effet à la cause, de l'aliment 
à la substance vivante, s'agit-il d'une simple cellule, est si manifeste 
que le phénomène en porte le nom par antonomase. Toutes les puis- 
sances physico-chimiques du vivant sont ordonnées par le principe 
vital à introduire dans l'aliment les dispositions qui le rendront 
prochainement susceptible de la forme substantielle vivante. Toute 
la perfection dont se trouve actuée la matière de l'aliment, mainte- 
nant agrégée au vivant, ne se trouvait-elle pas formellement dans 
la forme de celui-ci ? 

La vérification du principe apparaît encore plus manifestement, 
s'il se peut, lorsque l'on se prend à considérer les termes extrin- 
sèques et derniers de révolution cellulaire, c'est-à-dire les cellules 
issues de la cellule mère 2 ). Cette dichotomie n'est d'ailleurs qu'un 
cas particulièrement simple de l'application type de notre principe, 
celle qu'on retrouve dans la génération. 

b) La Génération. — A n'envisager que les termes du processus 
à l'état de parfait développement, nous venons de le dire, la simili- 
tude est complète et telle qu'elle est passée dans la définition 
classique de cette opération, couronnement de l'activité vitale. 

Mais c'est sur le processus lui-même que M. Laminne nous arrête, 
en nous signalant de. réelles difficultés. 

Le terme immédiat de la génération, c'est l'embryon en tout, 
semble-t-il, dissemblable des parents ! Et, tort plus grave, c'est de 
cet embryon, synonyme d'être imparfait que va sortir l'adulte, 
l'être à l'état parfait ! Les Scolasliques ici répondent 3 ) que le germe 
est instrument séparé des parents, seules Causes principales de la 
génération et c'est à ces causes seules, comme il convient, que le 
terme adulte est assimilé, c'est elles seules qui en doivent contenir 
la perfection. 

« Mais il y a là un cercle vicieux, riposte-t-on. Les scolastiques, 
persuadés de l'intangible vérité du principe et voyant des causes 
fort imparfaites atteindre, comme instruments, des effets d'ordre 

i) Nous pensons cependant que ce doit être la considération maîtresse en 
Philosophie naturelle. Le D r Nys en fait le centre de son excellente Cosmologie 
à laquelle nous avons emprunté plus d'une idée et il montre bien, qu'en cela, 11 
ne fait que suivre la doctrine péripatéticienne. 

2) Ce stade est séparé du terme intrinsèque de l'évolution par la division for- 
melle. Mais celle-ci ne résulte que « per accidens» du jeu des forces physiques ; 
nous n'avons pas, de notre point de vue, à en tenir compte. 

3) Voir Kleutqen, Philosophie scolastique, t. III, Dissert, sur la vie. 



208 R- Marchai 

beaucoup plus élevé (un pinceau grossier est le facteur immédiat 
d'une Madone de Raphaël), ont considéré les causes de la génération 
comme dos causes instrumentales n'agissant que par la vertu des 
causes principales auxquelles seules serait réservée l'application du 
principe. Ainsi l'embryon est l'instrument de l'adulte ; parce qu'il 
produira l'adulte plus parfait que lui. Mais qu'est-ce que l'instru- 
ment sinon la cause qui atteint l'effet supérieur en perfection? Vous 
n'expliquez donc rien ». 

— Eh bien ! non, il n'en est pas ainsi. Comme nous le montrerons 
plus loin (III e partie), l'instrument est la cause qui n'agit que sous 
la motion d'une cause principale ; et cette motion consiste à faire 
participer l'instrument à la direction exemplaire et à l'intention 
finale de l'activité principale 1 ). Or, dans le cas, une finalité manifeste 
nous montre le principe vital directeur dans l'embryon ordonné par 
une loi naturelle à évoluer jusqu'à une forme image parfaite de celle 
des parents. C'est donc celle-ci qui est le type exemplaire et le terme 
final de cette évolution, terme dans la voie de l'exécution, principe 
donc dans la voie de l'intention. La forme des parents est le principe 
naturel extrinsèque de direction et d'intention, tandis que le prin- 
cipe vital de l'embryon en est le principe intrinsèque dirigeant : il y 
a bien en lui participation naturelle à la direction et à l'intention 
du principe générateur. Il en est donc l'instrument 2 ). 



Enfin I'acte de connaissance. — D'abord, au premier stade, entre 
l'objet et le terme du processus physique qui est l'impression passi- 
vement reçue dans l'organe, il y a similitude parfaite, c'est la consé- 
quence de ce que nous avons dit des phénonèmes physico-chimiques, 
et, pour la vision par exemple, l'expérience de Magendie le mani- 
feste. 



t) La cause parfaite est la cause intelligente ; chez les êtres immatériels le 
principe d'activité est leur forme naturelle qui se conçoit, par analogie, comme 
principe de direction et d'intention, c'est-à-dire de finalité. 

2) Qu'on n'oppose point que suivant une théorie assez généralement admise, 
la cellule reproductrice d'où est immédiatement issu l'embryon ne proviendrait 
pas de la différenciation du plasma somatique, matière des parents adultes, et 
que, par suite, les parents ne seraient pas les véritables causes de la génération. 
Celle-ci ne serait que l'un des termes de la division de la cellule reproductrice 
des parents eux-mêmes, l'un des anneaux de ce plasma atavique qui n'aurait fait 
que passer, pour ainsi dire, spécifiquement intact, à travers la masse cellulaire 
des parents et dont le seul auteur serait l'Auteur de toute l'espèce. Après avoir 



De V Effet à la Cause 209 

Mais, dira-t-on, entre l'objet de Tordre matériel et le terme 
extrême du processus psychique, l'acte de connaissance intellec- 
tuelle, Vcspèce expresse qui se trouve dans l'ordre intentionnel, la 
similitude ne peut exister. Nous n'abuserons pas de cette conception 
de similitude intentionnelle, si chère aux Scolastiques, et nous 
répondrons d'après la remarque préliminaire, que cette similitude 
ne doit pas exister : l'objet ici n'est que cause déterminante et l'acte 
procède immédiatement du principe de connaissance réagissant sous 
la détermination de l'objet : c'est dans cette cause seule immédiate 
et-adéquate, qu'il faut chercher la contenance de l'acte. La question 
n'est pas sans mystère; les scolastiques toutefois sont généralement 
d'accord pour montrer les grandes lignes de la contenance. L'objet 
n'est que cause déterminante, en ce sens que de lui seul vient cette 
détermination de l'acte qui réfère celui-ci à un objet déterminé sous 
des notes déterminées ; tout ce qu'il y a de perfection entitative dans 
cet acte immanent, lui vient du principe vital dont il émane ; ainsi 
cet acte d'intelligence, par exemple, ne se manifeste spirituel, c'est- 
à-dire supérieur aux conditions de la mati-ère, que parce qu'il 
procède d'un principe indépendant dans ses opérations et dans son 
être des conditions de la matière, d'une substance spirituelle, enfin... 

L'examen successif des activités créées des divers ordres nous a 
montré, dans chacun d'eux (qu'il s'agît des opérations élémentaires 
ou des phénomènes d'ensemble) l'effet semblable à la cause, la per- 
fection de l'effet contenue soit formellement soit éminemment dans 
la cause : de là nous pouvons donc induire le principe de conte- 
nance comme une loi de nature et lever ainsi les doutes que laissait 
notre première partie. 






Mais notre insistance à nous tenir sur le terrain de l'observation 
expérimentale ne nous expose-t-elle pas à une grave objection ? 

Ces données de l'expérience sensible ne sont que de pures appa- 
rences ; les véritables facteurs dos phénomènes ce sont les actions 
intramoléculaires, intraatomiques ; nous ne percevons que des 



remarqué que cette théorie ne prévaut nullement contre la théorie contraire^ 
nous pourrions répondre que, dans cette hypothèse, le principe de contenance 
est sauvegardé ; la génération dej'embryon s'y trouve en somme, réduite à un 
fait de dichotomie cellulaire, terme extrême de l'évolution nutritive dans la pre- 
mière cellule reproductrice des parents eux mêmes, et nous avons vu comment, 
dans la nutrition, le principe était vérifié. 

14 



210 R. Marchai 

résultantes et des moyennes el nos lois ne sont que des lois statis- 
tiques.— Non, cette conception même admise, nos données sensibles 
n'en deviennent pas pour cela de. vaines apparences. Ces mouve- 
ments d'infiniment petits, en nombre quasi infini, sont ordonnés 
par des lois invariables à produire ces apparences; dans ce sens 
celles-ci sont naturelles, objets réels de notre connaissance sensible 
immédiate. C'est dans ce plan de connaissance, où se manifestait 
tout d'abord l'effet et, dans une certaine mesure, la cause, que nous 
les avons comparés et que nous avons vérifié l'application du 
principe de contenance. Aussi est-ce là seulement que le principe 
nous peut être un instrument utile de connaissance a posteriori. 

D'ailleurs ces considérations d'actions interatomiques et, dans les 
vivants, des seuls processus physico-chimiques ne gagnent rien à 
l'argumentation du Chan. Laminne, s'il est vrai, comme nous croyons 
l'avoir montré, que les conclusions à tirer de ces phénomènes élé- 
mentaires se doivent retourner plutôt contre lui '), 



III 

Dans une belle synthèse, le Chan. Laminne établit a priori la 
nécessité et les caractères d'une Causalité adéquate universelle. Il 
développe en termes précis, d'un style nerveux et d'un point de vue 
original un argument usité d'ordinaire pour établir la nécessité du 
concours divin 2 ). Mais ses conclusions, que voici, vont plus loin. 
- « 5° Lorsqu'il se produit un changement quelconque dans 



1) Au surplus dans cette voie, pour marcher au pas du néomécanisme moderne, 
c'est à la constitution électronique de la matière que le Chan. Laminne aurait dû 
recourir. Un ion spécifique positif autour duquel gravite un système d'électrons 
négatifs : voilà l'atome électrisé, tandis que d'autres animés de vitesses compa- 
rables à celles de la lumière échappent à l'attraction de l'ion central. La constance 
des révolutions orbitales expliquerait la périodicité qui se rencontre dans les 
phénomènes électromagnétiques et même dans la loi de distribution des radia- 
tions lumineuses. Dans l'atome à l'état neutre, au contraire, ces mouvements 
orbitaux seraient désordonnés. L'électrisation par influence, l'ionisation, con- 
sisterait, par un effet de bombardement des électrons émis par l'atome électrisé, 
à ramener à la constance les révolutions de l'atome neutre, de manière à com- 
muniquer aux phénomènes dont il sera la source la périodicité de ceux qu'en- 
gendre l'atome inducteur. — Ne retrouvons-nous pas dans ce phénomène élémen- 
taire du néomécanisme le plus frappant exemple de similitude entre l'effet et la 
cause et de communication de perfection : la constance, la périodicité, l'ordre 
et l'harmonie en un mot, passant de celle-ci à celui-là? 

2) Cf. Hontheim, Thecdicea, p. 772. 



De V Effet à la Cause 211 

l'ensemble des choses, il n'est pas possible que ce changement con- 
siste dans une augmentation absolue de perfection ; le moins ne 
peut être la raison suffisante du plus ». 

« 6° Or, si l'être nécessaire est infini en perfection, l'existence 
dune nouvelle perfection en dehors de lui n'augmente pas la per- 
fection qui existe par le seul fait de l'existence de l'Etre infini... dès 
lors (II) est la raison suffisante de tout ce qui existe... en dehors de 
Lui, puisque cela même existe équivalemment en Lui ». 

« (Au contraire)... aucun être fini ne peut être la raison adéquate 
d'un autre être fini... les effets que produisent les êtres finis dépen- 
dent essentiellement de Dieu comme Cause Universelle : ils ne 
peuvent donc dépendre des êtres finis que comme causes déter- 
minantes i) 1 ). 

. « Causes déterminantes », qu'est-ce à dire ? Il ne peut être 
question d'une détermination objective d'après laquelle les condi- 
tions d'être de la cause seconde, conformément à des lois fixes posées 
par la Cause Première détermineraient aussi les conditions de son 
action : ce serait L'Occasionnalisme. Il s'agit encore moins d'une 
détermination active du Premier Principe souverainement immuable 
et indépendant. — Faut-il alors entendre cette détermination, d'une 
simple canalisation, pour ainsi dire, de l'activité universelle dans le 
terme ; ou faut-il admettre une coopération active et propre de la 
créature ? 

Le Chan. Laminne donne manifestement ses préférences à la 
première alternative et il croit trouver une justification de sa 
manière de voir dans les deux arguments suivants. L'un s'appuierait 
sur les principes de conservation de la masse et de l'énergie ; mais 
plus d'un physicien moderne lui répondrait que le premier a un sens 
bien vague et que le second commence à être ébranlé ; nous avons 
vu, d'ailleurs, qu'en penser. L'autre serait emprunté à un passage 
de saint Thomas (De Pot., q. 5, a. 7) où il est dit que les causes 
secondes « ne sont que des causes instrumentales déterminant et 
particularisant la Causalité première ». Là en effet, saint Thomas 
étudie « les divers modes selon lesquels Dieu opère dans la nature 
créée et il résout la question en comparant celle-ci, vis-à-vis de la 
Cause Première, à une cause instrumentale ». C'est à cet article où 
saint Thomas traite ex professo la question qu'il convient de' 
s'arrêter pour préciser le sens des conclusions précédentes. 

Aussi bien pouvons-nous préjuger tout de suite qu'elles ne 
sauraient aller à retirer aux causes secondes toute causalité propre 

1) C. G., L. I, c. 66. 



212 R. Marchai 

et immédiate sur l'effet. L'on connaît l'adage familier à saint Thomas 
en cette matière : « Si l'instrument n'agissait pas (précision faite de 
la motion qu'il reçoit de la cause principale) par sa vertu propre, 
on n'emploierait pas un instrument déterminé pour obtenir- un eflet 
déterminé ». Ceci posé, voici le sens du développement du saint 
Docteur. « Un agent, cause principale, peut être dit cause de l'action 
d'un autre, a priori, de quatre façons : d'abord comme donnant et 
comme conservant la vertu de cet agent subordonné, puis comme 
l'appliquant à l'action, enfin comme l'élevant jusqu'à lui faire 
atteindre l'effet réservé à elle-même, à la causalité .principale ; or, 
ces quatre modes d'influx se retrouvent dans les causes secondes, 
venant de la Cause Première ». 

On reconnaît bien là les caractères de la causalité instrumentale ; 
en quelques mots, avec le P. de Régnon et en suivant la doctrine de 
l'Ange de l'École^ nous tâcherons d'en préciser la signification. 

Il faut distinguer de l'usage actuel de l'instrument la constitution 
de celui-ci, le choix qu'en a fait la cause principale, enfin les 
dispositions préalables nécessaires à la mise en mouvement. 

Je veux dessiner un cercle ; pour ce faire, j'arrête mon choix sur 
un crayon, je le taille, puis me mets à tracer la ligure projetée. Cet 
ensemble d'opérations fort simples me suggère nécessairement les 
remarques suivantes. D'une part la matière et la pointe de l'instru- 
ment adopté influeront sur le dessin ; car une pointe mousse de 
verre, par exemple, n'eût pas donné le résultat cherché et le trait 
obtenu à l'aide du crayon se distinguera par lui-même du trait 
marqué par tout autre instrument : pinceau, plume.., que j'aurais 
pu égale'ment employer. D'autre part pour tracer mon cercle, je dois 
imprimer au crayon i\n mouvement tel que, par ses propriétés 
mêmes, cet instrument puisse agir suivant la direction et l'intention 
de mon esprit, cause principale qui a conçu l'idée et voulu l'exécu- 
tion du cercle. 

La motion instrumentale, proprement dite, c'est l'exercice même 
de l'activité de l'instrument en tant crue cette activité procède soit 
des dispositions antécédentes, dont nous venons de parler, soif, au 
moment où elle s'exerce, de la direction et de l'intention de la cause 
principale ; sous ce rapport, la motion instrumentale, se nommera 
plutôt application de l'instrument. 

Mais cette motion dépasse la vertu propre de l'instrument ci c'est 
pourquoi, on dira très justement que celle-ci a été élevée : elle est en 
effet une participation à l'idée et à l'intention de la cause principale 
qui fait coopérer l'instrument à l'effet qu'elle se propose ; partici- 



De V Effet à la Cause 213 

pation d'ailleurs qui exige que l'activité principale s'accommode 
d'une certaine manière à la nature et à la vertu de l'instrument. 

D'après, les remarques précédentes la causalité qui revient en 
propre à l'instrument, consistera donc à déterminer, suivant un 
mode qui dépend de la nature et des propriétés particulières dudit 
instrument, l'activité dé la cause principale. Sans doute certains 
caractères de l'effet, tels les caractères d'ordre, et de régularité 
caractéristiques de l'intelligence, dans l'exemple cité, imposeront de 
le référer à la cause principale; mais l'activité propre de la cause 
instrumentale, comme nous l'avons vu, se pourra aisément discerner 
dans ce même effet. 

Appliquons ces données aux causes secondes. De l'Être nécessaire, 
cause première, les causes secondes tiennent et leur être et leurs 
propriétés; par Lui en outre être et propriétés leur sont conservés : 
tel est le fait fondamental qui pose ou mieux constitue l'instrument. 
La forme naturelle des causes substantielles, principe directeur de 
l'activité et principe de finalité, n'est en effet qu'une participation 
à la direction exemplaire et à l'intention finale de la Cause Première, 
mais participation permanente et substantielle qui fait de ces causes 
secondes autant de principes ayant leur activité propre. « Omne 
agens agit secundum formam ». Tel est aussi bien le sens vrai de 
cette finalité par nous si souvent invoquée. 

D'autre part pour que la cause seconde puisse agir comme instru- 
ment, deux conditions sont nécessaires. Tout d'abord il faut qu'elle 
ait été constituée « in actu primo pioximo » par la série des moteurs 
intermédiaires concourant harmonieusement selon les lois de la 
nature à l'effet prévu et voulu par le Premier Moteur; en outre et 
surtout il faut que le Premier Moteur incline immédiatement à coo- 
pérer à cet effet. 

Mais c'est dans le concours divin proprement dit qu'il faut cher- 
cher l'assimilation de la cause seconde à la motion instrumentale 
formelle. Cette assimilation y trouve sa raison d'être dernière à un 
double titre. 

a) En tant que par le concours la cause seconde est appliquée à 
l'action. La cause seconde en acte premier prochain est en effet 
inclinée à entrer en acte second par une nécessité de nature, c'est- 
à-dire par l'intention actuelle de l'Agent premier (d'où découle toute 
activité) voulant et produisant simultanément, — pour Lui c'est tout 
un, — l'action de la cause seconde. De plus, l'action posée, l'effet, 
le terme, être nouveau, n'en procède, de nécessité métaphysique, 
que sous l'influx actuel de l'Être nécessaire. 

b) Ya\ tant que par le concours divin l'action de la cause seconde 



214 JR- Marchai 

est réellement élevée. A considérer tout d'abord cette action de la 
part du principe qui la produit, on peut dire que la cause seconde 
n'agit qu'en vertu de la Cause Première. Tout ce qu'elle est, tout ce 
qui lui permet d'agir, elle l'a reçu de la Cause Première, et formel- 
lement l'action qui procède de la cause seconde n'en procède que 
par le vouloir actuel du Premier Agent. D'autre part à considérer 
l'action dans son terme matériel, c'est-à-dire dans l'être nouveau 
qui en résulte, il y a élévation de l'activité de la cause seconde, 
parce que cet être concret tout entier procède d'elle comme de la 
Cause Première, quoique la cause seconde ne l'atteigne que sous 
une formalité déterminée, générique, spécifique ou même acciden- 
telle, l'Etre nécessaire seul l'atteignant dans la plénitude de son être. 



Dès lors que penser de cette affirmation de M. Laminne : « Il n'est 
pas possible qu'un changement produit dans l'ensemble des choses 
consiste dans une augmentation absolue de perfection » ? Nous 
répondrons qu'en un sens cette proposition est très juste. Il ne peut 
v avoir en effet augmentation dans la plénitude de Vètre, en quoi 
seule consiste Vactualilé de la perfection. Mais qu'il ne puisse y avoir 
plus de détermination de l'être (ce qui n'en est que la limitation), 
ou, en d'autres termes, qu'il ne puisse y avoir plus de perfections 
déterminées, — pourquoi non? 

Sans aucun doute, toute production exige une Cause Première 
infinie à qui se réfère toute l'actualité de l'être qui se trouve dans 
l'effet, mais en vertu de quel principe exclurait-on la vertu propre 
et permanente (et donc principale en un vrai sens) de la cause 
seconde à qui se réfère la détermination (la taléité) de ce même 
être? La causalité seconde n'enlève rien à la Causalité universelle, 
si tout l'être de l'effet atteint par la créature se doit référer à la 
Cause Première. 

Pour en revenir à notre principe de contenance, il nous semble 
que celui-ci ne pourra qu'être confirmé, par ces considérations. En 
effet une similitude déterminée ne peut subsister qu'entre perfec- 
tions déterminées et c'est de la cause seconde que vient précisément 
la détermination de, l'effet ; c'est donc avec elle que l'effet pourra 
présenter une similitude formelle ; donc du point de vue logique, 
l'effet résultant de la Cause Première avec la cause seconde nous 
renseignera sur celle-ci avec plus de précision que sur celle-là. 
Toutefois du point de vue ontologique, il faut dire qu'effectivement 



De T Effet à la Cause 215 

l'assimilation, comme l'action d'où elle résulte, se réfère tout d'abord 
à la Cause Première et secondairement à la cause seconde. 

Saint Tliomas, examinant le cas de la similitude spécifique qui 
résulte de la génération (par exemple I p., q. 101, a. 1) nous en 
donne une explication plus profonde. Les parents ne sont que 
causes univoques et « in fieri », causes prochaines de la tonne 
(introduite) en cette matière, c'est entre eux et le fils, entre ces 
sujets modelés par la même forme spécifique que subsiste la simili- 
tude formelle. Toutefois l'assimilation effective c'est à la Cause per se 
de la forme unique dans l'espèce, c'est-à-dire à la Cause de toute 
l'espèce ou encore c'est à la Cause in esse de la forme, c'est-à-dire 
de la forme, non plus actuant cette matière, mais exprimant simple- 
ment telle détermination de l'être, tel degré dans l'imitation de 
l'Être nécessaire, et donc c'est à la Cause Première,. comme cause 
principale, qu'il faut la référer. 

Le Docteur Subtil va nous fournir l'explication dernière et la plus 
profonde de ce point délicat. Remarquons qu'il tient le principe 
comme acquis : pour lui, production et assimilation sont tout un ; 
remarquons aussi qu'il admet comme fait d'observation évident que 
les causes secondes sont, en général., univoques tandis que la 
Cause Première est équivoque : mais il ne s'agit pas ici de la valeur 
de ces présomptions, et nous n'avons plus à prouver le principe ; 
nous ne visons qu'à en répartir l'application entre la Cause Première 
et la cause seconde. Or donc, «la cause supérieure, dit Scot, est 
ordinairement équivoque et contient la perfection de l'effet d'une 
manière plus éminente que la cause univoque... La cause plus 
parfaite (d'autre part) contribue plus efficacement que la cause 
imparfaite à l'assimilation de l'effet avec le terme auquel il est 
assimilable ; sa supériorité causale lui assure une influence prépon- 
dérante sur l'effet, en tant qu'il est « causable », et par suite assimi- 
lable. Or, c'est à la cause prochaine que l'effet est formellement 
assimilable ; par suite la cause éloignée assimile l'effet à. la cause 
prochaine avec plus d'efficacité que celle-ci ne se l'assimile à elle- 
même... car la cause qui obtient la primauté dans la production de 
la forme d'où résulte la similitude, garde la même primauté dans 
l'assimilation effective » {In I Sent. Dist. LI, q. 8, n° 4) l ). 

La similitude est donc assurée entre les causes secondes et leurs 
effets et en même temps la primauté de la Cause Première dans 
l'assimilation effective est sauvegardée. Mais ne serait-ce pas au prix 
de la similitude des effets avec cette même Cause Première et de 

1) Ed. J. Keerberq, déjà citée, T. i, p. 126. 



21 fi JR. Marchai 

l'usage que nous pourrions faire de ce même principe, le seul que 
nous ayons cependant, pour arriver à quelque connaissance des 
perfections de la Cause Première? — On pourrait le craindre s'il 
fallait s'en tenir au sens minimisée que M. Laininne, après Suarez, 
donne à cette contenance émineute qui, pour notre connaissance 
discursive, résume la manière d'être des perfections divines : « Une 
la perfection de l'effet soit éminemment contenue dans sa cause, cela 
ne se peut mieux concevoir que par la vertu qu'elle aurait de la 
produire [Disp. 30, sect. I, n° 10) ». — Or, quelle raison VEximius 
Doctor en donne-t-il? C'est que l'autre explication qui consiste à 
dire : « Dieu contient éminemment les perfections des créatures, 
parce qu'il contient tout ce qu'il y a de perfection en elles, à part 
les imperfections », cette explication est plus obscure. Car ou bien l'on 
sous-entend qu'il contient cette perfection (plénitude ou actualité de 
l'être, comme nous disions plus haut) éminemment, et alors on 
n'explique rien ; ou bien ofi prend cette perfection formellement, ce 
qui répugne ; car, mise à part toute imperfection, la perfection qui 
demeure n'est plus de l'ordre de la créature (Ibid. n° 11). 

Mais VEximius Doctor ne se perd-il pas ici dans la subtilité? 
Quand on a distingué l'actualité de la perfection de ses détermina- 
tions, y a-t-il lieu de se demander encore si on la prend sous une 
détermination éminente ou formelle? 

Il faut avouer toutefois que cette contenance éminente, comprise 
même suivant la seconde formule que nous défendons, ne nous 
renseigne guère sur la nature des attributs divins, qu'il en est de 
même de toute analogie d'attribution intrinsèque et que, pour en 
esquisser quelque ombre, l'analogie de proportion, pKis familière à 
saint Thomas, jointe au principe de contenance, sera aussi plus 
efficace. 



Concluons. L'étude a priori du principe de contenance, appliqué 
à la cause en tant que telle, nous l'a montré comme jaillissant des 
exigences du sens commun et par le fait mèiuc, appuyé de l'autorité 
unanime des Scolastiques. L'élude que nous en avons esquissée- 
a posteriori à la suite du Ghan. Laminne nous a permis, contraire- 
ment aux conclusions de celui-ci, d'induire le même principe avec 
certitude comme une loi naturelle générale. Enfin nous avons pu 
constater que la vérification, certaine a priori, du principe à l'égard 
de la Cause Première, se concilie parfaitement avec son application 
aux causes secondes, tout de même que dans la réalité, s'allient 
harmonieusement les deux ordres d'activité sous le concours divin. 



V édition léonine de là Somme contre les Gentils 217 

Si pour notre modeste part, nous avons pu jeter quelque lumière 
sur l'extension et l'application du principe de contenance, c'est à 
M. le Chanoine Laminne que nous le devrons. Il ne nous aura pas 
seulement oifert l'occasion de ce travail, il nous en aura fourni les 
grandes lignes : nous n'avons eu qu'à remplir de nouveaux matériaux 
le cadre tracé par lui. 

Robert Marchal, S. J. 

Préfet des Études aiLScolasticat de Jersey. 
Août 1914. 



. L'ÉDITION LÉONINE 
DE LA SOMME CONTRE LES GENTILS ) 



^Le projet de l'édition en cours de publication remonte au début 
du pontificat de Léon XIII, déjà marqué. par l'Encyclique JEterni 
Patris. Après l'avoir annoncé le 15 octobre 1879 au cardinal De Luca, 
préfet de la Congrégation des Etudes, dans sa lettre sur la création 
de l'Académie romaine de saint Thomas d'Aquin, le pape en confia 
l'exécution, le 8 janvier 1880, au même cardinal, au cardinal 
Simeoni, préfet de la Propagande et au cardinal Zigliara et mit à leur 
disposition une somme de 300.000 lires. 

C'était renouveler, à trois siècles de distance, le geste de Pie V, 
le saint dominicain, auquel est due la première édition complète de 
saint Thomas, qui parut à Rome en 1570, en dix-sept volumes, 
augmentés d'un volume de tables. D'après la lettre adressée à la 



*) S. Thomae Aquinatis Doctoris angelici opéra omnia iussu édita Leonis XIII, 
P. M. — Tomus decimus tertius. Stimma contra Gentiles ad codices manu- 
scriptos praesertim sancti Doctoris autographum exacta et summo pontifia 
Benedicto XV dedicata cum commentariis Francisci de Silvestris Ferrariensis 
cura et studio fratrum praedicatorum. Liber primus et secundus. Romae, typis 
Riccardi Garroni, MCMXVIII. Edition in-folio, sur papier à la main, 60 lires. 
Edition grand in-quarto, sur papier à la main, 42 lires ; sur papier ordinaire, 
36 lires. Comme les autres, dont il existe pareillement trois éditions différentes, 
le volume est en vente chez les Editeurs des œuvres de saint Tliomas, au Collège 
Angélique, Via San Vitale, à Rome. 



218 A. Pelzer 

commission cardinalice, l'œuvre entière du Docteur angélique devait 
reparaître optitnis quoad orrinino fieri poterit, formis litterarum 
expressa accurateque envi/data, iis etiam adhibitis codicum manu- 
scriptorum subsidiù, quœ aetate hac nostra in lucem et usum prolata 
sunt. Comme sa devancière, l'édition devait contenir le commentaire 
du cardinal Thomas de Vio de Gaèle (Cajetàn) sur la Somme théolo- 
gique et celui de François de Silvestrc le Ferrarais sur la Somme 
contre les Gentils et avoir pour collaborateurs des dominicains 
désignés par le maître général de l'ordre. 

Poussés avec vigueur et suivis avec intérêt par un maître qui 
voulait voir le fruit de son initiative, les travaux avançaient rapide- 
ment, — même trop rapidement, comme on le verra plus loin, — 
avec la collaboration très active du cardinal Zigliara et le concours 
d'un groupe de dominicains, qui recherchaient et collationnaient les 
manuscrits, établissaient^ texte et surveillaient son impression. 

En 1882, 84 et 86 parurent les volumes I-lll, consacrés à des 
commentaires sur Aristote. Le texte grec avec, en regard, une 
ancienne version latine, y précède les leçons de saint Thomas, que 
résument des synopses bien divisées, tandis que les- annotations 
occupent le bas de la page. Pour le premier volume, le cardinal 
Zigliara n'y rapporte pas seulement les variantes des manuscrits, il 
y explique encore le texte de saint Thomas d'après ses principes 
généraux et par des passages parallèles et rappelle ou discute 
l'interprétation d'autres commentateurs grecs, médiévaux ou mo- 
dernes. Dans la suite, les annotations ont pour objet unique les 
variantes. 

En tète de l'édition figurent avec d'autres documents, les trente- 
deux dissertations critiques et apologétiques De gestis et scriplis ac 
doctrina sancti Thomae Aquinatis que Jean François Bernard 
De Rubeis avait publiées à Venise en 1750. Elles remplissent 
301 pages dans le premier volume, qui contient les commentaires 
du Perihermeneias et des Analytiques postérieurs et, en appendice, 
le commentaire de Cajetan sur le reste du second livre du 
Perihermeneias, pour lequel saint Thomas ne va pas au delà de la 
seconde leçon (chap. 10, 19b 31 chez Aristote). 

Le second volume est consacré aux commentaires des huit livres 
de la Physique. 

Le troisième volume reproduit trois commentaires inachevés, 
continués par d'autres dans des suppléments qui constituent l'appen- 
dice de cette édition. Alors que saint Thomas arrête son explication 
du De caelo et mundo à la fin de la huitième leçon du troisième livre 
(chap. 3, 302b 9 chez Aristote), Pierre d'Auvergne la reprend dès le 



V édition léonine de la Somme contre les Gentils 219 

commencement de ce livre pour l'achever avec le quatrième livre, 
tout comme il commente en entier les livres III- VI II de la Politique, 
pour laquelle le texte de saint Thomas comprend seulement les 
leçons sur les livres I et II et six leçons sur une première partie du 
troisième livre '). Le second commentaire du volume a pour objet le 
De generatione et corruptione. Le texte authentique de saint Thomas 
ne dépasse pas la leçon 17 du premier livre (c.hap. 5, 322a 34 chez 
Aristote). Le supplément imprimé, autre que le supplément de 
Thomas de Sutton du ms. 274 de Merton Collège à Oxford, est 
l'œuvre d'un compilateur anonyme, qui utilise abondamment le 
commentaire d'Albert le Grand et insère, entre autres, dans la leçon 
24 du premier livre, tout l'opuscule De mixtione elementorum de 
saint Thomas 2 ). Le texte authentique du troisième commentaire, 
relatif aux Météorologiques, s'arrête avec la leçon 10 du second livre, 



1) Revenant sur ce qu'il avait écrit au sujet de l'étendue du commentaire de la 
Politique dans les Annales de l'Institut supérieur de Philosophie (vol. III, 1914, 
Les commentaires de saint Thomas d'Aquin sur les ouvrages d' Aristote), 
M. Grabmann reproduit, dans le Philos, /ahrbuch (XXVIII, 1915, pp. 373-379, 
Welchen Teil der aristotelischen Politik hat d hl. Thomas von Aquin selbst 
kommentiert?), une annotation du ms. IX, 259, signalé par M. Gollob (Die 
Bibliothek d. Jesuitenkollegiums in Wien XIII [Lainz] u. ihre Handschriften, 
Sitzungsberichte d. k. Akad. d. Wissenschaften in Wien, philos. -hist. Klasse, 
Bd. 161, 7. Abhandl., p. 25, Vienne 1909), de l'ancienne Bibliothèque du com- 
mandeur François de Rossi (t 1854). Elle s'y lit (f. 121 r ) à la fin de la 6 e leçon 
du III e livre du commentaire de saint Thomas sur la Politique et dit clairement 
que les sjx premiers « chapitres » de ce livre ont été commentés successivement 
par saint Thomas, qui s'est arrêté là, et par Pierre d'Auvergne, qui a commenté 
l'ouvrage jusqu'à la fin. Mais M. Grabmann ne signale pas de manuscrit qui 
contienne ces deux rédactions des « chapitres » 1-6 (= chapitres 1-8 de l'éd. 
Bekker). 

On les trouvera dans les Vat. lat. 777 et 778. La l re leçon de Pierre d'Auvergne 
y débute (f. 35 r et f. 56v) : ei (Si ms. 778) autem qui de policia et cetera Post- 
quam philosophus pertransiuii opiniones antiquorum de policia reprobando eas. 
La 6 e leçon finit (f. 41 v et f. 69*') attingunt ad libertatem et ideo aîtercatio est 
inter ipsos. Plusieurs manuscrits, par exemple : Paris., Bibl. nat., lat. 6457 
et 16612 indiquent nettement que le commentaire de saint Thomas ne va pas au 
delà de la 6 e leçon en écrivant après les derniers mots : propter libertatem (fin 
de la leçon 6) sumendum autem primo et cetera (premiers mots du texte d' Aristote, 
chap. 9, 1280a 7 de l'éd. Bekker), le premier (f. 100 v ) : Explicit sententia 
libri politicorum, finit amen finit qui scripsit bene reliquit, le second (f. 164 v , 
au bas du feuillet, d'une main contemporaine du copiste) : explicit po/[itlca] 
/r[atriS] r7?|ome]. Du commentaire des livres 3-8 de Pierre d'Auvergne, il faut 
bien distinguer ses Questions sur les livres l-Vet VU de la Politique, qui se lisent 
dans le*ms. lat. 16089 ff. 274r-318 v ) de la Bibliothèque nationale de Paris. 

2) Cf. vol. III, p. xxn et vol. XULp. xxm, note. 



220 A. Pelzer 

c'est-à-dire avec le chapitre 5 d'Aristote (363a 20) dans l'édition 
Léonine; aux mois : récapitulât quod diclum est et est manifeslum 
in littera (suivis des premiers mots du chapitre 9 d'Aristote De cor- 
uscatione aulem et tonitruo cl cetera), c'est-à-dire avec le chapitre 8 
d'Aristote (369a 9) dans le ms. Val. Ial. <>7.">8, que les éditeurs n'ont 
pas connu et où l'explication du chapitre 6 n'esl pas de saint 
Thomas 1 ). Le supplément anonyme de l'édition qui s'achève avec 
le quatrième livre, reproduit, en grande partie; le commentaire de 
Pierre d'Auvergne pour le second et le troisième livre. 

Cependant l'activité des éditeurs s'était détournée des commen- 
taires pour se concentrer sur la Somme théologique. Le premier 
volume (le quatrième de la série) sortit des presses en 4888, le 
neuvième et dernier (le douzième de la série) en 1906. Au cours de 
ces années, la mort et d'autres occupations avaient enlevé plusieurs 
collaborateurs et rejeté tout le fardeau sur trois religieux unique- 
ment adonnés à leur besogne spéciale. Mais l'édition elle-même 
accusait un progrès considérable à partir de la seconde moitié du 



1) Dans le Vat. lat. 2072, qui contient (ff. 128v-175 v ) les quatre livres des 
Météorologiques, un annotateur reproduit çà et là, généralement en marge, des 
explications et même des passages du commentaire de saintThomas, qu'il appelle 
simplement : Expositor. Or, deux de ces emprunts nous mènent au delà de la 
partie du 2 e livre conservée dans les mss. Vat. 846 et Oxford, Balliol Collège 278, 
les seuls où les éditeurs romains ont lu le commentaire de saint Thomas et qui 
s'arrêtent, le premier aux mots : propter quoddam dubium et cetera (= Propter 
quod et dubitabit etc., lect. 8, num. 1, vol. III, p. 412), le second aux mots : 
semper manifesta et occulta nobis prope ntrumque polum sunt (lect. 10, num. 2, 
ibid., p. 420). Une glose interlinéaire id est loca humida, du ms. 2072 (f. 15L) 
interprète le mot pascua à la fin du chapitre 5 d'Aristote, tout comme la fin 
imprimée de la leçon 10 de saint Thomas (num. 6, ibid., p. 421). Par contre, 
une explication, rapportée (f.,156 r en marge) au compte de V Expositor, des mots : 
Praevenit autem sonus motum, quia subtiliorum partium est du chapitre 8 
(368a 19) d'Aristote, ne se trouve point au passage correspondant du supplément 
du commentaire (lect. 15, num. 2, ibid., appendice, p. lxxvhi). 

De plus, des différences de facture, de style et d'idées séparent les 17 leçons 
du 1 er livre et les 10 premières leçons du 2 e livre, des autres leçons 11-17 de ce 
même livre et du commentaire des livres 3 et 4 imprimés jusqu'à l'édition Léonine, 
sous le nom de saint Thomas. 

Toutes ces considérations amènent les éditeurs romains (voir vol. III, préface, 
pp. xxxii-xxxvii) à regarder comme dernière leçon authentique la leçon 10, y com- 
pris la partie absente du ms. 846 et à rejeter le reste du commentaire dans l'ap- 
pendice comme n'étant pas de saint Thomas. Ils réservent la question de savoir 
si ce dernier n'a pas poussé son commentaire du 2 e livre au delà de la leçon 10, 
comme l'annotateur du ms. Vat. 2072 le fait entendre. 

Des données nouvelles nous sont fournies par le recueil Vat. lat. 6758 (xiv e s.) 
où le commentaire précédé du titre en rouge Incipiunt rationes super librum 



V édition léonine de la Somme contre les Gentils 221 

sixième volume (I a II ae ) et surtout à partir du huitième volume, avec 
lequel commence la Secundo, secundae. 

Au lieu d'appeler à leur aide toute la tradition et de chercher 
à rétablir le texte de la première édition faite par saint Thomas, les 
premiers éditeurs, notamment le cardinal Zigliara et le P, Hyacinthe 
Frati, basaient leur édition sur le texte de l'édition de Pie Y, 
remarquablement bonne pour l'époque en dehors de ses interpola- 
tions. Ils le reproduisaient même là où les manuscrits consultés 
offraient des leçons qu'ils jugeaient meilleures, sauf à le corriger 
aux passages manifestement fatdifs ou lorsque, au témoignage des 
manuscrits, s'ajoutaient des considérations intrinsèques. En relé- 
guant partout ailleurs les leçons des manuscrits au bas des pages et 
en faisant entrer dans l'appareil critique, ce que portaient même des 
manuscrits secondaires aux endroits plus difficiles, les éditeurs 
fournissaient sans doute des moyens de contrôle et de correction 
dans la mesure où ils reproduisaient les variantes des manuscrits 
collationnés. Mais peut-on demander au lecteur de descendre conti- 
nuellement dans celte cave et d'en remonter aussitôt pour dégager 



Methaurorum. secundum venerabilem doctorem sancium Totnam de Aquino, 
occupe les feuillets 84-102 et finit — le reste de la page est en blanc,— parles mots: 
récapitulât quod dictuin est et est manifestum in littera. De coruscatione autem 
et tonitruo et cetera. Il est entièrement écrit d'une seule main à.part l'explication 
du chapitre 6 du second livre, dû à la main qui a corrigé le reste du commentaire. 
La leçon 10 s'y lit en entier, mais avec des différences dans le texte du dernier 
alinéa ou numéro 6 de l'édition (f. 98 v inc. Deinde cum dicit ille autem locus. 
quia supra assignauerat causant vehemencie boree et austri; des. suppletur et 
ex ampiitudine. vltimo epylogat dicens quod dictum est que sit causa ventorum. 
et quomodo se hateant adinuicem. et precipue quam [sic] ad austrum et boream). 
L'explication du chapitre 6 (fol. 98 v inc. De positione autem ipsorum. postquam 
philosophus determinauerat de causa et modo generacionis et motu adhuc de 
principio commocionis et cessacionis ventorum; f. I00 r des. accidentibus corn- 
munibus et propriis secundum unumquemque) est empruntée telle quelle au com- 
mentaire de Pierre d'Auvergne (voir par exemple, Vat. lat. 2182, f. 24 v -26 r ), 
comme nous en avertit le copiste-correcteur en écrivant à la fin Exposicio Istius 
lectionis ab illo scilicet loco. de positione autem ipsorum est secundum magis- 
trum petrum de aluernia. Mais la suite, c'est-à dire l'explication des chapitres 7 
et 8 n'est ni de Pierre (.cf. Vat. 2182, f. 26 r '28 v ) ni de l'auteur du supplément 
imprimé (lect. 13-15, ibid., appendice, pp. lxix-lxxix). Elle débute (f. 100 r ) De 
agitatione autem et motu terre, postquam philosophus determinavit de uentis 
in aère flantibus hic déterminât de effectibus uentorum et primo de terre motu 
qui causatur ex uento infra terrain generato. Or on y lit (f. 101 r , col. 1) l'expli- 
cation attribuée à VExpositor dans le Vat. 2072 à propos du passage 368a 19 
quod non est sic intelligendum quasi sonus sit corporum partes et subtilitatem 
habens. sed quia in subtiliori potest fieri sonus quam uentus. ideo etiam fiunt 
aliquando huius modi soni sine terremotu. 



ït>ï A. Peher 

lui-même du texte imprimé et de' l'apparat critique, ce que portait 
certainement ou vraisemblablement l'original ? 

Moins sensibles dans les commentaires sur Àristote, les inconvé- 
nients de ce système et de ce recours à l'édition de Pie V appa- 
raissent le mieux dans les deux premiers volumes, la Prima pars, 
de la Somme théologique, vu l'étendue de l'ouvrage et le grand 
nombre de transcriptions auxquelles il a été soumis. Modestement, 
les éditeurs déclarent dans la préface du premier (quatrième vol., 
1888, p. XIII) : « ... cum nec plus lemporis nobis suppeterct nec 
datum esset praeter Vaticanos codices alios melioris notae consulere, 
sûtis in hac rc fccisse videbimur, si perfections editionis, quae 
aliquando curari possit, spécimen saltem dederimus » l ). Leur plainte 
sur le manque 1 de temps disponible fait écho aux regrets qu'expri- 
maient déjà des préfaces d'autres volumes. Ils signalent ainsi leur 
hâte ou plutôt leur obligation de paraître, obligation d'autant plus 
regrettable en l'absence d'une vaste enquête préliminaire sur les 
manuscrits, semblable à celle qui avait précédé l'édition monumen- 
tale de saint Bonaventure et que le P. Fidelis a Fanna avait fait 
connaître dans sa Ratio novae collectionis operum omnium sancti 
Bonaventurac 2 ). Si le classement des écrits en authentiques, apo- 
cryphes ou douteux était relativement moins important ou moins 
difficile ehez saint Thomas que chez saint Bonaventure, l'édition du 
premier exigeait, du moins pour les ouvrages plus importants, la 
reconnaissance d'un nombre très considérable de manuscrits avant 
qu'on pût être assuré de tenir la clef du texte à constituer. 

Cette assurance vint heureusement, au cours de l'impression de 
la Somme théologique : l'examen d'un nombre toujours plus grand 
de manuscrits de partout pour les parties autres que la Prima pars, 
fit voir avec une clarté sans cesse croissante, leurs relations de 
familles et la dépendance de toute la tradition manuscrite ou impri- 
mée, vis-à-vis d'un archétype autre que l'autographe, c'est-à-dire de 
la première édition. Les éditeurs furent ainsi amenés à renoncer au 
système du cardinal Zigliara et du P. Frati, à détrôner l'édition de 



1) La citation continue en ces termes : « Primo ergo cuiusvis generis errores 
compertos correximus ; lectionem dein codicum in textum assumpsimus, quando 
certa ratio id suadebat, nec videbatur timendum quod alii codices nondum 
explorati aliam lectionem exhibèrent, quae vera et genuina esset habenda; in 
ceteris, lectionem in melioribus editionibus, quas semper ad manus habuimus, 
commnniter receptam, ubiquefere retinuimus, licet codices aliquid melius prae 
se ferre vider entar ». 

2) Turin 1874. 



V édition léonine de la Somme contre les Gentils 22o 

Pie V pour en reléguer les variantes dans l'apparat et à rétablir 
d'une manière critique le texte de l'archétype '). 

Commencée partiellement dans la seconde moitié du sixième 
volume, qui contient la Prima secùndae jusqu'à la question 70, 
cette instauration d'un texte vraiment critique est définitive et 
complète à partir du huitième volume ou de la Secundo, secùndae. 

Aussi serait-il injuste de regarder les derniers volumes (8-12) de 
la Somme théologique comme une œuvre provisoire, comme un 
spécimen edilionis perfections, quae aliquando curari possil. D'autant 
plus que leurs éditeurs, — fabricando fit faber, — y excellent à 
nettoyer les passages corrompus, à choisir entre les variantes, à 
retrouver la leçon de l'archétype en tenant compte non seulement 
du sens, mais encore du côté matériel et de l'aspect paléographique 
des leçons, fautives ou non, ainsi que de la dérivation des manuscrits. 
D'autant plus aussi que leurs principes d'édition viennent d'être 
confirmés par la confrontation de la tradition et de l'autographe de 
la Somme contre les Gentils, comme on peut s'en convaincre par la 
récente édition, faite d'après lui, dont nous allons parler. 



Grand in-quarto de plus de 700 pages, le treizième et dernier 
volume paru de toute la collection, dû au P. Constance Suermondt 

1) Dans la préface du 13 e volume (p. xi), les PP. Suermondt et Mackey jugent 
ainsi l'œuvre de leurs aînés : « ... Nec nimis nos dolet quod praedec essores nostri, 
paucorum codicum variantibus addicti, quorum insuper gehealogiam cognoscere 
non poterant, prudentius esse putabant varias lectiones sub textu editionis 
Pianae notare, quam immatura et insufficienter snffulta recensione rem prae- 
iudicare et textum provisorium statuere, cuius maxima tous consisterèt in eiec- 
tione (p. x'O lectionum Pianae... Si qui non intellexerint, facile tamen intellectu 
erat, lectiones Pianae in mente Editorum pet- conservationem in textu nalli 
bonae lectioni codicum practatas esse, sed unicuique textus sui e variantibus 
seligendi occasionem oblatam esse. Consilium hoc tune temporis circumstantiae 
imponebant, provide. Nam qua via proprie ad veram orationem S. Thomae per- 
veniri possit, a principio neque Editores noverunt, neque uspiam expositum vel 
indicatum invenissent. Quaedam phaenomena e traditione operum S. Thomae 
in lucem prolata, sed, quia nullam utilitatis speciem prae se ferebant, prius 
neglecta, paulatim intimius considerata meliusque aestimata sunt, et prae 
omnibus aliis scientiam genealogiae variantium affectare cernebantur, quia 
ad primam traditionis horarn pertingunt. Sine genealogia xero rss critica non 
agitur nisi provisorie et intérim .. ». L'édition des premiers volumes avait donné 
lieu à des observations critiques remarquables, plutôt sévères, de la part de 
Schutz, l'auteur du Thomaslexicon, dans-le Literarischer Handweiser de Munster 
(1882, 83, 84, 87) pour les volumes 1-3, et de M. Baeumker dans l'Archiv filr 
Geschichte d. Philosophie (V, 1892, pp. 120-127) pour les volumes 4-5. 



224 A. Pelzcr 

et au P. Pierre-Paul Mackey, honoré d'un bref élogieux du Saint- 
Père, nous apporte seulement les livres 1-2, soit la moitié de la 
Somme contre les Gentils. Mais la publication a tant de mérites que 
nous nous en voudrions de ne pas la présenter ici, dès maintenant, 
avant l'apparition de l'autre volume, en signalant ce qu'elle nous 
apprend sur l'autographe, les autres manuscrits cl les éditions de 
l'autographe, travail d'autant plus facile que les éditeurs ont bien 
réuni, classé et discuté dans la préface (pp. VI-L1X), les résultats 
de leur examen approfondi de l'original et de toute la tradition. 

La présence de l'autographe ou du brouillon de saint Thomas ne 
tranche ou, du moins, n'éclaire pas seulement des questions rela- 
tives à la transmission du texte, elle nous permet encore de suivre 
l'élaboration mentale du chef-d'œuvre qu'il écrivit pendant le ponti- 
licat d'Urbain IV (f 1264), à la demande de saint Raymond de Pen- 
nafort, pour aider à la conversion des infidèles, « Tout y est si bien 
rattaché et coordonné en vue d'un seul et même but, tout y est 
exprimé avec tant de justesse et de clarté, qu'on dirait l'ouvrage 
entier sorti spontanément et sans effort de sa puissante et féconde 
intelligence. L'autographe prouve qu'en fait, il en va tout autre- 
ment... Le texte annulé par l'auteur y occupe presque autant de 
place que le texte définitif. Les suppressions, les transpositions, les 
retouches, les additions sans nombre qui ont précédé l'achèvement 
du texte, révèlent un travail immense et nous permettent de con- 
templer les démarches intimes de cet esprit angélique. En examinant 
à fond les passages annulés, en comparant avec eux la rédaction 
définitive, on admire sa sagesse dans le triage des matériaux, son 
art dans leur arrangement, son exactitude dans l'expression, son 
souci de la perfection » l ). 

C'est une véritable chance que nous puissions nous rendre compte 
par le menu en suivant la plume de saint Thomas, des rédactions 
successives de cette Somme, tant sont rares les originaux parvenus 
jusqu'à nous, des maîtres scolastiques du xui e siècle et nombreux 
les dangers courus par l'autographe en. question. Albert le Grand, 
saint Thomas d'Aquin et Mathieu ab Aquasparta sont, à notre 
connaissance, les seuls philosophes et théologiens de leur siècle, 
pour lesquels nous possédons, au moins en partie, les autographes 
de plusieurs ouvrages. 

Pour parler seulement du Vatican, des autographes de saint 
Thomas se trouvent dans les Val. lai. 9850 et 9851. Celui-ci garde 
la plus grande partie du commentaire sur le troisième livre des 

1) Préface, p, v. ' 



L'édition léonine de la Somme contre les Gentils 225 

Sentences 1 ) ; celui-là, aux ff. 90-114, les commentaires sur Isaïe 
et le De Trinitate de Boèce 2 ) et, aux ff. 2-89, presque la moitié de 
la Somme contre les Gentils. Ne sont pas autographes les ff. 40, 41 
et 104, qui reproduisent le texte des fragments de l'original que 
possèdent la Bibliothèque Ambrosienne de Milan et la Bibliothèque 
Casanate de Borne. 

Originairement, l'autographe de la Somme se trouvait chez 
les dominicains à Naples, où saint Thomas passa les dernières 



1) Comme il ressort des feuillets préliminaires ajoutés à notre époque, te 
ms. 9851 fut donné à la Bibliothèque Vaticane, le 22 août 1871, par Pie IX, et à 
celui-ci la veille par un prélat dominicain de Naples, Mgr Salzano, évêque titu- 
laire de Tanis. Conservé chez les dominicains d'Aversa jusqu'à la suppression 
de leur couvent de Saint-Louis arrivée en 1807 ou 1808 (d'après G. Parente, 
Originie vicende ecclesiastiche délia città di Aversa, Naples 1857, vol. I, p. 153, 
et vol. H, p. 203), il s'était trouvé ensuite et successivement chez Mgr Pignataro, 
archevêque de Santa Severina, puis éyêque d'Isernia, mort en 1825 (d ! après 
A. Pujia, Per una cronatassi dei vescovi e degli arcivescovi di Santa Severina, 
Naples, 1907, p. 30), chez Mgr Scotti, archevêque titulaire de Thessalonique, 
chez le P. Cancemi, provincial des dominicains, qui le fit exposer à la vénération 
des fidèles dans la cellule de saint Thomas à San Domenico Maggiore à Naples. 

Le ms. sur parchemin à deux colonnes, comprend encore 99 feuillets de 290 
sur 210 millimètres, dont les ff. 7 et 9 mutilés et le f. 10 v en blanc. Il manque un 
feuillet entre les ff. 8 et 9. Le f. 1 er porte en haut -.-Tertius fratris (trou) de lictera 
fratris Thome, au bas : fratris Jacob ordinis fratrum predicatorum. 

Au point de vue du contenu comme de l'écriture, il faut distinguer deux parties. 
Aux ff. l-10 r , se lit le commentaire du 3 e livre jusqu'à la distinction 4, question 1, 
article 1 en entier (édit. de Pie V, t. 7, p. 1-p. 19, col. 2); aux ff. ll r -99 v (dernière 
ligne), la suite à partir de la distinction 4, question 2, article 2, aux mots : débet 
concedi illud quod est verum perse qnam quod est verum per accidens (ibid., 
p. 19, col\ 2, lin. 8 ab imo) jusqu'à la distinction 34, question 2, article 2, aux 
mots: qnam experientia docet sicut in naturali timoré (ibid., p. 133, col. 1, C-D). 

Certainement autographe, la seconde partie (ff. 11-99) est écrite dans la littera 
inintelligibilis ou la cursive dont il sera question plus loin, avec un petit nombre 
de passages qu'annulent des traits dans le texte, et de corrections et de substi- 
tutions dans la marge. Quelquefois ces dernières sont précédées des mots : uel 
aliter (c'est trois fois le cas au f.- 30 r ), ou écrites dans la minuscule régulière et 
droite, qui distingue la première partie (ff. MO 1 ), dont la seconde moitié (à partir 
du f. 5 V ) paraît être l'œuvre d'une autre main. Il y aura lieu d'examiner si cette 
première partie n'est pas partiellement de la main de saint Thomas et d'étendre 
les recherches à d'autres mss. de ses œuvres qui ne présentent pas la cursive. 

2) Cf. S- Thomae Aquinatis... in Isaiam Prophetam, in très psalmos David, 
in Boetium de hebdomadibus et de Trinitate expositiones. Accedit anonymi liber 
defide sanctae Trinitatis a S. Thoma examinatus in opusculo contra errores 
Graecorum una cum ipso opusculo et altero contra Graecos, Armenos et Sara- 
cenos. Omnia quae supersunt ex autographis, cetera vero ex optimis codicibus 
et editionibus cura et studio Pétri Antonii Uccellii. Rome, Imprimerie de la 
Propagande, 1880, xxvii 526 pages. 

15 



226 A. l'clzer 

années de sa vie avant d'aller mourir chez les cisterciens à Fossa 
Nova, en roule pour le concile de Lyon. En 1354, deux dominicains 
portèrent la relique chez leurs confrères de Bergame, qui la possé- 
dèrent jusqu'à leur expulsion du couvent de Saint-Barthélémy à la 
fin du xvui e siècle. Sauvée par un religieux de Tordre, elle passa 
de ses héritiers chez un collectionneur bergamasque, l'avocat Louis 
(Aloysius) Fanloni à Royetta. 1 ). Le diocèse de Bergame l'acheta 
dix mille lires aux héritiers de ce dernier pour l'offrir, en 
décembre 1876, à IMe IX, qui en enrichit la Bibliothèque Vaticane. 

Les cahiers conservés de l'autographe, qui comprennent de 2 à 
6 feuillets doubles de parchemin, nous ont gardé 219 chapitres 
ainsi que des fragments d'autres 26 chapitres, des 463 dont la 
Somme se compose. Leur contenu est détaillé dans une table spéciale 
de la prélace du vol. 13 (pp. XXXVIII sq. Cf, pp. VIII sq.). Il n'y a 
pas d'autographe pour le quatrième livre. En remplacement du 
premier cahier perdu du premier livre, on a transporté de l'arrière 
au début du manuscrit (ff. 2-o), le cahier auxiliaire auquel saint 
Thomas recourait lorsque les marges des feuillets ne lui suffisaient 
plus pour ajouter les rédactions nouvelles et qu'il désignait au 
eopiste dans ces indications : querê in alio quatemo, quere in parvo, 
quere rétro. 

Mais sommes-nous sûrs d'avoir l'autographe de saint Thomas, et 
non pas la transcription, faite sous sa dictée ou autrement, par son 
fidèle compagnon et secrétaire Bcginald de Piperno ? 

Tout doute à ce sujet disparaît à l'examen de certaines particu- 
larités du manuscrit : fréquemment des mots et des phrases y sont 
commencés, laissés inachevés, tels quels, — fut-ce une seule lettre, 
— ou barrés et remplacés par d'autres. Comme la chose se pré- 
sente, c'est le fait, non pas d'un copiste auquel on dicte, mais de 
l'auteur lui-même, qui suit rapidement de sa plume les développe- 
ments et les correetions de sa propre pensée. 

La conclusion s'impose davantage à qui examine le grimoire 
qu'est l'autographe, au point de vue de l'écriture et des remanie- 
ments ùu texte. 

Celle-là présente les mêmes abréviations que les manuscrits 
philosophiques et Ihéologiques du xiu' siècle, et on aurait tort de 
lui appliquer le mot de sténographie, appellation contre laquelle le 
P. Ehrle a déjà protesté en 1883 2 ). Les éditeurs ne commettent 



1) Non pas : Antoine Fantoni, comme le ferait croire un lapsus calami de 
la préface (p. ix). 

2) Das Studium der Handschriften der mittélalterlichen Scholastik mit beson- 



L'édition léonine de là Somme contre les Gentils 227 

pas cette faute dans leur préface. Seulement ils n'y font pas ressortir 
ce qui caractérise l'écriture ordinaire de l'autographe, la « littera 
inintëlligibilis », comme on l'appelait déjà au moyen âge, et la rend 
presque indéchiffrable au premier abord et en l'absence d'une étude 
spéciale de la main de saint Thomas, même aux personnes fami- 
liarisées avec la lecture des manuscrits de l'époque. Si l'auteuç 
emploie par exception, par exemple en marge, la minuscule 
gothique, régulière et droite, son écriture est généralement une 
cursive, tracée plus rapidement de manière à lier les lettres, — « 
fût-ce en rattachant des parties de mots différents, — et à les faire 
pencher vers la gauche. j 

Quant au texte, c'est bien le brouillon de saint Thomas qui pré- 
cède la mise au net qu'une ou plusieurs mains étrangères, mais 
amies, entreprendront en vue de la publication_de l'ouvrage. 

Dans sa première intention, l'auteur répartit son écriture sur 
deux colonnes, ayant chacune 45 à 50 lignes, en laissant des marges 
assez grandes. Celles-ci serviront,- non seulement pour des essais de 
plume et des invocations pieuses (ave, ave maria], mais encore 
pour les remaniements et les additions suggérées au cours de la 
composition. 

Le titre, un blanc à la ligne précédente ou le contexte signalent 
le commencement d'un nouveau chapitre. Les titres se lisent en 
haut ou au bas des pages, mais ils sont rares dans le premier livre. 
A la fin d'un cahier, une réclame renvoie au cahier suivant. 

Nombreux sont les mots et les passages que sainl Thomas annule, 
quelquefois par exponctuation ou par grattage, plus fréquemment 
en les biffant d'un trait de plume ou en écrivant au commencement 
la syllabe : va, et à la fin, la syllabe : cal (=vacat), procédé commun 
à son époque. Généralement les additions prennent place dans la 
ligne, entre les lignes on en marge. On rencontre aussi des « lapsus 
calami » (mots répétés ou confondus, traits de plume trop longs ou 
trop courts dans la suppression des passages, etc.), bien que saint 
Thomas les corrige souvent. Des signes de renvoi, par exemple des 
croix, ou des indications expresses aident le copiste à se retrouver 
dans les additions, substitutions et transpositions. 

En effet, les changements de tout genre que saint Thomas apporte 
à son texte, dépassent la simple correction d'une rédaction unique*, 
tant il lui plaît de revenir sur son ouvrage, même à des intervalles 
de temps, et de multiplier les remaniements avant de le considérer 

derer Berùcksichiigung der Scfmle des fit. Bonaventura, Zeitsxhrift f. kathol. 
Théologie, VII (1883), pp. 22 sq.v 



228 A. Pelzer 

i 
comme achevé. Tanlol il supprime des colonnes entières ou annule 

tout un passage, dont certaines parties avaient déjà été barrées 
antérieurement. Tantôt il ajoute et remanie ses additions plusieurs 
t'ois, jusqu'à quatre ou cinq fois. Ce travail de correction et de 
révision atteint mémo le plan de la Somme contre les Oentils : des 
phapitres entiers sont refondus, supprimés, transposés ou inter- 
calés M- 

Voilà comment le texte de la Somme s'achemine à travers une 
série de remaniements, d'une première rédaction à son état définitif. 
Ce fait, que, révèle Inspection de l'original, se reflète également 
dans la tradition de l'ouvrage. Mais ceci nous amène à parler des 
manuscrits autres que l'autographe. 



En collationnant quelque 85 copies de la Somme, les unes en 
entier, lès autres en partie et pour des passages caractéristiques, les 
éditeurs ont remarqué un premier phénomène intéressant. 

Alors qu'on rencontre dans le texte de tous les manuscrits, des 
mots ou des passages que l'autographe avait annulés, certains 
manuscrits font entrer dans leur texte, des portions plus longues, 
supprimées dans l'autographe et omettent, par contre, des additions 
marginales de ce dernier. En d'autres termes, certaines variantes 
propres à certains manuscrits ont tout l'air de reproduire le texte de 
l'autographe (À), non pas d'après son dernier état (sA), mais d'après 
l'une ou l'autre de ses rédactions antérieures (pA) 2 ). Cette conclu- 



1) Le second fac-similé de l'édition, qui reproduit le f. 8 r , fournit un exempie 
de ces procédés. 

Après avoir commencé le chap. 36 du 1 er livre (Qualiter intclléctus noster de 
Deo propositionem formetj à la fin de la première colonne pour l'achever à la 
colonne suivante, saint Thomas ne retient du tout que les trois premières lignes, 
renvoie par une croix, à la marge inférieure de la première colonne, y entreprend 
une rédaction nouvelle et barre de quelques traits de plume, le reste de la rédac- 
tion antérieure. Puis il se met à écrire sur .l'unité de Dieu, — c'est l'objet du 
chapitre 42 dans le texte définitif, — remplit deux lignes de la seconde colonne 
à la suite de la rédaction biffée du chapitre 36, charge d'avis et décide d'intercaler 
un traité en plusieurs chapitres, sur la bonté de Dieu. Il commence une première 
rédaction en deux chapitres dans la marge inférieure du f. 8 r et l'achève au f . 7 V . 
Ces deux chapitres ne lui plaisant plus, il les barre et recommence sur le cahier 
auxiliaire, une seconde rédaction, c'est-à-dire les cinq chapitres définitifs 37-41 
sur la bonté de Dieu. Enfin il revient à son chapitre sur l'unité de Dieu pour le 
recommencer et le remanier au point que tel passage comporte trois rédactions 
successives, dont aucune n'a passe dans le texte définitif. 

2) En se servant des sigles pA et sA, les éditeurs n'entendent pas opposer, en 



L'édition léonine de la Somme contre les Gentils 229 

sion s'impose à qui compare entre elles certaines lectures, différentes 
de tel à tel manuscrit, pour des passages où l'aulographe fait défaut. 
Les éditeurs ont relevé dans la tradilion seule, plus de 500 variantes 
de ce genre sans pouvoir dire avec certitude, dans chaque cas 
particulier, si elles remontent à l'original ou si elles sont le fait des 
copistes. 

Est-ce à dire qu'il faille parler d'une première publication de 
l'autographe, comme le font les éditeurs, qui écrivent aussi à ce 
sujet p. xvn : « Quarc nullus antiquus codex p A supersit, eliam an 
prior textus forma Auctore consentiente publicata fuerit, de his 
ingénue fatemur nihil nos scire vel suspicari, cotiiecturare vel 
imaginari » ? 

Nous hésitons à le faire, et plutôt que de parler d'une première 
publication, nous nous demandons si des confrères ou des amis de 
saint Thomas n'ont pas transcrit privatim telle ou telle partie de la 
Somme, d'après l'autographe, soit avant son achèvement soit après 
la publication de l'ouvrage. D'autant plus que, dans toute la tradi- 
tion, p.\ disparaît complètement après le chapitre 45 du troisième 
livre, et qu'on ne le rencontre que par intervalles et seulement dans 
les mss. Cent. II. 26 de la Bibliothèque communale de Nuremberg 
(=: N), Vat. Palat. 556 (=Z), Yat. lat. 789 (=D, pour le début du 
deuxième livre seulement), Urbin. 155 (=Y, pour le début du troi- 
sième livre seulement), rarement et par contamination avec les deux 
premiers, dans d'autres manuscrits et dans un incunable. 

Plus grande est la portée du second phénomène qu'a mis en relief 
la comparaison minutieuse de l'autographe et des exemplaires de la 
Somme contre les Gentils : c'est qu'en dernière analyse, ceux-ci 
proviennent tous d'un archétype, — les éditeurs l'appellent l'exem- 
plaire parisien ou oc, — qui n'était pas l'autographe. C'est dire 
qu'entre l'ensemble des manuscrits conservés et l'autographe, se 
place un intermédiaire, à savoir la première copie de l'autographe 
achevé. Cette parenté des manuscrits se reconnaît entre autres, au 
détail suivant. Dans ce passage du chapitre 86 du premier livre : (Deus 
vult) bonum universi esse quia decet bonitatem ipsius-, aucune copie 
ne porte la véritable leçon de l'autographe : quia decet. Plus de 



toute rigueur de termes, une prima manus A à une secunda manus A, comme 
on le fait généralement à propos de manuscrits. Par le premier, ils désignent 
l'un ou l'autre état de l'autographe, antérieur à sa forme définitive, et par le 
second, son texte définitif, qui, en fait, d'un passage à l'autre, est ici A tout 
court, là une seconde rédaction, ailleurs une troisième rédaction ou même plus. 



230 A, Pelzcr 

cinquante lisent : quod adeat, bévue du premier copiste ; les autres 
offrent une variété de lectures dues à la faute de l'archétype que 
beaucoup corrigent différemment. 

Voilà comment en parlant cette fois de l'autographe, les éditeurs 
aboutissent, en ce- qui concerne la Somme contre les Gentils, à la 
même concussion qu'ils avaient établie pour la Sïcunda sveundae et 
la Tertio, pars de la Somme théologique en remontant de la tradition 
manuscrite à l'original : le texte reçu de ces ouvrages reproduit, 
somme toute, non pas l'autographe de saint Thomas, mais une 
première copie déjà fautive. 

Pour nous en tenir à la Somme contre les Gentils, comment a 
travaillé l'auteur (ou les auteurs) de ce premier exemplaire? Quelle 
science et quelle conscience a-t-il apportées à la transcription typique 
de l'original ? Quelles sortes d'erreurs, volontaires ou non, a-t-il 
glissées dans l'archétype, infectant ainsi les manuscrits dérivés? 

A bien considérer l'extrême difficulté de sa tâche qui devait faire 
reculer un scribe ordinaire et à laquelle contribuaient les abrévia- 
tions et la cursive du grimoire, la multiplicité et l'enchevêtrement 
des rédactions annulées à distinguer du texte définitif, le premier 
copiste de l'autographe, familiarisé avec Àristote, la philosophie et 
la théologie comme le prouve sa transcription, est bien sorti le plus 
souvent des innombrables écueils sçmés sur sa router II a mieux 
réussi la reproduction de l'original que ne le .feraient supposer à 
première vue, les quelque 2000 différences de tout genre relevées 
dans la présente édition des livres 1 et 2, entre le texte de sa copie 
et celui de l'autographe, pour autant qu'il est conservé. 

Un grand nombre de ces différences ne sont que des inversions et 
des échanges d'expressions équivalentes ou synonymes, par exemple: 
sequitur sequetur, ostensum probatum, ergo igitur, si sunt si sint. 
Les dittographïes et les omissions dues à Thoinoeoteleuton sont très 
rares. Plus souvent le copiste omet un ou plusieurs mots (par 
exemple : non, quand il ne le confond pas avec un autre petit mol), 
dit le contraire (par exemple : visibilités pour invisibiUter) et résout 
mal les abréviations, écrivant ici trop, ailleurs trop peu [diccretur 
au lieu de dketur, posterior au lieu de posteriorum, etc.), quand il 
n'aboutit pas à fausser le sens comme dans ces cas, dont il existe 
un peu moins de 150 exemples : saprobriorum pour zubiorum, 
aliquis pour ars, manentibus pour mooentibus, tnotori pour maiori, 
perfectis summum pour perfectissimum, in bono pour embryo. 

Comme les éditeurs le foui remarquer, ces dernières erreurs 
proviennent surtout de ce que le copiste transcrit mot par mot et 
rapidement, la lettre telle qu'il s'imagine la voir, sans se préoccuper 



L'édition léonine de la Somme contre les Gentils 231 

du sens de l'ensemble, tout comme ailleurs il s'attache au sens plus 
qu'à la lettre ou se confie à sa mémoire. C'est ce qui l'amène à sub- 
stituer aux leçons de. l'original, des expressions similaires, telles 
que : in aequali tempore pour in eodcm tempore^ operatio perfectissima 
eius pour sua perfectissima operulio, dissuivit pour liquefacit. Ailleurs, 
lé copiste s'aperçoit de la méprise qu'il vient de commettre et fait 
suivre aussitôt la véritable leçon, parfois en la faisant précéder de 
et ou de vel. Mais alors il lui arrive quelquefois de ne pas annuler 
la mauvaise lecture en sorte qu'on trouve, par exemple : invenitur 
inverbis pour in verbis, pro putentia pour potenlia. 

Enfin le copiste se signale par des interpolations ou des additions 
volontaires. 

Quelques-unes paraissent avoir été faites à la demande de 
saint Thomas, qui l'aura chargé de suppléer les titres des chapitres 
que Pautographe ne formulait pas, tout comme il lui aura abandonné 
le soin de réparer ses lapsus calami. 

D'autres prennent avec le texte de l'original des libertés que nos 
mœurs littéraires n'admettent pas. C'est ainsi qu'au chapitre 42 du 
premier livre, le raisonnement de l'autographe : « Esse proprium 
uniuscuiusque rei est tanlum unum. Sed ipse Dcus est esse suum, at 
supra ostcnsum est. Impossibile est igitur esse nisi unum Deum», est 
remplacé par le suivant : « Esse abstraclum est unum lantum, ut 
albedo si esset abstracta, esset una tanlum. Sed Deus est ipsum esse 
abstractum, cum sit suum esse, ut probatum est supra. Impossibilc.:. 
Deum ». A vrai dire, il s'agit là plutôt de substitution. A côté de ce 
cas unique, les véritables insertions sont nombreuses. Si, en une 
quarantaine de cas, le copiste n'ajoute rien d'important, insérant le 
plus souvent un mot isolé, comme : scilicet, ideo, ad invicem, il 
introduit dans quelques passages, des compléments, des propositions 
subordonnées, voire une fois tout un chapitre. 

Les éditeurs signalent de ces additions en guise de compléments 
explicatifs, qu'ils appelent postilles, aux chapitres 13, 25, 26, 29, 33, 
43, 55, 60, 68, 71, 72, 74 du premier livre, aux chapitres 42 et 48 
du deuxième livre et au chapitre 55 du troisième livre. Pour le 
quatrième livre, ils regardent comme une interpolation tout le 
chapitre 1 1, intitulé : De generationc in divinis '). 



1) A cette occasion, les éditeurs nous font part des raisons pour lesquelles ils 
inclinent à considérer de même comme une interpolation tout l'article 12 de la 
question 10 de la Secunda secundae : Utrum pueri Iudacorum et aliorum infi- 
delium sint invitis parentibus baptizandi. Non seulement l'article est emprunté 
tout entier au 2 e Quolibet de saint Thomas, emprunt contraire aux habitudes 






33? A. Pelzer 

Que penser de toutes ces interpolation-» ? - 

Observant que, généralement, elles éclairassent le sens ou com- 
plètent soit une argumentation soit une citation, les éditeurs con- 
cluent que le premier copiste a voulu venir en aide aux lecteurs et 
leur faciliter ainsi l'intelligence du texte. Ils font remarquer aussi 
que saint Thomas n'était pas encore le Docteur universellement 
révéré, dont les écrits méritent un respect religieux. 

Nous ajouterions que cette espèce de collaboration doit moins 
nous surprendre s'il faut chercher le premier copiste dans l'entou- 
rage immédiat de saint Thomas, dont il aura probablement été 
l'élève, tel frère Pierre d'Andria, ou le compagnon, tel frère Roginald 
de Piperno '). Enfin on n'oubliera pas que le moyen âge n'avait ni 
le fétichisme de la lettre ni même notre esprit critique, encore qu'il 
faille restreindre. à certain genre de textes, la remarque de Charles 
Thurot, relative aux manuscrits scolastiques : « Il n'est guère 
d'ouvrage important de celte époque dont on ne trouve autant de 
rédactions différentes que l'on rencontre de manuscrits... (Des 
différences de cette espèce) — comme Thurot en a relevées en 
juxtaposant trois rédactions d'un passage du Doctrinal, à titre 
exemplatif, — viennent de ce que l'ouvrage a été copié librement, 
comme de mémoire, par des maîtres ou des étudiants, qui ne s'atta- 
chaient pas à reproduire machinalement le texte qu'ils avaient sous 
les yeux, mais qui le copiaient en le modifiant » ?). 

Un troisième phénomène caractérise la transmission de la Somme 
contre les Gentils. 

Tout en provenant, en dernière analyse, de l'archétype parisien, 
nombre de manuscrits ont, en plus, des variantes qui ne s'expliquent 
que par une correction de leur texte commun d'après l'autographe. 



du Docteur angélique dont les écrits présentent seulement des loci paralleli, 
mais encore le sujet qu'il traite est à sa véritable place dans la Tertia pars, 
question 68, article 10. — Ils ne parlent pas de la question 47 de la Prima pars, 
pour laquelle le ms. 138 du Mont Cassin, seul de tous les manuscrits connus, 
porte un quatrième article, dont on trouvera le texte dans le Florilegiiim Casi- 
nense, pp. 138 sq. (en annexe à la Bibliotheca Casinensis, t. III, Monte Cassino, 
1878), chez le P. Guillermin, Un article inédit de la Somme théologique (Lettres 
chrétiennes, 1881, mars-avril, pp. 381 sq.), et dans l'édition Léonine (en appen- 
dice à l'article 2 de la quest. 47), vol. IV, 1888, p. 488. 

1) Cf. P. Mandonnet, Des écrits authentiques de saint Thomas d'Aquin 
(Extrait de la Revue thomiste, 1909-1910), Fribourg, 1910, pp. 22 sq., 29-32. 

2) Observations critiques sur le traité d'Aristote De partibus animalium, 
Revue archéologique, nouv. série, 1867, vol. XVI, p. 202. 



V édition léonine de la Somme contre les Gentils 233 

II existe ainsi un groupe (3 de manuscrits, caractérisé par ce que le 
texte a s'y présente contaminé par l'autographe. 

Leur texte du chapitre 42 du premier livre est significatif à ce 
sujet, dans plusieurs de ses passages. Pour n'en citer qu'un seul, 
l'argumentation de l'autographe : Esse proprium uniuscuiusque rei 
est tantum uhum. Sed ipse Deus est esse suum, ut supra oslensum est. 
Impossibile est igitur esse nisi unum Deum, que le premier copiste a 
avait transformée comme on l'a vu plus haut, reparaît dans le groupe 
p, selon les manuscrits, tantôt seule, tantôt à côté de l'argumentation 
de a. Cependant même les manuscrits qui n'ont que l'argumentation 
de l'autographe, trahissent leur dépendance de l'archétype a en 
lisant avec lui : Sed Deus, et : probatum est supra, là où l'autographe 
porte : Sed ipse Deus, et : supra ostensum est. 

Cette revision sur l'autographe a eu pour effet d'améliorer le texte 
en faisant revivre la véritable leçon de l'original, en éliminant des 
interpolations du premier copiste de a, en remédiant à des omissions 
qu'il avait commises. Cependant elle est loin d'être complète et 
définitive. Elle n'empêche pas les exemplaires du groupe p de 
présenter pour un même endroit, beaucoup de variantes qui les 
rapprochent tantôt de A, tantôt de a. 

Plusieurs facteurs ont causé cette variété de lectures. La correction 
fréquemment indiquée en marge et parfois mal comprise, a donné 
lieu, d'une copie à l'autre, à des leçons défectueuses, à des combi- 
naisons de leçons et à de nouveaux essais de correction. Aj.outons 
aussi les libertés plus grandes que des copistes se permettent vis-à- 
vis du texte, surtout après le treizième siècle, la substitution, au 
cours de la transcription, d'un autre exemplaire à celui dont le 
scribe s'était servi jusque-là et l'influence de certains correcteurs 
qui abandonnent le texte p pour revenir au texte a. 

Somme toute, on constate dans le groupe p le même phénomène 
que les éditeurs avaient déjà signalé dans une partie des manuscrits 
de la Secundo, secuudae et de la Tertio, pars, à savoir l'existence de 
corrections qui remontent à l'original, autre que l'archétype qui 
commande la tradition manuscrite. Mais il v a une différence : la 

a/ 

conclusion qu'ils mettaient en avant dans leurs publications anté- 
rieures en l'absence de l'autographe, est confirmée maintenant par 
l'inspection de l'original ou du brouillon de la Somme contre les 
Gentils. 



* 



Avant d'exposer les règles qui leur ont servi pour rétablissement 
du texte, les éditeurs consacrent un paragraphe aux petiae de 



:>:\\ A. Pelzer 

l'exemplaire parisien et de deux autres manuscrits, le Canonicianus 
Pair. lai. 136 de la Bodléienne et le Chiéianus B. VIII. 126 de 
Rome. On doit leur savoir gré de revenir ainsi sur un sujet qu'ils 
avaient abordé dans la préface de leur édition du Supplément um 
tertiae partis et que nous avons étudié ici même à propos de 
quelques manuscrits de Godefroid de Fontaines l ). 

Assez bien informés sur l'édition et la circulation des livres à 
l'Université de Bologne par ses statuts, que le F. Denifle a publiés 
en les rapprochant des statuts des -Universités de Padoue, de Flo- 
rence et de Toulouse, nous voudrions en apprendre autant et même 
davantage sur la principale Université de l'époque. Mais le Chartu- 
lariutn Universitatis Parisiensis est sobre de renseignements même 
dans les statuts et les serments presque invariables des slationnaires 
et des libraires, auxquels s'ajoutent deux listes de livres taxés, 
dressées entre les années 1275 et 1286 et en 130-4. Heureusement 
certains manuscrits gardent l'empreinte de la réglementation uni- 
versitaire dans des indications marginales sur le début ou la lin des 
petiae, dans l'écriture du texte et dans des fautes ou des particula- 
rités de transcription. Leurs données complétées par les autres 
renseignements nous aident à comprendre comment tel ouvrage, 
comment les ouvrages entraient dans la circulation. 

Grossoyé par l'auteur ou par un copiste qu'il contrôlait, auquel il 
dictait ou confiait son autographe, l'ouvrage passait h l'échoppe 
pour être multiplié (ponïtur in statione, ponitur ad exetnplandum). 

Avant d*en permettre la location contre gage à qui voulait le copier 
ou l'étudier, des agents de l'Université s'assuraient de l'intégrité 
et de la correction des exemplaires, 'les faisaient corriger au besoin, 
évaluaient leur étendue d'après les petiae dont l'ouvrage se compo- 
sait et fixaient le prix de location. C'est ainsi que dans les deux 
listes de Paris, la Somme contre les Gentils est taxée a 57 petiae, 
à prêter pour 3 sous d'après la première, pour 44 deniers d'après 
la seconde. 

Partie normale de l'exemplaire-tvpe en location, la petia conti- 
nuait à sa façon le rôle des stiques ou des lignes des manuscrits 
anciens, dont Charles Graux l'a déjà rapprochée dans son étude sur 
la stichométrie 2 ). Elle permettait de fixer exactement non seule- 

1) Godefroid de Fontaines, Les manuscrits de ses Quolibets conservés à la 
Vaticane et dans quelques autres bibliothèques, Revue néo-scolastique de philo- 
sophie, XX (1913), pp. 503-510 (pp. 36-43 de l'extrait). - 

2) Nouvelles recherches sur la stichométrie, Revue de philologie, t. 11(1878), 
pp. 138 sq. Reproduit dans Les articles originaux publiés dans divers recueils 
par Charles Graux, édit. posthume, Paris, 1898, pp. 118 sq. 



* V édition léonine de la Somme contre les Gentils 235 

ment le prix de location et de vente, mais encore la rétribution du 
copiste, du correcteur et de l'enlumineur. D'après les statuts de 
l' Université de Padoue, la transcription d'une petia se payait quatre 
deniers, sa correction la moitié. La petia y comportait seize colonnes, 
dont chacune contenait soixante lignes à trente-deux lettres, tout 
comme à l'Université de Bologne, dont ces statuts invoquent la 
coutume. Pour l'Université de Paris, nous n'avons pas de renseigne- 
ments sur l'étendue normale des petiae. Mais elle y était inférieure 
à celle des deux Universités italiennes, à comparer les listes 
d'ouvrages taxés de Paris et de Bologne. 

Sans doute celles-ci indiquent le nombre total des petiae et le 
prix de location de tout l'ouvrage ou de plusieurs écrits quand il 
s'agit de livres de texte ou d'écrits anciens, par exemple de saint 
Augustin. Néanmoins on aurait tort de conclure que les nouveaux 
ouvrages étaient prêtés à leur apparition, toutes « pièces » assem- 
blées ou reliées. 

Pour la Somme contre les Gentils, les éditeurs prouvent que les 
petiae de l'archétype parisien étaient originairement de véritables 
fascicules ou cahiers, des cahiers isolés, encore qu'il faille se garder 
d'identifier les cahiers et les petiae ou de confondre les uns et les 
autres avec les puncta ou les sections de texte à expliquer. C'est ce 
que montre entre autres, Je ms. Borghèse 1 12 dans son texte de la 
Somme : le correcteur y supplée des lacunes extraordinairement 
nombreuses et considérables, qu'il relève par des indications mar- 
ginales du genre de celles-ci : « Deficiunt XXV II Une? pc[tia] 
IX ult. fol. ; Déficit quasi una çolumna pe[lia] XI fol, III ; Deficiunt 
XXIII I linee pe[tia] LVI fol. Il », sans que ces renvois aux feuillets 
des petiae dépassent jamais le quatrième feuillet. Les o7 petiae de 
l'exemplaire parisien étaient donc originairement des binions, c'est- 
à-dire des cahiers composés de deux feuilles. 

De plus, les éditeurs ont observé dans certains manuscrits de la 
Somme, parfois" à défaut d'une indication marginale, — ce que 
révèlent également plusieurs manuscrits des Quolibets de Godefroid 
de Fontaines, — qu'au sein d'un texte compact et sous la plume 
d'un même copiste, le début d'une petia se trahit souvent par une 
différence d'encre ou d'écriture. C'est que le même copiste a sus- 
pendu et recommencé plus tard son travail de transcription. Pour- 
quoi cet arrêt, si fréquent et si régulier, si le copiste ne se trouvait 
pas au bo\it de sa petia et dans la nécessité d'aller quérir la suivante 
chez le stationnaire, à qui tels statuts défendaient de dépasser le 
prix de location fixé, nisi pcliam ultra septimanam tenueritl 

Pareil isolement des petiae d'un nouvel ouvrage ajoutait deux 






236 A. Pelzer 

grands avantages d'ordre scientifique à la facilité de sauvegarder 
les intérêts des parties en cause, auteurs, stationnaires ou libraires, 
copistes, correcteurs, enlumineurs, acheteurs et emprunteurs : il 
favorisait singulièrement la multiplication de récrit et la conserva- 
tion d'un texte pur. « Etant donné, écrivent les éditeurs, le partage 
des feuillets de notre exemplaire parisien en 57 fascicules minces et 
isolés, un grand nombre de scribes pouvaient en commencer la 
transcription dès le moment de sa publication en recourant, l'un 
après l'autre, à la même petia, que le premier d'entre eux venait de 
reproduire. Durant l'espace de temps nécessaire à un seul copiste 
pour faire un second exemplaire, les petiae de l'archétype i occu- 
paient une cinquantaine de scribes dont les copies, — et c'est ce 
que nous tenons à faire remarquer surtout, — ne différaient d'avec 
a et entre elles, que par les variantes qui passent fatalement ou 
volontairement dans une copie ». Aucun intermédiaire, en effet, ne 
se place alors entre l'archétype et ses multiples reproductions. Enfin 
« le fait que les petiae de l'exemplaire parisien restaient toujours et 
longtemps à la disposition des scribes de la capitale, rendait possible 
un exode ininterrompu de nouvelles copies en tous pays, où elles 
arrivaient non contaminées, éminemment propres à la reproduction ». 

Ces considérations sont suivies dans la préface, non seulement 
d'un stemma codicum, mais encore de deux tables des endroits du 
texte où les petiae débutent respectivement dans l'exemplaire pari- 
sien et dans les deux manuscrits apparentés, déjà nommés, le 
Çanonicianus et le Chisianus. 

Ceux-ci s'écartent, en effet, de la division en 57 petiae, dont 
l'archétype parisien se composait d'après les listes officielles de 
Paris et d'après les indications des autres manuscrits, pour compter 
seulement, l'un 37, l'autre 33 petiae. Cette réduction a-t-elle pour 
auteur un stationnaire ou un copiste de Paris, en délicatesse avec la 
taxation officielle, ou bien une autre Université qui réglementait 
différemment les petiae en leur donnant plus d'étendue? Nous 
l'ignorons. 



* 

¥■ * 



Après avoir parlé de l'autographe, de l'archétype parisien et des 
manuscrits corrigés sur l'autographe, il nous reste à faire connaître 
les quatre éditions de la Somme contre les Gentils, faites d'après lui 
au cours des soixante-dix dernières années. 

1) Préfaee, p. xxvm. 



V édition léonine de la Somme contre les Gentils 237 

C'est à l'abbé Pierre Antoine Uccelli,mort à Rome le 6 avril 1880 l ), 
que revient le grand mérite d'avoir lire au jour cet autographe de 
saint Thomas d'Aquin. Pendant une quarantaine d'années, ce prêtre 
du diocèse de Bergame a recherché, copié, étudié, édité les 
manuscrits écrits ou annotés de la main de saint Thomas, mal- 
heureusement sans toujours y mettre la critique et les connaissances 
de paléographie qu'il fallait. Des articles de journaux et de revues, 
notamment de Vamico cattolico de Milan, et de La Scienza c la Fede 
de Naples, des publications isolées dont deux éditions de longue 
haleine, des papiers venus avec sa correspondance à la Bibliothèque 
du Vatican 2 ), gardent les fruits de ses travaux thomistes. 

En 1846, il fit paraître à Bergame un « chapitre » inédit de la 
Somme, qu'il donna comme le chapitre 130 du troisième livre, alors 
qu'il constitue le début de ce chapitre et un autre chapitre. Bien 
qu'il ne soit pas annulé dans l'autographe, son texte représente 
une rédaction antérieure qu'il faut exclure du texte définitif de la 
Somme avec le premier copiste, comme le démontrent les éditeurs. :i ). 

3) Voir préface, pp. ix, xxm et xxxix. 

Hanté par l'idée de publier tous les autographes de saint Thomas, 
sur laquelle il s'expliqua, en 1854, dans un article anonyme de la 
Civiltà cattàUeâ 4 ) yY abbé Uccelli se mit en rapport avec l'abbé Migne, 
l'éditeur bien connu des Patrologies, qui résolut de publier les 
œuvres de saint Thomas d'Aquin, à commencer par la Somme contre 
les Gentils. En 1853, le prêtre bergamasque transmit les copies de 
l'autographe qui devaient servir en même temps que des manuscrits 
de la Bibliothèque nationale, à la nouvelle édition pour laquelle il 
vint lui-même à Paris sur l'invitation de l'abbé Migne. Mais celui-ci 
le congédia brusquement en juillet 1856 — d'où matière à deux 
procès xlevant les tribunaux de Paris, — alors qu'il avait seulement 
corrigé les premières pages de l'imprimé. Revue-par l'abbé Charles 
Baudry, professeur au Séminaire de Saint-Sulpice, l'édition de la 
Somme contre les Gentils parut chez Migne en 1857 et, une seconde 
fois, en 1863 ... cura et studio P. A. Liccelli, ... recognoscenle ac 
... expurgante J . P. Migne. 

Ne s'en étant plus occupé après soa- renvoi, Uccelli y trouvait des 
omissions et des lacunes. Il voulut y remédier dans une nouvelle 

1) D'après le Divas Thomas de Plaisance, vol. I (an. I, 1880), pp. 25, 53 sq. 

2) On trouvera ces transcriptions et ces lettres sous les cotes Vat. lat. 10141- 
10143, 1014510150. Voir Codices Vatican latini. Codices 9852-10300 recen- 
suerunt M. Vattasso et H. Carusi, Rome, 1914. 

4) Dei manoscritti di S. Tommaso e delta nécessita di consultarli per le nuove 
edizioni dette sue opère, Civiltà cattolica, série II, vol. V, pp. 278-292. 



238 » A. Fêlzer 

édition qu'il publia lui-même, à Home en 1878, à l'imprimerie de 
la Propagande '). 

Dans celle-ci, l ccelli remanie et allonge la préface, où abondent 
les renseignements historiques ; il rejette à la fin pour les publier 
en appendice (pp. 1-31), et sans les omissions de l'édition Migne, 
les « scholiès de Godefroid de Fontaines », c'est-à-dire les annota- 
tions marginales, anonymes et généralement assez longues relatives 
à la Somme contre les Gentils qui se lisent dans le ms. lat. 1&819 
de la Bibliothèque nationale à Paris, légué par le maître liégeois-). 

dépendant l'édition romaine ne diffère guère de l'édition Migne 
pour les parties imprimées d'après l'autographe. En dehors du texte 
définitif, les fautes de lecture abondent et créent fréquemment des 
non-sens, par exemple: premier livre, chap. 18: Et hoc de facto, 
pour : Et hoc Deus est ; chap. 23 : philosophicorum principiorum 
pour : philosophorum praecipuorum ; chap. 30 : Nec duos addendo 
concipit qui decrescendo quod idem est refert, pour : Xam diversa de 
Dec concipit quac ad rem eandem, quae Deus est: refert; chap. 42 : 
esset contrapositum, pour: esset ex natura primi. Chose curieuse, 
! ccelli n'a pas compris les syllabes va cat employées comme signes 
d'annulation. Il donne au premier le sens de : vadat. En place du 
second, il imprime dans l'édition romaine : eat ou tôt {totum) en 
y attachant la signification de : omittatur ou totum omittati(r. 

En somme, pour n'avoir pas appris d'abord à déchiffrer sûrement 
l'écriture cursive de saint Thomas et pour avoir omis de se rendre 
compte exactement de tout le jeu si complexe de son travail de 
rédaction, lïccelli, dont il faut reconnaître le zèle et les peines, n'a 
pas réussi, pas même dans la troisième édition de la Somme, à nous 
donner une reproduction fidèle et définitive des parties supprimées 
de l'autographe. 

Voici que cette lacune est comblée, et très heureusement, pour 
les livres 1 et 2, par le dernier volume de l'édition Léonine; bientôt, 
elle sera comblée tout à fait, c'est-à-dire pour le troisième livre 



1) S. Thomae Aquinatis... Summae de veritate catholicae fidei contra Gentiles 
quae supersunt ex codice antographo qui in bibliotheca Vaticana adservatur 
cetera vero ex probatissimis codicibus et editionibus cura et studio Pétri Antonii 
Uccellii édita, u -f- 649 -f- 40 pages. 

2) Cf. M. De Wulf, Etude sur la vie, les œuvres et l'influence de Godefroid 
de Fontaines (Extrait des Mémoires publiés par la Classe des lettres et des 
sciences morales et politiques de l'Académie royale de Belgique, nouv. série, 
collection in-8°, t. I), Bruxelles, 1904, p. 68. 



V édition léonine de la Somme contre les Gentils 239 

aussi, — nous n'en doutons pas, — quand paraîtra le volume 
suivant, qui contiendra le reste de la Somme. 

En vue de leur publication, un des deux éditeurs, le P. Maekey a 
d'abord reproduit à la plume tout -l'autographe tel qu'il est, avec les 
abréviations, les ratures, les additions marginales et les signes de 
renvoi. On trouvera deux pages de cette transcription en regard des 
deux fac-similés de. l'original qui' précèdent les deux pnrties du 
présent volume, l'édition du texte définitif et l'appendice (pp. 1*- 
61*), consacré au texte annulé. Les deux . phototypies reproduisent 
le f. 3i r et le f. 8 r , dont le texte se rapporte là aux chapitres 25 
et 26 du 2 e livre, -ici aux chapitres 54-37 et 42 du premier livre l ). 

A côté de ces spécimens de l'écriture de saint Thomas et de sa 
transcription littérale par le P. Mackey, l'appendice reproduit le 
texte d& l'autographe de la première à la dernière rédaction, de 
manière à faire voir par des artifices de typographie ingénieusement 
combinés, leur ordre de succession avec les additions et les suppres- 
sions partielles ou totales qu'il comporte. 

Or, il y a lieu de distinguer dans l'autographe, non seulement le 
texte annulé par rature ou autrement, du texte définitif, mais encore 
l'écriture qui régulièrement remplit les deux colonnes, de l'écriture 
postérieure ou des additions écrites en marge, entre les lignes ou 
même dans la ligne, que l'appendice désigne indifféremment par le 
mot : margo. 

Dans l'imprimé, des parenthèses enserrent les mots ou les pas- 
sages ajoutés au cours de la revision, des crochets les additions 
postérieures que ceux-ci reçoivent parfois à leur tour ; des arcs 
brisés indiquent les mots déjà supprimés /dans tel ou tel passage 
antérieurement à sa suppression totale. L'emploi de caractères 
différents permet de distinguer tout de suite le texte définitii des 
mots ou des passages annulés. Mais il_était superflu de reproduire 
encore une fois tout \e texte définitif là où l'auteur ne l'avait pas 
remanié. Aussi quelques points placés entre ieur commencement 
et leur fin, signalent les plus longs de ces passages dans les cha- 
pitres qui ont subi des retouches. Ici des caractères plus grands 
sont réservés au texte définitif, des caractères plus petits aux mots 

1) En tête de son édition de Rome, Uccelli avait donné un fac-similé du f. 2', 
qui contient une bonne partie du chap. 13 du 1 er livre. — Une page du fragment 
conservé à la Bibliothèque Ambrosienne (chap. 49 et 50 du 2 e livre) est repro- 
duite dans l'ouvrage de F. Steffens, Paléographie latine. 125 fac similês en 
phototypie accompagnés de transcriptions et d'explications. Edition française 
d'après la nouvelle édition allemande par Rémi Coulon, O. P. Paris, Champion, 
1910. 111, planches, p. 95. 



210 A. Pelzer 

ou passages annulés, enfin des italiques aux lettres, mots ou pas- 
sages déjà annulés au cours de la première rédaction, en sorte 
que le texte définitif ressort de la seule lecture continue de tout ce 
qui est reproduit en caractères plus grands, que ce soit ou non, 
enserré par des parenthèses ou par des crochets. 

Tout ce système do reproduction typographique est expliqué dans 
l'introduction de l'appendice et résumé avec exemples à l'appui, 
dans une tahle réimprimée sur une feuille volante. Une autre tahle 
préliminaire indique, en gros, les remaniements dont les différents 
chapitres ont été l'objet. 

Quant au texte définitif des deux premiers livres, qu'on trouvera 
avec le commentaire du Ferrarais aux pages 1-602 du volume, son 
établissement diffère évidemment d'une partie à l'autre, d'après la 
présence ou l'absence de l'autographe. 

Partout où celui-ci existe encore, les éditeurs reproduisent son 
dernier texte, sauf à corriger, d'après l'intention de saint Thomas 
telle qu'elle ressort manifestement des passages en question, ses 
lapsus calami ou erreurs involontaires qu'ils relèguent dans 
l'apparat critique en les accompagnant du sigle : A casu. Echappées 
surtout au cours des remaniements, elles consistent principalement 
en ce (pie l'auteur rature ou supprime matériellement, ici plus, 
ailleurs moins qu'il ne le faut manifestement, ou encore en ce qu'il 
n'exécute pas en fait telle correction, par exemple un changement 
de construction, qu'exige le remaniement du passage. 

Il faut féliciter les éditeurs de ne pas avoir fait violence, comme 
leurs prédécesseurs, au latin de saint Thomas et d'avoir laissé sub- 
sister des propositions comme celle-ci : Colligentes igitur bas duas 
conclusiones apparet Deum cognoscere (L. I, chap. 49) ; Cum igitur 
gaudium et delectatio Deo non répugnent secundum suam speciem... 
in voluntale autem sunt secundum suam speciem... relinquilur (L. 1, 
chap. 90). Des constructions pareilles ne se trouvent pas seulement 
dans les bons manuscrits d'autres scolastiques, elles sont encore 
consacrées par l'enseignement et les exemples des grammairiens 
du xu e et du xm e siècle, comme on peut s'en convaincre par 
l'ouvrage trop peu connu de Charles Thurot : Notices et Extraits de 
divers manuscrits latins pour servir à l'histoire des doctrines gram- 
maticales au moyen âge 1 ). 



I) Notices et Extraits des manuscrits de la Bibliothèque nationale et autres 
bibliothèques, publiés par l'Institut national de France, vol. XXII, 2 e partie. 
Paris, 1868. 



V édition léonine de la Somme contre les Gentils 241 

Ailleurs où l'autographe fait défaut, les éditeurs rétablissent le 
texte de sa première copie, l'archétype parisien, en le corrigeant au 
besoin à l'aide de la tradition. 

Alors *que la Somme contre les Gentils se compose de plus de 
550.000 mots et qu'il en existe encore plus de cent manuscrits, 
quatorze, dont douze indiqués dans la table des sigles, trois incu- 
nables et le texte de la Pianay ont servi continuellement à l'édition, 
pour laquelle ont été sondés et collationnés à des endroits. carac- 
téristiques, soixante-onze autres manuscrits ! ). 

L'examen de ces derniers a confirmé le classement tripartite que 
la collation de l'autographe et des manuscrits du Vatican avait fait 
découvrir : manuscrits dérivés, au moins en partie, de l'autographe 
de manière à refléter l'état antérieur à la constitution définitive de 
son texte (pA) ; manuscrits dérivis soit de l'archétype parisien (a), 
soit de celui-ci et d'une correction ou revision sur l'autographe (p). 

Si le texte de l'autographe nous est ainsi livré, en somme, par 
trois témoins distincts, un seul nous le transmet vraiment en entier, 
du commencement à la fin des livres I-II en sorte que l'utilisation 
des deux autres pour la restauration du texte, ne peut être que 
limitée et secondaire. 

Sans compter que pA est au moins en partie, le texte supprimé, 
les manuscrits- NZ, auxquels s'ajoute D pour le début du second 
livre, ne le reproduisent que d'une façon insuffisante, fragmentaire 
et incertaine, entre autres à cause de leur contamination avec a. 
Dans les chapitres de la Somme pour lesquels l'autographe est 
conservé, nous pouvons dire avec certitude ce qui dans NZD, est pA. 
Seulement le témoin devient alors superflu. Ailleurs nous sommes 
plus ou moins dans l'incertitude sur la véritable nature de leurs 
leçons à eux, tout en présumant à bon droit que beaucoup remontent 
à pA. De fait, les éditeurs n'ont adopté que l'une ou l'autre fois, le 
texte de NZD. 

Bien plus grande est la valeur de p. Néanmoins, il ne peut être 
considéré comme un témoin indépendant que dans la mesure où le 
correcteur a puisé lui-même à l'autographe. Si celui-ci reparaît ainsi 
d'une façon toujours intermittente, s'il est reconnaissable surtout 
lorsque les manuscrits s'accordent sur une même lecture, le témoin 



1) Tous les manuscrits et les incunables sont énumérés et souvent décrits aux 
pages xnxvi de la préface. P. xm et p. lix (Siglorum interpretatioj, il faut lire : 
X Vat. lat. 788 (non pas : Vat. Urbinas 788), p. xxix (Stemma codicum) : Clm 
(non pas : CimJ. 

16 



242 A. Pelzer 

p dénonce fréquemment les fautes de a et rapporte en même temps 
les leçons authentiques qui les corrigent. 

Aussi les éditeurs ont-ils largement profilé du témoin pour amé- 
liorer le texte de a, comme il l'avait déjà fait, on se le rappelle, en 
éliminant des interpolations, en comblant des lacunes, en restaurant 
les bonnes leçons. Ajoutons qu'en dehors de la tradition, les 
ouvrages des auteurs cités ont servi à corriger certaines fautes du 
texte. 

Mais celui-ci présente aussi des passages où les variantes des 
manuscrits a et (3 sont pour ainsi dire, indifférentes. Dans la 
première moitié de la Somme, les éditeurs en comptent près de 
cent cinquante cas, dont une quarantaine regardent l'ordre des 
mots. Sans s'attacher à un système, ils se décident ici, d'un cas à 
l'autre, le plus souvent pour p, quelquefois pour a. 

Restent la division et le numérotage des chapitres. 

A l'exemple du premier copiste qui avait divisé trois chapitres en 
y ajoutant des titres, d'autres manuscrits ou éditions ont encore 
divisé quelques chapitres. Quelques-unes de ces innovations ont 
disparu plus tard ; d'autres ont été maintenues dans les manuscrits 
et les éditions postérieures. Ne voulant pas bouleverser une tradition 
séculaire, les éditeurs ont conservé la numérotation reçue tout en 
réunissant sous un seul titre, les chapitres ainsi divisés à tort. Ils 
impriment par exemple : Capitulum quinquagesimum primum et 
quinquagesimum secundum. Rationes ad inquirendum qualiter mul- 
titudo intellectorum sit in inlellectu divino. 

A cet exposé des principes qui ont réglé l'établissement du texte 
de la Somme, succède un paragraphe (pp. xxxiv-xxxvm), où sont 
discutés un passage du chapitre 3 et quatre du chapitre 13 (Rationes 
ad probandum Deum esse) du premier livre. Pour deux de ceux-ci, 
les éditeurs suggèrent des corrections. Ailleurs ils fixent la pensée 
de saint Thomas et expliquent longuement comment lui-même a 
rapporté et compris le raisonnement d'Aristote démontrant l'exis- 
tence de Dieu par le mouvement, lorsqu'il écrit : Hoc ergo quod a se 
ipso ponitur moveri est primo motum. Ergo ad quietem unius partis 
eiws, sequitur qtties lotius. Ils font remarquer qu'en dehors du 
Rodleianus 372. — il n'est pas encore question de l'autographe, qui 
débute plus loin au cours de ce chapitre — , aucun manuscrit ne 
porte la leçon reçue des éditions, naguère si discutée : non sequitur, 
qu'elles doivent à un incunable vénitien de 1480. 

Comme on sait, l'édition Léonine de la Somme contre les Gentils 
reproduit aussi le commentaire de François de Sylvestre, maître 



V édition léonine de la Somme contre les Gentils 243 

général de l'ordre des Frères-Prêcheurs, né à Ferrare en 1474, mort 
à Rennes en 1528. 

Achevé en 1517, imprimé en 1524 à Venise et plusieurs fois 
réimprimé, l'ouvrage avait été réédité un peu mieux à Rome de 1897 
à 1901, sans cependant recevoir' toutes les corrections que réclame 
le texte défectueux de l'édition princeps. La plupart de ses fautes 
proviennent de ce que les, compositeurs ont confondu les lettres (par 
exemple, d et 1, t et e, f et s) et les abréviations du manuscrit au 
point de brouiller : sed, sicut, secundum; est, esse, etiam, et, ea; per, 
prae, pro ; materia, natura ; non, vero, ratio ; qui, quod, quac ; 
videt, videlicet, valet. 

Ici encore, l'édition Léonine nous apporte un texte nettoyé, pour 
lequel il a été tenu compte de la plupart des éditions antérieures, 
On aura une idée du soin de cette correction en examinant la table 
des variantes qui termine la préface (pp. xlvi-lvii) : sauf l'un ou 
l'autre, tous les chapitres du commentaire ont subi des corrections, 
plusieurs plus d'une vingtaine. 

Telle est l'œuvre considérable du P. Constance Suermondt et du 
P. Pierre-Paul Mackey dans l'édition de la Somme contre les Gentils, 
dans l'édition du commentaire du Ferrarais et dans la reproduction 
de l'autographe. 

Rechercher les manuscrits conservés en Italie et dans. les autres 
pays, déchiffrer l'autographe et démêler ses multiples rédactions 
avec leurs suppressions partielles ou totales et leurs additions pour 
les reproduire dans l'ordre de leur succession et pour en extraire le 
texte définitif, confronter entièrement avec l'autographe et l'un 
avec l'autre, les manuscrits du Vatican, que les éditeurs, par une 
faveur exceptionnelle, ont pu avoir toujours à portée de la main et 
trouver ainsi la clef du texte, sonder plus de soixànte-dix autres 
copies et plusieurs incunables aux endroits caractéristiques pour 
éprouver et compléter les résultats de cette première collation de 
tout l'ouvrage et pour fixer définitivement leurs rapports de parenté, 
décider mot par mot, phrase par phrase entre les nombreuses 
variantes pour établir le texte à imprimer là où l'autographe faisait 
défaut, mettre ailleurs en regard de la dernière rédaction revue de 
l'original, les lectures des trois classes de manuscrits, collationner 
l'édition princeps du commentaire du Ferrarais avec la plupart des 
éditions postérieures pour arriver à un texte pur, enfin revoir en 
épreuves 700 pages de grand in-4°, tout cela n'exigeait pas seule- 
ment un travail aride, minutieux, extrêmement long de transcrip- 
tion et de collation, mais requérait encore pour chaque passage^ 



244 A. P cher 

une riiidc pénétrante <lu contexte, vu à travers un amas.de variant* s. 
Ayant passé la plus grande partie de leur vie dans un téte-à-tête 
journalier avec les manuscrits et les éditions de saint Thomas, les 
deux éditeurs ont mis relativement peu de temps à réaliser ce vaste 
programme avec le sens critiqué afliné que nous avions déjà admiré 
dans leur Secundo, secundae et dans leur Tertio pars. 

Quant à l'exécution matérielle du présent volume, nous aurions 
voulu trouver page LIX, outre la liste des sigles, une indication, 
sinon un résumé, de ce que la page XXXIII nous apprend sur leur 
interprétation et leur portée dans l'apparat critique et voir multi- 
plier dans toute la préface, et entre parenthèses, les chiffres des 
pages auxquelles les éditeurs y renvoient le lecteur. Nous ne savons 
s'il entre dans leurs intentions d'ajouter à la tin du volume suivant, 
une table des auteurs études ouvrages que saint Thomas cite dans la 
Somme : elle serait fort utile. 

Sans doute, à l'époque où l'édition Léonine a été entreprise, on 
aurait pu espérer qu'elle serait achevée lors du prochain centenaire 
dé la naissance de saint Thomas. Mais il aurait fallu, — était-ce 
possible? — mettre à la besogne et surtout l'y maintenir, le nom- 
breux personnel spécialisé qu'une œuvre aussi étendue demandait 
pour arriver à bon port à la date indiquée. Si cet espoir s'est 
évanoui, réjouissons-nous de ce que les éditeurs ont pu, depuis 
longtemps, se hâter lentement, même à Rome, pour nous donner 
des éditions critiques et, en somme, définitives. Ils ont ainsi créé 
une tradition que continueront les jeunes collaborateurs que l'ordre 
dominicain vient de leur adjoindre. Aussi n'en sommes-nous plus à 
devoir nous contenter d'éditions et de réimpressions fautives pour 
le texte du ^premier philosophe et théologien du moyen âge, du 
maître par excellence de tout l'enseignement catholique contempo- 
rain, ni à souhaiter que ses écrits bénéficient enfin de la critique 
des textes, si féconde en résultats pour les auteurs grecs et latins, 
déjà appliquée avec fruit à la Critique de la raison pure. 

Assurément, même le texte de la Somme contre les Gentils sera 
encore amélioré, ça et là, au fur et à mesure que les manuscrits ou 
l'ingéniosité des critiques suggéreront des corrections ou des leçons 
meilleures. Tel que nous le donne l'édition Léonine, il constitue la 
base sûre de toute discussion sérieuse de la pensée de l'auteur. 

Il faut espérer que cette vérité pénètre les milieux scientifiques 
où saint Thomas est étudié et qu'ils comprennent ce qu'ils doivent 
au Docteur angélique et aux vaillants éditeurs, ce qu'ils se doivent 
à eux-mêmes. Pourquoi la reproduction (idèle de l'autographe 
n'ainènerait-elle pas quelque méditatif, familier de saint Thomas, à 



Comptes rendus 245 

renouveler mutatis mutandis l'essai tenté par M. Albalat dans son 
ouvrage Le travail du style enseigné par les corrections manuscrites 
des grands écrivains, et à discuter, en détail, la valeur et la portée 
des divers remaniements dont la première rédaction de la Somme 
contre les Gentils a été l'objet? 

Il faut espérer aussi que ces mêmes milieux s'intéressent davan- 
tage à toute l'édition Léonine, qu'ils la consultent et qu'ils l'éludient, 
ne fût-ce que pour s'épargner les inconvénients que des auteurs très 
méritants se sont attirés ces dernières années en ne recourant pas 
aux préfaces des volumes. Car à quoi sert-il de publier les meilleures 
éditions du monde, si les intéressés n'en font pas usage? 

Rome. Auguste Pelzer. 



COMPTES RENDUS. 



D' Martin Grabmann, Prof, an der Universitiit in Munchen, Ein- 
fiihrung in die Summa Theologica des hg. Thomas von Aquin. 
Un vol. in-16 de vm-134 pp. — Freiburg im Brcisgau, Herder, 
1919. Prix : fr. 3,10. 

Par son étude : Die Geschichte der scholastischen Méthode, dont le 
troisième et dernier volume est annoncé, par ses contributions 
nombreuses à l'examen historique de l'œuvre de saint Thomas, 
citons : Les commentaires de saint Thomas sur les ouvrages d'Aris- 
tote (Tome 1 II des Annales de V Institut sup. de PhiL), et encore : 
Die Schrift De ente et essentia und die Seinsmelaphysik des hg. 
Thomas von Aquin, dans les Beilriige zur Phil. und Daed., publiés 
à l'occasion du 80 e anniversaire de naissance d'Otto Willman, 
l'auteur a bien mérité déjà de l'histoire de la philosophie scolastique. 

La présente Introduction rappelle d'abord rapidement l'histoire 
des Sententiaires et des Sommes, puis montre dans la Somme théo- 
logique de saint Thomas d'Aquin, la perfection du genre. Parmi 
les écrits du Docteur Angélique, il faut distinguer ceux qui firent 
explicitement la matière d'un enseignement, la lectio et la quaestw, 
d'avec ceux qui ne furent aux étudiants que d'un usage médiat. A 
ce second groupe se rattachent la Summa contra Gentes, la Summa 
theologica, les opuscules et les commentaires sur Aristote. . 



246 Comptes rendus 

Comme bachelier en théologie de l'université de Paris, saint 
Thomas expliqua (légère) le livre des Sentences de Pierre Lombard. 
Un second commentaire de ce même livre, écrit plus tard, a disparu 
de la circulation. 

Comme Magister theologiae, saint Thomas avait commenté la 
Sainte Écriture. 

Enfin, comme professeur à la Faculté de Théologie, il avait pré- 
sidé aux disputes théologiques. Les Quaestiones disputatae sont 
le fruit des discussions ordinaires organisées tous les quinze jours, 
et où, après les scholares, le maître devait entrer en scène pour 
présenter la determinatio magistralis, pour grouper arguments et 
objections et définitivement conclure la dispute. Quant aux Quaes- 
tiones quodlibctales, dont la valeur est moindre que celle des 
Quaestiones disputatae, elles représentent les discussions extra- 
ordinaires organisées pendant l'Avent et le Carême. 

Dans la Revue thomiste de 1918, le P. Mandonnet a consacré de 
beaux articles à la chronologie des questions disputées ; quant aux 
Quodlibeta, ils furent étudiés par le P. Janssen (Bonn, 1912). 

La Summa contra Gentes fut écrite à la demande de saint Raymond 
de Pennafort, chargé de préparer en Espagne les frères dominicains 
envoyés en mission chez les Juifs et chez les Maures. 

La Somme théologiquè fut écrite ad tradendum : « ea quae ad 
christianam religionem pertinent... secundum quod congruit ad 
eruditionem incipientium » (Prologue de la Somme). C'est un cours 
complet et élémentaire de théologie, ce qui ne signifie en aucune 
façon qu'il soit superficiel. 

La 1 a pars fut rédigée en Italie, à Rome peut-être, au couvent de 
Sainte-Sabine sur l'Aventin, ou à Viterbe, à la cour de Clément IV, 
entre 1266 et 1268. 

Dans la l a 2 a , q. 49, art. 1, ad 3 um , il est question pour la 
première fois du commentaire de Simplicius sur les catégories 
d'Aristole. Or, nous savons par un manuscrit conservé à Venise, 
que la traduction du grec en latin de ce commentaire fut faite par 
Guillaume de Moerbeke et achevée en mars 1266. La 2 a pars aura 
donc été écrite après 1266, vraisemblablement de 1268 à 1272, en 
Italie et à Paris, pendant le second séjour qu'y fit saint Thomas, à 
partir de janvier 1269. 

Enfin, la 3 a pars fut écrite à Naples, à partir de l'automne de 
1272, date où saint Thomas commença son enseignement en la 
nouvelle Université. 

Entrant de plus en plus ayant dans les voies mystiques, saint 
Thomas dépose la plume en 1273, sans achever son œuvre capitale. 



Comptes rendus 247 

II n'écrira plus que peu avant sa mort, en 1274, pour adresser à 
l'abbé du Mont Cassin la réponse à une consultation théologique, 
dont l'objet agitait son monastère. 

Le supplementum 3 ae partis fut écrit d'après le commentaire sur 
le livre des Sentences, par Raynald de Piperno, le socius carissimus 
et le secrétaire de saint Thomas, qui» devint son successeur à l'Uni- 
versité napolitaine. 

Produit de la pleine maturité du génie de saint Thomas, la 
Somme théologique est un pur chef-d'œuvre. Ce n'est pas à dire 
que soit inutile l'élude des autres écrits du grand Docteur. Ils 
éclairent, complètent, illustrent et approfondissent parfois sa 
pensée, lorsque davantage ils sont spécialisés. L'étude des commen- 
tateurs est utile également, bien que le mot du P. Massoulié soit 
très vrai : Divus Thomas sui interpres. L'auteur met bien en lumière 
les rapports entre la Somme théologique et le reste de l'œuvre du 
Docteur angélique. Il signale des orientations d'études qui pour- 
raient servir de thème à des dissertations doctorales. Enfin, com- 
mentant le texte du prologue, il montre le but de la Somme et 
les moyens mis en œuvre pour le réaliser : éloigner les arguments, 
les questions, les objections inutiles ; supprimer les répétitions 
fastidieuses, systématiser enfin la pensée pour rendre possible le 
progrès. 

En un dernier chapitre sont étudiées les conditions de la mise en 
valeur des richesses renfermées dans la Somme. 

Notons que le De unitate intellectus contra Averroistas, dont le 
P. Mandonnet continue à affirmer qu'il fut écrit à Paris en 1270, est 
dit dater de 1268 et avoir été composé en Italie. 

J'ai entendu reprocher à M. Grabmann de travailler trop hâtive- 
ment. Est-ce là la raison de l'omission dans son Einleitung de 
l'œuvre des deux illustres membres de l'Institut de France, le 
cardinal Mercier et le P. Sertillanges ? Ou bien peut-être l'auteur 
s'est il souvenu que le premier a écrit : Patriotisme et endurance en 
des temps où il fallait de l'audace pour dire la vérité, et que le 
second fut en l'église de la Madeleine à Paris le prédicateur célèbre 
de : « la vie héroïque » ? 

N. Balthasar. 

Natale Turco, // trattamento « morale » dello scrupulo c delV 
ossessione morbosa, 2 vol. (non vendus sépapément) in-16 de xii- 
497 et 473 pp. — Turin, Marietti, 1919, 1920. Prix: 32,50 fr. 

L'auteur a donné une traduction italienne de quelques œuvres 



248 Comptes rendus 

bien connues du psychologue A. Kymieu, S. J. Le présent ouvrage 
est dédié alV alta mente e al nubile cuore d'Antonio Eymieu in 
questo génère di studio mio maestro venerato. 

M. Turco est un « guéri » comme il l'écrit lui-même dans son 
livre. Ou comprend sa reconnaissance et son désir de contribuer à 
soulager ses frères qui souffrent de ce mal du scrupule, dont il fut 
lui-même victime. L'auteur s'adresse aux malades, aux médecins, 
aux confesseurs. 

Les lecteurs de la Revue néo-scolastique me permettront donc de 
me borner dans l'analyse de l'oeuvré à quelques judicieuses 
remarques du P. Kymieu dans sa lettre-préface. Llles résument les 
impressions que me suggère le travail de M. Turco. 

Tout d'abord le souci de clarté y confine au scrupule. Le livre est 
tellement complet qu'il épuise la matière au point de ne même pas 
permettre une introduction. Enfin, avec une pointe de malice et 
beaucoup * de finesse, le P. Eymieu écrit: «Je serai le premier à 
signaler ce paradoxe plaisant : prêtre et écrivant sur le scrupule, je 
ri ai fait que de la psychologie ; vous êtes laïc et vous naviguez en 
pleine théologie surnaturelle » .' 

Nous sommes en tout cas, en présence d'un généreux effort entre- 
pris pour consoler, encourager et délivrer de leurs souffrances de 
pauvres âmes, distinguées souvent, fines, délicates et capables de 
dévouement et de sacrifices. 

N. Balthasar. 

Josef Kroll, Die Lehren des Hermès Trismegistos (Beitràge 
Z. Gesch. d. Philos, d. Mittelalters, B,and XII, Heft 2-4). Un 
vol. in-8°, xn-441 pp. — Munster, Aschendorff, 1914. 

Ce livre est une contribution intéressante à la sol.ution du pro- 
blème des écrits hermétiques. Ceux-ci, on le sait, se donnent 
comme l'expression de l'ancienne sagesse égyptienne. Les Pères et 
tout: le moyen âge y ont cru. De nos jours, on a voulu y voir tout 
au moins un produit de la sagesse égyptienne hellénisée. En oppo- 
sition avec Reitzenstein, J.. Kroll s'inscrit en faux contre cette 
prétention. Selon lui, c'est à la tradition philosophique grecque 
qu'il faut rapporter toute cette littérature. Son livre a pour but 
d'établir cette thèse. Il le fait de la manière suivante : acceptant en 
bloc l'ensemble des écrits hermétiques et laissant de côté les 
problèmes de critique littéraire, d'attribution et de chronologie, il 
soumet le contenu doctrinal d'Hermès à un examen approfondi et 



Comptes ren dus 249 

minutieux .pour y relever jusqu'aux moindres traces de l'influence 
grecque. 

Comme on chercherait vainement dans ces écrits un système 
philosophique au sens strict du mot, mais qu'on n'y rencontre au 
contraire qu'un amalgame souvent incohérent de théories de prove- 
nances très diverses à l'édification desquelles n'a présidé aucun 
souci de systématisation, l'auteur, pour la facihté et la clarté de 
son étude, les a réparties sous quatre chefs principaux : Dieu, le 
Monde, l'Homme, la Religion, qu'il passe successivement en revue. 

Au terme de son exposé, l'auteur d'Hermès croit pouvoir avancer- 
la conclusion suivante ; les conceptions hermétiques en général 
baignent dans le large et puissant courant de l'hellénisme ; elles 
reflètent principalement les tendances de la philosophie néo-éclec- 
tique, très accueillante, on le sait, aux idées étrangères, qu'elle 
n'oublie jamais toutefois de « styliser » suivant les exigences du 
génie grec. Si, provisoirement, il pouvait encore être ici question 
d'emprunts étrangers, ce serait à la pensée asiatique bien plutôt 
qu'à la spéculation égyptienne qu'il conviendrait de les rapporter, 
nonobstant la présence erratique de quelques idées ou le paral- 
lélisme de certaines doctrines propres à l'ancienne Egypte. Et si l'on 
veut préciser davantage les influences à relever dans Hermès, il faut 
placer en tout premier lieu, semble-t-il, celle de Posidonius dont le 
stoïcisme largement éclectique, tout pénétré d'idées platoniciennes 
et orientales, aida si puissamment à la diffusion des nouvelles 
tendances ; puis Philon, grâce à sa théorie du Logos et des puis- 
sances ; le néo-pythagorisme et l'Orphisme renaissants ; et enfin le 
courant gnostique, déjà ancien à cette époque, représenté surtout 
par les Oracula Chaldaïca (il ne s'agit pas ici, contrairement à ce 
que veut Dietrichs, du gnosticismc hétérodoxe). Contrairement 
aussi à l'opinion de Zeller et plus récemment de Krebs (Der Logos 
als Heiland, 171), J. Kroll ne trouve pas à relever la plus légère 
trace d'influence chrétienne dans les doctrines gnostiques ou autres 
d'Hermès. 

Ces conclusions paraissent en autoriser une autre concernant la 
date de composition des livres hermétiques : cette date devrait être 
vraisemblablement reculée au moins jusqu'à l'époque de Philon. 
Quelques morceaux néanmoins, tels ceux transmis par Cyrille et par 
Jamblique, ainsi que le Poimandrès seraient plutôt du lemps de 
Numenius (2 e moitié du n e s. ap. J.-C). 

En appendice, J. Kroll analyse le traité arabe De Castigationc 
animae traduit en latin par Bardenhewer (1873) et conclut à son 
origine hermétique. J. Hoffmans. 



250 Comptes rendus 

Itr. J. V. De Groot, hoogleeraar bij de gemeentelijke Univer- 
siteit te Amsterdam. Denkers van onzen tijd. Un vol. in-8° carré 
de x-306 pp. A. W. Sijthoff, Leiden ; P. Brand, Bussum, 1918. 
Prix : FI. 4,25. 

La première édition de cet ouvrage a paru en 1910 et a été 
analysée la même année dans cette revue (xvir, p. 419-420). 
L'édition nouvelle que nous présente l'auteur ne diffère pas 
essentiellement de la précédente ; nous y retrouvons les études 
pénétrantes sur la réaction contre le matérialisme positiviste, telle 
qu'elle s'est manifestée il y a quelque vingt ans dans la théorie de 
l'Inconnaissable de Spencer, dans les « Enigmes » de Du Bois- 
Reymond, dans l'œuvre de Pasteur. Nous retrouvons encore l'étude 
critique sur la théorie de la croyance de Brunetière, et surtout la 
remarquable analyse des vues de Newman sur les fondements de la 
certitude religieuse, — analyse soigneuse et fine, si respectueusement 
sympathique et en même temps si juste et si délicate dans les 
appréciations, si dégagée de tout préjugé, dans un sens comme dans 
l'autre, qu'on la relira toujours avec profit et avec plaisir. 

L'auteur s'en est tenu dans les grandes lignes et souvent dans les 
détails à l'exposé qu'il avait fait dans sa première édition, mais 
malgré cela les corrections, — remaniements dans l'expression de 
la pensée, précisions nouvelles au sujet de nombreuses données 
historiques, mise au point de la bibliographie, — ces corrections, 
dis-je, sont presque de toutes les pages. L'index alphabétique lui- 
même a été revu et augmenté ; et dans les articles principaux la 
distribution des matières y a reçu une ordonnance meilleure. 

A. Mansion. 



CHRONIQUE. 



Pour la Bibliographie de saint Thomas. — Dans la Cicncia 
Tomista (numéro 61 , janvier-février 1920, pp. 67-74), le R. P. Getino 
consacre une notice à l'édition monumentale de la Somme contre les 
Gentils de saint Thomas. 

Il fait à ce propos un relevé rapide des manuscrits de cet ouvrage, 
reposant dans les bibliothèques d'Espagne et de Lisbonne, manus- 
crits dont la valeur n'est surpassée que par ceux de la Vaticane. La 
chose s'explique quand on se rappelle que la Somme a été rédigée 
en vue de la controverse des dominicains espagnols avec les Arabes 
de la péninsule. Le P. Getino transcrit quelques notes tirées de 
manuscrits du fonds universitaire de Barcelone, et qui nous font 
connaître les rapports existant dès le 13 e siècle entre les Frères 
Prêcheurs d'Espagne et l'école dominicaine de Paris (Albert le Grand, 
saint Thomas). La CAencia Tomista consacrera désormais une nou- 
velle rubrique à l'histoire du thomisme en Espagne; elle y publiera 
toutes les communications qu'on lui fera sur les sujets suivants : 

I. Manuscrits ou éditions des traités de saint Thomas, avec l'indi- 
cation du contenu, du lieu de l'édition et de la bibliothèque possé- 
dant l'exemplaire. 

IL Commentaires à l'un des traités de saint Thomas. Œuvres qui 
y sont consacrées. OEuvres qui se disent inspirées. de ses doctrines 
ou qui manifestement les reproduisent de façon intégrale. 

III. Etudes sur la vie et les écrits du saint, y compris les œuvres 
de polémique, hostiles au thomisme. 

Ouvrages nouvkaux. — M. Gilson, professeur à l'Université 
de Strasbourg, a publié un volume intitulé Le Thomisme. Introduction 
au système de saint Thomas (A. Vix, Strasbourg, 1920). 

— M. J. Durantel a consacré un important volume à étudier Le 
retour à Dieu par V intelligence et la volonté dans la philosophie de 
saint Thomas (Paris Alcan, 1918). Plus récemment il a publié encore 
une étude sur saint Thomas et le Pscudo-Denys (Ibid., 1919). 



h- 



262 Chronique 

— W. Nestlé a entrepris de donner une nouvelle édition de 
l'œuvre monumentale de E. Zeller, Die Philosophie der Griechen. 
Le premier volume a paru. 

— A paru aussi la 1 l'édition du premier volume du Grundriss 
d'UEBERWEG.M.K. Praechter, qui avait remanié l'édition précédente, 
parue en 1909, l'a considérablement augmentée dans le présent 
volume. 

Revues. — On annonce la réapparition prochaine de Logos, 
revue internationale do philosophie, organe de la liiblioteca filosofira 
de Païenne (Secrétaire de rédaction M. Ant. Àliotta, professeur à 
l'Université de Naples). La revue publiera des articles en italien, 
français, anglais, allemand, avec résumé de chacun en français. 

— Une nouvelle revue italienne // giornale critico délia filosofia 
italiana parait depuis cette année à Messine sous la direction de 
G. Gentile. Parmi les collaborateurs nous relevons les noms de 
B. Croce, G. Tucci, Saitta. 

— Parallèlement à l'Université grégorienne, qui publie dans la 
revue Gregorianum des articles de philosophie et de théologie, la 
direction du Séminaire pontifical du Latran fait paraître depuis 
quelques mois un recueil intitulé Lateranum. Il est consacré surtout 
à la théologie et à l'histoire religieuse, mais on y trouve aussi des 
études d'ordre philosophique. 

— VArchiv fur Geschichte der Philosophie (Berlin) qui n'a pas 
cessé de paraître pendant toute la guerre, n'a plus paru d'une façon 
aussi régulière dans les derniers temps. Le fascicule 5-4 du volume32, 
publié le 1 er février 1920, se présente sous un aspect qui rappelle 
les numéros d'avant-guerre. En voici le sommaire : L. Stein : 
Tolstois Stellung in der Geschichte der Philosophie. — M. Davillé 

4 (Bar-le-l)uc) : Le séjour de Leibniz à Paris (1672-1676). — A. C. Arm- 

strong (Middelfown, Connecticut) : The Development of Herkeley , s 
Thfism. — G. A. Johnston (St. Andrews, Scotland) : The Relation 
between Collier and Berkeley. — A. Chiapelli : Le nuove dotlrine 
antivitali dopo la guerra. — Giuseppe Fcrlani : Die Entstehung und 
das Wesen der baconischen Méthode. — D r Gunther Schulemann : 
Zur Geschichte der indischen Philosophie. — Gomptes rendus en 
allemand, en anglais, en français d'une dizaine d'ouvrages. 

— La revue Les Etudes annonce la publication, à côte de la 
revue, d'une collection de travaux plus longs que ne le sont nor- 
malement des articles, et d'intérêt plus permanent, et qui paraîtront 
en série sous le titre « Studia Pacis ». 



Chronique 253 

— Sons la direction de H. Vaihinger et de R. Schmidt, une revue 
à tendance idéaliste s'est fondée en Allemagne, avec le titre Annalen 
der Philosophie. 

Nécrologie. — On annonce la mort de Paul Deussen, connu 
pour ses travaux sur l'histoire des philosophies orientales. 

— Georg Simmel, professeur à Berlin, mort en 1919, représentait 
une tendance idéaliste qui n'était pas' sans quelque analogie avec 
le pragmatisme. 

Concours. — La Kantgesellschaft alloue un prix de 1500 marcs 
aux meilleures études sur chacun des deux sujets suivants : 
1° Histoire critique du néo-kantisme des origines jusqu'à nos jours ; 
2° L'influence de Kant et de la philosophie allemande issue de lui 
sur les tenants de la Réforme. Les deux concours sont ouverts 
jusqu'au 22 avril 1921. 

— Le jury chargé par le Gouvernement belge de décerner le 
prix décennal de philosophie pour la période 1908-1917 est composé 
de MM. De Greef, de l'Académie royale de Relgique, Bidez, 
professeur à l'Université de Gand, De Coster, professeur à l'Uni- 
versité de Bruxelles, Janssens, professeur à l'Université de Liège, 
Noël, professeur à l'Université de Louvain. 

— Un prix de psycho physique, offert dans la revue Mind, a été 
décerné à M. Thomson, d'ArmsIrong Gollege, Newcastle, pour un 
travail sur l'application des méthodes de Pearson à la psycho- 
physique. 



OUVRAGES ENVOYES A LA REDACTION. 



A. N. Whitehead, Se. D., F. R S. — An Enquiry concerning the 
Principles of natural Knowledge. Cambridge, University 
Press, 1919. 

G. A. Richardson, M. A. — Spiritual Pluralism and Récent Philo- 
sophy. Cambridge, University Press, 1919. 

Joseph Frôbes, S. J. — Lehrbucb der experimentellen Psychologie. 
Erster Band, Fribourg en Brisgau, Herder, 1917. 

V. Cathrein, S. J. — Philosopbia moralis in usum scholarum. Ed. 
nona et décima. Fribourg en Brisgau, Herder, 1915. 

Henry Bradford Smith. — Non-aristotelian Logic. The Collège 
Book Store, Philadelphia, Pa., 1919. 

Id. — Letters on Logic to a Young Man without a Master. Ibid., 
1920. 

Franz Ehrle, S. J. — Grundsâtzliches zur Charakteristik der 
neueren und neuesten Scholastik (Ergànzungshefte zu den 
Stimmen der Zeit, Erste Reihe : Kulturfragen. G. Heft). 
Fribourg en Brisgau, Herder, 1918. 

Dott. Eugenio Di Carlo. — Ferdinaudo Lassalle. Palermo, E. 
Priulla, 1919. 

Joannes Lindworsky, S. J. — Das schlussfolgernde Denken. Expe- 
rimentell-psychologische Untersuchungen (Ergiinzungshefte 
zu den Stimmen der Zeit. Zweite Reihe : Forschungen. 
1. Heft). Fribourg en Brisgau, Herder, 1916. 

Francesco Olgiati. — Religione e vita (Saggi apologetici I). Mi- 
lano, Società edit. « \ r ita e Pensiero », 1919. 

Dott. Carmmlo Scalia. — Il Materialismo storico e il Socialismo. 
Ibid., 1920. 

Scritti Varî pubblicati in occasione del terzo centenario délia morte 
di Francesco Suarez per cura del Prof. Ag. Gemeli.i, O. F. M. 
Ibid., 1918. 



Ouvrages envoyés à la Rédaction 255 

Annual Report of the Board of Régents of the Smithsonian Insti- 
tution : 29 e , 30 e , 31 e et 32 e années, 4 vol. portant sur les exer- 
cices 1907-4908, 1908-1909, 1906-1910 et 1910-1911. Washing- 
ton, Government Printing Office, 1916, 1915, 1916 et 1918. 

Bulletins du Smithsonian Institution, Bureau of American Ethno- 
logy (Washington, Government Printing Office) : 

59. Franz Boaz. — Kutenai Taies, together with Texts collected 
by A. F. Chamberlain, 1918-. 

61. Frances Densmore. — Teton Sioux Music, 1918. 

63. John M. Cooper. — Analytical and Critical Bibliography of the 

Tribes of Tierra del Fuego and Adjacent Territory, 1917. 

64. Thomas W. F. Gann. — The Mayalndiansof Southçrn Yucatan 

and Northern British Honduras, 1918. 

65. A. V. Kidder et S. J. Guernsey. — Archeological Explorations 

in Xortheastern Arizona, 1919. 

66. Ales Hrdlicka. — Récent Discoveries Attributed to Early Man 

in America, 1918. 

Dr F. RoeCs. — Psychotechniek van Handel en Bedrijf. Amster- 
dam, N. V. der R. K. Boek-centrale, 1920. 

Prudencio J. Conde. — Ética gênerai. Tom. I, Barcelona, L. Gili, 1917. 

Prof. D r C. Isenkrahe. — Untersuchungen iiber das Endliche und 
das Unendliche. 1. Heft. Fragen aus dem Grenzgebiet 
zwischen Mathematik, Natur- und Glaubenslehre. Bonn, 
Marcus und Weber, 1920. 

C. Frick, S. J. — Logica in usurn scholarum, éd. 5 a . Friburgi 
Brisgoviae. Herder, 1919. 

Bernhard Jansen, S. J. — Leibniz erkenntnistheoretjscher Realist. 
Berlin, Leonhard Simion, 1920. 

Beitrage zur Geschichte der Philosophie des Mittelalters, heraus- 
gegeben von Cl. Baeumker (Munster, Aschendorff). 

Bd XIII. Heft 5. D r Gunther Schulemann. - Das Kausalprinzip in 
der Philosophie des hl. Thomas von Aquino, 1915. 

Bd XV. Hermann Stadler. — Albertus Magnus, De Animalibus 
libri XXVI, nach der Côlner Urschrift, 1 er Band, Buch I-XII 
enthaltend, 1916. 

Bd XVIII. Heft. 1. Karl Michel, S. V. D. — Der « Liber de con- 
sonancia nature et gratie » des Raphaël von Pornascio. 1915. 

Bd XVIII. Heft 4-6. D r Luowio Baur. — Die Philosophie des 
Robert Grosseteste, Bischofs von Lincoln, 1917. 



256 Ouvrages envoyés à la Ftédaction 

Bd XIX. Heît 3. CliEMENa Baeumker. - Alfarabi liber den TJr- 
spruiig der Wissenschaften De Ortu Scientiarum), 191G. 

Bd XIX. Heft i. D r Joseph Ebnek. — Die Erkenntnislebré Richards 
-von St-Viktor, 1917. 

Bd XIX. HefL 5-6. D r P. Hieronymus Spèttmann. — Johannis 
Pechami quaestiories tractantes de anima, 1918. 

Bd XX. Heft 1. D r Joseph Wûrsdorfer. — Erkennen und Wissen 
nach Gregor von Rimini, 1917. 

Bd XX. Heft. 2. I) 1 ' Martin Grab.manx. — Die « Philosophia Paupe- 
ruin » und'ihr Verfasser Albert von OrlamUnde, 1918. 

Bd XX. Heft 3-4. D r H. F. Mûi.i.er — Dionysios, Proklos, Plotinos. 
Ein historischer Iîeiti-ag zur neuplatonischen Philosophie, 
1918. 

Bd XXI. Heft t. D r Bernhard Geyer. — Peter Abaelards philoso.- 
phische Scbriften, 1919. 

Bd XXI. Heft 6. D r P. Hieronymus Spèttmann. — Die Psychologie' 
des Johannes Pecham, 1919. 



LES PHILOSOPHES BELGES 



Collection de textes et d'études publiée par l'Institut de Philosophie, 
sous la direction de M- De "Wulf. 



Vol. I. M. De Wulf, Le traité des formes de Gilles de 

Lessines (texte inédit et étude), 1901, xn-238 pp. 

Prix : 10 00 

Vol. II. M. De Wulf et A. Pelzer, Les quatre premiers 

Quodlibets de Godefroid de Fontaines (texte inédit), 
1904, xvi-364 pp. Prix : 10.00 

Vol. III-IV. M. De Wulf et «J. Hoffmans, Les Quodlibets V, 
VI, VII de Godefroid de Fontaines. 

Vol. VI-VII. P. Mandonnet, Siger de Brabant (texte et étude), 
2 e édit., 1908, xxxn-194 et xvi-328 pp. 

Prix des vol. VI et VII : 20 00 

Vol. VIII. A. Wallerand, Sig-er de Courtrai (texte et étude). 
1913, 74-174 pp. Prix: 7.50 

Vol. IX. M. De Poorter, Le traité « Erudilio regumet principum » 
de Guibert de Tournai, O. F. M. (textes et études), 
xvi-92 pp. Louvain, 1914. Prix : 5.00 



VIENNENT DE PARAITRE : 

I. Tables des vingt premières années delà, «Revue Néo- 

Scolastique de Philosophie», par M. Pansaers 
66pp. Louvain, 1914. Prix: 3.00 

II. N. Balthasar, L'Être et les principes métaphysiques, 

148 pp., 1914. Prix: 4.50 

III. D. Nys, Cosmologie, 2 vol., vn-432 et 495 pp 1918. 

Prix des 2 vol. : 18 00 

IV. D. Mercier, Logique, 6 e éd , vn-408 pp. 1919. 

Prix : 10.00 

V. D. Mercier, Critériologie générale ou Traité de la certi- 
tude. 7 e édit., vn-408 pp., 1918. Prix : 10.00 
VI. D. Mercier, Métaphysique générale ou Ontologie. 6 e édit., 
xxm-620 pp., 1919. Prix : 15.00 



Sous presse 

L'œuvre d'art, Conférences philosophiques par M. De 
Wulf. 

Psychologie, par D. Mercier, 10 e édition. 



Vient de paraître 

traite Elémentaire de philosophie 

2 vol. (5 e édition). — Prix : 20.00 fr. 
Tome I, 676 pages. — Tome II, 590 pages. 



SOMMAIRE 

O 

fl VI. J. Halleux. — La leçon des événements . . . 129 

£ VII. P. Mansion. — De la suprême importance des 

c^ Mathématiques en Cosmologie, à propos de 

Kant 

VIII. P. Mandonnet. — Gilles de Lessines et son 

« Tractatus de Crepusculis > 190 

IX. R. Marchai. — De l'Effet à la Cause .... 194 

i X. A. Pclzer. — L'édition léonine de la Somme 

d contre les Gentils 217 

a COMPTES RENDUS 245 



i 



•»H 



CHRONIQUE 251 



OUVRAGES ANALYSÉS DANS LE PRÉSENT NUMÉRO. 



B 

a OUVRAGES ENVOYÉS A LA REDACTION. . . 254 

— 

Q 
> 

u 

*& D r Martin Grabmann, Prof, an der Universitât in Munchen, 

Einfuhrung in die Summa Theologica des hg. Thomas 

U von Aquin (N. BaltbaBar) 245 

Natale Turco, Il trattamento « morale » dello scrupulo e 

dell' ossessione morbosa (N. Balthasar) .... 247 
~* Josef Kroll, Die Lehren des Hermès Trismegistos (J. Hoff- 

mans) 248 

4> D r J. V. De Groot, hoogleeraar bij de gemeentelijke Univer- 



*■« siteit te Amsterdam. Denkers van onzen tijd (A. Man- 



sion) 250 



*•* 

a 
o 
« 

u Vient de paraître 

ta 

§ flnnales de l'Institut Supérieur de Philosophie 

Cg TOME IV 

Un fort volume de 624 pages, grand in-8° 

*^ SOMMAIRE : I. M. Defourny : Aristote et l'éducation. — II. 

«5 G. Colle : Les quatre premiers livres de la morale à Nicomaque. 

<J* — III. R. Kremer : Réflexions métaphysiques sur la causalité. — 

IV. E. Janssens : La morale kantienne et l'eudémonisme. — V. 

F. De Hovre : Pestalozzi et Herbart. — VI. P. Nèvi : La philosophie 

française à la veille de la guerre. — VII. M. De Wulf : L'œuvre 
eg d'art et la beauté. — VIII. Y. de la Brière : Le droit international 

chrétien. — IX. E. Duthoit : Un sociologue catholique : Henri 
S Lorin. — X. Jacques Maritain : De quelques conditions de la 

,J renaissance thomiste. — XI. A.-D. Sertillanges : L'idée de 

création. — Chronique de l'Institut. 



Revue 

neo-scoLflssioue 





pUBLiéepflR-Lfl-socié&e 

PRILOSOERIQUe D€ • h UVfllR 

TOlîDJÎCeUR: $. €. C€ CJÎRDTIÎHC m€RCT€R 
DTR€CC€URî mjlURTC€ D€ UJUEf 




xxttc année 



n» 87 



JIOUC 1920 



ixOOVHin 

•IRS5I&U&- SUE€RI€UR- De -FfllLOSOEme- 



Revue Néo-Scolastique de Philosophie 

PARAISSANT TOUS LES TROIS MOIS 

(février, mai, août, novembre) 

fondée EN 1894 par le CARDINAL MERCIER 



Directeur : Maurice DE WULF, Professeur à l'Université 
1, rue des Flamands, Louvain (Belgique). 



LA REVUE NÉO-SCOLASTIQUE DE PHILOSOPHIE 

PUBLIE DES ÉTUDES ORIGINALES, DES TEXTES INÉDITS, 
DES BULLETINS BIBLIOGRAPHIQUES, DES ANALYSES ET 
COMPTES RENDUS, DES CHRONIQUES DE PHILOSOPHIE 

NÉO-SCOLASTIQUE. 

Prix de l'abonnement d'un an, de janvier 

BELGIQUE . . 10 frs 
ETRANGER . 12 » 



Prix d'une livraison isolée 5 (r. 

Années 1894-1896 (épuisées). 
Prix des années 1897-1913, l'année . . . . 6 » 

Chaque auteur écrit sous sa responsabilité. La publi- 
cation d'un article n'engage pas la responsabilité de 
la Revue. — Les droits de traduction et de reproduction 
sont réservés. 

Secrétaire de Rédaction : M. A. Mansion, Prof, à l'Université 

126, rue de Tirlemont, Louvain. 



COURS DE PHILOSOPHIE 



Vol. I. Logique, par D. Mercier, 6* édition, viii«408 pp., 1919. 

Prix : 10 00 

Vol. II. Métaphysique générale ou Ontologie, par D. Mercier, 6* éd., 
xxui-620 pp., 1919. Prix : 15.00 

Vol. III. Psychologie, par D. Mercier, 10* éd., 1920. Prix : 25.00 

Vol. IV. Critériologie générale ou traité général de la certitude, 
par D. Mercier, 7 e édit., 1918. iv-408 pp. Prix : 10.00 

Vol. VI. Histoire de la philosophie médiévale, par M. De Wulf, 4 e éd., 

5 me éiition sous presse. 
Vol. VII. Cosmologie ou Étude philosophique du monde inorganique, 
par 0. Nys, 3 e édit., comprenaut quatre tomes : 
Tome I. Le Mécanisme, le Néo- Mécanisme, le Mécanisme dyna- 
mique, le Dynamisme, l'Energétisme, 432 pp., 1918. 
Tome II. La Théorie Scolastique, iv-496 pp., 1918. 
Ces deux tomes ue se vendent pas séparément. 

Prix des deux: 18.00 

Tome III. La Notion de Temps, 308 pp., 1913. Prix : 7,50 

Tome IV. La Notion d'Espace (sous presse), 400 pp. environ. 

Prix: 10,00 



XI 

L'AGNOSTICISME KANTIEN 



En 1763 paraissait à Kœnigsberg chez Johann- Jacob 
Kanter un opuscule d'une centaine de pages, portant ce 
titre un peu redondant : Du seul argument qui puisse servir 
à construire une démonstration de V existence de Dieu 1 ). 
Cet argument, disait l'auteur dans des phrases dépourvues 
d'élégance, n'était « qu'un amas de matériaux » d'où les 
connaisseurs auraient à extraire les parties utilisables « pour 
en construire l'édifice d'une démonstration suivant toutes 
les règles de la stabilité et de l'harmonie » . 

Il s'agissait bien d'un argument théorique, d'ordre stric- 
tement rationnel. Kant — car c'était lui qui présentait cette 
œuvre au public — Kant assurait, dans son style pesant et 
légèrement baroque, que pour achever la démonstration de 
l'existence de Dieu, il fallait « se risquer sur l'abîme sans 
fond de la métaphysique, sur cet océan sombre, sans rivage 
et sans fanal, où, comme les matelots perdus dans les mers 
inconnues, on doit vérifier sa position partout où on touche 
terre, et prendre garde aux courants inconnus et aux perfi- 
dies de la dérive » 2 ). 

Cette phraséologie désuète peut faire sourire ; mais 
l'essai de Kant nous intéresse, moins par les procédés litté- 
raires de l'auteur que par l'orientation générale de sa 



1) Nous le citons d'après l'édition d'ERNEST Cassirer, Immanuel Kants Werke, 
t. II, édité par Artur Buchenau, Berlin 1912, pp. 67-172. 

2) Op. cit., p. 70. 

17 



258 P. Charles 

pensée. Il nous permet de marquer une date dans l'histoire 
de la philosophie, une sorte de terminus a quo, d'où l'on 
peut partir pour retracer la courbe et suivre l'évolution du 
système kantien l ). 

En effet, en 1763, dans l'essai dont nous nous occupons, 
il n'y a pas encore la moindre trace de ce criticisme agnos- 
tique que nous verrons bien nettement affirmé en 1781. 
Kant dort encore de son « sommeil dogmatique». Il est 
encore « métaphysicien », c'est-à-dire qu'il croit à la possi- 
bilité d'une science réelle ayant pour objet ce qui échappe 
à toute expérience sensible. Il suffit d'étudier son essai 
pour s'en convaincre. 

Peut-être nous excusera-t-on de prouver ici une assertion, 
qui ne sera contredite par aucun historien du kantisme. La 
meilleure manière de comprendre la Critique est sans doute 
d'en examiner la genèse. Œuvre composite et dont la 
rédaction définitive fut précipitée , après des années de lente 
incubation, on n'en saisit bien la signification que si on en 
possède les antécédents et si on est remonté aux sources 
qui l'alimentent. 

Pas plus que Wolff, Kant en 1763 ne met en doute l'effi- 
cacité de l'argument a priori 2 ). Il va même jusqu'à rejeter 
comme insuffisante, comme n'aboutissant pas au * néces- 
saire absolu » toute argumentation qui pour conclure à 
l'existence divine se fonde sur l'expérience. 

Wolff, comme on le sait, acceptait comme valables les 
deux espèces de démonstration et prouvait l'existence de 
Dieu, empiriquement par le fait de l'existence de l'âme 
« eo quod anima existit humana, seu quod nos existimus » 
— et idéalement, a priori, par le pur concept de Yens- a se. 
« Ens a se existit, ideo quia possibile » 3 ). Kant rejette la 

1) Celte évolution a été très habilement et très judicieusement retracée par 
Victor Delbos, La philosophie pratique de Kant. Paris, 1905, pp. 129-186. 

2) Cf. Wolff, Christian, Theologia naturalis methodo scientifica pertractata. 
Pars posterior, editio 2, 1741, p. 15 « Deus necessario existit », et p. 17 « Deus 
ideo existit, quia possibilis ». 

3) Op. cit., pars prima, cap. 1 et § 34 : « Quamobrem cum determinationes 



ti Agnosticisme Kantien 259 

première manière d'opérer, celle qu'il nomme l'argumenta- 
tion cosmologique l ). Sur ce point il se sépare très nette- 
ment et très explicitement de Wolff. Il n'adopte la seconde 
manière de prouver l'existence de Dieu — l'argumentation 
ontologique — qu'après l'avoir corrigée. Son raisonnement 
dans les deux cas mérite d'être noté. Un examen superfi- 
ciel porterait à croire que cette négation de l'argument 
cosmologique et cette critique de la preuve cartésienne sont 
comme une première concession faite à l'agnosticisme, un 
premier symptôme de cette défiance à l'égard du principe 
de causalité, de cette aversion pour la métaphysique con- 
ceptuelle qui se manifesteront en pleine lumière en 1781. Il 
n'en est rien. 

Ce que Kant reproche, en 1763, à l'argument cosmolo- 
gique, ce n'est pas d'invoquer la causalité pour conclure de 
l'existence du monde sensible à son principe nécessaire. Il 
admet sans détour cette application légitime de la notion 
de cause 2 ). Mais l'argument lui paraît équivoque parce que 
le rôle qu'on y fait jouer au « point de départ expérimental » 
n'est pas nettement défini. Voyons ceci de plus près. 
• J'existe — donc Dieu existe. La preuve sans doute est 
bonne, mais quel est le sens du « donc » ? Sur quoi s'appuie 
vraiment la conclusion ? 

Dieu existe nécessairement ; même si je n'existais pas. 
La nécessité de son existence ne dérive donc nullement en 
soi de mon existence contingente. Mon existence n'est donc 
pas le fondement objectif de l'existence divine, et quand je 
dis « j'existe, donc Dieu existe », ce n'est pas une causalité 
immédiatement objective que traduit la -conjonction. Mon 
existence n'est pas la cause de l'existence divine mais elle 
en est l'indice. C'est par elle, grâce à elle, que j'arrive à 



ejus essentiales sibi mutuo non répugnent, quia sunt hae ipsae determinationes 
per quas ut non existens concipi nequit, ideo concipitur existens quia possibile ». 

1) Op. cit., p. 169. Kant semble croire que les termes « ontologique » et cos- 
mologique > sont appliqués pour la première fols par lui à ces arguments. 

2) Op. cit., p. 167. 



260 P. Charles 

connaître l'existence de Dieu. Qu'il s'agisse d'ailleurs de 
mon existence à moi ou de n'importe quelle autre réalité 
expérimentale, le « point de départ » n'est destiné qu'à me 
permettre de connaître le point d'arrivée. « Je vois une 
étoile, donc elle existe » ; c'est très vrai sans doute, mais 
le « donc » là non plus n'exprime un lien immédiatement 
objectif ; il n'exprime qu'une genèse correcte de connais- 
sance, et l'acquisition d'une pensée. Dès lors quand je 
déclare qu'un point de départ expérimental peut me per- 
mettre de conclure à l'existence de Dieu, il est entendu 
qu'il n'y a pour autant aucune dépendance de Dieu en soi 
par rapport à ce point de départ, mais uniquement dépen- 
dance de la notion de Dieu en moi par rapport à l'origine 
expérimentale de toutes mes connaissances. L'esprit doit 
être mis en branle : il « s'élève » de ce qu'il voit à ce qu'il 
ne voit pas. 

Une idée soumise à la réflexion en appelle nécessairement 
une autre : l'idée d'un être mobile et contingent implique 
celle d'un être nécessaire et immuable. 

C'est ici que Kant se déclare inquiet sur la valeur de 
l'argument. "J'existe, donc Dieu existe », c'est-à-dire: 
« parce que j'existe, je sais que Dieu existe » et non pas 
« je sais que, parce que j'existe, Dieu existe ». Mais si nous 
examinons de plus près la première formule elle-même, 
voici qu'une équivoque se révèle. L'existence que j'affirme 
pour Dieu est une existence nécessaire, tellement néces- 
saire qu'en aucune hypothèse elle ne pourrait faire défaut. 
Or, dans le motif de mon affirmation, je ne découvre pas 
une pareille nécessité. J'existe sans doute, et étant donné 
que j'existe je ne puis pas ne pas exister. J'existe donc 
nécessairement, mais cette nécessité est une nécessité hypo- 
thétique, à base de contingence, donc entièrement différente 
de la nécessité que j'attribue à Dieu. Ma nécessité n'est 
qu'une nécessité de fait et l'hypothèse dans laquelle je ne 
serais pas n'est pas en soi contradictoire. Si donc le motif 
qui me fait affirmer Dieu est vraiment l'existence d'un être 



L'Agnosticisme Kantien 261 

contingent, je ne pourrai jamais conclure que Dieu existe 
même si cet être contingent n'existe pas, je ne puis pas 
conclure à la nécessité de Dieu en toute hypothèse, même 
au cas où il n'y aurait ni expérience, ni sensibles, ni êtres 
contingents. 

Dès lors chaque fois qu'on prouve l'existence d'un être 
nécessaire en « partant »- d'un fait contingent, on doit au 
cours de l'argumentation faire abstraction de ce fait. Il ne 
peut pas entrer comme tel dans le raisonnement. Ce n'est 
pas sur lui qu'on fonde fût-ce même la notion du nécessaire 
absolu, car il est incapable de la porter. 

En d'autres termes : Dieu existe même si aucun contin- 
gent n'existe, donc la vraie preuve de cette existence, ce 
qui me la notifie, ne peut être une existence contingente, 
car si la notion de l'existence de Dieu était liée pour moi à 
l'existence du contingent, je ne pourrais jamais affirmer 
l'existence divine même au cas où ce lien serait rompu, 
même au cas où aucune réalité expérimentale ne subsis- 
terait. 

Il y a donc dans cette preuve cosmologique comme une 
double étape et c'est dans la première seulement qu'on 
s'appuie vraiment sur l'expérience ! ). On commence par 
conclure de l'existence d'un conditionné à l'existence d'un 
inconditionné. Cet inconditionné reste un inconditionné de 
fait et son existence est liée à celle du conditionné. Rien 
ne m'autorise à prétendre qu'il est inconditionné absolu et 
qu'il subsiste en toute hypothèse. C'est un « conditionnant 
absolu » et rien de plus. Pour franchir la seconde étape du 
raisonnement, je suis forcé de faire abstraction de mon 
point de départ expérimental, et d'affirmer que sous peine 
de contradiction, cette cause ou ce conditionnant absolu ne 
peut pas ne pas exister. Il est évident que la preuve de cette 
conclusion est en soi indépendante de tout recours à l'expé- 
rience et qu'elle doit être pleinement suffisante par elle-même 

1) Op. cil,, p. 168. 



262 P. Charles 

et par elle seule sous peine d'être totalement insuffisante. 
Cette preuve est donc d'ordre purement logique. Elle fait 
abstraction de tout « donné » et elle s'équilibre dans le pur 
nécessaire absolu. 

En d'autres termes, puisque la solidité d'une chaîne est 
celle de son anneau le plus fragile, il est clair qu'une preuve 
de l'existence de Dieu, qui dépendrait comme telle de 
l'expérience, ne peut avoir plus de nécessité que l'expérience 
elle-même. Si, après avoir prouvé cette nécessité, on travaille 
par un raisonnement ultérieur à la renforcer et à l'étendre, 
si on essaie de prouver que Dieu ne peut pas ne pas être, 
ce second raisonnement ne peut pas s'appuyer sur le premier. 
Et le motif en est clair. En soi ce n'est pas parce que Dieu 
existe qu'il est nécessaire — cette nécessité- est celle des 
contingents — mais c'est parce qu'il est nécessaire, qu'il 
existe. La preuve de cette dernière proposition est évidem- 
ment et strictement a priori 1 ). 

Après avoir éliminé en tant que preuve spécifiquement 
distincte l'argument cosmologique, Kant examine l'argument 
ontologique : la preuve par concepts. 

Cet examen trahit-il chez lui une préoccupation de 
critique agnostique ? Pouvons-nous y relever un premier 
symptôme de cet état d'esprit d'où sortira en 1781 la 
quatrième antinomie ? 

Nullement. A l'époque qui nous occupe, Kant, tout en 
corrigeant l'argument ontologique, admet explicitement la 
« preuve par concepts ». Non seulement il l'admet, mais il 
veut même que ce soit la seule valable. Nous trouvons, dans 
l'essai de 1763, les propositions strictement antithétiques 
de celles de 1781. Kant n'a pas encore le moindre doute 

1) Cf. Beck, Sigismund Jacob. Erlaiiternder Auszug aus den critischen 
Schriften des Herrn Prof. Kant, auf Anrathen desselben. 3 r Band. Riga 1796. 
J. Tissot, doyen de la faculté des lettres de Dijon, dans l'article qu'il a consacré 
à Beck (cf. Dictionnaire des sciences philosophiques de Franck), déclare que 
celui-ci aboutit à un scepticisme idéaliste dans son interprétation du kantisme. 
En fait, il n'en est rien. Entre le scepticisme de Schulze et le dogmatisme de 
Reinhold, Beck est nettement critique. 



L'Agnosticisme Kantien 263 

sur la portée absolue et la signification objective des concepts 
métaphysiques. 

Il suffit d'analyser son raisonnement pour s'en convaincre. 
Le voici, dégagé des accessoires et des longueurs dans 
lesquelles, suivant son habitude, il s'embarrasse l ). 

Le possible n'est absolument possible que par l'existant, 
le réel. Donc l'existant, sans lequel le possible ne serait plus 
possible, est simplement nécessaire. En effet, s'il n'était pas, 
le possible- serait impossible, ce qui est contradictoire. 
Reprenons ces propositions une à une. Kant qui s'est éloigné 
de Descartes et de Wolff, reste cependant tout à fait con- 
fiant dans la « dialectique » . 

Le possible, pour lui, doit être envisagé matériellement 
et formellement. 

Formellement parlant une chose est possible quand elle 
n'est pas contradictoire, c'est-à-dire quand les éléments qui 
la composent sont conciliables entre eux. Mais il est clair 
que cette possibilité réclame elle-même une condition anté- 
cédente, à savoir que les éléments, logiques ou physiques, 
représentent eux-mêmes quelque chose 2 ). Je puis fort bien 
déclarer que la pesanteur ne s'oppose pas à la fragilité et 
que par conséquent un corps lourd qui se casse est possible ; 
je puis encore pousser plus loin mon analyse et affirmer que 
la pesanteur et l'étendue sont compatibles, mais l'étendue 
elle-même?... Que dit-on quand on prétend qu'elle est 
« possible » ? Ici, je ne puis plus recourir à une division 
ultérieure de notions... Si l'étendue est possible, ce n'est 
pas seulement parce que sa notion n'est pas contradictoire. 
En effet, un mot vide de sens n'est pas davantage contra- 
dictoire, une « fiction » n'est pas en soi incohérente. Si 
donc l'étendue est possible, c'est que quelque chose corres- 



1) Volkelt dans son Immanuel Kant's Erkenntnistheorie, Leipzig, 1879, com- 
pare un peu crûment l'esprit de Kant à une marmite de sorcière, où les ingré- 
dients les plus divers sont mêlés dans un brouet désespéré. Il parle même de 
Fundamentalwiderspriiche (p. iv) et il n'est pas seul. 

2) Op. cit., p. 61. 



y 



264 P. Charles 

pond à cette notion 1 ). Elle ne se contente pas de ne pas se 
détruire intérieurement, elle est en harmonie avec un 
« donné »*. Klle est réelle... Si elle n'était pas réelle, si elle 
ne recouvrait rien du tout, le principe de contradiction 
serait impuissant à le déceler, et pourtant cette notion 
serait impossible, c'est-à-dire répugnerait à être réelle, sans 
être le moins du monde incohérente. 

Dès lors — et cette conclusion est très importante pour 
l'intelligence de la pensée kantienne — anéantir toute 
réalité, c'est supprimer toute possibilité, c'est « évacuer » 
toutes les notions, vider tous les concepts de leur contenu, 
c'est les rendre tous impossibles 2 ). 

Donc, affirmer qu'il n'y a aucune réalité et que cependant 
quelque chose est possible, c'est poser simultanément deux 
jugements qui se contredisent. 

On voit déjà poindre ici, sans que Kant y attache encore 
une valeur critique, la redoutable division tripartite de nos 
concepts, division qui jouera un si grand- rôle dans ses 
écrits de 1781. Il y a des notions contradictoires, dont on 
peut juger la fausseté et l'impossibilité par simple analyse ; 
il y a aussi des notions objectives, qui sont correctement 
construites et auxquelles, en outre, correspond un donné ; 
et il y a enfin des notions logiquement impeccables, parfai- 
tement conformes au principe de contradiction, et cependant 
vides et sans aucune signification réelle. Tout le plan de la 
critique de la raison pure tient dans cette trilogie et il 
suffira que Kant en prenne nettement conscience pour que 
son dogmatisme métaphysique se mue en agnosticisme 3 ). 



1) Op. cit., p. 85. 

2) Op. cit., p. 83. 

3) Il est évident que cette division tripartite est parfaitement légitime en soi 
et qu'il ne suffit pas qu'une notion soit logique pour que son objet soit réel. 
Cette division tripartite ne devient dangereuse que par le présupposé empirique 
dont chez Kant elle émane, et qui lui fera nier toute objectivité aux concepts 
métaphysiques « parce qu'on ne peut montrer nulle part, dans une intuition 
quelconque, le donné qui leur correspond ». 

En d'autres termes : dire que nos concepts métaphysiques — le concept 



V Agnosticisme Kantien 265 

Mais n'anticipons pas. En 1763, Kant ne voit pas plus 
loin que l'horizon Leibnitzien. Après avoir essayé de montrer 
que le possible suppose l'existant, il prouve en quelques 
mots l'existence du nécessaire absolu. « Supposer le possible 
absolument et simplement impossible, c'est évidemment 
contradictoire. Or, toute possibilité pour être possible exige 
une réalité, un existant. La réalité sans laquelle aucun 
possible ne serait tel est donc absolument et simplement 



d'être, de nécessaire, d'un, d'absolu — seraient vides si rien n'y correspondait, 
c'est parler très correctement. Dire qu'ils sont vides, tant que rien ne leur 
correspond c'est sous-entendre qu'en soi rien ne s'oppose à ce qu'ils ne signifient 
rien du tout, c'est sous-entendre que toute leur valeur, tout leur sens dérivent 
d'un donné extérieur, et que l'intelligible, comme tel, n'est pas et ne peut pas 
être objectif, c'est dire que l'être n'est pas et ne peut pas être une détermination 
mais seulement une forme vide, un inintelligible (cf. Kant, op. cit., p. 79). 
Saint Thomas, corrigeant saint Anselme, avait déjà établi très nettement les 
vraies distinctions en cette matière, distinctions qui, tout en préservant de 
l'innéisme, sauvegardaient la consistance intrinsèque de la métaphysique et la 
rendaient, en soi et quant à son objet propre, indépendante de l'expérience. 11 
est impossible, dit saint Thomas, qu'au concept métaphysique d'être absolu ne 
corresponde rien : l'être est donc en soi et objectivement nécessaire, proposition 
per se nota quoad se. Et cependant cet être absolu et son objectivité ne sont pas 
immédiatement connus comme tels, car rien ne nous est immédiatement donné 
que de relatif et de sensible. Il faut donc « démontrer » la proposition ci-dessus 
qui n'est pas per se nota quoad nos. 

L'être absolu est objectif ; il est connu comme immédiatement et par lui-même 
objectif ; mais il n'est pas connu immédiatement comme immédiatement objectif. 
Il y a donc deux questions très distinctes et perpétuellement confondues par les 
innéistes et les empiristes : quelle est la genèse de nos concepts, quelle est leur 
signification objective ? Pour saint Anselme et les cartésiens il n'y a aucune 
réponse à faire à la première question. L'être est donné immédiatement comme 
tel (cf. Balthasar, Idéalisme anselmien et réalisme thomiste. Annales de 
l'Institut supérieur de Philosophie, 1912, VI). 

Pour les empiristes les deux questions sont identiques et la notion d'être, 
venant du sensible, signifie le sensible. 

Pour saint Thomas et les disciples d'Aristote la valeur objective du concept 
d'être ne dépend pas, en soi, de l'origine de ce concept en nous et la réponse 
aux deux questions est bien distincte. 

Kant ignorait totalement saint Thomas, comme il ignorait d'ailleurs presque 
toute l'histoire de la philosophie. 11 ne connaissait les scolastiques que par les 
pauvretés et les niaiseries de Wolff. Il ne savait rien d'Aristote ni de Platon, 
sinon que celui-ci procédait a priori et que celui-là se fondait sur l'expérience. 
Il ne semble même pas soupçonner que l'argument de saint Anselme ait jamais 
été sérieusement critiqué. On trouverait difficilement un horizon historique plus 
étroitement borné. 



266 P. Charles 

nécessaire ] ). Cette preuve est strictement a priori. Kant, 
on l'a vu, n'en admet plus aucune autre. Son point de 
départ est une nécessité absolue : la nécessité du possible 
comme possible — ce qui est d'ailleurs la définition même 
de la contingence. Son point d'arrivée est encore le néces- 
saire absolu : la nécessité du nécessaire comme nécessaire. 
Au fond, si on supprime les à-côtés de cette preuve et si on 
n'en considère que le « nervus probandi » on est ramené à 
cette proposition : la nécessité du possible comme possible, 
c'est la nécessité du nécessaire comme nécessaire. Seulement 
Kant v ajoute une considération équivoque : celle de l'exis- 
tant à la base du possible, de la réalité à laquelle doit 
correspondre le possible sous peine de n'être qu'une pure 
forme logique et vide. Cette considération est équivoque, 
disons-nous, parce qu'elle ne vaut en rigueur que pour les 
notions expérimentales, et parce que, étendue universelle- 
ment et sans restrictions au monde métaphysique lui-même, 
elle inclut la négation de tout intelligible consistant par 
lui-même. 

Il est donc bien clair qu'en 1763 Kant n'est plus tout 
à fait cartésien, et qu'il n'a pas pour autant rejeté la preuve 
a priori, celle qu'il nomme ontologique. Nous avons dit 
qu'il corrigeait la preuve de Descartes. Il se borne à appli- 
quer la notion de possible telle que nous l'avons vue exposée 
par lui à l'argumentation anselmienne. Voici comment. 

C'est précisément parce que à « la base » de tout possible 
il y a un existant ; c'est précisément parce que la non- 
contradiction ne suffit pas à donner un contenu à une notion 
logique, que le concept d'un être possible ne peut jamais 
inclure l'existence réelle 2 ). Le possible implique l'existant; 
il ne l'inclut pas si ce n'est sous forme purement logique. 



1) Op. cit., p. 83. August Stadler dans son ouvrage sur Kant, Akademische 
Vorlesungen, Leipzig, 1912, p. 154, résume très imparfaitement cet argument, 
en avouant qu'il ne l'a pas bien compris : « das ist ungefàhr der Sinn der 
schwierigen Argumentation ». 

2) Op. cit., p. 79. 



VA gnosticisme Kantien 267 

Dès lors le concept de l'être souverainement parfait inclut 
le concept de l'existence, mais ce concept de l'existence 
n'est pas l'existence même, l'existence réelle, ce n'est que 
la forme logique de l'existant. 

Aussi ce qu'on a dit de chaque possible en particulier 
peut et doit se redire pour le concept de l'être souveraine- 
ment parfait. Ce concept est cohérent ; il est entièrement 
d'accord avec le principe de contradiction l ) ; il est donc 
formellement — ou négativement possible — mais la ques- 
tion reste entière : est-ce que quelque chose correspond à 
cette possibilité formelle? Ce concept est-il autre chose 
qu'un « mot vide » ? 






En 1781, dans la Critique, Kant reprend l'examen des 
preuves de l'existence de Dieu 2 ). Ses conclusions seront 
radicalement différentes de celles qu'il proposait en 1763. 
Cette fois nous sommes en plein agnosticisme. Aucun arti- 
fice d'exégèse ne pourrait voiler ou atténuer cette évidence, 
et il convient de le proclamer sans détours 3 ). Si Kant n'est 



1) Kant n'a jamais nié la valeur du principe de contradiction, mais la distinction 
totale et absolue qu'il établit entre l'ordre de la pensée (Denken) et l'ordre des 
existences (Sein) l'a forcé de conclureique l'accord de la pensée avec elle-même, 
c'est-à-dire la non-contradiction n'avait aucune portée objective et ne pouvait 
servir à notifier des existences. Ses déclarations sur ce point n'ont pas varié 
depuis 1770. 

2) Nous supposons admis l'accord fondamental entre la première et la seconde 
édition de la Critique. Les différences ne concernent, à notre avis, que le mode 
d'exposition, mais la doctrine est identique. Nous n'avons donc pas à discuter 
ici la thèse de Schopenhauer, sur le « recul » de Kant, épouvanté par l'idéalisme 
de ses propres conclusions. Schopenhauer d'ailleurs est un guide très peu sûr et 
sa méthode de travail est plus que suspecte (cf. Ludwig Goldschmidt, Zur 
Wiedererweckung kantischer Lehre. Gotha, 1910, pp. 244-247). Nous ne nous 
occuperons pas davantage des controverses qui éclatèrent dans l'intervalle des 
deux éditions et qui décidèrent Kant à préciser son point de vue. Eberhard, 
Lossius, Platner, Tiedemann étaient des adversaires de valeur très inégale ; 
Reinhold, Schulz, Breyer, Bering... des partisans parfois compromettants et loin 
d'être d'accord (cf. Benno Erdmann, Kant's Kriticismus in der ersten und in 
der zweiten Auflage. Leipzig, 1878, pp. 80-161). 

3) C'est pourtant ainsi que l'interprète, en l'approuvant, l'auteur du commen- 



268 P. Charles 

i 
pas du tout un subjectiviste absolu, un « illusionniste » *), 
s'il maintient la certitude à l'intérieur du monde expéri- 
mental, s'il ne confond jamais phénomène et subjectivité 
pure, arbitraire, fantaisie 2 ), il n'en reste pas moins que 
pour lui, en dehors des limites d'une expérience possible, la 
raison théorique ne saisit plus rien que du vide 3 ), il n'en 
reste pas moins que toute métaphysique proprement dite, 



taire inachevé de la Critique, Hans Vaihinger, Die Philosophie des Als ob. 
Berlin, 1911, pp. 109-1 10 et passim. Dès les débuts Gottlob Ernst Schulze, 
dans son Aenesidemus (1792) attaquait, à travers l'exposé de Reinhold, le « dog- 
matisme » kantien au nom du scepticisme et défendait celui-ci contre les argu- 
ments de Kant (cf. VAenesidème reproduit par Liebert dans la collection de la 
Kantgesellschaft. Berlin, 1911). 

1) On est stupéfait quand on constate le désaccord profond qui règne parmi 
les interprètes du kantisme. Paulsen et Bruno Bauch (celui-ci avec quelques 
réserves) ont fait de Kant le philosophe du protestantisme (cf. Paulsen, Kant, 
der Philosoph des Protestantismus. Kantstudien, IV, pp. 1-31 ; B. Bauch, 
Luther und Kant. Ibid., IX, pp. 359-360). En revanche Huao Bund qui déteste 
beaucoup de choses cirez Kant, a écrit un livre pour montrer qu'il est essentiel- 
lement catholique (Kant, als Philosoph des Katholizismus. Berlin, 1913). En 
1789, un moine bénédictin, Materne Reuss, qui paraissait très dévot et qui avait 
fait le « pèlerinage » de Kônigsberg pour voir Kant et celui de léna pour consulter 
Reinhold, écrivait une brochure conseillant vivement d'enseigner le kantisme 
dans les Universités catholiques. Il donnait l'exemple en publiant toute une série 
d'ouvrages nettement kantiens (cf. Hurter, Nomenclator litterarius, édit. 3, 
t. V, p. 1, col. 261. Allgemeine Deutsche Biographie, 28 e volume. Leipzig, 1889, 
p. 312). Ce bénédictin était professeur de philosophie à l'Université de Wiïrz- 
bourg. Son erreur trouve peut-être une explication dans le fait que la philosophie 
kantienne était attaquée, comme rétrograde, par tous les athées. Lalande accusait 
Kant « de vouloir avec ses idées de Dieu, de liberté et d'immortalité faire 
reculer son siècle jusqu'aux époques où l'on croyait à ces chimères mystiques » 
(cf. Armand Saintes, Histoire de la vie et de la philosophie de Kant. Paris, 1844). 

2) Kuno Fischer, contre Emile Arnoldt, prétend que Kant s'est foncièrement 
contredit dans sa « réfutation de l'idéalisme » et qu'il ne réfute rien du tout. On 
peut voir ce que devient la Critique pour un disciple de Cousin et de Thomas 
Reid dans le livre très faible d'ailleurs d'EMUE Maurial, Le scepticisme combattu 
dans ses principes. Paris, 1857. Le Kantisme y est appelé un « scepticisme systé- 
matique», un «nihilisme» (p. xxu), ce. qui n'est pas tout à fait exact : agnos- 
ticisme et scepticisme ne pouvant pas être immédiatement identifiés. 

3) C'est bien ainsi que Lazare Bendavid en 1795 comprenait la Critique et 
voulait la « populariser ». L'épigraphe de ses Vorlesungen iiber die Critik der 
reinen Vernunft (Vienne, 1795) est très éloquente à cet égard. Il l'emprunte au 
Vicaire savoyard de J. J. Rousseau : « La seule chose que nous ne savons point 
est d'ignorer ce que nous ne pouvons savoir», et l'auteur montre, avec Kant, 
que ce « quelque chose » d'inaccessible, c'est le monde métaphysique. 



V Agnosticisme Kantien 269 

c'est-à-dire toute science du transcendant est et demeurera 
radicalement illusoire 1 ). Qu'on appelle cette doctrine du 
nom qu'on voudra *), elle n'est qu'une variété, intéressante 
peut-être, mais à coup sur très authentique, de l'agnos- 
ticisme 3 ). 

Essayons de juxtaposer les conclusions de 1763 et celles 
de 1781, pour nous rendre compte du chemin parcouru. 

En 1763 Kant distinguait — nous l'avons vu — quatre 
manières possibles de construire l'argument prouvant l'exis- 
tence de Dieu. 

Je puis partir du possible comme tel, ou de l'existant 
comme tel. Dans le premier cas je puis conclure du possible 



1) Sur ce point, malgré les théories étranges dont il émaille son ouvrage et 
malgré les présupposés empiristes et positivistes qu'il admet, Adolf Bolliger 
dans son fougueux Anti-Kant (I. Band, Bâle, 1882) a vu clair. II serait difficile 
de trouver un adversaire plus déclaré du Kantisme. « Wir miïssen, wir sollen 
Kant vergessen » est répété comme une devise. On ne peut donc pas dire que 
ceux qui attaquent Kant sont nécessairement des « scolastiques bornés ». Voici 
un disciple convaincu de Lotze et de Darwin, un empiriste absolu (pp. 72-121 
et passim) qui déclare que Kant est tout entier une erreur. Il est dommage, 
à vrai dire, que l'auteur aille puiser ses lumières « dans la très respectable 
théogonie des vieux Egyptiens » et cherche à rattacher Descartes aux Phéni- 
ciens (pp. 269-270). 

2) On trouve un exposé critique assez précis des interprétations du Kantisme 
(Fries, Herbart, les idéalistes etc.) dans Aloïs Riehl, Der philosophische Kriti- 
zismus.Geschichte und System (I. Bd, 2. éd. Leipzig, 1908, pp. 380 et sq.). Cf. aussi 
au point du vue de Fries : Grapengiesser. I. Kant 's Kr. d. r. V. und der en Fort- 
bildung durch J. F. Fries. Kant n'aurait voulu que rechercher les conditions 
physiologiques de l'apperception (pp. 123 sq.). — D'autres ont, d'après Lange, 
appelé la Critique un « idéalisme psychophysiologique » mitoyen entre le « maté- 
rialisme scientifique et l'idéalisme philosophique » — et ont traduit Kant en termes 
physiologiques, expliquant la causalité par le mécanisme des réflexes. Cf. Reinhold 
Biese, Die Erkenntnislehre des Aristoteles und Kant 's in Vergleichung ihrer 
Grundprincipien. Berlin 1877. 

3) Cf. Beck, op. cit., p. 41. « Le concept du nécessaire est sans objet ». Ernest 
Laas, Kant's Analogien der Erfahrung, Berlin 1876, reconnaît qu'il n'y a pas 
moyen de nier ou d'atténuer l'agnosticisme kantien (pp. 34 45). Le Père Auguste 
Valensin l'a parfaitement mis en lumière dans son article : Criticisme kantien 
(Dictionnaire apologétique de la foi catholique, édit. d'Alès, vol. 1, col. 742). 
Le Père Tilmann Pesch l'exprime en métaphores véhémentes : Le Kantisme et 
ses erreurs, trad. de l'allemand par Lequien, Paris, pp. 316 sq. Cf. aussi C. Rein- 
hold, Briefe iiber die kantische Philosophie, Leipzig, 1790, qui explique comment 
a été jugé, à son apparition, « l'Evangile de la Raison pure » (t. I, pp. 104-105). 



270 P. Charles 

comme fondement à l'existence de Dieu comme conséquence, 
ou bien du possible comme conséquence à l'existence de 
Dieu comme fondement. Ces deux manières sont a priori l ). 

Dans le second cas je puis conclure de l'existant comme 
tel à une cause première, dont j'étalerai ensuite dialecti- 
quement les attributs ; ou bien je puis conclure de l'existence 
du monde expérimental avec les qualités que j'y découvre à 
l'existence de la cause première et des attributs que ce 
monde expérimental révèle. Ces deux manières de procéder 
sont a posteriori. 

En 1781 Kant ne distingue plus que trois manières, trois, 
formes d'arguments : les deux formes cosmologiques et une 
forme ontologique a priori. On peut partir de l'expérience 
« déterminée » pour transporter à Dieu par la causalité les 
perfections que cette expérience manifeste ; on peut partir 
d'un existant quelconque pour démontrer l'existence de la 
cause première qu'on déterminera ensuite par analyse du 
concept lui-même ; ou bien on peut procéder entièrement a 
priori, en faisant abstraction de toute expérience et en 
tirant l'existence de l'être premier d'un pur concept 2 ). 

On le voit, Kant qui avait laborieusement distingué dans 
la preuve ontologique le paralogisme cartésien — pour le 
rejeter — et l'argument du fondement réel des possibles — 



1) Cf. Jacques Antoine von Zallinger zum Thurn, Disquisitionum philosophiae 
kantianae libri duo, Augustae Vindelicorum, 1799, pp. 358-359. Zallinger entra 
en 1753 dans la Compagnie de Jésus et fut professeur de philosophie. C'était un 
vrai Wolffien et Newtonien; il publia sur la philosophie newtonienne un manuel 
en trois vol. de plus de 400 p. chacun (cf. de Backer, Biblioth. de la Compagnie 
de Jésus, VIII, p. 1446). Il admet d'ailleurs intrépidement l'argument oniologique: 
« De ontologico argumento fidenter pronuntio nullo negotio dissolvi et expediri 
posse omnia quae contra illud objectantur a Kantio ». I, p. 359. Il lui ajoute un 
argument de sens commun puisé chez Locke (I, pp. 351, 387) et un argument 
« newtonien » (ibid., p. 350). 

2) Cf. Ch. Renouvier, Critique de la doctrine de Kant. Paris, 1906, pp. 182 sq. 
On y trouve une critique atrocement pesante des exposés kantiens sur la preuve 
ontologique et cosmologique. La pesanteur du style est peut être excusée par 
l'âge de l'auteur qui avait alors 87 ans. Le résumé et la critique sont d'ailleurs 
assez exacts. Renouvier remarque avec raison que Kant ignorait l'histoire de la 
philosophie. 






V Agnosticisme Kantien 211 

pour l'approuver — renie aujourd'hui cette distinction et 
s'apprête à condamner en bloc toutes les formes d'argumen- 
tation a priori. 

« Je montrerai que la raison ne peut* pas plus aboutir par 
le premier chemin (celui de l'empirisme) que par le second 
(le transcendantal) et que c'est vainement qu'elle ouvre ses 
ailes pour dépasser, par la seule force de la spéculation le 
monde sensible » ') c'est-à-dire le monde expérimental. 

Il n'est pas nécessaire de reprendre ici la critique faite 
par Kant de l'argument a posteriori. En substance ce sont 
les mêmes objections — les objections de 1763 — qu'il lui 
oppose encore. « A proprement parler, c'est donc la preuve 
ontologique, la preuve par purs concepts qui, dans l'argu- 
ment cosmologique, contient toute la force probante et le 
prétendu appel à l'expérience est entièrement superflu » 2 ). 
Cette preuve qui se présente comme une voie distincte de 
la preuve ontologique, « se borne à nous faire faire un 
petit détour pour nous ramener immédiatement sur l'an- 
cienne chaussée » 3 ). 

On a vu plus haut comment Kant essayait de justifier 
cette condamnation radicale. Il n'y a là rien de nouveau 
dans sa pensée. Tout au plus pourrait-on noter quelques 
considérations secondaires sur les « artifices dialectiques » 
de la preuve. Kant en énumère quatre en « laissant au lec- 
teur exercé le soin de découvrir leur vice caché » 4 ). Pour 
l'instant ce qui nous intéresse surtout c'est de chercher 
comment et pourquoi Kant rejette la preuve a priori dont 
il semblait être très satisfait en 1763. 

L'existence réelle, objective, en soi n'appartient jamais 
au concept d'une chose, mais seulement l'idée de l'existence 
réelle, la notion de réalité en soi. Il s'ensuit que jamais un 
concept ne devient contradictoire quand on nie l'existence 



1) Krit. û. r. Vern., éd. Voriander, p. 500. 

2) Mû., pp. 512, 514. 

3) Mû., p. 513. 

4) MÛ, 



272 P. Charles 

en soi de son objet. Poser un triangle et nier ses trois 
angles est évidemment absurde, mais nier tout triangle 
-« existant a parte rei » ce n'est pas du tout contredire le 
concept de triangle.' Et ce qui se passe pour le triangle, se 
passe aussi pour n'importe quel concept, même le concept 
de l'être nécessaire, ou de l'être souverainement parfait, 
même pour le concept de Y existant absolu. L'existence 
qu'implique sa notion n'est nullement l'existence réelle, 
mais l'existence pensée comme réelle. Prendre un attribut 
logique pour un prédicat réel, c'est toute la confusion de 
l'argument cartésien ; c'est encore l'erreur de Wolff, c'est 
contre cette confusion et cette erreur que Kant a protesté 
en 1763. Il est même assez fier de sa découverte et il répète 
à satiété que l'existence réelle, a parte rei, l'existence vraie 
ne peut se trouver incluse dans aucun concept. 

Dès lors, pour qu'un concept ne soit pas « vide », il faut 
qu'un « donné » lui corresponde. L'existence « vraie » doit 
m' être garantie* notifiée. Comment l'existence de l'être 
nécessaire m'est-elle garantie *)? 

Kant répondait en 1763 : Ce qui me garantit que le 
concept d'être nécessaire n'est pas un pur concept, ce qui 
me notifie la réalité que ce concept exprime, c'est le lien 
logique absolu de ce concept avec le concept même de la 
possibilité en général. Et le concept de possible en général 
est immédiatement exigé par le principe de contradiction ; 
en effet, le possible ne peut pas être impossible. Il a donc 
tout ce qu'il faut pour être possible — et le nécessaire 
absolu est précisément sa condition. 

Il est clair que cette position devenait intenable du jour 
où la valeur logique d'un concept et sa valeur réelle étaient 
déclarées totalement et irrémédiablement hétérogènes. Lier 
l'existence du nécessaire au concept du possible, ce n'était 



1) Cf. G. S. A. Mellin, Marginalien und Register zu Kant's Kr. d. r. Vern., 
réédité par Goldschmidt. Gotha, 1900. La preuve ontologique y est résumée 
pp. 116-117, n 09 720, 733. Cf. surtout p. 117, n° 729 sur le rapport du possible 
au réel. 



Lî Agnosticisme Kantien 273 

encore que poser des rapports logiques entre notions. Cette 
existence du nécessaire n'est qu'une existence pensée et je 
pourrai, sans aucune contradiction, prétendre qu'au néces- 
saire et au possible rien ne correspond en soi. Ce ne sera 
jamais par un prédicat que l'existence réelle sera prouvée 1 ). 
Et si rien ne m'est donné qu'un concept, je ne trouverai au 
bout de mes raisonnements rien d'autre qu'un concept. Le 
plus beau moulin du monde, disait Huxley, ne peut pas 
donner de la farine blanche quand on n'y a versé que des 
cosses de pois. « L'existence réelle n'est pas un prédicat, 
elle n'est pas et ne peut pas être un concept». Kant le 
savait déjà en 1763, mais il n'avait pas aperçu la consé- 
quence qui minait par la base le raisonnement qu'il essayait 
d'échafauder. Il reprend en 1781, en les développant, les 
considérations de son premier essai. Il s'acharna à prouver 
— contre cette illusion tenace qui nous fait prendre un 
prédicat logique pour un prédicat réel *) — que la « déter- 
mination » 3 ) posant dans l'être le prédicat ou le concept 
logique n'ajoute rien à ce concept en tant que concept 4 ). 
En d'autres termes il ne peut jamais y avoir aucune diffé- 
rence à l'intérieur du concept lui-même, que l'objet de ce 
concept soit réel ou qu'il soit seulement pensé comme 
réel 5 ). 

Kant formule sa manière de voir suivant son habitude en 
s'y reprenant à plusieurs fois 6 ). Il a toujours l'air de tour- 
ner autour des questions et de les attaquer de droite et de 



1) « Cent thalers réels ne contiennent pas la moindre chose de plus que cent 
thalers possibles » (c'est-à-dire ne contiennent pas la moindre fraction de thaler 
en plus). Kr. d. r. V., p. 506. 

2) Kr. d. r. V., p. 505. 

3) Ce mot est particulièrement malheureux chez Kant. Dans l'opuscule de 1763, 
p. 76, il avait nié que l'existence fût une « détermination ». En 1781, c'est cette 
expression qu'il emploie (Bestimmung) pour définir l'existence. On a ici un 
exemple de l'instabilité du vocabulaire kantien. 

4) Cf. Hermann Cohen, Kommentar zu I.Kant'sKr.d.r. K.Leipzig 1907, p. 175. 

5) Sur la preuve ontologique cf. Schopenhauer, Le monde comme volonté et 
comme représentation, trad. Burdeau, 2 e éd., vol. II. Paris 1894, pp. 13-14, 111. 

6) Cf. Franz Staudinoer, Noumena. Darmstadt, 1884, pp. 1-6. 

18 



274 P. Charles 

gauche, par-ci et par-là, sans programme et sans plan bien 
tracé *). Aussi, après avoir essayé de montrer que l'exis- 
tence n'est pas un prédicat et que par conséquent on ne 
pèche jamais contre le principe de contradiction en niant 
simplement et absolument une existence, il se sert de sa 
distinction entre jugements analytiques et synthétiques 
pour établir la même conclusion 2 ). 

Ici encore nous allons le voir aboutir en droite ligne à 
l'agnosticisme. 

Les propositions analytiques sont justiciables d'un seul 
principe : le principe de contradiction. En effet, ces propo- 
sitions se bornent à déclarer l'inclusion du prédicat, formel- 
lement et immédiatement, dans le sujet. Elles sont donc 
toutes « conceptuelles », non pas que les réalités expéri- 
mentales ne puissent y figurer, mais parce qu'elles n'y 
figureront que comme schèmes logiques, comme notions, 
auxquelles on ne demande que de rester fidèles à elles- 
mêmes. Or nous avons vu que l'existence réelle n'est jamais 
un prédicat. Il faudrait donc conclure qu'aucune propo- 
sition analytique ne pourra jamais me notifier une existence 
et que tous les jugements d'existence sont des jugements 
« synthétiques ». C'est précisément ce que Kant affirme 
sans détours, en ajoutant que tout homme sensé et raison- 
nable doit en tomber d'accord. 

Ces jugements sont synthétiques 3 ). Qu'est-ce à dire ? On a 
cru parfois que, pour Kant, un jugement synthétique était 



1) Cf. Hermann Cohen, op. cit., p. 135, qui appelle les explications de Kant 
des «expectorations». Emile van Biéma, L'espace et le temps chez Leibniz et 
chez Kant, Paris 1908, dit avec raison que l'exposé de la doctrine chez Kant ne 
peut paraître clair qu'aux esprits superficiels. Presque tous les interprètes de 
Kant ont fait des déclarations analogues. 

2) Cf. Sentroul, Kant et Aristote, 2 e éd. Louvain, 1913, p. 77. La formule ne 
nous paraît pas très exacte, l'auteur dit : « ou bien l'on a comme donnée une 
notion, et dans laquelle on reste ; ou bien un vague substitut de la réalité, et sur 
lequel on brode». Il est difficile de trouver dans cette distinction le trait essentiel 
des jugements analytiques et synthétiques 

3) Cf. Julius Guttmann, Kant's Begriff der objektiven Erkenntnis. Breslau, 
1911, p. 9 note. 






L'Agnosticisme Kantien 275 

un jugement aveugle, produit par on ne sait quelle poussée 
subjective ; un jugement dans lequel l'esprit se sentirait 
•nécessité à joindre deux concepts sans voir pourquoi ; un 
jugement absurde puisqu'on y affirmerait l'identité d'un 
prédicat et d'un sujet qui par définition ne sont pas iden- 
tiques. « A = B qui n'est pas A ». Un examen quelque peu 
réfléchi de la Critique Kantienne, surtout si l'on prend soin 
d'étudier cette critique au point de vue de l'histoire même 
de la pensée philosophique, cet examen, disons-nous, rend 
bien vite insoutenable pareille interprétation 1 ). Les jugements 
d'existence sont tous synthétiques parce qu'aucune contra- 
diction n'est encourue par celui qui nie une existence, et 
que donc aucun recours au principe de non-contradiction 
ne suffit à me prouver une existence. Dès lors quand, un 
jugement quelconque affirme un existant réel, ce n'est pas 
le concept du sujet qui a pu fournir le prédicat 2 ), Celui-ci a 
dû être « donné », c.-à-d. qu'il doit être relié à l'expérience 
et en faire partie. Si le monde n'était que possible, son 
concept ne serait en rien modifié puisque, par hypothèse 
même, c'est ce monde tel que nous le concevons, qui est 
réalisé. Si la réalité appartenait au concept des choses, il 
serait impossible de passer de la possibilité à l'existence et 
cela. seul pourrait être, qui est en fait. 

On voit aussitôt comment l'agnosticisme va jaillir de ces 
prémisses 3 ). Il n'est plus question de prouver la nécessité 



1) Cf. Goswin Uphues, Kant und seine Vorgdnger. Berlin 1906, pp. 99-100. 
« Les jugements synthétiques sont ceux qui se rapportent à des objets », dit Kant 
(Bbnno Erdmann, Relexionen Kant's, II, n os 292, 294, 308, 310). Uphues en con- 
clut un peu vite que tous les jugements analytiques sont aussi des synthétiques. 

2) GuntherThielb, Kant's Intellektuelle Anschauung als Grundbegriff seines 
Kriticismus. Halle 1876. Après avoir reproché à Kant ses contradictions et ses 
distinctions illusoires entre : usage et signification des catégories, noumènes posi- 
tifs et négatifs ; connaissance et pensée ; usage assertorique et usage probléma- 
tique de l'entendement, il déclare que les concepts ont par eux-mêmes un contenu, 
et réforme de ce point de vue la Critique kantienne. En général il a été peu suivi. 

3) Volkelt, op. cit., p. 26, voit dans le principe employé par Kant pour réfuter 
l'argument ontologique, le scepticisme absolu. Ce principe c'est que Niemals 
darfvom Begrtffe auf das Sein irgendwie geschlossen werden, p. 26. Lui-même 



2lG P. Charles 

d'une cause première. Une illusion dialectique, un Schein x ) 
se cache dans toute preuve transcendantale de l'existence 
d'un être nécessaire. En effet, pour montrer qu'à cette 
notion d'un être premier et souverain correspond quelque 
chose, on ne peut recourir au principe de contradiction 2 ). 
Aucun artifice logique ne peut démontrer une existence. 
On ne peut davantage recourir-à l'expérience et faire voir 
ce qui n'est pas et ne pourra jamais être « donné ». On ne 
peut pas faire de cet être nécessaire le principe de l'expé- 
rience réelle ; en effet, il n'est pas du tout indispensable 
d'admettre l'existence de cet être pour connaître le monde 
sensible. On ne peut pas plus en faire le terme et l'abou- 
tissant de l'expérience, puisqu'il est par hypothèse en 
dehors de la série, en dehors de l'espace et du temps, en 
dehors des conditions d'une expérience possible. Il ne reste 
donc aucun moyen de prouver l'objectivité de ce concept. 
On le pense comme fondement suprême de toute l'expé- 
rience, mais aucune raison théorique ne peut muer cette 
existence pensée en existence réelle. 

Nous retrouvons donc ici la division tripartite que Kant 
amorçait déjà en 17G3 et qui range les concepts en contra- 
dictoires ou intrinsèquement incohérents, en réels, c.-à-d. 
intrinsèquement cohérents et correspondant en outre à une 
réalité, en purement logiques, c.-à-d. intrinsèquement co- 
hérents mais sans qu'aucun objet existant soit donné pour 
y correspondre : ce sont les concepts « problématiques ». 
Contre eux la dialectique ne peut rien, et c'est ce qui per- 
mettra à Kant de construire « négativement » le concept 
de l'essence divine et de réfuter par avance tous ceux qui 
prétendent, au nom de la raison, démontrer que Dieu 
n'existe pas. Contre ces concepts problématiques l'expé- 
rience ne peut rien, puisque la réalité qui est censée leur 



fait appel à la nécessité de la pensée (Denknothwendigkeit) pour montrer qu'elle 
est objective. ' 

1) Kr.d. r. V., p. 517. 

2) Cf. Beck, op. cit., p. 40, avec application au nécessaire. 



L'Agnosticisme Kantien 217 

correspondre est par définition en dehors de toute expé- 
rience ; et c'est ce qui permettra à Kant de restreindre les 
« prétentions » du savant en lui faisant remarquer les 
bornes de sa science et constater que l'expérience ne se 
donne jamais et ne peut jamais se donner comme épuisante 
et totale. 

Mais si la dialectique et l'expérience sont impuissantes à 
ruiner un concept qui leur échappe, elles sont tout aussi 
impuissantes à lui fournir un contenu et à le rendre 
objectif, parce que l'existence réelle n'étant incluse dans 
aucun concept ne peut être notifiée et donc affirmée que 
grâce à l'expérience et qu'une expérience est ici, comme on 
l'a vu, radicalement impossible. 

C'est donc le divorce proclamé entre l'ordre logique et 
l'ordre ontologique, qui a conduit normalement Kant de 
son apriorisme métaphysique cà son agnosticisme critique, 
et c'est de 1763 à 1781 qu'il a fourni cette malheureuse 

étape. 

* 

Il nous reste encore à examiner un point. Nous le ferons 
aussi brièvement que possible. 

Y a-t-il moyen de jalonner cette route intellectuelle, qui 
va de l'opuscule de 1763 sur la preuve de l'existence de 
Dieu à la Critique de 1781 et aux conclusions de la dialec- 
tique transcendantale? Oui, nous possédons quelques docu- 
ments incontestables, qui jettent un peu de lumière sur les 
cheminements secrets de la pensée kantienne. A titre pure- 
ment historique nous avons sans doute le droit de les 
considérer. Nous avons vu que, sans en avoir conscience, 
Kant avait posé, dès 1763, le principe de l'agnosticisme. Il 
a déclaré, sans restriction et absolument, que l'intelligible 
était entièrement vide par lui-même l ), qu'à proprement 
parler, il ne signifiait rien et que toute sa valeur objective 

1) Cf. Beck, op. cit., p. 278. 



278 P. Charles 

devait lui venir du dehors, d'une existence posée en fait et 
dont il ne sait et ne saura jamais rien, qu'il est impuissant 
à justifier ou à révéler. 

Une fois ces prémisses admises, on ne peut éviter l'agnos- 
ticisme que par une inconséquence, en refusant de voir ou 
en reniant subrepticement ce qu'on a posé. Mais Kant n'est 
pas arrivé d'un seul coup à cet agnosticisme. La tyrannie 
des habitudes mentales, fortifiées par la tradition des écoles 
et la pratique de l'enseignement, cette tyrannie qu'on ren- 
contre si souvent au cours de l'histoire de la philosophie 
ou des sciences, l'a empêché de se rendre compte de ce 
qu'il venait d'affirmer. 

Nous pouvons assister à l'éclosion progressive de la Cri- 
tique, à la prise de conscience de celui qui s'éveille de son 
" sommeil dogmatique ■» et qui rejette un à un ses anciens 
modes de penser. 

Il est entendu, dès 1763, qu'un concept logique ne 
devient .réel que si quelque chose de réel y correspond. 
Mais, répétant Leibnitz et Wolff, Kant est persuadé — et 
il le dit — qu'à nos concepts logiques un objet correspond. 
Et quel est cet objet? Ce sont précisément les « choses telles 
qu'elles sont ». 

Les sens sont objectifs eux aussi, mais moins que l'intel- 
ligence : les perceptions sont moins réelles que les concepts, 
parce que dans les perceptions sensibles nous ne saisissons 
les objets qu'à l'état confus. Le concept au contraire cla- 
rifie, par abstraction, cette confusion chaotique du sens et 
nous représente les « choses en soi », les « noumènes ». 

Quand il parle ainsi, Kant est encore un bon wolffien, et 
par-dessus Wolff lui-même c'est à Leibniz qu'il se rat- 
tache l ). Pour Leibniz — tel que Kant le comprend — la 
perception dans un être est plus ou moins claire suivant le 

1) Albert Gorland, Aristoteles und Kant bezùglich der Idée der theoretischen 
Erkenntnis, Giessen 1909, pp. 183-184, 215, 216, montre bien qu'entre Leibniz et 
Kant il n'y a pas de lien historique immédiat et que Kant n'a jamais soupçonné 
la pensée profonde de Leibniz. 



V Agnosticisme Kantien 279 

degré de perception de cet être. En effet, l'être est essen- 
tiellement percevant. Si donc un être est plus ou moins 
dégradé, s'il est mêlé de potentialité, sa perception sera 
elle aussi dégradée, confuse, non qu'elle soit plus ou moins 
passive — les monades n'ont ni porte ni fenêtre et ne 
subissent pas d'action extérieure — mais parce qu'elle n'est 
pas pleinement débrouillée, pas achevée. L'homme, à la fois 
sensible et intelligent, a donc deux modes d'appréhension 
des choses : un mode confus et un mode clair. Si la con- 
naissance sensible arrivait à se clarifier pleinement, elle 
cesserait évidemment d'être sensible, elle deviendrait intel- 
lectuelle, mais son objet ne changerait pas en soi. C'est 
donc toujours la réalité, la même et unique réalité, ce sont 
les choses que nous connaissons, avec cette différence que 
les sens nous les révèlent telles qu'elles apparaissent et 
l'intelligence telles qu'elles sont. 

Tant que Kant souscrivit à cette théorie, l'agnosticisme 
de sa position fondamentale put être dissimulé, même à ses 
propres yeux. Les concepts, disait-il en 1763, sont corrects 
mais vides quand ils ne sont que conformes au principe de 
contradiction. Quelque chose doit en outre leur corres- 
pondre a parte rei pour leur fournir un contenu et les 
rendre objectifs. Il ajoutait tout aussitôt : aux concepts 
rationnels, métaphysiques, quelque chose correspond tou- 
jours a parte rei, à savoir l'essence même des réalités, les 
réalités en elles-mêmes, dépouillées des formes concrètes de 
l'espace et du temps, les réalités telles quelles sont en soi. 

Ce dernier rideau allait tomber à son tour. 

En 1768 Kant publie son Essai sur le fondement premier 
de la distinction des régions de V espace 1 ). Il ne contient 
pas même douze pages, mais il ne nous en fournit pas moins 
un document précieux pour l'histoire de la pensée kan- 
tienne. L'espace n'était pour Leibniz que la « perception 
confuse des relations qui relient entre elles les monades 

1) Ed. Cassirer, t. II, pp. 391-400. 






280 P. Charles 

coexistantes » l ). Dès lors toute différence spatiale devait 
disparaître une fois que cette perception, cessant d'être 
obscure, devenait pleinement rationnelle et claire. C'est 
malheureusement ce qui n'arrive pas et ne peut pas arriver 
et les figures spatiales symétriques (incongrues, comme dit 
Kant) le prouvent à l'évidence. 

Prenons deux gants, par exemple, un droit et un gauche. 
Il n'y a pas moyen de les réduire en fait l'un à l'autre ; ils 
sont absolument différents. Aucun artifice de position ne 
pourra les rendre semblables et aucune « intellection » ne 
peut les confondre. Si Dieu s'avisait de créer un gant, ce 
gant serait de toute nécessité un gant droit ou un gant 
gauche. Dire qu'il peut être indifférent en soi à cette déter- 
mination, c'est simplement absurde. Il y a donc à l'inté- 
rieur du gant lui-même et indépendamment de la manière 
dont on le considère, quelque chose qui en fait un gant 
droit et c'est quelque chose d'autre qui en fait un gant 
gauche. Ils sont qualifiés tels intrinsèquement. Si donc la 
définition leibnizienne de l'espace est bonne, il faudra que 
la perception du gant droit ramenée à la perception claire 
de toutes les relations des parties coexistantes apparaisse 
comme différente de cette même perception quand elle 
s'applique au gant gauche 2 ). Essayons l'expérience. Les 
relations des parties coexistantes sont-elles différentes dans 
les deux gants ? Absolument pas. A chaque point d'un 
des deux gants je puis assigner un point équidistant, et 
jalonner cette distance de façon strictement identique. La 
description intellectuelle d'un des deux gants s'applique 
entièrement à l'autre sans que dans les relations des parties 
entre elles je puisse découvrir aucune différence. Les gants 
se correspondent point par point. Et pourtant ils sont irré- 
ductiblement différents. 

Cette différence essentielle existant du point de vue spa- 



1) Cf. van Biéma, op. cit., pp. 18, 58, 59. 

2) Cf. van Biéma, op. cit., pp. 242 sq. 



V Agnosticisme Kantien 281 

tial entre deux figures dont toutes les relations de partie à 
partie sont identiques, montre que l'espace n'est pas du tout 
la somme de ces relations, mais qu'au fond de ces relations 
et les déterminant, « il y a un rapport avec l'espace absolu 
et originel qui rend possibles les relations des corps entre 
eux » 1 ). ■ 

Parvenu à cette conclusion, Kant renonce définitivement 
à la théorie leibnizienne de l'espace 2 ). Il sent qu'elle est 
devenue intenable, mais il a compris du même coup qu'elle 
se rattache à un problème d'ordre beaucoup plus général. 
Voici ses dernières phrases : « Un lecteur attentif ne pren- 
dra donc pas le concept d'espace... pour un pur objet de 
pensée. Dès qu'on essaie de pénétrer par l'intelligence la 
nature de cette réalité de l'espace, qui se révèle assez clai- 
rement au sens intérieur, on se heurte, il est vrai, à de 
nombreuses difiicultés; mais cet inconvénient se produit 
toujours dès qu'on prétend philosopher sur les données pre- 
mières de nos connaissances. Quelque grand qu'il soit, cet 
embarras ne doit pas être comparé avec l'inconvénient 
d'admettre une définition contredite par l'expérience la plus 
immédiate et la plus évidente ». 

La définition, c'est celle de Leibniz-; et' l'expérience 
évidente, c'est celle des figures symétriques 3 ). 

Nous avons dit que la définition leibnizienne, en s'effon- 
drant, avait révélé à Kant lui-même la présence d'un 
« abîme », l'existence d'un problème plus général. En effet, 
si les figures symétriques diffèrent entre elles, c'est par 
leur rapport à l'espace absolu, antérieur aux corps 4 ) et les 
rendant possibles. Quel est cet espace absolu? 

Puis-je dire qu'il n'est rien d'autre qu'une façon subjec- 



1) Op. cit., p. 399. 

2) Cf. Max Apel, Kommentar zu Kant's Prolegomena, 1 v. Berlin 1908. p. 150. 

3) Op. cit., p. 400. 

4) Il s'agit évidemment d'une antériorité logique et non chronologique : tout 
le contexte le prouve et d'ailleurs Kant raisonnera de même quand il sera question 
du temps. 



282 P. Charles 

tive d'envisager les choses? Non, car ce n'est pas une fan- 
taisie arbitraire de ma part qui qualifie un gant droit et un 
gant gauche. Il y a quelque chose d'objectif dans cette 
distinction. Puis-je dire que cet espace absolu est lui-même 
une chose, un donné, un corps étendu, amorphe et vague? 
Non, car de lui-même il ne pose rien, il est totalement 
vide, il ne peut être l'objet d'aucune perception et la preuve 
c'est qu'il a fallu induire laborieusement son existence par 
réflexion logique. Plus qu'une simple idée, il est dans les 
choses ; moins qu'un concept, il n'est pas pleinement intel- 
ligible; plus qu'une figure ou un corps, il rend les corps et 
les figures possibles; moins qu'une perception, il n'est nulle 
part et ne tombe pas sous l'expérience. 

En 1770 Kant reprend en public l'examen de cette ques- 
tion et il publie sa fameuse dissertation de mundi sensibilis 
atque intelligibilis forma et principiis 1 ). La réponse qu'il 
donne en conclusion de cet essai n'est pas encore la conclu- 
sion agnostique de 1781 ; cependant nous pouvons marquer 
une étape nouvelle dans la voie qui l'éloigné de Leibniz 2 ). 

Il ne s'agit plus seulement ici des figures symétriques ; 
ce sont toutes les données spatiales — et par analogie toutes 
les données temporelles — qui vont être critiquées 3 ). 

L'espace absolu précède logiquement toute sensation 
d'un objet extérieur à moi puisqu'il en est la condition. Ce 
n'est pas une perception qui qualifie le gant comme droit 
ou comme gauche. L'espace absolu ne peut donc dériver 
des sensations, il en est la forme a priori, une intuition 



1) Ed. Cassirer, t. II, pp. 401-436. En 1770, Kant a 46 ans et devient professeur 
ordinaire. 

2) Cf. George Dawes Hicks, Die Begriffe Phdnomena und Noumena in ihrem 
Verhàltnis zu einander bei Kant. Leipzig, 1897. Bonne interprétation de l'anti- 
Leibnizianisme de la Dissertation, pp. 47-48. 

3) Il n'y a rien à tirer des considérations sommaires et inexactes d'HENRY 
Luquet, Etude sur la notion d'espace, d'après Descartes, Leibniz et Kant. Paris, 
1 875, pp. 1 13sq. L'auteur veut montrer que Kant se contredit en attaquant Leibniz, 
mais tous ses arguments, empruntés à l'éclectisme Cousinien, pèchent par igno- 
rance complète des éléments du problème. 



V Agnosticisme Kantien 283 

pare, c'est-à-dire par elle-même sans objet, sans contenu 
déterminé, omnis sensationis externàe forma fundamen- 
talis. 

Cette notion d'espace n'est pas entièrement intellectuelle, 
elle n'est pas non plus un pur donné sensible. Elle est anté- 
rieure à l'expérience ; elle est nécessairement liée au sujet 
sans pour autant cesser d'appartenir aux choses. C'est ce 
queKant appelle dans sa nomenclature souvent si maladroite 
et si équivoque « une forme a priori de l'intuition sensible » *) 
et qu'on a tort de confondre parfois avec les « catégories » 
de l'entendement. 

Dès lors une conclusion s'impose : la connaissance sensible 
est comme telle et indépendamment de son obscurité, de sa 
clarté, de sa confusion, totalement irréductible à la connais- 
sance intellectuelle. Le monde des sens n'est pas plus obscur 
que le monde des intelligibles, ni plus « brouillé » ; c'est 
un monde phénoménal où nous connaissons les choses « telles 
qu'elles sont en soi ». En effet, l'espace absolu n'est pas un 
pur en soi et rien ne nous est donné dans la perception 
extérieure que rapporté à l'espace absolu. Le sens et l'intel- 
ligence ne sont donc plus dans le prolongement l'un de 
l'autre et on ne peut pas réduire par abstraction le donné 
sensible à l'essence intelligible. Le sens est radicalement 
atteint de subjectivité et aucune « purification » ne peut lui 
enlever cette subjectivité sans lui enlever, du même coup, 
ses déterminations *). 

Ceci devient grave. L'objet de la connaissance sensible 
ce sont les choses telles qu'elles m'apparaissent : les phéno- 
mènes. Et l'objet de la connaissance intelligible ? En 1770 



1) Cf. sur le sens du mot intuition, sur les équivoques que ce terme a provo- 
quées et sur leurs origines : Hermann Cohen, Kant's Théorie der Erfahrung, 
2 e éd. Berlin 1885, p. 585. 

2) Cf. Ludwig Goldschmidt dans son introduction aux Marginalicn de Mellin, 
p. 13 note : « Leibniz croyait que le sensible pouvait être pensé en dehors de la 
sensibilité et restait encore déterminable. Kant veut montrer que c'est là une 
condition de la connaissance et que la supprimer, c'est supprimer l'objet ». 



284 P. Charles 

Kant répond encore intrépidement : les choses telles qu'elles 
sont. 

Mais alors la connaissance sensible est fausse ; elle nous 
montre les choses telles qu'elles ne sont pas. Kant a bien 
senti cette objection ; il a même essayé de la prévenir. La 
connaissance sensible reste pour lui « verissima » parce que 
sa sphère est précisément le monde phénoménal. Je puis dire 
que le rêve n'est pas faux, qu'il n'est même jamais faux et 
qu'il ne pourrait pas l'être parce qu'à l'intérieur du rêve, 
tous les jugements, qui sont des jugements de rêves, sont 
d'accord avec la réalité qu'ils expriment. L'erreur ne com- 
mence vraiment que lorsque j'attribue à un élément de rêve 
une valeur de réalité absolue. On peut parler de la même 
façon de la vérité d'une fable, d'une fiction ou d'un men- 
songe et dire qu'un comédien a été un parfait Polyeucte, 
que son rôle était lui aussi « verissimum ». 

Ce ne sont là que des échappatoires. La vraie question 
revient avec une insistance impérieuse. Quelle est la valeur 
totale du monde des phénomènes, comparé au monde des 
choses en soi ? Sur ce point la Dissertation de 1770 est 
muette. Kant, qui a conscience du problème ne tient encore 
prête aucune solution 1 ). Il se borne à répéter sa formule 
sur les phénomènes et les noumènes, et à maintenir que ces 
derniers sont objet de connaissance intelligible 2 ). 

Pendant onze ans il va réfléchir sur ces « noumènes ». Il 
ne suffit pas de dire que l'intelligence les pense. Comment 
savons- nous que « quelque chose » correspond à cette 



1) La Dissertation est du 20 août 1770. Le 2 septembre Kant écrit à Lambert 
en lui envoyant un exemplaire, qu'il ajoutera quelques feuillets à l'édition « pour 
corriger les erreurs dues à la précipitation et mieux exprimer sa pensée » 
(Cf. Oesterreich, Kant und die Metaphysik. Kantstudien. Ergànzungshefte. 
Berlin, 1906). Ceci pour ceux qui croient encore à la « philologie kantienne » et 
au texte établi ne varietur. La lettre à Marcus Herz, du 21 février 1772, montre 
que Kant cherche la solution du problème « Comment les concepts peuvent-ils 
concorder avec les choses de l'expérience». Cf. Uphues, op. cit., p. 70 et 
Delbos, op. cit., p. 157. 

2) van Biéma a très bien vu que la Dissertation de 1770 est essentiellement 
instable (op. cit., p. 5). 



V Agnosticisme Kantien 285 

pensée ? Comment pouvons-nous affirmer que le noumène 
n'est pas un concept purement logique ? 

Nous voyons reparaître ici l'idée maîtresse de l'essai 
de 1763. Pour qu'un concept soit objectif, il ne suffit pas 
qu'il soit intelligible, il faut qu'il ait un « contenu », qu'il 
trouve un répondant dans les choses, il faut qu'il entre dans 
un jugement synthétique d'existence ; il faut qu'il soit 
«« garanti » . 

Où est la garantie objective des noumènes ? 1 ). L'intelli- 
gence seule est incapable de fournir cette garantie puisque 
l'existence réelle n'est pas un concept et que la loi de 
l'intelligence pure est le principe de contradiction, c'est- 
à-dire la fidélité du concept à lui-même ? 

Le « quelque chose » qui correspond au noumène ne peut 
pas davantage être immédiatement « donné » sous sa forme 
intelligible. En effet, nous n'avons aucune intuition intel- 
lectuelle ; nous n'atteignons aucun objet immédiatement et 
par perception, en dehors de l'espace et du temps. Nous ne 
voyons pas les noumènes *). 

Il reste donc que la seule garantie d'objectivité des 
noumènes nous soit fournie par l'expérience. Mais l'expé- 
rience ne nous donne jamais un intelligible ; elle ne nous 
donne pas même — on l'a vu — du sensible que l'on puisse 
réduire à l'intelligible. L'expérience est phénoménale. Donc 
les seuls noumènes dont l'objectivité m'est garantie, ce sont 
non pas des êtres mais des formes , ;.ce sont ces notions 
intellectuelles, ces concepts, ces « fonctions d'unité » qui 
apparaîtront comme conditions nécessaires de toute expé- 



1) On peut voir un essai de réponse — bien maladroit d'ailleurs et très anti- 
kantien — dans Kurd Lasswitz, Die Lehre Kant's von der ldealitât des Raumes 
und der Zeit. Berlin, 1883. L'auteur, qui a reçu le prix Gillis décerné au meilleur 
ouvrage contre le matérialisme, n'en est pas moins purement agnostique. 

2) Cf. Alfred Hôlder, Darstellung der Kantischen Erkenntnistheorie. Tubin- 
gen, 1873, p. 83 sq. L'auteur essaie de jeter « un pont » entre les «combinaisons 
d'idées » qui sont une connaissance et le « quelque chose » qui leur correspond ; 
entre le subjectif et l'objectif. Il conclut à un véritable dualisme, c'est-à-dire à 
une contradiction totale chez Kant(p. 113). 



286 P. Charles 

rience possible. Ce ne sont point des choses,, mais des 
« catégories », c'est-à-dire non pas des casiers, comme on 
l'entend parfois, mais conformément à l'étymologie grecque 
des « affirmations pures ». En dehors des conditions d'une 
expérience possible, en dehors de l'espace et du temps il 
n'existe donc aucun être dont je puisse me former un 
concept objectif. C'est la conclusion agnostique de 1781. 
Kant y est parvenu, — on a vu comment, — il s'y main- 
tiendra. On ne constate nulle part chez lui le moindre 
indice de flottement à partir de cette date. Il est philoso- 
phiquement « obstiné » l ). 

L'agnosticisme de la Critique était virtuellement posé dès 
que Kant a séparé, simpliciter, le logique et l'ontologique, 
dès qu'il a nié à l'intelligible une valeur en soi, objective 
par soi. Pour lui trouver une signification réelle, il devait 
aboutir à l'adosser à l'expérience et ramener la métaphy- 
sique à l'expérience 2 ). 

Il ne sert à rien d'attaquer Kant sur tel ou tel point de 
son exposé. Cet exposé est très vulnérable sans doute, mais 
le germe de l'agnosticisme n'est pas ici ou là, il est dans 
cette conception fondamentale d'une pensée vide par elle- 
même, de contenu. 

Saint Thomas avait dit tout simplement, après Aristote 
d'ailleurs, « l'être et l'intelligible sont identiques *. Il n'y 
a rien à ajouter ni à retrancher à ces paroles. 

Louvain. Pierre Charles, S. J. 



DNous ne nous occupons pas des querelles postérieures, auxquelles Maas, 
Eberhard, Reinhold, Rehberg et Kant lui-même prirent part à partir de 1788. 
Cf. van Biéma qui en dit un mot (op. cit., p. 72 sq). 

Il est juste d'ailleurs de remarquer que la métaphysique, dont Kant se détourne, 
était représentée par des gens comme Feder ou des œuvres comme celles de 
Wolff : il faut avoir étudié ces dernières pour comprendre le dégoût que devait 
inspirer ce verbalisme vide et intarissable. 

2) Pour Kant l'intelligible n'est donc objectif que dans la mesure exacte où il 
sert à déterminer l'expérience, c'est-à-dire qu'en lui même il n'est rien qu'une 
forme vide, une forme subjective. Il faudrait citer toute la Critique si on voulait 
apporter les preuves de cette affirmation. 



XII 

Notes sur la conscience douteuse 



i. 

Position du problème. 

Avant de tâcher de le résoudre, rappelons brièvement 
comment se pose le problème du doute de conscience. Nous 
ne dirons, à ce sujet, que des choses connues de tout lec- 
teur quelque peu averti des problèmes de morale, mais il 
importe d'avoir ces notions nettement présentes à l'esprit* 
afin de saisir la discussion parfois assez complexe des divers 
systèmes de la probabilité à laquelle nous passerons ensuite. 

Dans le cas d'une conscience douteuse, on se trouve en 
présence de deux jugements contradictoires appuyés, l'un 
et l'autre, sur certaines raisons. 

L'un de ces jugements déclare l'acte licite, l'autre affirme 
son illicéité ; l'un est favorable à notre liberté, l'autre 
prend le parti de la loi. N'y a-t-il pas un ou plusieurs 
principes auxquels nous pourrons recourir afin de faire 
succéder au doute une certitude morale légitime ? On le 
voit, le problème se pose essentiellement au sujet de la 
licéité ou de l' illicéité d'un acte, et il s'agit de savoir en 
quel cas on peut se prononcer, sans crainte de pécher, en 
faveur de la liberté. Divers systèmes se présentent pour 
résoudre le problème. 

Le rigorisme affirme que, pour pouvoir suivre l'opinion 
favorable à la liberté, une probabilité même extrêmement 



288 E. Janssens 

forte ne suffit pas ; il faut une adhésion qui exclue toute 
crainte d'erreur. 

Le tutiorisme exige, pour qu'on se prononce en faveur 
de la liberté, qu'il y ait, en ce sens, une très grande 
probabilité. 

Le probabiliorisme professe qu'on peut opter pour la 
liberté, à condition que l'opinion qui la favorise soit plus 
probable que celle qui se prononce pour la loi. 

L'équiprobabilisme. Ce système repose sur plusieurs 
distinctions. Si la loi. est plus probable, il faut opter pour 
elle, en défaveur de la liberté. Mais supposé qu'il y ait 
probabilité égale entre les deux opinions, il faut voir 
laquelle, de la loi ou de la liberté, se trouvait la première 
en possession de l'assentiment de l'esprit. C'est alors le 
premier possesseur qu'il convient de favoriser en application 
de l'axiome juridique : in dubio melior est conditio possi- 
dentis. Supposons donc que la solution favorable à la liberté 
soit d'abord en possession de l'assentiment de l'esprit et 
qu'un doute survienne au sujet de l'existence de la loi. 
Si celle-ci ne peut invoquer en sa faveur que des raisons 
égales aux motifs qui appuient le parti de la liberté, on 
peut opter dans ce dernier sens. Cette solution s'inspire 
aussi, dans l'esprit de certains équiprobabilistes, du 
principe que nous verrons bientôt : Lex dubia non obligat, 
une loi douteuse n'oblige point. Admettons maintenant 
l'hypothèse inverse, la loi possède, et un doute s'élève 
contre elle, qui s'appuie sur des raisons équivalentes à 
celles qui fondent sa possession ; on doit se prononcer pour 

la loi. 

lje probabilisme soutient que l'on peut choisir le parti de 
la liberté dès qu'il est simplement probable, même si cette 
probabilité est moindre que celle du parti de la loi. 

Le laxisme déclare qu'une probabilité même très légère 
suffit pour agir librement. On pourrait opter pour la liberté 
avec une conscience tranquille, du moment où l'on ne 



Notes sur la Conscience douteuse 289 

franchit pas les limites de la probabilité pour tomber dans 
le domaine de l'incertain. 

Etant donné l'opposition très vive qui règne entre 
moralistes au sujet de certains de ces systèmes, nous croyons 
nécessaire, pour faire entre eux un choix raisonné, de poser 
d'abord des principes certains, et qu'il nous semble difficile 
de répudier. 

II. 

Les principes directeurs, destinés a résoudre 
le doute de conscience. 

I. Une première vérité qui doit nous guider, c'est que 
dans le domaine de l'application concrète des principes 
moraux, nous sommes en matière contingente. Par suite, il 
est interdit d'exiger toujours un assentiment intellectuel 
qui dépasse la certitude probable. Requérir une certitude 
métaphysique ou physique serait se mettre en opposition 
avec la nature de l'objet connu par la conscience morale, 
avec la nature humaine qui, en matière contingente, ne 
peut posséder une certitude dépassant la probabilité, et 
avec la nature de la loi, qui ne pourrait plus régir notre 
conduite, si on exigeait que nous l'appliquions toujours 
d'une manière nécessaire. Or, manifestement, la loi morale 
est faite pour diriger les actions humaines. Si on ne peut 
l'employer à ce but, à quoi peut-elle encore servir ? 

II. Un deuxième principe détermine les droits respectifs 
de la loi et de la liberté. Aussi bien la question est de 
savoir pour laquelle des deux il nous faut opter. Il y a donc 
lieu de comparer leurs droits. Parfois, on raisonne comme 
si les droits des deux partis étaient égaux, ou même comme 
si, dans leur opposition, la liberté devait l'emporter sur la 
loi, affirmant implicitement par là que des deux, la liberté 
est le plus grand bien. Et, en effet, tel n'est-il pas le sens 
que l'on attribue souvent à l'axiome constamment employé 

19 



290 E. J an s sens 

dans cette controverse : In clubio favores sunt ampliandi et 
odia restringenda ? 

Qu'est-ce que la loi ? Quelle est sa valeur ontologique et 
morale? Pour répondre à cette question, nous envisagerons 
la loi d'abord en soi, ensuite en tant qu'elle est appliquée 
à notre activité libre et qu'elle la régit. Considérée dans 
sa nature absolue, la loi c'est l'ordre éternel de la Pensée 
divine en tant que participé par notre raison. La loi nous 
fixe aussi les moyens qui conduisent au Bien parfait. Par 
ce côté encore, elle touche à l'infini et constitue un bien 
transcendant. 

Si nous la considérons en tant qu'elle dirige nos actes, 
nous constaterons qu'elle perfectionne notre liberté, dans la 
mesure où cette dernière s'y conforme. Notre libre arbitre 
est d'autant plus parfait qu'il est informé par l'ordre moral, 
lequel dérive du plan éternel conçu par Dieu ; qu'il est, 
grâce à cet ordre, orienté vers le Bien, qui est aussi notre 
bien, l'achèvement de notre nature, et, par suite, notre 
béatitude. 

Relativement à la loi, quelle est la valeur de la liberté ? 
Elle constitue le déploiement personnel de notre activité, 
et du moment où elle ne se réalise pas en opposition à 
l'ordre moral, elle est un enrichissement de notre être 
raisonnable, qui relève de nous-mêmes comme de sa source 
et qui fait que, dans l'ordre des causes secondes, nous nous 
produisons nous-mêmes. Comme telle, la liberté est manifes- 
tement un bien. Il est à remarquer, au surplus, que 
lorsqu'elle ne verse pas du côté du mal, elle réalise toujours, 
par certains côtés, l'ordre éternel, pensé par l'entendement 
divin. A ce point de vue il ne suffit pas de la caractériser 
en disant qu'elle est la faculté d'agir à sa guise. Toujours, 
du moment où elle ne choisit pas un objet et une fin illicites, 
elle accomplit quelque bien moral, même dans l'hypothèse 
où, en vertu d'une option légitime, elle décide de se sous- 
traire à un conseil de perfection. Car, il ne faut pas l'oublier, 
il n'y a point d'actes indifférents. L'action libre, du 



Notes sur la Conscience douteuse 291 

moment où elle n'est point déshonnête, accomplit toujours 
un certain minimum d'ordre moral. Seulement le parti de 
la liberté, en tant qu'il s'oppose à celui de la loi, réalise 
certainement, d'une façon moindre, l'ordination essentielle 
des êtres, reflet de l'Intelligence divine. L'option en faveur 
de la loi nous fait accomplir d'une manière plus achevée le 
plan éternel de Dieu, elle nous fait aussi utiliser plus 
largement les moyens de nous acheminer vers notre fin 
suprême. Comme tel, le parti de la loi l'emporte, en perfec- 
tion, sur celui de la liberté. 

Toutes choses égales d'ailleurs — car le complexe pro- 
blème que nous traitons requiert l'intervention d'autres 
/ facteurs que nous étudierons plus loin — lequel des deux 
partis a le plus de droits d'attirer notre appétit rationnel ? 
C'est incontestablement la loi, elle représente un objet 
supérieur. 

Il est donc erroné qu'en cas de doute, il faille préférer 
la liberté à la loi, sous prétexte qu'elle est un bien, voire 
•un plus grand bien. De même, on ne peut chercher en 
règle à avantager le parti de la liberté, pour ce motif que 
l'accomplissement de la loi est chose pénible et même 
odieuse. Car le point de vue de Vêtre est essentiel et 
primordial ; le point de vue du sentir, accidentel et acces- 
soire. Le sentiment de plaisir ou de peine constitue un 
accident secondaire qui se joint au déploiement de notre 
activité. L'acte, par la richesse d'être qu'il confère à notre 
nature, est. la perfection fondamentale. Le plaisir ou la 
peine qui s'y ajoutent constituent une caractéristique acces- 
soire qui ne suffit pas à déterminer la nature, par suite la 
valeur ontologique et morale d'une opération. Ils ne peuvent 
intervenir qu'à titre secondaire, pour juger de la valeur 
que représente le parti de la liberté. 

III. Le principe précédent était fondé sur des considé- 
rations d'ordre métaphysique ; les deux suivants relèvent 
directement de la raison pratique. Ils ont pour objet de 
déterminer, en cas d'hésitation motivée entre la loi et la 



£92 E. Janssens 

liberté, quelles conditions la prudence impose à notre 

choix. 

La prudence, — la rectitude rationnelle de nos opéra- 
tions — exige que nous conformions notre conduite au 
vrai, à l'ordre objectif des essences, et si la vérité ne peut 
être pleinement connue, que nous prenions au moins pour 
guide le parti le plus vraisemblable. En cas de doute entre 
deux opinions, si l'on n'agissait pas de la sorte, on pren- 
drait délibérément le parti qui s'éloigne ou du moins 
semble s'éloigner le plus de la vérité. Par conséquent, on 
ne se dirigerait plus d'après la droite raison, ni selon la 

prudence. 

IV. Autre principe commandé par la même vertu : on ne 
peut s'exposer au danger prochain de pécher. Or, en cas de 
doute sur la licéité ou l'illicéité d'un acte, ce qui nous 
arrête, c'est le péril prochain de pécher. On ne pourra 
s'exposer à ce danger, que si l'on a un motif suffisant. Si 
l'on se décide contre le parti de la loi, il faudra qu'on ait 
un motif suffisant de s'exposer au danger de la violer. Si 
au contraire le danger d'agir en opposition à l'ordre moral 
est lointain, il est manifeste qu'on est autorisé, en con- 
science, à l'encourir. Ces principes sont simplement une 
application, au domaine de la probabilité des jugements 
moraux, de la théorie générale de l'occasion de péché, qui 
est admise communément par les moralistes. 

Possédant des principes qui serviront de critère pour 
juger les divers systèmes de la probabilité, nous pouvons 
passer à leur étude critique. 

III. 

Le rigorisme, le tutiorisme, le laxisme. 

Le rigorisme et le tutiorisme peuvent être facilement 
écartés. Ils exigent, à coup sûr, une certitude excessive 
dans une matière contingente, comme est celle des con- 



v 



Notes sur la Conscience douteuse 293 

clusions tirées médiatement des principes moraux. Ils se 
mettent aussi en opposition avec la nature de la loi, qui loin 
de servir de guide à notre activité dans ces systèmes, 
l'entraverait plutôt et, par suite, ils sont en contradiction 
avec la nature humaine. Ces deux théories sont donc con- 
damnées en vertu du premier critère des systèmes de la 
probabilité, que nous avons posé plus haut. 

Le laxisme, qui permet d'opter pour la liberté, du moment 
où l'on demeure dans les limites de la probabilité même la 
plus faible, tombe sous le coup des trois critères suivants. 
Car, il est évident que ce système viole les droits supérieurs 
de la loi, qu'il s'oppose à la prudence en permettant d'adopter 
une opinion vraisemblablement très éloignée de la vérité, 
et qu'il expose sans motif suffisant, à un sérieux danger de 
pécher. 

IV. 

Le probabilisme. 

Le probabilisme doit nous arrêter plus longtemps, comme 
il jouit à notre époque d'une grande faveur. Nous commen- 
cerons par en délimiter le sens et la portée ; nous donnerons 
ensuite les arguments sur lesquels il s'appuie ; après avoir 
réfuté ces arguments, nous ferons, enfin, la critique des 
objections qu'il oppose au probabiliorisme. 

Sens et portée de la théorie probabiliste . — Le probabi- 
lisme permet de suivre le parti de la liberté, du moment où 
il est simplement probable, c'est-à-dire fondé sur une raison 
solide, de nature à obtenir l'adhésion d'un esprit sérieux, 
mais sans exclure la possibilité que l'opinion contraire, 
favorable à la loi, soit vraie. Et il autorise l'adhésion au 
parti simplement probable de la liberté, même si le parti de 
la loi possède une probabilité plus grande. 

Cette solution, il l'admet tout d'abord, en cas de doute 
de droit, c'est-à-dire en cas de doute ayant pour objet 



294 E. J ans sens 

l'existence et l'extension de la loi et, dans le domaine du 
droit, il restreint sa solution au cas du doute ayant pour 
objet propre la licéité ou ïïllicéité d'un acte. De là le 
principe fondamental du probabilisme : lex dubia non 
obligat. Toutefois, ce principe une fois posé, il est amené, 
par la logique, à l'étendre même au doute de fait, c'est- 
à-dire au doute ayant pour objet l'accomplissement ou la 
nature d'un fait, du moment où ce doute de fait est réduc- 
tible à un doute de droit. Soit, par exemple, les doutes 
suivants, qui se présenteraient à mon esprit : ai-je acquitté 
telle dette ? M'a-t-on payé telle somme qui me revenait ? Ces 
doutes ont évidemment pour objet direct l'accomplissement 
d'un fait. Qu'on se place au point de vue moral, ils se 
transforment en des doutes sur la licéité de certaines opéra- 
tions. Car si on applique une loi de conduite au fait 
douteux qu'elles concernent, les deux questions données en 
exemple engendreront ces deux autres : suis-je tenu de 
payer cette dette ? Ai-je le droit de réclamer cette somme ? 
Toutefois, le probabilisme limite l'applicabilité de son 
principe : lex dubia non obligat et il ne permet point de 
l'invoquer dans deux sortes de cas, où il prescrit de se 
prononcer pour le parti le plus sûr : 1° lorsque le parti de 
la liberté entraînerait un grave dommage, soit pour nous, 
soit pour autrui, alors que nous sommes tenus de l'éviter 
par la justice ou par la charité. Ainsi, par exemple, un 
médecin aurait à sa disposition deux sortes de traitements 
dont l'efficacité probable est diverse ; il ne pourrait pas 
recourir à la médication dont la probabilité est moindre, 
car il risquerait de nuire à la santé de son malade, peut-être 
même de le mener au tombeau. Il est tenu, en justice, 
d'user du traitement qui offre le plus de chances de guérir 
son client. 2° lie principe que la loi douteuse n'oblige point, 
n'est pas applicable, en matière de justice commutative et, 
en général, lorsque son application léserait des droits 
certains d'autrui. Car, dans ce cas, les droits étant établis, 
d'une manière indubitable, la loi no peut pas être considérée 



Notes sur la Conscience douteuse 295 

comme douteuse. La justice commutative est régie par 
l'axiome qu'il faut rendre l'équivalent de ce qu'on a reçu. 
Or, on ne satisfait pas à cette exigence si l'on veut com- 
penser une valeur certaine qu'on a reçue, par une valeur 
douteuse qu'on voudrait livrer en échange. 

Telles sont les deux restrictions admises par les pro- 
babilistes, au principe fondamental de leur système. Il 
faut reconnaître qu'elles en réduisent considérablement 
l'extension. 

Premier argument du probabilismc . — Faisons la critique 
des arguments invoqués pour établir le principe du probabi- 
lisme. Une loi, qui n'est point suffisamment promulguée, 
disent les partisans de cette théorie, ne lie pas, et même 
elle n'est pas une loi, car un des éléments nécessaires à 
toute loi, la promulgation, lui fait défaut. Or, s'il y a doute 
sérieux au sujet d'une loi, c'est qu'elle n'est point suffisam- 
ment promulguée. Donc, elle n'oblige pas. Les probabilistes 
croient établir de la manière suivante, la mineure de ce 
raisonnement. Quand il s'agit d'une loi positive, si l'on ne 
peut pas la lire au journal officiel ou si l'on ne peut en 
comprendre la teneur, on est en droit de soutenir que sa 
promulgation est nulle ou du moins insuffisante. Par suite, 
elle n'oblige pas. Ainsi en est-il pour la loi naturelle, 
lorsque même des hommes instruits et prudents ne peuvent 
en déterminer, avec certitude, les prescriptions et qu'ils ont 
des raisons sérieuses, quoique non décisives, de douter de 
son existence ou de son contenu. Le P. Lehmkuhl, que 
nous suivrons pas à pas dans cette discussion du probabi- 
lisme, parce qu'il en est un des représentants les plus 
autorisés et les plus vigoureux, développe ainsi cette argu- 
mentation. « Certains préceptes sont évidents pour tous les 
hommes ; d'autres peuvent être découverts moyennant de 
l'application et sont communiqués par les savants aux 
hommes peu cultivés ; d'autres enfin, ne peuvent être connus 
par les doctes eux-mêmes, mais demeurent tels qu'une 
écriture indéchiffrable à l'intelligence humaine, ce qui se 



296 E. Janssens 

produit chaque fois qu'une raison vraiment solide, encore 
qu'elle ne soit ni certaine, ni évidente, persuade qu'en cette 
matière il n'y a pas d'obligation » l ). Par conséquent, 
lorsqu'il y a doute sérieux au sujet de l'existence ou du 
contenu de la loi, on peut considérer que celle-ci est insuf- 
fisamment promulguée. On cesse donc d'être lié : lex dubia 
non obligat. 

Critique. — I. La mineure de cet argument recèle 
plusieurs confusions spécieuses. Elle déclare : « quand les 
doctes doutent pour des motifs sérieux de l'existence ou de 
l'extension de la loi, c'est que celle-ci est insuffisamment 
promulguée » et ensuite, elle conclut que cette insuffisante 
promulgation se produit «chaque fois qu'une raison solide... 
persuade... qu'il n'y a pas d'obligation » . On peut voir 
aisément la confusion que renferme cette inférence. 

L'indice que la promulgation n'est pas faite se trouve, 
d'abord, dans le doute sérieux des doctes; on passe ensuite 
au doute de tout agent moral prudent, même s'il est peu 
éclairé, et on l'assimile au premier cas. On considère que 
ce doute d'un homme même peu instruit constitue une preuve 
suffisante, du moment où il s'appuie sur une raison solide. 
D'un côté, l'ignorance des savants est invoquée contre la 
loi. De l'autre, on accepte l'ignorance d'un sujet connaissant 
quelconque du moment où il n'est pas dépourvu de prudence 
et on assimile celle-ci à celle-là. On donne de l'importance 
au doute des savants, parce qu'il établirait que, dans le cas 
où il se produit, il faut que la raison humaine soit impuis- 
sante et qu'ainsi la loi douteuse n'ait pu être portée à la 
connaissance de ses sujets. Aux yeux des probabilistes, il y 
aurait dans cette hypothèse une impossibilité propre à 
l'esprit humain, s'étendant à tous les hommes, de prendre 
connaissance de la loi. Ce serait une incapacité essentielle. 
Mais dans le cas d'une ignorance individuelle, on ne peut 



1) Theologia moralis, volumen I, undecima editio, p. 112. Herder, Fribourg- 
en-Brisgau, 1910. 



Notes sur la Conscience douteuse 297 

dire qu'il en soit de même, il n'est point admissible qu'on 
en tire argument contre la promulgation de la loi. Tel 
individu peut clouter au sujet de l'existence d'une loi qui 
fut néanmoins promulguée et qui, par conséquent, ne cesse 
point d'être une loi. Certains obstacles qui lui sont personnels 
l'empêchent de connaître avec certitude le précepte mis en 
question : ils constitueront une incapacité accidentelle. 

Il en est de même de la loi positive dont les probabilistes 
invoquent l'exemple. Elle a paru au journal officiel et tel 
individu peut l'ignorer ; néanmoins, il est lié par cette loi 
qui fut régulièrement promulguée, et contre laquelle son 
ignorance personnelle ne peut être invoquée. Il y aurait une 
présomption suffisante contre la promulgation valable d'une 
loi positive, si les jurisconsultes et les juges, en général, 
n'en pouvaient pénétrer le sens ; dans ce cas, elle consti- 
tuerait « une écriture indéchiffrable ». Les probabilistes 
identifient donc deux cas fort dissemblables et, pour tous les 
deux, ils concluent d'une manière identique. 

II. Jusqu'à présent, nous n'avons pas discuté la mineure 
limitée à ce sens qu'en cas de doute sérieux des doctes, la 
loi naturelle ne serait pas suffisamment promulguée et donc 
n'obligerait pas. 

Sous cette forme, la prémisse renferme une nouvelle 
confusion, et ne peut être admise sans y distinguer un 
double sens. Les arguments probables que les doctes 
élèvent contre la loi, dit-on, doivent faire conclure que 
celle-ci n'est pas suffisamment promulguée. Je distingue : 
s'il s'agissait d'une probabilité absolue, je l'admettrais ; 
seulement, comme il s'agit d'une probabilité relative, je le 
nie. 

Les probabilistes raisonnent constamment comme si les 
arguments plus probables en faveur de la loi n'existaient 
pas, et que les raisons favorables à la liberté, mais moins 
probables, fussent seules réelles. Ils se fondent donc sur une 
probabilité absolue, alors qu'on est en présence d'une 



2\)X E. Janssens 

probabilité relative. Or, celle-ci doit être appréciée en tenant 
compte de la probabilité plus grande des motifs opposés. 

Si l'on pèse ces raisons favorables à la loi, on constate 
qu'elles doivent l'emporter, comme nous l'établirons plus 
loin. Car les droits de la loi naturelle l'emportent sur ceux 
de la liberté ; la prudence requiert que l'on se prononce en 
faveur du parti qui s'approche le plus de la vérité et que 
l'on ne s'expose pas, sans raison suffisante, au danger du 
péché. 

Cette triple raison que nous développerons bientôt, 
manifeste que le doute des doctes ne peut se limiter à la 
considération des arguments qui militent en faveur de la 
liberté. Il leur faut considérer aussi les raisons opposées et 
plus fortes qui appuient le parti de la loi. S'ils en tiennent 
compte, ils seront obligés de conclure que la promulgation 
de loi qui, au premier abord, paraissait douteuse, est 
suffisante ; cette loi nous lie moralement. 

Deuxième argument du probabilisme. — « L'obligation, 
écrit Lehmkuhl, dont l'existence est invinciblement ignorée, 
est réellement nulle. Or, quand une raison grave ou une 
opinion vraiment probable persuade qu'en certaine matière, 
il n'y a pas d'obligation, on ignore vraiment d'une manière 
invincible qu'il y ait une loi ou une obligation au sujet de 
cette matière. Donc, en réalité cette obligation est nulle » l ). 
La mineure de ce syllogisme renferme la même confusion 
que nous venons de signaler à propos de l'argumentation 
précédente des probabilistes. Cette confusion nous la dissi- 
perons donc par une distinction analogue. Quand une 
opinion probable persuade qu'il n'y a pas d'obligation, on 
ignore invinciblement qu'il y ait une obligation ; je le con- 
cède, s'il s'agit d'une probabilité absolue ; je le nie, quand 
il est question d'une 'probabilité relative et que des argu- 
ments plus probables tranchent le débat en faveur de la loi. 
Or, dans le cas que vise la mineure, il s'agit d'une proba- 

1) Loco cit., p. 113. 



Notes sur la Conscience douteuse 299 

bilité relative en faveur de la liberté, à laquelle s'oppose 
une plus forte probabilité en faveur de la loi. Que l'on 
considère les raisons plus probables qui appuient le parti de 
la loi, à la lumière de certains principes : droits supérieurs 
de la loi, double exigence de la prudence qui empêche de 
se rallier au parti le plus éloigné de la vérité et de s'exposer, 
sans motifs suffisants, au péril prochain de pécher, dans 
ces conditions, on sera forcé de conclure à l'existence de 
l'obligation, et l'on ne sera nullement en droit d'invoquer 
l'ignorance invincible de la loi. 

Ainsi, le probabilisme est, pensons-nous, dénué de preuves 
solides T ). Nous en achèverons bientôt la critique, lorsque 
nous examinerons les objections qu'il oppose au proba- 
biliorisme. S'il a séduit beaucoup d'esprits, et non des 
moindres, il faut reconnaître que ce n'est point une raison 
suffisante d'y adhérer. C'est ici le cas ou jamais de rappeler 
la médiocre estime où saint Thomas tenait l'argument 
d'autorité. Locus ab auctoritate . . . , déclarait-il, est infirmis- 
simus 2 ). 



1) Nous croyons non fondée l'objection formulée en ces termes par le 
P. Wouters contre les arguments invoqués par les probabilistes : « cette argu- 
mentation peut être rétorquée de la manière suivante contre les auteurs » qui 
soutiennent le probabilisme: «une disposition permissive, qui est insuffisamment 
connue, ou incertaine, ou invinciblement ignorée, ne confère pas un droit, ou 
bien : la liberté morale, qui est insuffisamment connue ou incertaine ou ignorée 
ne peut servir à rien » (Wouters. De Minusprobabilismo, p. 147). En d'autres 
termes, si la loi douteuse est sans valeur, il doit en être de même du parti de la 
liberté, qu'on ne peut suivre, non plus, parce qu'il est également l'objet d'un 
doute sérieux. Mais les probabilistes visent exclusivement le cas où l'obligation 
est insuffisamment connue : c'est uniquement à la loi en tant qu'elle commande 
à la volonté certains actes, qu'ils appliquent leur axiome : lex dubia non obligat. 
Il serait donc illégitime de l'étendre au cas d'une disposition permissive, dont les 
droits seraient insuffisamment établis. Ce qui est vrai, d'un devoir douteux, peut 
n'être plus vrai de la liberté douteuse. Les deux cas n'étant point identiques, on 
ne peut, comme le fait le P. Wouters, argumenter a pari de l'un à l'autre. 

2) On a voulu tirer argument contre le probabiliorisme, du moindre nombre 
de ses adhérents actuels. C'est ainsi que le P. Lehmkuhl prend la peine de syllo- 
giser ad hominem pour dire, en substance, à ses adversaires les probabilioristes : 
Vous voulez que l'on choisisse le parti le plus probable. Or, le probabilisme 
ayant pour lui le plus d'auteurs, il s'ensuit qu'il a pour lui la plus grande proba- 
bilité. Et notre auteur dit ces choses sérieusement. 



300 E. Janssens 

On est en droit d'affirmer que nombre d'adhérents au pro- 
babilisme lui sont venus par suite de la préoccupation, en 
soi justifiée, de ne point faire peser sur les frêles épaules 
humaines de trop lourds fardeaux. On trouvera, chez nombre 
de moralistes, partisans de cette théorie, cités avec com- 
plaisance, toute une série d'axiomes aussi bénins les uns 
que les autres et qui relèvent de ce souci miséricordieux. 
Après l'axiome dont les probabilistes ont abusé : lex dubia 
non obligat, vient un autre principe que nous avons déjà 
cité : In dubio favores sunt ampliandi et odia restringenda, 
ou bien encore : In dubio standum est pro valore actus, voire 
même : In dubiis quod minimum est tenendum. In dubio 
libertas. Ces principes et tous leurs pareils sont vrais, seule- 
ment on peut dire d'eux, après Pascal, que « les principes 
opposés sont vrais aussi » 1 ). Ils trouvent' leur application 
légitime, seulement dans une sphère déterminée, et il est 
abusif de les ériger, comme on le fait, en principes absolus 
et universels. Ils doivent entrer en composition avec d'autres 
principes, non moins véritables et non moins fondés et avec 
de multiples éléments de solution, qui,en constituent le juste 
contrepoids. Notamment, l'affirmation des droits suprêmes 
de la loi naturelle, les exigences de la prudence que nous 
avons rappelées plus haut, manifestent la valeur relative et 
limitée qu'il convient d'attribuer à ces axiomes, dont les 
probabilistes font un si grand usage. 

Ajoutons que le probabilisme n'est pas sans dangers. 
L'histoire des doctrines morales a montré à quelles solutions 
manifestement trop accommodantes peuvent se laisser aller 
des casuistes, dont l'esprit subtil est au service de l'inépui- 
sable indulgence. Ces solutions s'inspiraient des principes 
sur lesquels repose le probabilisme et des tendances dont 
il relève. 



1) Pascal, Pensées et opuscules. Edition Brunschwieg, fr. 394. Paris, 
Hachette, 1904. 



Notes sur la Conscience douteuse 301 

V. 

L'ÉQUIPROBABILISME. 

Cette doctrine, à n'en point douter, manifeste un plus 
grand souci que le système précédent de sauvegarder les 
droits de la loi morale et de respecter les exigences de la 
vertu de prudence. Mais il offre , avec le probabilisme, ce 
trait de ressemblance qu'il rattache la solution du problème 
à un axiome, pris dans un sens beaucoup trop étendu. 
Lorsqu'il s'agit de résoudre le doute, provenant de l'égale 
probabilité des deux partis, il invoque un principe qui, 
certes, ne régit pas la matière. 

L'axiome in dubio melior est conditio possidentis s'ap- 
plique, dans son sens propre, à certaines questions de justice. 
Lorsqu'il y a contestation, par exemple au sujet de la 
propriété d'une chose et que les droits des deux parties se 
contrebalancent à peu près, en faveur de qui se décidera le 
juge? Le principe que nous venons de citer, le tirera de son 
doute et lui fera maintenir l'ancienne situation juridique 
dont bénéficiait le possesseur. Dans des cas pareils, l'axiome 
trouve son application légitime. Mais il n'en est plus de 
même dans le cas où se trouvent en conflit, non plus les 
droits d'un propriétaire qui se défend et d'un demandeur 
qui les conteste, mais des raisons équivalentes en faveur de 
la liberté ou de la loi. L'antériorité de la possession, dans 
ce dernier cas, n'est point un argument qui ait un rôle à 
jouer. La question est alors de savoir, en cas d'égale 
vraisemblance, de quel côté sont les droits supérieurs : est- 
ce du côté de la loi ou du côté de la liberté ? L'antériorité 
de la possession est une donnée étrangère au débat. Supposé 
que la liberté fût la première en possession, ceci n'infirme 
pas les droits prééminents de la loi. Ainsi l'extension du 
principe juridique, invoqué par l'équiprobabilisme, du 
domaine particulier de la justice au cas général du conflit 
entre la loi et la liberté n'a point de pertinence. Et si dans 



302 E, Jansscns 

un certain nombre de cas particuliers, il paraît pouvoir 
intervenir, ce n'est qu'en vertu d'analogies fort lointaines 
avec les cas de justice où il trouve sa véritable application. 
Ajoutons que lorsqu'il y a possession antérieure de la 
liberté, les partisans de ce système admettent parfois, pour 
la faire triompher, l'axiome des probabilistes : lex dubia non 
obligat. Or, ce principe, nous l'avons suffisamment critiqué 
plus haut. 

VI. 

Le PROBABILIORISME. 

Le probabiliorisme tient compte des quatre principes que 
nous avons posés, comme autant de critères, au seuil du 
débat. Tout d'abord il professe que, puisque nous sommes 
en matière contingente, on ne peut exiger que nous nous 
guidions d'après des certitudes physiques et encore moins 
d'après des certitudes métaphysiques. L'agent moral peut 
légitimement résoudre le doute pratique en une probabilité. 

D'autre part, le probabiliorisme enseigne qu'il faut opter 
pour le parti de la loi, lorsqu'il est le plus probable. En 
effet, les droits de la loi sont supérieurs à ceux de la liberté; 
si l'on prenait le parti de la liberté, alors qu'il est d'une 
probabilité moindre, on s'exposerait au danger prochain de 
pécher ; enfin, on ne respecterait pas l'ordre de la vérité 
objective, tel du moins que les apparences nous le font 
connaître. 

Supposons, au contraire, que l'opinion qui favorise la 
liberté soit plus probable. Cette fois, il sera permis, en règle 
générale, d'agir sans tenir compte de la loi morale. Il est 
vrai, sans doute, que la loi, — participation de la pensée 
divine et chemin qui doit nous mener à notre fin suprême — 
l'emporte en valeur et en dignité sur notre liberté. Mais ce 
principe ne donne qu'un des aspects du problème. Il doit 
entrer en composition, avec d'autres vérités qui en consti- 



Notes sur la Conscience douteuse 303 

tuent le légitime tempérament. Les principes qui régissent 
la pratique, ainsi que nous l'avons dit, ne peuvent, le plus 
souvent, être pris en un sens absolu et universel ; il faut 
qu'ils trouvent, en d'autres éléments de la question, un 
équitable contrepoids. Si donc on donne, au principe qui 
affirme la supériorité de la loi, son expression complète, il 
faut le formuler en ces termes : toutes choses égales d'ailleurs, 
les droits de la loi l'emportent sur ceux de la liberté. 

Les vérités qui compléteront cet axiome seront parti- 
culièrement les principes que nous avons posés au début de 
cette critique des systèmes de la probabilité morale. Pour 
agir avec prudence, avons-nous dit, il faut s'en tenir à la 
vérité objective ou du moins aux apparences les plus 
vraisemblables sous lesquelles elle s'offre à nous. Or, en 
l'occurrence, c'est la liberté, non point la loi, qui a pour 
elle les probabilités les plus fortes. Au surplus, il ne faut 
pas oublier que tout en ayant une valeur moindre que la 
loi, la liberté représente un bien ; il convient de n'en exiger 
le sacrifice qu'à bon escient. D'autant qu'il ne faut jamais 
imposer aux hommes un joug excessif. En ce dernier sens, 
et à condition d'entrer en composition avec l'ensemble des 
vérités qui régissent la matière présente, certains principes 
dont s'inspirent les probabilistes peuvent être admis, tel 
par exemple l'axiome : in dubio favores sunt ampliandi et 
odia restringenda, qui peut avoir un sens acceptable. 

Etant donné les considérations précédentes, le proba- 
biliorisme pose en principe que dans le cas de vraisemblance 
plus forte du côté de la liberté, on peut légitimement opter 
en sa faveur. Le principe qui interdit de s'exposer au péril 
de pécher confirme d'ailleurs cette solution. Puisque le 
parti de la loi est le moins probable, le danger de la violer 
est lointain. Il est donc permis d'encourir ce péril. 

En concédant même que ce péril garde une certaine 
proximité, il reste que l'on a une raison suffisante de s'y 
exposer, dans la plus grande probabilité du parti de la 
liberté. Car la prudence est sauve et l'on en respecte les 



^04 E. Janssens 

exigences, lorsque dans sa conduite on se laisse guider, 
à défaut de la vérité certaine, par les vraisemblances les 
plus fortes. En résumé, et pour les raisons qui précèdent, 
lorsqu'une probabilité plus grande l'appuie, on peut suivre 
le parti de la liberté. 

VIL 

Le système de la. compensation. 

Une théorie d'apparition récente l .) a tâché de donner 
au probabiliorisme moins de rigidité et plus de souplesse, 
tout en s'efforçant de demeurer dans la ligne des principes 
dont il s'inspire. Ses partisans soulignent particulièrement 
le principe que nous avons nous-même invoqué, d'après 
lequel on ne peut s'exposer sans raison suffisante au péril 
prochain de faire le mal. Appliquant ce principe à la ques- 
tion de la probabilité, ils en infèrent qu'on peut s'exposer 
au danger de violer l'ordre moral en optant pour le parti 
de la liberté même moins probable, si on a une raison suf- 
fisante de le faire. Cette raison suffisante doit entrer en 
compensation avec le péril de péché qu'entraîne le parti de 
la liberté : de là vient le nom donné par ses partisans à 
ce système. Or le péril de faire le mal avec lequel la raison 
suffisante de choisir le camp de la liberté doit entrer en 
contrepoids, s'estimera d'après un double facteur : d'une 
part, l'importance et la gravité propres au précepte auquel 
on s'expose à désobéir; d'autre part, la probabilité plus ou 
moins grande du parti de la loi. La raison de se décider 
en faveur de la liberté, pour être suffisante, devra com- 
penser ces deux éléments d'estimation du péril de faire le 

mal. 

Critique. — Cette théorie nouvelle verse dans un travers 
analogue à ceux du probabilisme et de l'équiprobabilisme. 

1) Ce système fut exposé la première fois par le P. Potton, dans son ouvrage 
De theoria probabilitatis. Paris, Poussielgue, 1874. 



Notes sur la Conscience douteuse 305 

Dans une matière complexe que régissent de multiples prin- 
cipes appelés à entrer en composition, elle s'attache trop 
exclusivement à un seul point de vue : l'application, au 
domaine de la probabilité, de la théorie de l'occasion de 
pécher. Non que cette théorie n'ait point à y intervenir, 
mais elle n'est point la clef de voûte de la doctrine de la 
probabilité en morale, pas plus que l'axiome Lex dubia... 
cher aux probabilistes, ou le principe In dubio... dont 
s'inspirent trop exclusivement les équiprobabilistes. La 
doctrine de l'occasion de pécher doit elle-même entrer 
en compensation, comme nous l'avons fait voir, avec les 
droits éminents de la loi et l'obligation de prudence de 
s'en tenir, à défaut du vrai, à la vraisemblance la plus 
grande. Faute d'avoir suffisamment tenu compte de ces 
deux derniers principes, le système que nous critiquons 
aboutit logiquement à cette conséquence inadmissible, 
d'ailleurs avouée par ses partisans :♦ au cas d'une obligation 
peu grave, on peut opter pour le parti même moins pro- 
bable de la liberté, lorsque la soumission à la loi entraîne- 
rait, pour nous ou pour autrui, des inconvénients sérieux : 
« pour agir d'une manière licite contre la loi probable », 
écrit un partisan de la théorie de la compensation, « il est 
parfois requis que l'opinion favorable à la liberté soit plus 
probable, mais parfois une opinion ou également probable 
ou même moins probable peut suffire, à savoir lorsqu'il y a 
en opposition à la loi une raison d'un grand poids qui 
excuse w 1 ). 

Mais qui ne voit que c'est là méconnaître les droits supé- 
rieurs de la loi, tels que nous croyons les avoir établis ? 
C'est oublier les exigences de la prudence, qui veut que 
l'option raisonnable, en cas de doute, penche du côté des 
apparences les plus fortes de la vérité. C'est enfin, lorsqu'on 
argue des inconvénients du parti de la loi, donner au point 



1) L. Lehu, Philoiophia moralis et socialis. Tomus prior. Ethica generalis, 
pp. 287-288. Paris, Gabalda, 1914. 

20 



300 E. Janssens 

de vue du sentir la prééminence sur le point de vue de 
Y être et du vrai, alors que celui-ci l'emporte cependant sur 
celui-là en valeur ontologique et morale. 

Pour ces motifs le système de la compensation nous paraît 
une tentative malheureuse d'élargir et d'assouplir -le pro- 
babiliorisme. S'il parvient dans un souci d'électisme et aussi 
d'indulgence pour les faibles humains, à tendre la main en 
certains cas aux probabilistes et à admettre en certaines 
occurrences leur axiome lex dubia non obligat, c'est en 
sacrifiant les fondements mêmes du probabiliorisme auquel 
il croit pourtant demeurer fidèle. 

Ayant établi le probabiliorisme et rejeté la déviation de 
cette doctrine que constitue la théorie de la compensation, 
il nous reste à répondre aux difficultés que les probabilistes 
opposent à notre thèse. 

VIII. 
Objections des probabilistes. 

Première objection. — Parmi les principes sur lesquels 
nous avons appuyé notre solution du problème de la proba- 
bilité, se trouve le suivant : l'ordre objectif de la moralité, 
dans la mesure où il nous est connu, doit être la norme de 
nos actes. Par conséquent, on ne peut pas, en règle, suivre 
dans sa conduite l'opinion que l'on juge la moins conforme à 
l'ordre objectif, la plus éloignée de la vérité, la plus proche 
de l'erreur. A cet argument le P. Lehmkuhl réplique : « Je 
distingue l'antécédent : la vérité ou plutôt l'ordre objectif 
du juste est la norme de la moralité pour les actions au 
sujet desquelles l'ordre du juste est connu, je concède cet 
antécédent ; sinon, je le nie, puisqu'il est impossible de 
suivre cette norme de notre activité qui est totalement 
inconnue (prorsus ignota). Je dislingue pareillement le 
conséquent ; je ne puis prendre pour norme une opinion 
que je croirais peut-être s'écarter de la vérité, quand j'ai 



Notes sur la Conscience douteuse 307 

connu la vérité, je concède le conséquent ; quand je ne puis 
la connaître, je nie ce conséquent . D'ailleurs il faut nier la 
supposition du conséquent d'après laquelle je jugerais que 
l'opinion moins probable s'éloigne de la vérité. Car cela je 
l'ignore totalement (plane nescio) puisque, avant de juger 
de la sorte, je devrais connaître la vérité. Sans doute, je 
crains plus que mon opinion s'éloigne de la vérité, mais 
c'est tout à fait autre chose que de juger qu'elle s'éloigne 
plus en réalité ; et je crains également que l'opinion 
opposée ne s'éloigne aussi de la vérité. Et c'est pourquoi, 
puisque, dans chaque parti, il y a de la crainte et du doute, 
je ne suis obligé à aucun parti » 1 ). 

Que de sophismes en peu de lignes ! Le P. Lehmkuhl 
commence par soutenir que lorsqu'on n'a point une connais- 
sance certaine d'un objet, on l'ignore totalement. Comme si 
les raisons probables, les vraisemblances n'étaient pas des 
approximations du vrai, tirées de l'étude même de l'objet, 
et dignes d'influer sur la décision d'un esprit sérieux et 
prudent. Elles sont des intermédiaires entre la connaissance 
donnant à l'esprit complète satisfaction, et l'ignorance 
totale, et elles constituent une gamme ininterrompue de 
clartés mélangées d'ombre, qui relient ces deux extrêmes. 
Néanmoins, le P. Lehmkuhl les ramène à l'ignorance 
absolue. 

Il ajoute ensuite : pour savoir si une opinion s'éloigne 
plus qu'une autre de -la vérité, il faudrait déjà connaître la 
vérité. Or, en cas d'opinion probable, nous ignorons 
complètement cette dernière. Il va de soi qu'en cas de 
doute pratique, nous n'avons pas la connaissance plénière 
de la vérité. Si nous la possédions, le doute serait impos- 
sible* Mais il est faux qu'une connaissance totalement 
satisfaisante nous soit nécessaire pour juger si une opinion 
est plus proche qu'une autre de la vérité. Il suffit pour cela 
de mettre ces opinions en balance, en tenant compte des 

1) Opère citato, p. 117. 



308 E. Janssens 

raisons qu'elles peuvent l'une et l'autre invoquer. Il est 
incontestable que l'opinion qui a pour elle les raisons les 
plus fortes, se présente comme étant la plus proche de la 
vérité. Car ces raisons sont tirées de la considération de 
l'objet même à connaître, elles concernent le vrai objectif, 
mais comme elles ne font connaître que certains aspects de 
leur objet, comme elles sont mêlées d'incertitudes, elles 
nous laissent dans le domaine de la certitude probable. 

Le P. Lehmkuhl concède d'ailleurs que l'opinion favo- 
rable à la liberté peut me faire plus craindre que je 
m'éloigne du vrai, mais c'est là, dit-il « tout à fait autre 
chose que de juger qu'elle m'éloigne plus » de la vérité. Or, 
nous demanderons d'où vient cette crainte de s'écarter plus 
de la vérité, si ce n'est de raisons intellectuelles, tirées 
encore une fois de la nature même de l'objet considéré. Ces 
raisons insuffisantes pour engendrer la certitude absolue 
ne sont pas cependant à dédaigner comme si elles nous 
laissaient dans l'incertitude totale. 

Au surplus, les probabilistes admettent également que la 
comparaison des deux partis au point de vue de leur 
vraisemblance, nous fait admettre que l'un est plus probable 
que l'autre. Mais, sur quoi se fonde cette appréciation ? 
Encore une fois, sur des motifs rationnels tirés de l'ordre 
objectif. 

Enfin, le P. Lehmkuhl objecte que l'opinion opposée, 
bien que plus probable, engendre également des craintes et 
que, par suite, elle ne vaut pas plus que le parti moins 
probable. Nouveau sophisme. De ce qu'elle n'enlève pas 
d'elle-même l'appréhension de se tromper, il ne s'ensuit 
pas, en premier lieu, que l'opinion plus probable n'est pas 
en elle-même, plus proche de la vérité ; par suite, en règle 
générale, le choix qui se fait, dans ce sens, doit être 
préféré. Sans doute, du point de vue spéculatif, l'erreur 
peut toujours exister, du côté où notre choix s'est porté. 
Mais comme nous sommes en matière contingente, la 



Notes sur la Conscience douteuse 309 

certitude probable, conforme à la prudence, suffit à dissiper 
toute crainte sérieuse. 

Deuxième objection. — Lorsque nous invoquons contre 
le probabilisme le principe qu'on ne peut s'exposer au 
danger prochain de pécher, on s'efforce de rétorquer contre 
nous l'argument. On nous objecte que l'option en faveur 
du parti de la liberté, que nous autorisons, nous aussi, en 
cas de probabilité plus grande, n'exclut pas tout danger de 
violer l'ordre moral. On va même jusqu'à soutenir que nous 
nous tirons plus difficilement de cette difficulté que les pro- 
babilistes. 

Commençons par faire observer qu'à supposer l'objection 
valable, notre situation ne peut se comparer à celle des 
partisans du probabilisme. Comme ils permettent, en règle 
absolue, de suivre l'opinion moins probable qui favorise la 
liberté, ils exposent beaucoup plus au danger de pécher. 
Notre solution, étant plus inquiète des droits de la loi, 
encourrait beaucoup moins ce reproche, si tant est qu'on 
fut autorisé à nous l'adresser. Mais cette critique ne nous 
atteint pas. Sans doute en permettant, à certainesconditions, 
le choix en faveur de la liberté, nous autorisons l'agent à 
encourir le péril de transgresser l'ordre moral. Mais ce 
péril est éloigné, puisque le parti de la loi est, dans l'hypo- 
thèse, le moins probable, et l'on est par suite autorisé à 
l'encourir. En admettant même que le danger de violer 
l'ordre moral garde en l'occurrence une certaine proximité, 
nous avons fait voir que l'agent peut s'y exposer, parce qu'il 
a pour le faire une raison suffisante, à savoir la probabilité 
plus grande du parti de la liberté. Ainsi l'on voit que l'ob- 
jection que les probabilistes nous font en arguant du péril 
de péché auquel nous exposerions l'agent moral, passe à 
côté de notre théorie : elle n'atteint que leur propre thèse. 

Ed. Janssens 
Professeur à l'Université de Liège. 



XIII 

NOTES SUR LE PRINCIPE DE CAUSALITÉ 



i: 

Sa réduction au principe de causalité. 

Peul-on démontrer par réduction à l'absurde le principe de raison 
suffisante et, dès lors, peut-on démontrer de même le principe de 
causalité, qui est identique au principe de raison suffisante considéré 
sous un aspect déterminé, puisqu'il est le principe de raison suffi- 
sante appliqué aux choses réelles ? Ici même, Mgr Laminne a attiré 
notre attention sur la discussion de ce problème intéressant au* plus 
haut point la critériologie et, dans une certaine mesure, la théo- 
dicée 1 ). Historiquement, cette discussion se produisit tout d'abord 
aux Congrès catholiques internationaux en 1888 et en 1894. Depuis 
lors, la controverse a continué. Le P. De Munnynck a donné dans 
cette revue la réplique à Mgr Laminne 2 ); pendant la guerre, le 
P. Garrigou-Lagrange a répondu à quelques arguments tendant à 
établir l'impossibilité de la démonstration indirecte du principe de 
raison suffisante 3 ) : tout récemment, le P. Kremer a monlré comment 
on ne saurait nier le principe de causalité sans nier du même coup 
le principe de contradiction 4 ). 

Sans entrer dans les détails au sujet de l'énoncé même du 
principe de causalité et sans en prendre directement la défense 
contre ceux qui le rejettent, nous soumettrons au lecteur quelques 
courtes réflexions, qui sont peut-être de nature à jeter quelque 
lumière sur la question. 



1) Le principe de contradiction et celai de causalité, Revue Néo-scol., 1912, 
pp. 453 suiv. 

2) La racine du principe de causalité, Revue Néo-scol., 1914, pp. 193 suiv. 

3) Dieu, son existence et sa nature, pp. 170-179, 2 me éd., Paris, 1915. 

4) Remarques métaphysiques sur la causalité, T. IV des Annales de l'Institut 
super, de Philosophie, pp. 243 suiv.; publié sous forme d'opuscule, pp. 23 suiv., 
Louvain, 1919. 



Notes sur le Principe de Causalité 311 

Précisons d'abord l'objet du débat. Les uns, tout en admettant 
l'impossibilité d'une démonstration directe du principe de raison 
suffisante, soutiennent néanmoins qu'on peut le démontrer d'une 
façon indirecte ; ils s'efforcent de prouver que, si on le nie, on tombe 
dans la contradiction, si bien que la négation du principe de raison 
suffisante entraine nécessairement la négation du principe de 
contradiction. Cette réduction à l'absurde peut se faire sans présup- 
poser, même de façon implicite, le principe de raison suffisante l ). 
Le principe de contradiction sera bien, ainsi, dans le sens plein du 
mot, le primum principium, sur lequel tous les autres s'appuient. 

D'autres, par contre, prétendent que le principe de raison suffi- 
sante est tout aussi premier que le principe de contradiction, qu'il 
n'y a point de contradiction à le nier, que toute tentative de réduc- 
tion à l'absurde implique fatalement une pétition de principe, que, 
partant, un être contingent sans raison suffisante est bien inintelli- 
gible, impossible par rapport à sa cause, mais non absurde et 
impossible en soi, intrinsèquement. ( 

Telles sont les deux opinions extrêmes. Nous voudrions émettre à 
ce sujet quelques réflexions et ouvrir la voie à une opinion 
intermédiaire. 

Nous ne décidons pas ici, si, oui ou non, la réduction à. l'absurde 
du principe de raison suffisante s'appuie nécessairement sur ce 
principe lui-même. Admettons un instant (dato, non concesso) que 
pour opérer directement cette réduction, il l'aille toujours faire 
appel, au moins de façon implicite, au principe en question ; ne 
pourrait-on pas du moins montrer par un procédé légitime qu'un 
être contingent sans raison suffisante constitue une réelle contra- 
diction ? N'y aurait-il pas place, sinon pour une démonstration, du 



1) Voir, outre le livre déjà cité du R. P. Garrioou-Lagrange, un autre ouvrage 
du même auteur : Le sens commun, les formules dogmatiques et la philosophie 
de l'être, pp. 208 suiv., Paris, 1909, où se trouve reproduite l'étude : « Comment 
le principe de raison d'être se rattache au principe d 'identité d 'après S. Thomas », 
publiée dans la Revue thomiste, sept. 1908. On peut citer parmi les auteurs plus 
anciens qui ont maintenu qu'il y a contradiction à nier le principe de raison suffi- 
sante : S. Thomas, Comment, in l. IV Metaph., 1. II, p. 477, éd. Vives, Parisiis, 
1875 ; Cont. Gent., 1. II, c. 83 ; I-II, q. 94, a. 2 ; II-II, q. 1, a. 7 ; Suarez, Disp. 
metaph., disp. III, sect. 3, n. 9 ; Jean de S. Thomas, Curs. Phil., q. 25, a. 2 ; 
Goudin, Metaph., art. 1, dans : Philosophia, T. IV, pp. 186-187, Coloniae Agrl- 
pinae, 1726. — On peut ajouter parmi les auteurs plus récents : Heinrich, Dog- 
matische Théologie, B. III, p. 227, Mainz. 1879; De San, 7Vacf. de Deo uno, 
p. 63 en note, Lovanii, 1894; Lahousse, Summa philosophica, I, p. 266. Lovanii, 
1892; Michelet, Dieu et l'agnosticisme contemporain, p. 319, Paris, 1909. 
Nommons encore Ziqliara et Delmas. 



312 J. Bitiremieux 

moins pour une explication (declaralio), qui ferait voir clairement 
où git l'absurdité ? 

Aux tenants de la seconde opinion, relatée ci-dessus, nous dirions 
donc : dato, non concesso que l'on ne puisse démontrer, par réduc- 
tion à l'absurde, le principe de raison suffisante, sans admettre 
celui-ci d'une façon implicite; même alors n'est-il pas contradictoire 
qu'un être contingent existe sans raison suffisante ? — A vrai dire, 
pareil être ne serait pas seulement inintelligible, ce serait une vraie 
contradiction. 

Nous sommes ici en présence de principes évidents. Le principe 
de contradiction est évident ; le principe de raison suffisante l'est 
aussi. Nous percevons ces deux principes dans la notion de l'être, et 
cela, de façon immédiate. INous voyons avec évidence que l'être ne 
peut être le non-être, que l'être, afin d'être, doit avoir nécessaire- 
ment de quoi être, en d'autres mots, qu'il doit avoir sa raison 
suffisante. 

Ces deux principes étant donc évidents, rien ne nous empêche 
de rapporter l'un à l'autre : de cette opération résultera, avec 
évidence encore, la claire vue de la contradiction qu'il y aurait à 
poser un être sans raison suffisante. Posons, en effet, pour un 
instant, un tel être, qui n'aurait pas de raison suffisante. Nous 
voyons, d'une évidence immédiate, que l'être, pour être, doit avoir 
sa raison suffisante ; que, dès lors, un être sans raison suffisante ne 
peut être. Par conséquent, dire qu'un être n'a pas sa raison suffi- 
sante et que cependant il est, c'est dire qu'un être ne peut être et 
que cependant il est ; poser un être sans raison suffisante, c'est dire 
qu'il est et qu'il n'est pas. 

Il est donc acquis que l'être sans raison suffisante -est contradic- 
toire ; nous percevons cette contradiction, abstraction faite de la 
question de savoir si le principe de raison suffisante est immédiate- 
ment et par soi évident, ou s'il est établi, sans pétition de principe, 
par le principe de contradiction. Dès lors nous en appelons au 
principe de contradiction lui-même, principe dont l'évidence immé- 
diate est incontestable et incontestée. Voyant que l'être sans raison 
suffisante équivaut à l'être qui n'est pas être, voyant en outre 
l'évidence du principe de contradiction, nous voyons clairement 
que l'être sans raison suffisante est absurde et par conséquent méta- 
physiquement impossible. En faisant abstraction de la question si, 
oui ou non, le principe de raison suffisante est susceptible d'une 
démonstration au sens strict, n'impliquant pas subrepticement ce 
principe lui-même, nous en sommes arrivés à voir que le nier 
équivaudrait à nier le principe de contradiction lui-même. Même si 



Notes sur le Principe de Causalité 313 

le principe de raison suffisante est évident par soi et ne peut être 
strictement démontré, qu'est-ce qui nous empêche de l'admettre, 
précisément parce qu'il est évident, et d'en faire apparaître le 
contenu, afin de rendre manifeste la contradiction qu'il y aurait à le 
nier ? iN'aurons-nous pas montré ainsi que le principe de raison 
suffisante se rattache réellement à celui de conlradiction? Ce dernier 
principe demeure vraiment principium primum, en ce sens que la 
négation de tous les autres principes premiers, celle notamment du 
principe de raison suffisante, entraîne fatalement la négation du 
principe de contradiction. Et nous arrivons de cette manière à voir 
l'impossibilité métaphysique de l'être sans raison suffisante, par un 
simple exposé des données du problème (declaratio), plutôt que par 
démonstration au sens strict ; mais celte impossibilité n'en est pas 
moins évidente. 

Mais voici aussitôt une objection d'apparence assez spécieuse. 
Soit, dira-t-on, il est nécessaire, pour ne pas tomber dans l'absurde, 
que l'être possède ce qui le constitue dans l'être, et qu'il ait partant 
sa raison suffisante intrinsèque, en entendant par là la réalité même 
de l'être ; mais il ne s'ensuit nullement que l'être contingent doive 
avoir une cause, une raison d'être extrinsèque. Pour échapper à la 
contradiction, il suffira, par conséquent, d'affirmer la réalité, le 
constitutif intrinsèque de l'être contingent, mais il n'est point 
établi que, pour éviter l'absurde, il faille recourir à une cause 
extrinsèque d'où dépende la réalité de cet être. En d'autres termes, 
il est contradictoire de poser un être contingent sans raison suffi- 
sante, si par celle-ci vous entendez la réalité même de cet être ; il 
n'est pas contradictoire de poser cet être sans raison suffisante, si 
par celle-ci vous entendez une cause extrinsèque. 

La difficulté ainsi présentée nous amène directement au principe 
de causalité. Il ne s'agit plus en effet de la raison suffisante de l'être 
en général, mais bien de celle d'un être déterminé, à savoir, de 
l'être contingent. 

Or, nous croyons que, même s'il fallait concéder qu'on ne peut 
prouver directement le principe de raison suffisante sans l'inlroduiie 
subrepticement dans l'une des prémisses de la preuve, nous sommes 
néanmoins obligés d'admettre que l'être contingent sans cause est 
une contradiction. 

Posons comme évident que l'être contingent requiert ce par quoi 
il est être et se distingue du non-être. Dans l'être contingent nous 
pouvons considérer l'essence et l'existence ; par cette dernière 
l'essence est posée dans la réalité. Nous pouvons déjà conclure que 
précisément l'existence de l'être contingent a besoin d'une raison 



314 /. Bittremieux 

suffisante ; sinon nous tombons dans l'absurde. Or, cette raison 
suffisante, étant donné que nous sommes en présence d'un être 
contingent, ne saurait être intrinsèque à cet être ; cela résulte de 
l'infirmité inhérente à l'être contingent. 

Cette raison suffisante sera donc nécessairement extrinsèque. Par 
conséquent, pour que l'être contingent puisse se distinguer du 
néant, il faut de toute nécessité qu'il ait une raison d'être en dehors 
de lui, en d'autres mois, qu'il ait une cause. Une raison suffisante 
d'être est nécessaire à l'être contingent ; cette raison d'être ne peut 
être qu'intrinsèque ou extrinsèque. Comme elle ne peut se trouver 
dans l'être même, qui, par définition, est contingent, elle devra se 
trouver dans un autre être, cause de l'être contingent. Même en 
concédant l'impossibilité de réduire le principe : « l'être contingent 
requïerl, pour être, une cause extrinsèque », au principe de contra- 
diction sans appel implicite au principe de raison suffisante, nous 
aboutissons 5 l'absurde, si nous nions la nécessité d'une cause pour 
que l'être contingent puisse exister. En posant l'être contingent sans 
cause, nous posons d'un côté Vêlre, et nous posons en même temps 
le non-être, puisque sans cause l'être contingent ne saurait être. 
Tout être contingent doit donc avoir une cause; sinon nous arrivons 
à réaliser l'absurde. Or, le principe de contradiction est une loi du 
réel, nous interdisant d'admettre l'absurdité réalisée. 

Voilà bien ce que saintThomas a voulu enseigner lorsqu'il écrivait : 
« Bien que la relation à la cause n'entre pas dans la définition de ce 
qui est causé, elle suit néanmoins nécessairement la notion de l'être 
qui est causé, car de ce que quelque chose est être par participation, 
il suit qu'il a été causé par un autre. Partant, pareil être ne peut 
être sans avoir été causé, comme l'homme ne peut être sans avoir la 
faculté de rire » M. 



1) Saint Thomas se pose l'objection suivante : « Nihil prohibet inveniri rem 
sine eo quod est de ratione rei, sicut homo sine albedine. Sed habitude causati 
ad causam non videtur esse de ratione entium, quia sine hac possunt aliqua entia 
intelligi. Ergo sine hac possunt esse. Ergo nihil prohibet esse aliqua entia non 
creata a Deo ». 11 la résout comme suit : « Licet habitudo ad causam non intret 
definitionem entis quod est causatum, tamen sequitur ad ea quae sunt de ejus 
ratione entis, quia ex hoc quod aliquid per participationem est ens, sequitur 
quod sit causatum ab alio. Unde hujusmodi ens non potest esse quin sit causa- 
tum, sicut nec homo quin sit risibilis»; I a P., q. 44, a. 1, ad 1. Comparez avec 
cet autre texte : « Intellectus noster potest aliquid intelligere non intelligendo 
illud esse a Deo; cum causa efficiens non sit de natura rei, et sine ea res intelligi 
possit. Ergo multo magis in rerum natura potest esse aliquid quod non sit a Deo ». 
A cette difficulté saint Thomas donne la réponse suivante : « Dicendum, quod 
licet causa prima, quae Deus est, non intret essentiam rerum creatarum, tamen 



., 



Noies sur le Principe de Causalité 315 

On demandera : comment savons-nous que la raison suffisante de 
l'existence de l'être contingent ne peut se trouver dans cet être lui- 
même ? Si elle se trouvait dans cet être même, il n'y aurait aucun 
besoin de la poser en dehors de lui. Tant qu'on n'a pas prouvé cette 
nécessité, nous avons le droit de dire que, sans tomber dans 
l'absurde, un être contingent peut exister sans dépendre d'une 

cause. 

La raison est bien simple : il ne peut y avoir qu'un seul être qui 
possède en soi-même la raison suffisante de son existence : l'être 
dont l'existence est son essence même. L'être contingent est celui qui 
peut être ou ne pas iHre ; il est indifférent à l'existence ; l'être par 
participation e^t celui dont l'existence n'est point nécessaire en 
vertu de son essence. Si l'existence réelle est l'essence même d'un 
être, nous comprenons que cet être n'est point indifférent à être ou 
à ne pas être, que son existence est nécessaire en vertu de son 
essence. Un être tel est nécessairement unique : l'Etre plein, l'Etre 
nécessaire, Dieu. Donc, si un être est contingent, s'il est par parti- 
cipation, comme il n'existe pas, par définition, en vertu de son 
essence, il ne pourra avoir en son essence la raison d'être suffisante 
de son existence. Poser cela serait poser l'absurde; car admettre un 
être contingent, qui aurait dans son propre sein la raison suffisante 
de son existence, serait admettre un être ayant à la fois et n'ayant 
pas en lui-même sa raison d'être l ). 



esse, quod rébus creatis inest, non potest intelligi nisi ut deductam a causa 
prima; sicut nec proprius effectus potest intelligi nisi ut deductus a causa 
propria »; De pot., q. III, a. 5, ad 1. 

Remplaçons dans ces textes les mots « causa prima » par le mot « causa » et 
la réponse s'applique directement à la question qui nous occupe. Il appert de ce- 
passage de saint Thomas, que le concept de « ce qui a une cause » n'est pas 
contenu formellement dans le concept d'« être contingent », considéré d'une façon 
absolue ; mais que ce premier concept suit nécessairement le second. On peut 
affirmer la même chose du concept « ayant une raison suffisante » par rapport 
au concept « être contingent » et même au concept plus simple d'« être ». 

1) Remarquez bien que lorsque nous disons: «l'être dont l'existence est l'essence 
a en soi sa raison suffisante», nous ne présupposons nullement le principe de 
raison suffisante. La nécessité d'une raison suffisante se prouve indépendamment 
de cette assertion. Cette nécessité étant préalablement admise, même comme 
évidente par soi, nous prétendons que la raison suffisante requise ne peut se 
trouver dans l'être même, que si l'existence est l'essence même de l'être. Dans 
cette hypothèse, et seulement dans cette hypothèse, cet être existe nécessaire- 
ment, ne peut plus indifféremment être ou ne pas être, doit donc avoir en soi, 
dans son propre fonds, ce par quoi il est, en d'autres mots sa raison suffisante. 
Si au contraire l'existence n'est pas l'essence même de l'être, nous comprenons 
immédiatement que cet être n'existe pas nécessairement, peut donc être ou ne 



316 /. Bittremieux 

De ce qui précède, on voit aisément ce qu'il faut penser du 
procédé auquel certains philosophes ont recours pour établir le 
principe de causalité. Ils commencent par établir une distinction 
entre le principe de causalité et celui de raison suffisante, distinc- 
tion d'ailleurs légitime. Le second de ces principes est en effet plus 
général et s'applique à tout être, à l'Etre premier sans cause aussi 
bien qu'à l'être contingent et par participation ; le premier est une 
application particulière du second, il vaut pour une certaine catégorie 
d'êtres : les êtres par participation, les êtres contingents. Bien que 
la raison suffisante de ces êtres soit en réalité une cause (extrin- 
sèque), on conçoit aisément que l'on puisse distinguer ces deux 
principes. 

A l'étape suivante, on se propose d'établir le principe de causalité, 
en recourant à ce principe de raison suffisante. Or, souvent on 
considère ce dernier principe comme évident, ou comme démontré 
par ailleurs. Souvent, il est vrai, l'examen de la preuve donnée 
ailleurs nous fait voir qu'il n'y est nullement question de vraie 
démonstration, mais d'une simple explication : le principe de raison 
suffisante est donc implicitement présupposé, comme une vérité 
évidente. 

Par conséquent, le reproche de pétition de principe peut avoir 
parfois quelque fondement. Mais on voit aussi ce qu'il faut penser 
de la conclusion qu'on voudrait y rattacher : puisque, dit-on le 
principe de raison suffisante ne peut être strictement démontré, il 
faut en conclure qu'un être sans raison suffisante, un être contingent 
sans cause sont bien des choses inintelligibles, mais non pas contra- 
dictoires. Cette conclusion est elle légitime ? Même si le principe de 
raison suffisante ne se démontre pas, il peut être évident par soi et 



pas être, n'a, par conséquent, pas en soi et dans son propre fonds la raison suffi- 
sante, par ailleurs nécessaire, de son être. S'il ne l'a pas en lui-même, force nous 
sera de la chercher en dehors de cet être, et, en dernière analyse, en Celui qui 
est l'Etre par essence. Tout ceci nous fait entrevoir la relation étroite qui existe 
entre les principes de raison suffisante et de causalité d'une part, et la thèse de 
saint Thomas d'autre part : « dans tout être créé, il existe une distinction réelle 
entre l'essence et l'existence; dans l'Etre incréé seul, cette distinction réelle 
n'existe pas, parce qu'il est l'Existence même ». 

Saint Thomas enseigne que l'être est nécessairement ou par soi, en vertu de 
son essence, ou par un autre, dont il dépend comme de sa cause. Entre l'être 
par soi et l'être par participation, il n'y a pas de milieu, et dire qu'un être peut 
être par participation et en même temps sans cause est une contradiction ; l'être 
non causé est nécessairement par soi : « Omne quod alicui convenit non secundum 
quod ipsum est, per aliquam causam ei convenit, nam quod causam non habet 
primum et immediatum est » (Cont. Gent., 1. II, c. 15). 



Noies sur le Principe de Causalité 317 

il y aura encore contradiction à le nier. Voilà un point important, 
essentiel, qu'on ne saurait assez mettre en lumière. 

De ce que nous avons dit, se dégage nettement la conclusion : 
que l'existence de tout être sans raison suffisante, et en particulier 
de l'être contingent n'ayant pas de cause, est non seulement inin- 
telligible mais contradictoire. Elle est impossible non seulement 
par rapport à la cause, mais impossible en soi, absolument. Celle 
inintelligibilité et cette impossibilité proviennent précisément de 
son absurdité. L'être contingent doit en elïet avoir sa raison d'être : 
sans quoi il s'identifierait avec le néant ; il l'a donc ou en soi ou 
dans une cause; comme il ne l'a pas en lui-même, il doit l'avoir 
dans une cause. Sans quoi, nous serions obligés d'admettre qu'il 
existe tout en n'ayant pas de raison d'exister, ou bien qu'il existe 
parce qu'il est à lui-même sa raison d'exister, et alors il serait être 
par soi et non par soi. Dans les deux hypothèses, il y a absurdité. 
L'intelligibilité suit l'être; là où il n'y a aucun rapport à l'être, il 
n'y a pas d'intelligibilité possible. Un être contingent sans cause, et 
en général un être sans raison suffisante, n'a plus aucun rapport à 
l'être : il sera partant inintelligible, et cela non seulement par rap- 
port à sa cause, mais en soi, intrinsèquement. 

Cette doctrine a sans aucun doute son importance, non seulement 
en critériologie, mais encore en théodicée. Si l'on admet qu'il n'y a 
pas de contradiction dans un être contingent existant sans cause, 
sur quoi se basera-t-on en dernière analyse pour conclure à l'exis- 
tence d'une Cause Première? Nous savons bien qu'on pourra 
répondre : Tout être contingent requiert une cause, cela est évident 
mais la négation n'en est pas contradictoire ; parlant, un être con- 
tingent est seulement impossible et inintelligible. Apparemment on 
veut sauver ainsi la base de la preuve de l'existence de la Cause 
Première, mais en réalité on la détruit. Une chose inintelligible, 
métaphysiquement impossible, n'est-elle pas telle parce que préci- 
sément contradictoire et absurde? 



II. 

Son caractère de principe analytique. 

Aux considérations qui précèdent est étroitement liée la question 
du caractère analytique du principe de causalité. 

En quel sens ce principe doit-il se dire un principe analytique? 
Si l'on définit le principe analytique dans le sens strict du mot, 



318 J. Bittremieux 

celui qu'on ne peut nier sans contradiction l ), il résulte de tout ce 
que nous avons dit, que le principe de causalité, tout comme celui 
de raison suffisante et celui de contradiction, est un jugement ana- 
lytique. Dans le principe de causalité, en effet, le prédicat convient 
au sujet en vertu du principe de raison suflisante, et dans ce der- 
nier cette convenance est nécessaire en vertu du principe de contra- 
diction, de sorte que nier le principe de causalité ou le principe de 
raison suffisante équivaut à nier le principe de contradiction. 

On a prétendu que le principe de contradiction n'est pas analy- 
tique. 11 nous semble que pareille affirmation n'est pas conforme à 
la pensée des anciens, pour lesquels tout jugement, dont la vérité 
se manifeste d'emblée à l'intelligence comme évidente par la seule 
comparaison des termes et abstraction faite de l'expérience ou de 
l'observation, était sans contredit un jugement analytique. D'ail- 
leurs, l'évidence de ce principe éclate rien que par l'analyse de 
l'idée d' « être » et de l'idée « ne pouvant à la fois être et ne pas 
être ». L'être en effet se montre à l'intelligence, et cela de façon 
immédiate, comme opposé au non-être, comme distinct de celui-ci : 
le principe de contradiction est donc évident par la seule analyse des 
idées. 

On définit encore le principe analytique celui dont le prédicat est 
impliqué dans la notion même du sujet, comme les éléments de la 
définition dans le sujet défini. Si l'on s'en lient à cette définition, 
peut-on dire que le principe de causalité est analytique? D'aucuns 
semblent l'admettre. Nous croyons cependant la réponse négalive 
plus conforme à la vérité, ainsi qu'à la pensée de saint Thomas. Le 
principe de causalité énonce la relation de dépendance de l'être 
contingent par rapport à un autre être. Or cette relation de dépen- 
dance n'entre pas dans la définition, ne fait pas partie de l'essence 
soit de l'être en général, soit de l'être contingent en particulier. 
Nous pouvons considérer l'être en général^ en tant qu'il est être, et 
nous n'y découvrons nullement ce rapport de dépendance vis-à-vis 
d'une cause : Dieu est être, et il peut et doit se comprendre sans le 
rapport de ce qui est causé à sa cause, puisqu'il est impossible 
qu'il soit causé. Nous pouvons encore considérer l'être contingent 
dans son essence, et, de nouveau, nous ne trouvons pas dans son 
essence ou dans sa définition cette relation de dépendance de l'effet 
à sa cause. L'être contingent se définit : celui qui peut être ou ne 
pas être. Or la relation de dépendance est sans doute une consé- 
quence et une conséquence nécessaire de l'essence d'un tel être*, 

1) Cfr. Mgr LaminNe, Revue Nèo-scol., loc. cit., pp. 453, 486. 



Notes sur le Princijie de Causalité 3l9 

mais elle n'y entre pas comme élément de la définition. C'est bien 
là la pensée de saint Thomas ; pour s'en convaincre, il suffira de 
méditer le passage où il se pose l'objection suivante : « Rien 
n'empêche qu'un être soit donné, sans les choses qui n'entrent pas 
dans la notion de cet être, comme par exemple, l'homme sans la 
blancheur. Or la relation de ce qui est causé à la cause, n'appar- 
tient pas, semble-t-il, à la notion des êtres, puisque nous pouvons 
concevoir certains êlres sans concevoir pareille relation. Par consé- 
quent, certains êtres peuvent exister sans cette relation ; donc rien 
ne s'oppose à ce qu'il existe certains êtres qui n'aient point été 
créés par Dieu ». Voici la solution : « Bien que le rapport à sa cause 
n'entre pas dans la définition de l'être qui est causé, il résulte 
cependant de ce qui appartient à sa notion (ea quae surit de ejus 
ratione), parce que de ce qu'une chose est être par participation, 
il suit qu'elle est causée par un autre être. Un tel être ne peut donc 
exister que s'il est causé, comme l'homme ne peut être homme sans 
avoir la faculté de rire » 1 ). 

Le principe de causalité n'est donc pas un principe analytique si 
l'on prend cette expression dans la signification indiquée en second 
lieu. Mais en voici une troisième : on entend par principe analytique 
celui où le prédicat appartient au sujet, non plus comme ce qui le 
définit ou comme ce qui entre dans son essence, mais bien comme 
ce qui résulte de la nature et de l'essence du sujet, et cela, néces- 
sairement. Le prédicat, dans le principe analytique ainsi compris, 
ne sera pas une partie essentielle du sujet, mais il sera inséparable 
de lui. Et remarquons bien la nature, le degré de cette iusépara- 
bilité : le prédicat sera uni à l'essence du sujet de telle façon que 
même la puissance absolue de Dieu ne saurait briser celte union, 
parce que la briser serait réaliser l'absurde. Le principe analytique 
ainsi entendu attribue au sujet quelque chose d'immédiatement 
conséquent à sa nature, de sorte qu'il y aura entre le sujet et le 
prédicat une vraie convenance réelle sous une diversité logique, 

1) « Nihil prohibet inveniri rem sine eo, quod non est de ratione rei, sicut 
hominem sine albedine : sed habitudo causali ad causam non videtur esse de 
ratione entium; quia sine hac possunt aliqua entia intelligi; ergo sine hac possunt 
esse; ergo nihil prohibet esse aliqua entia non creata a Deo ». — « Licet habitudo 
causati ad causam non intret definitionem entis, quod est causatum ; tamen 
sequitur ad ea, quae sunt de ejus ratione : quia, ex hoc quod aliquid per partici- 
pationem est ens, sequitur quod sit causatum ab alio. Unde hujusmodi ens non 
potest esse, quin sit causatum ; sicut nec homo, quin sit risibilis : sed quia esse 
causatum non est de ratione entis simpliciter, propter hoc invenitur aliquod ens 
non causatum » (l a P., q. 44, a. 1, ad l m ). 



320 ' /. Bittremieux 

convenance tellement étroite que la nier sera admettre l'absurde. 
Or, le principe de causalité est un principe analytique de cette 
sorte. Le prédicat « causé, ayant une cause » est en effet conséquent 
à la nature du sujet « être par participation, être contingent »', et il 
est lié à celui-ci par une union tellement intime, qu'il est impossible 
de nier ce prédicat sans admeltre une contradiction dans l'être 
contingent, qui est le sujet. Qu'on relise le passage de saint Thomas 
cité ci-dessus, et on verra que notre doctrine est celle du saint 
Docteur l ). Et ce sera à bon droit qu'un tel principe sera dit ana- 
lytique, puisque c'est par l'analyse métaphysique, par comparaison 
du prédicat avec le sujet, que l'intelligence voit immédiatement le 
rapport entre ce prédicat et ce sujet, et cela en raison de l'insépa- 
rabilité de ce prédicat d'avec le sujet, inséparabilité sur laquelle on 
ne peut insister assez, car leur union est à ce point indissoluble 
que la nier équivaut à affirmer l'absurde. 

Une objection se présente ici spontanément. Le principe, que les 
modernes se sont plu à appeler analytique (par opposition au prin- 
cipe synthétique, dans lequel la convenance du prédicat au sujet 
nous est manifestée par l'expérience et l'observation) correspond à 
Yaxioma, la prima dignitas des anciens. Or, cette dernière propo- 
sition se définissait : celle dont le prédicat appartient à la notion 
du sujet (cujus praedicatum est de ratione subjecti). Si par consé- 
quent la relation de l'être contingent à une cause, relation exprimée 
par le prédicat, n'était pas impliquée dans la définition même du 
sujet : être contingent, mais lui convenait seulement en tant que 
nécessairement consécutive à l'essence de ce sujet, on ne pourrait 
plus dire que le prédicat du principe de causalité appartient à la 
notion même de ce sujet, et partant l'explication donnée par nous 
ne montre pas que ce principe est analytique ; bien au contraire, 
elle montre qu'il ne l'est pas. 

1) Cfr. Garrigou-Laorange (Dieu, son existence et sa nature, pp. 178-179) 
qui admet le caractère analytique ainsi expliqué du principe de causalité. Nous 
retrouvons la même doctrine dans Sylvius, Comment, in totam primam partem 
S. Thomae Aquinatis, q. 44, a. 1, pro Resp. ad 1 (Op. omnia, T. I, pp. 334-335, 
1714). Le P. de San lui aussi, bien qu'il ne veuille pas se prononcer sur le carac- 
tère analytique du principe de causalité, tout en affirmant son caractère de pro- 
position per se nota, enseigne la même chose au sujet du rapport entre le prédicat 
et le sujet dans ce principe : « Tametsi in ratione entis per participationem non 
formaliter includatur relatio dependentiae a causa efficiente, in ea tamen immé- 
diate fundatur haec relatio, idque tanta necessitate ut manifestam contradictionem 
implicet ab ea talem relationem avelli » (op. cit., p. 63). Il en appelle ensuite 
à l'autorité de saint Thomas. Cfr. encore Beysens, Logica of Denkleer, n. 42, 
pp. 90-91 ; Leiden, 1908. 



Notes sur le Principe de Causalité 321 

La réponse à cette difficulté nous aidera à acquérir une intel- 
ligence plus profonde de l'enseignement de saint Thomas, que nous 
avons rapporté plus haut. Qu'un prédicat appartienne à la notion 
du sujet, cela peut avoir deux significations : en premier lieu, si 
nous considérons l'essence du sujet, le prédicat appartiendra à la 
notion de celui-ci, lorsqu'il fera partie de sa définition (ainsi le 
prédicat raisonnable rentre dans la notion du sujet homme) ; en 
second lieu, si nous considérons l'idée du sujet, le prédicat appar- 
tiendra à la notion du sujet, lorsque celui-ci ne pourra se concevoir 
ou se comprendre sans celui-là l ). Nous avons vu que dans le prin- 
cipe de causalité le prédicat appartient à la notion du sujet de la 
seconde façon, et non de la première. Lors donc que les anciens 
décrivent le principe analytique comme celui dont le prédicat appar- 
tient à la notion du sujet, ils n'entendent point parler exclusivement 
de la première signification ; il suffit de la seconde pour que le 
principe puisse se dire analytique. Ainsi la définition des anciens 
est compatible avec le caractère analytique du principe de causalité. 
Ecoutons une fois encore l'enseignement de l'Ange de l'Ecole : 
« La cause première, Dieu, n'entre pas dans l'essence des choses 
créées ; cependant, l'être, qui se trouve dans les choses créées, ne 
peut se comprendre que comme dérivé de l'être divin, comme l'effet 
propre ne peut se comprendre que comme dérivé de la cause 
propre » ~). Il appert de ce texte que, d'après saint Thomas (qui 
tenait sans contredit le principe de causalité pour analytique, bien 
qu'il n'ait pas employé ce terme), le prédicat « être causé » appar- 
tient à la notion de l'être contingent, pour le motif que celui-ci ne 
peut se comprendre sans celui-là. 

Nouvelle objection : nous avons attribué au principe de causalité 
un caractère analytique, parce que le prédicat, bien qu'il n'entre pas 
dans le sujet comme partie de l'essence de celui-ci, résulte de cette 



1) Nous empruntons cette distinction à Sylvius, loc. cit., p. 334 : « Dicendum 
est, aliquid esse de ratione alterius, dupliciter posse intelligi. Uno modo, quia 
sit de ipsius ratione essentiali seu de ipsius essentia, sicut rationale est de ratione 
hominis. Alio modo, quia sit de ipsius intellectu, sive quia sine illo non possit 
alterum concipi et intelligi ». Plus loin : « Nec intelligi potest esse ens per parti- 
cipationem sine habitudine ad causam. Et propterea habitudo causati ad causam 
est de ratione entium per participationem, in quantum hufusmodi : De ratione 
inquam, non essentiali, sed quantum ad intellectum seu conceptum». 

2) « Licet causa prima, quae Deus est, non intret essentiam rerum creatarum ; 
tamen esse, quod rébus creatis inest, non potest intelligi n'si ut deductum ab 
esse divino ; sicut nec proprius effe,ctus potest intelligi nisi ut deductus'a causa 
propria »; De pot , q. 3, a. 6, ad 1. 

21 



:\22 J '. BÏUremieux 

essence et y est relié en vertu d'une connexion absolument néces- 
saire, tellement qu'on ne pourrait la nier sans tomber dans l'absurde. 
Or, dira-t-on, telle n'est pas la doctrine de saint Thomas. Au passage 
rapporté ci-dessus, il ne dit rien d'une telle connexion ; il se 
contente d'indiquer le rapport du prédicat « ayant une cause » avec 
le sujet : « être par participation », comme celui d'une propriété 
immédiatement conséquente à la nature du sujet, et il cite même 
l'exemple d'un rapport de ce genre : la faculté de rire dans sa 
relation avec la nature de l'homme. La proposition « l'homme a la 
faculté de rire » fera tout d'abord l'effet d'une proposition synthé- 
tique, puisqu'elle n'est connue que par l'expérience, et, en toute 
hypothèse, on peut concevoir, sans contradiction aucune, la possi- 
bilitéd'un homme dépourvu de cette faculté. Le fait que saint Thomas 
compare le rapport entre « ce qui a une cause » et « l'être par 
participation » d'une part, avec celui de « l'être ayant la faculté de 
rire » et « l'homme » d'autre part, fait voir à l'évidence que, selon 
lui-, la connexion du prédicat avec le sujet dans le principe de 
causalité n'est pas telle que la séparation de ce prédicat d'avec ce 
sujet entraine nécessairement une contradiction. — Nous ne nous 
attarderons point à examiner si oui ou non la proposition : « l'homme 
possède la faculté de rire » est analytique. L'exemple en question 
sert sans aucun doute à nous faire saisir l'idée de saint Thomas, à 
savoir que dans le principe de causalité le prédicat n'appartient pas 
à l'essence du sujet, comme la partie entre dans le défini, qu'au 
contraire le prédicat y exprime plutôt quelque chose d'immédiate- 
ment conséquent à la nature du sujet. Tel est l'enseignement que 
nous pouvons tirer de cet exemple pour ce qui concerne le principe 
de causalité. En dehors de cela, nous pensons qu'il ne faut pas 
vouloir en tirer trop de conséquences ; il a la valeur d'une compa- 
raison, et on ne doit jamais par trop urger une comparaison. Saint 
Thomas invoque cet exemple pour bien faire comprendre comment 
le fait d'avoir une cause est inséparable de l'être par participation. 
De même qu'il y a une union étroite et nécessaire entre le prédicat 
et le sujet de la proposition : l'homme possède la faculté de rire, de 
même il y a un lien indestructible entre le prédicat et le sujet du 
principe de causalité. C'est le fait de l'inséparabilité que saint 
Thomas veut inculquer par son exemple, mais il ne veut en aucune 
façon affirmer Légalité parfaite, quant au mode et au degré, de cette 
inséparabilité. Dans les deux propositions, le prédicat ne fait pas 
partie de l'essence du sujet, mais lui est consécutif ; il lui est uni 
par un lien de nécessité ; seulement, ce lien de nécessité diffère 
dans les deux cas : la faculté de rire peut être séparée de la nature 



\ 



Notes sur le Principe de Causalité 323 

humaine, tout au moins par la puissance absolue de Dieu, le fait 
d'être causé ne peut être séparé de l'être contingent, pas même par 
la puissance absolue de Oie», celle-ci ne pouvant réaliser l'absurde ; 
la faculté de rire est inséparable de la nature humaine, si nous 
n'avons égard qu'à la puissance ordinaire de Dieu et à l'ordre 
naturel établi par lui, la relation de l'être contingent à sa cause est 
inséparable de cet être, même si nous considérons la puissance 
absolue de Dieu et l'ordre métaphysique. On ne peut pas dire : la 
faculté de rire appartient à la notion de la nature humaine, parce 
que, tout d'abord, celte propriété n'entre pas dans la définition 
essentielle de l'homme, et parce qu'ensuite on peut très bien com- 
prendre la nature humaine sans y joindre celte faculté ; mais on 
doit dire : le rapport à une cause appartient à la notion de l'être par 
participation, parce que, si ce rapport n'entre pas dans l'essence du 
sujet : être contingent, celui-ci ne peut néanmoins se comprendre 
sans ce rapport. On voit immédiatement la différence l ). Si on 
admet cette réponse, la difficulté tirée de cet exemple s'évanouit 
complètement. 

Ces considérations sur le principe de causalité nous montrent en 
même temps en quel sens le principe de raison suffisante, dans sa 
formule générale, peut et doit se dire analytique 2 ). 



1) Telle est aussi l'opinion de Sylvius : « Aliquid consequi ad essentlam ali- 
cujus rei duobus modis potest intelligi. Primo, sic ut ne quidem sit de ipsius 
intellectu seu conceptu.quomodo risibile sequitur ad essentiam hominls. Secundo, 
sic ut quamvis non intret essentiam rei, sit tamen de ipsius intellectu, ita ut res 
intelligi non possit sine eo... Habitudo causati ad causam ita consequitur rationem 
entis creati, ut ipsum intelligi nequeat sine hac habitudine... Quia res aliqua non 
potest esse sine eo quod est de ejus conceptu, etiamsi hoc non sit pars essentialis 
ipsius, consequatur ad essentiam, sicut habitudo seu relatio causati consequitur 
essentiam rei causatae, nec res causata in quantum hujusmodi, potest intelligi 
sine illa. Neque his obstat, quod B. Thomas pro exemplo adferat, quod slcut 
homo non potest esse sine risibili ; ita nec ens participatum sine hoc, quod est, 
esse ab alio : Nam hoc adfert, ut ostendat utrimque esse aliquam inseparabili- 
tatem, non autem, ut ostendat esse aequalem. Exemplum tenet, inquit Nazarius, 
quoad inseparabilitatem, non tamen quoad modum et gradum inseparabilitatis : 
nam passio inseparabilis est solum naturaliter et per potentlam Dei ordinariam : 
relatio vero dependentiae inseparabilis est ab ente creato per Dei potentiam 
absolutam »; o. c, pp. 334-335. 

2) De ce que nous avons dit, il est clair que dans le principe de causalité le 
prédicat n'entre pas dans l'essence du sujet, mais résulte du sujet et cela d'une 
façon nécessaire. Peut-on affirmer la même chose du principe de raison suffi- 
sante? Beaucoup d'auteurs l'affirment. Voici ce que nous proposons à cet égard. 
Si nous énonçons ce principe comme suit : « Tout être a une raison suffisante de 
son existence », le prédicat appartient évidemment à la notion du sujet, en ce 



324 J> Bittpeniieua 

ni. 

Son caractère de principe « per se notum ». 

Le principe de causalité et celui de raison suffisante sont-ils des 
principes per se nota, connaissables par eux-mêmes? Question 
nouvelle, dont la solution, étroitement liée à celle de la question 
précédente, est de nature à répandre une nouvelle lumière sur le 
caractère analytique des principes de raison suffisante et de 
causalité. 

Il est facile de constater qu'il existe, quant à la portée de la 
proposition connue par elle-même, une certaine divergence d'opi- 
nions chez les auteurs. Pour les uns la proposition per se nota pe 
confond purement et simplement avec la proposition analytique ; 
pour d'autres une proposition synthétique, connue par l'expérience, 
peut être per se nota ; de sorte que la proposition connue par elle- 
même embrasse non seulement les propositions analytiques, d'ordre 
métaphysique, mais en outre certaines propositions, dont la connais- 
sance nous est fournie par l'expérience 1 ). 



sens que celui-ci ne saurait se comprendre sans celui-là (de intetlectu subjecti). 
Rentre-t-il aussi dans l'essence même du sujet (de ratione essentialij? Nous 
croyons que, précisément à cause de la généralité, de l'indétermination propre 
au principe de raison suffisante, il fait abstraction de cette question : parce que 
en général, le principe ne pose pas ou ne nie pas que le prédicat doive ou puisse 
être de l'essence du sujet. Et pareille abstraction doit convenir à ce principe, par 
le fait même qu'il vaut et pour l'Etre nécessaire et pour l'être par participation. 
Si le principe de raison d'être est appliqué à l'Etre nécessaire, son prédicat est 
de l'essence même du sujet (puisque l'essence de cet être est son existence); s'il 
est appliqué à l'être contingent, il se confond en réalité avec le principe de cau- 
salité, et le prédicat n'est plus de l'essence du sujet. 

1) On peut résumer comme suit les opinions en cours au sujet des vérités 
connues par elles-mêmes : 

A) Les uns prétendent que seuls les principes analytiques sont des propositions 
per se notae; a) parmi eux certains restreignent à tort les propositions analytiques 
et connues par elles-mêmes aux propositions dont le prédicat fait partie de la 
définition du sujet ; b) d'autres y joignent toutes les propositions, où nous voyons 
immédiatement la convenance ou la disconvenance des termes, et cela, sans avoir 
recours à l'expérience, par la seule comparaison des idées. 

B) D'autres admettent encore comme vérités connues par elles-mêmes cer- 
taines propositions synthétiques, comme p. ex. : la neige est blanche. 

Il semble bien que le caractère propre de la proposition per se nota n'est autre 
que la cognoscibilité immédiate, sans raisonnement, de la proposition. Dès que 
l'intelligence perçoit immédiatement la connexion entre le prédicat et le sujet, 
une proposition peut être dite per se nota. Cette cognoscibilité immédiate peut 



Xoies sur le Principe de Causalité 3.25 

Le principe de causalité est-il connu par lui-même? Nous pouvons 
passer ici sur la distinction entre la proposition per se nota en soi 
seulement, et celle per se nota non seulement en soi, mais encore 
par rapport à nous (per se nota quoad se, per se nota quoad se et 
quoad nos). Le principe de causalité est évidemment per se nolum 
et en soi et par rapport à nous. Saint Thomas écrit : « que l'intelli- 
gence des principes est consécutive à la nature humaine » et encore : 
« que par la lumière naturelle de notre raison, nous connaissons 
certains principes généraux, qui nous sont connus naturellement » '). 
Il n'y a pas de doute qu'il faut comprendre le principe de causalité 
et celui de raison suffisante parmi ces principes généraux, dont 
l'intelligence nous est comme naturelle. Ces principes appartiennent 
sans contredit aux « dignitates », aux « axiomata », aux « prima 
demonstratîonis principia », qui sont, saint Thomas nous l'enseigne 
expressément, des vérités connues par elles-mêmes par rapport à 

nous 2 ). 

C'est une question débattue entre philosophes, — nous l'avons 
remarqué ci-dessus, — de savoir si certaines vérités synthétiques, 
empiriques, expérimentales peuvent être dites connues , par elles- 
mêmes. Nous pouvons négliger cette question pour le principe dont 
nous nous occupons ici : bien qu'en etïet les idées de cause et d'être 



très bien être le résultat d'une démonstration antérieure : le philosophe perçoit 
immédiatement, sans preuve, que l'être spirituel n'est pas dans un lieu ; cela 
n'exclut pas que la preuve a précédé cette perception devenue pour lui immédiate. 
De même les propositions : je sens de la douleur, la neige est blanche, peuvent 
être dites connues par elles-mêmes; bien que l'expérience nous entasse connaître 
la vérité, nous les connaissons d'une façon immédiate et sans raisonnement. Il 
y a beaucoup de. vérités scientifiques, que l'homme de science admet comme 
connues par elles-mêmes, bien qu'elles soient le résultat d'une démonstration 
scientifique. De même la proposition « l'homme possède la faculté de rire », 
qu'elle soit analytique ou synthétique, peut être dite per se nota : elle est admise 
par tous de façon immédiate. Le mieux serait donc d'établir une certaine hiérar- 
chie dans les vérités qu'on appelle per se notae : certaines vérités possèdent ce 
caractère plus que d'autres. 

1) « Quod intellectus principiorum consequatur ipsam naturam humanam»; 
II-II, q. 5, a. 4, ad 3 ; « Per lumen naturale nobis inditum tantum cognoscuntur 
quaedam principia communia, quae sunt naturaliter nota»; ib., q. 8, a. 1, ad 1. 

2) « Istae propositiones [per se notae omnibus] sunt prima demonstrationis 
principia, quae componuntur ex terminis communibus, sicut totum et pars, ut : 
Omne totum est majus sua parte, et sicut aequale et inaequale, ut : Quae uni 
et eidem sunt aequalia, sibi sunt aequalia. Et eadem ratio est de similibus »; 
Metaph., L. IV, lect. 5; — « Et inde est, quod... quaedam sunt dignitates ve| 
propositiones per se notae communiter omnibus,... eae scil. quarum termini sunt 
omnibus noti, ut, omne totum est majus sua parte » ; MI, q. 94, a. 2. 



326 J. Bit (remieux 

contingent nous soient fournies par l'expérience, le principe de 
causalité, bâti sur ces idées, appartient à l'ordre des vérités analy- 
tiques, nécessaires, métaphysiques. En quel sens le principe de 
causalité, en tant qu'il est métaphysique, et non pas basé sur 
l'expérience comme sur son motif propre, doit-il se dire : principe 
connu par lui-même? Telle est la question à résoudre. Ecoutons 
d'abord les enseignements de saint Thomas sur les vérités « per se 
notae ». 

Il nous dit tout d'abord que la proposition connue par elle-même 
est celle dont le prédicat entre dans la définition du sujet '). Plus 
souvent il préfère la formule : celle dont le prédicat est inclus dans 
la notion (ratio) du sujet, appartient à cette notion 2 ). 

Nous avons expliqué plus haut comment dans le principe de 
causalité le prédicat n'est pas un élément constitutif de l'essence du 
sujet, n'entre donc pas dans sa définition, mais exprime une 
propriété conséquente à cette nature. Nous ne pouvons donc trouver 
ici la raison pour laquelle ce principe est per se notum. Dès lors, il 
serait naturel de nous opposer la définition du principe connu par 
lui-même, donnée ici en premier lieu par saint Thomas : d'après 
cette définition, le principe de causalité n'est pas, semble-t-il, per se 
notum, puisque le prédicat n'entre pas dans la définition du sujet. 
Nous répondrons que saint Thomas enseigne bien que la proposition 
dont le prédicat fait partie de la définition du sujet ou s'identifie 
avec ce sujet, est certainement connue par elle-même, mais il ne 
s'ensuit point que, pour lui, il n'existe point d'autres propositions 
per se notae. Il cite un cas d'une proposition de ce genre, il ne les 
cite pas tous. Car, même là où, expliquant la proposition per se nota, 
il déclare que c'est celle dont le prédicat est inclus dans la définition 
du sujet, il ne parle pas de la proposition connue par elle-même 
comme si celle-ci était exclusivement celle dont le prédicat entre 
dans la définition du sujet ; les exemples qu'il ajoute montrent bien 
qu'il admet comme proposition connue par elle-même celle dont le 
prédicat exprime une propriété nécessaire conséquente à la nature 
du sujet. Pareille propriété aussi peut être considérée comme « ce 
qui appartient, en quelque façon, à la définition du sujet ». Pour 
s'en convaincre, il suffira de considérer attentivement le texte du 



1) « Propositiones per se notae sunt, quae statim notis terminis cognoscuntur. 
Hoc autem contingit in illis propositionibus, in quibus praedicatum ponitur in 
definitione subjecti, vel praedicatum est idem subjecto »; Metaph., L. IV, lect. 5; 
Cfr. C. G., L. I, c. 11, n.3. 

2) I« P., q. 2, a. 1 ; 1-11, q. 94, a. 2 ; de Ver., q. 10, a. 12. 






Notes sur le Principe de Causalité 327 

livre IV du Commentaire sur la Métaphysique, cité plus haut : après 
avoir déclaré que la proposition connue par elle-même est celle dans 
laquelle le prédicat trouve place dans la définition du sujet ou est 
identique au sujet, l'auteur cite deux exemples de propositions 
connues par elles-mêmes : le tout est plus grand que la partie, et, 
deux choses égales à une même troisième sont égales entre elles. 
Il est clair que dans ces deux propositions le prédicat exprime une 
relation, relation de grandeur et relation d'égalité ; or, la relation 
de grandeur par rapport à la partie n'est pas la définition du tout ou 
n'entre pas même dans cette définition ; la relation d'égalité de deux 
choses entre elles n'entre pas dans la définition de deux choses 
égales à une même troisième 1 ). Ces relations sont en réalité des 
propriétés du sujet, et des propriétés tellement connexes avec lui, 
que les nier reviendrait à nier le sujet lui-même. Nier par exemple 
que c'est une propriété du tout d'être plus grand que la partie, 
équivaut à nier le tout. Or, nous l'avons déjà montré, d'après saint 
Thomas, dans le principe de causalité le prédicat exprime une 
relation, nécessairement inhérente à la nature du sujet, à tel point 
que celle-ci est détruite par la négation du prédicat. Ce principe 
sera donc, dans la doctrine du saint Docteur, connu par lui-même, 
et cela au même titre que les vérités : le tout est plus grand que la 
partie, deux choses égales à une même troisième sont égales entre 
elles. 

On arrivera à la même conclusion si l'on considère un autre 
exemple de vérité connue elle-même, qui revient fréquemment sous 
la plume de saint Thomas : l'ange n'est pas dans un lieu 2 ), vérité 
qu'il dit connue par elle-même, et cela, pour les philosophes. Etre 
dans un lieu, c'est-à-dire être circonscrit par les dimensions d'un 
corps ambiant, c'est le propre du corps, de la substance quantitative, 



1) Le Cardinal Toletus a compris ainsi la pensée de saint Thomas ; dans son 
ouvrage : In summam theologiae S. Thomae Aquinatis enarratio, T. I (in I. P., 
q. II, a. 1); Romae, 1869, p. 62 : « Quod si dicas S. Thomam dicere proposi- 
tionem, in qua praedicatum est de essentia subjecti, esse per se notam nobis, 
si extrema nota fuerint simul; dico : quamvis S. Thomas id dicat, non tamen ob 
id dixil omnem per se notam esse talem, ut praedicatum sit de essentia subjecti. 
Nam clarum est, quod esse majus, quum sit relatio, non est de essentia totius 
vel magnitudinis. Unde S. Thomas tantum loquitur iuxta suum propositum, 
quod propositio immediata erit per se nota nobis, si ita fuerint extrema nota, ut 
ex ipsorum sola cognitione assentiamus ipsi ». 

2) « Quaedam vero propositiones sunt per se notae solis sapientibus, qui ter- 
minos propositionum intelligunt quid significent : sicut intelligenti, quod angélus 
non est corpus, per.se notum est, quod non est circumscriptive in loco » ; I-II, 
q. 94, a. 2 ; cfr. de Ver., q v 10, a. 12 ; I. P., q. 2, a. 1. 



328 J. Biliremieux 

l'incapacité d'être ainsi circonscrit et mesuré sera conçue par le 
philosophe comme une propriété nécessaire de la substance spiri- 
tuelle, de même que la capacité d'être circonscrit sera conçue comme 
une propriété nécessaire de la substance corporelle. Celui qui com- 
prend le terme : ange, voit immédiatement que le fait d'èlre compris 
sous des dimensions est incompatible avec la nature de la substance 
spirituelle, à telle enseigne qu'unir ces deux idées c'est allirmer une 
contradiction ; de même, qui comprend le terme : corps, aperçoit 
immédiatement que la propriété qui lui permet d'être circonscrit 
par d'autres corps suit nécessairement la nature de cette substance : 
et cependant ni la capacité ni l'incapacité de tomber sous des mesures 
quantitatives n'entrent dans la définition de ces sujets, si l'on prend 
ces définitions dans leur sens strict. Pourtant si je dis : l'ange n'est 
pas dans un lieu, j'énonce une proposition per se nota. Il en est de 
même du principe de causalité. Il faut en conclure que lorsque 
saint Thomas définit la proposition per se nota : celle dont le 
prédicat est inclus dans la définition du sujet, il n'entend point 
définir ainsi toute proposition per se nota. 

Le plus souvent saint Thomas définit la vérité connue par elle- 
même : celle dont le prédicat appartient à la notion (ratio) du sujet, 
est inclus dans la notion de celui-ci ; encore une fois» il pourrait 
sembler à première vue, que, cette définition une fois admise, le 
principe de causalité n'est pas connu par lui-même. C'est à tort 
cependant qu'on en arriverait à cette conclusion. Ou bien saint 
Thomas entend par « ratio » du sujet la définition de celui-ci, et 
dans ce cas, nous venons de le voir, il cite un exemple de vérité 
connue par elle-même, sans vouloir nier qu'il y a d'autres proposi- 
tions « per se notae », dont le prédicat n'appartient pas à la définition 
du sujet ; ou bien, comme nous l'avons admis plus haut avec Sylvius, 
il prend le mot ratio dans une signification plus large, comprenant 
par là non seulement ce qui appartient à l'essence du sujet, mais 
encore ce sans quoi l'intelligence de cette essence est impossible. 
Telle paraît bien avoir été la pensée du saint Docteur. Qu'on prenne 
par exemple sa définition de la vérité connue par elle-même, qu'il 
nous donne dans la Somme (I-II, q. 94, a. 2) : il commence par dire 
qu'une proposition est- connue par elle-même, dès que le prédicat 
appartient à la notion du sujet. Cela se vérifie tout d'abord lorsque 
le prédicat entre dans la définition du sujet, comme dans la propo- 
sition*: l'homme est raisonnable. Mais cela se vérifie encore, lorsque 
le prédicat exprime une relation, consécutive et inhérente à la 
nature du sujet ; nous pouvons le conclure des exemples allégués 
par saint Thomas : le tout est plus grand que sa partie, deux choses 






Notes sur le Principe de Causalité 329 

égales à une même troisième sont égales entre elles. Le principe de 
causalité appartient à cette seconde classe de propositions connues 
par elles-mêmes. 

11 ne sera pas inutile de noter les deux points suivants : d'abord, 
ce qui fait qu'une proposition est dite connue par elle-même, c'est 
le lien intime qui unit le prédicat au sujet, dans le sens que nous 
venons d'expliquer. Ce qui fait en outre qu'une proposition est 
connue par elle-même par rapport à nous, c'est sa cognoscibilité 
directe, immédiate, sans autre moyen terme, par la seule appréhen- 
sion de ses termes l ). Cela ne veut point dire qu'il n'y a aucune 
proposition de ce genre qui puisse être démontrée ; toute démon- 
stration ne doit pas être exclue ici, comme on le voit dans le cas de 
la proposition : l'ange n'est pas dans un lieu. A fortiori n'y a-t-il 
pas lieu- d'exclure la réduction à l'absurde, comme on le voit dans 
le cas du principe de causalité. Un autre caractère qui convient à la 
proposition connue par elle-même, c'est d'être un principe. Un 
principe, en effet, est une vérité dont la connaissance est pour nous 
la source de la connaissance d'une autre chose, virtuellement 
incluse dans la vérité principe 2 ). Qui ne voit que ce caractère 
s'applique éminemment au principe de causalité, principe que nous 
appliquons constamment pour étendre nos connaissances. Il n'est 
pas requis dans un principe connu par lui-même que nous puissions 
déduire la notion du prédicat du contenu du sujet : il suffit que la 
simple considération des termes (sujet et prédicat, quelle que soit 
leur origine) nous fasse voir immédiatement leur convenance ou 
leur non-convenance 3 ). Or, quelle que soit la source d'où nous 
avons tiré le concept d'être contingent et celui de cause, la claire 
vue du contenu de ces concepts nous fait conclure immédiatement 
que l'être contingent a besoin d'une cause. 

Conclusion : le principe de causalité ne saurait être nié sans 
contradiction. Même si nous admettions que le principe de raison 
suffisante ne saurait se prouver sans qu'on le présuppose implicite- 
ment, il n'en resterait pas moins vrai que l'affirmation d'un être 



1) « Illa per se nota esse dicuntur, quae, statim, notis terminis, cognoscuntur » 
(C. G., L. I, c. 11); « Ea quae per se nota nobis sunt, efficiuntur nota statim 
per sensum, sicut visis toto et parte, statim cognoscitur quod omne totum est 
majus sua parte sine aliqua inquisitione » (l Sent., D. 3, q. 1, a. 2). D'où il suit 
que pour les bienheureux, qui voient intuitivement l'essence divine, la proposition : 
Dieu est, est connue par soi (C. G., L. I, c. 11 ; de Ver., q. 10, a. 12). 

2) « Deus est in quo omnia cognoscuntur, non ita quod alia non cognoscantur 
nisi eo cognito, sicut in principiis per se notis accidit » ; C. G., L. I, c. 11. 

3) Cfr. Kleutoen, Philos, der Vorzeit, B. I, p. 497 ; Munster, 1860. 



330 L. Xoël 

sans raison suffisante, et en particulier d'un être contingent sans 
cause, serait une contradiction réalisée. Cette dernière vérité sur- 
tout est importante. 

En outre le principe de causalité est analytique, connu par lui- 
même et par rapport à nous. Comme ce principe est le fondement 
sur lequel nous pouvons et devons bâtir l'édifice de notre connais- 
sance de Dieu et de ses attributs, il est souverainement important 
d'en établir la nature, la nécessité et la portée. 

J. BlTTREMIEUX. 



XIV 

UNE AGRÉGATION 
A L'INSTITUT SUPÉRIEUR DE PHILOSOPHIE 



Le mardi 22 juin 1920 a eu lieu à l'Institut Supérieur de Philoso- 
phie, la soutenance d'agrégation du R. P. Kremer, C. SS. R., 
professeur de philosophie au collège des Rédemptoristes à Beau- 
plateau. Il y avait sept ans que pareille solennité académique s'était 
célébrée, pour la dernière fois, dans la salle historique des promo- 
tions, au cœur des « Halles » vénérables détruites par les Allemands 
en 1914. La cérémonie dut se faire à l'Institut, dans la salle des 
conférences, sans la pompe d'autrefois. Ce n'en fut pas moins une 
manifestation frappante de résurrection. L'Université attend tou- 
jours les réparations matérielles que tant de voix lui ont promises; 
elle reprend, malgré les difficultés, sa vie scientifique. 

La dissertation présentée par le R. P. Kremer pour l'obtention 
du grade d'agrégé, a pour titre Le néo-réalisme américain (1 vol. 
8°, x-310 pp. Louvain, Institut Supérieur de Philosophie, 15 fr.). 
Elle traite d'une façon complète et magistrale un sujet presque 
entièrement neuf pour le public de langue française et pour le 
lecteur thomiste. 

Comment l'Amérique s'est-elle arrachée à la tutelle de la pensée 
européenne? Comment, d'une première forme de philosophie 
nettement américaine, qui était le pragmatisme, a-t-elle passé à 
la forme nouvelle que constitue le néo-réalisme ? A ces questions, 
dont il est superflu de souligner l'intérêt tout actuel, le P. Kremer 



Une Agrégation à V Institut de Philosophie 331 

répond dans les premiers chapitres de son livre. Il retrace l'évolution 
qui a donné naissance au mouvement nouveau, il le montre 
s'affirmant et se précisant graduellement en opposition avec 
l'idéalisme d'abord, avec le pragmatisme ensuite. I! le fait, appuyé 
sur une information très complète et avec l'heureux souci de n'en 
montrer que ce qu'il faut pour éclairer le lecteur. De même il 
expose les nuances multiples qu'a prises le néo-réalisme chez ses 
divers représentants. Malgré toute la sobriété de ces renseignements, 
le tableau qu'ils dessinent apparaîtra au lecteur quelque peu com- 
plexe; à vrai dire, il ne pouvait être simplifié davantage sans cesser 
d'être vrai, les nouvelles formes de pensée que ce livre étudie, n'ont 
rien de la philosophie « littéraire » du siècle dernier, elles sont diffi- 
ciles, elles ont une allure minutieuse, et technique qui dépasse de 
loin le style « scolastique » le plus rébarbatif. Le mérite n'est donc 
pas ordinaire d'avoir dégagé de cet épais maquis les lignes générales 
d'un courant philosophique. 

Ces lignes générales, au terme de l'enquête, ressortent très 
nettes. Attitude générale respectueuse du donné ; en particulier 
épistémologie objecliviste et réaliste, nettement opposée à l'idéa- 
lisme ; sans doute, les formules sont parfois divergentes et même, 
en apparence, contradictoires, l'auteur croit pouvoir les interpréter 
de manière à les ramener à une intention commune. Quant aux 
origines du mouvement, sans exclure les ascendances allemandes 
représentées par Avenarius et Mach, il les cherche surtout dans 
l'empirisme anglais. 

Réalisme et objectivisme, ce sont bien au fond les tendances 
péripatéticiennes auxquelles on revient. Mais on y met quelque 
excès que l'auteur a soin de relever, encore que certaines outrances 
d'expression puissent recevoir une interprétation bénigne. Ainsi, 
avec l'objectivité la plus consciencieuse et la modestie la plus sym- 
pathique il esquisse le jugement de notre école sur ce mouvement 
né d'hier et dont l'importance ne fait que croître dans les univer- 
sités d'Amérique. 

Le lecteur thomiste lira avec le plus vif intérêt l'exposé des 
critiques très fortes et très ingénieuses que l'école nouvelle a 
dressées contre l'idéalisme, il verra s'effondrer définitivement cet 
argument fondamental de l'idéalisme auquel elle a donné le nom 
bizarre de « prédicament égo-centrique » : tout ce qui est connu est 
dans le sujet. Il verra ensuite comment le réalisme, à son tour, 
n'est pas sans rencontrer quelques difficultés dans le problème de 
la vérité et de l'erreur. Il assistera avec curiosité aux tentatives 
étranges de quelques auteurs qui semblent vouloir supprimer la 



332 L. Noël 

conscience. Le « monisme épislémologique » — autre expression 
curieuse du vocabulaire néo-réaliste, — lorsqu'on le pousse jusque- 
là, aboutit à un matérialisme malencontreux. Mais ordinairement, 
ainsi que le marque l'auteur, il signifie une chose beaucoup plus 
acceptable et se ramené à cette idée toute traditionnelle que nous 
connaissons les choses directement et non point quelque terme 
subjectif. 

On pensera volontiers avec le P. Kremer que la « phobie » des 
substances a empêché le néo-réalisme de donner au problème de la 
conscience une solution satisfaisante. On reconnaîtra également que 
l'école américaine n'a point résolu l'antinomie éternelle de l'intel- 
ligible et du sensible. Ainsi, de toutes parts, on se trouvera amené 
à chercher avec l'auteur, dans la doctrine thomiste, des notions qui 
compléteraient heureusement et harmonieusement les résultats de 
ces réflexions. Ces notions sont plutôt indiquées que longuement 
développées : elles sont connues, il s'agissait de marquer leur 
intérêt et de fixer le point d'incidence où elles peuvent éclairer la 
voie de la pensée contemporaine. 

Au début de la séance, M. le professeur Noël, commis avec M. le 
professeur Balthasar à l'examen de la dissertation par le Conseil de 
l'Ecole Saint-Thomas, fit de ce beau travail l'éloge qu'il méritait. Il 
chicana quelque peu le défendant au sujet de l'originalité et des 
ascendances du néo-réalisme, puis encore au sujet de sa sincérité 
en tant précisément que réalisme. Après qu'il eut répondu de la 
meilleure façon à ces difficultés, la discussion s'ouvrit sur les cin- 
quante thèses « ex universa philosopliia », présentées selon la tra- 
dition. M. Edgar Janssens, professeur à l'Université de Eiége, 
recherche la part exacte de la volonté dans nos certitudes. Le 
R. P. Roland-Gosselin, professeur au Collège Dominicain du" Saul- 
choir, revient encore à la question fondamentale des rapports de 
l'objet réel et de la conscience. Le R. P. Charles, professeur au 
Collège majeur des Jésuites à Louvain, discute la formule du prin- 
cipe de causalité. Pendant cette longue séance, le P. Kremer fait 
montre d'autant d'aisance que de profondeur dans le maniement 
des concepts les plus délicats de la philosophie thomiste. 

Enfin, avec les rites d'usage, Monseigneur le Recteur procède à 
la collation du grade d'Agrégé à l'Ecole Saint-Thomas, clôturant 
ainsi cette belle séance qui inaugure brillamment une nouvelle 
période dans l'activité scientifique de notre Institut. 

L. Noël. 



COMPTES RENDUS. 



Georges Legrand, Précis d'Économie sociale. Deuxième édition 
entièrement refondue, 225 pages. — Dewit, Deauchesne, Duculot; 
1920. 

Il faut commencer et terminer la lecture d'un ouvrage par la 
préface : commencer, pour savoir dès l'abord ce que l'auteur pro- 
met; terminer, pour contrôler s'il a tenu parole. Et le meilleur éloge 
qu'on puisse faire d'un livre, après lecture, est de dire qu'il réalise 
ce qu'il annonce. 

C'est l'éloge très sincère que je suis heureux d'adresser à 
M. Georges Legrand pour son excellent Précis d'Économie sociale. 
Son mérite est d'autant plus rare que ses promessas étaient plus 
grandes et, je dirais, plus audacieuses. « C'est l'organisation sociale 
dans son intégralité, écrit-il dans son avant-propos, que nous avons 
en vue, et non pas seulement l'organisation économique. De là, la 
place importante réservée aux notions concernant la société, la 
société religieuse, la société familiale, la société civile, la population, 
le travail. Les données et les discussions relevant de la science éco- 
nomique pure ne sont évoquées qu'accidentellement et en quelques 
mots ; ainsi en est-il des notions de valeur, de rente, de la loi de 
l'offre et de la demande, etc. Nous y arrêter plus longuement, c'eût 
été risquer de rompre l'unité de notre plan : l'organisation sociale, 
les institutions, tel est l'objet essentiel de notre traité ». 

M. G. Legrand élargit donc le cadre de l'économie politique pour 
y inclure l'étude des questions philosophiques qui sont à la base des 
institutions économico-sociales. Préoccupé de sociologie, de droit 
naturel, de religion, il a cherché et il est parvenu à tracer en rac- 
courci tout le plan de la cité humaine et à en marquer, d'un dessin 
ferme, les assises principales. 

On s'étonne qu'une matière si ample, présentée avec tant d'exac- 
titude et enrichie de si nombreux aperçus, puisse tenir en 225 pages. 
Cette concision est le fruit du long enseignement, du travail con- 
sciencieux de l'auteur et des remaniements successifs qu'il a fait 
subir à l'exposé de sa pensée. 



334 Comptes rendus 

Le manuel qu'il offre aux étudiants répond parfaitement à son 
désir « d'ouvrir des horizons devant les yeux de ceux qui abordent 
l'économie sociale et de leur donner le goût de l'étude et des 
recherches personnelles ». 

Les indications bibliographiques judicieusement triées contribue- 
ront efficacement à ce résultat. 

Nous souhaitons à cette seconde édition le succès qui a couronné 
la première. 

Val. Fallon, S. J. 

Der krilische Rcalismus Oswald Kùlpes und der Standpunkt dur 
aristotelisch-scholastischen Philosophie. Sonder-Abdruck aus Phi- 
losophisches Jahrbuch, 1916. Grundsiïtzliches und Kritisches zu 
ncuen Schriften ïtber Thomas Von Aquin, von D r Martin Grab- 
mann, Prof essor an der Universitàt Wien. Sonder-Abdruck aus 
der Theolog. Revue, I6 er Jahrg., 1917. 

La première étude est le développement d'un discours tenu à 
l'« Oesterreichische Leogesellschaft ». L'œuvre du professeur Oswald 
Kùlpe, décédé à Noël en 1915, à Munich où, depuis 1913, il rempla- 
çait Th. Lipps, s'y trouve exposée dans ses lignes maîtresses; 

Nous avons été heureux de constater que M. Grabmann, que nous 
connaissions comme un patient historien du moyen âge, comme un 
infatigable chercheur de sources littéraires, comme un prudent et 
perspicace paléographe, se révèle ici comme un philosophe bien au 
courant de la pensée contemporaine. 

En face du réalisme critique de Kiilpe, le réalisme aristotélico- 
thomiste est mis en vive lumière. L'abondante documentation révèle 
toujours l'historien. Nous serons d'ailleurs des derniers à nous en 
plaindre. 

Dans la seconde étude (55 pp.) M. Grabmann expose les résul- 
tats des recherches récentes au sujet de la pensée de saint Thomas 
d'Aquin,et du milieu où fut jeté ce germe fécond de vie supérieure. 

Il nous a été particulièrement agréable d'entendre à plus d'une 
reprise (pp. 26-28-42-45), l'auteur de ce bulletin critique regretter 
l'omission dans les livres analysés d'études importantes qui ne sont 
pas écrites en allemand. 

N. Balthasar. 

D r J. V. De Groot, Denkers over zicl en leven : De H. Thomas van 
Aquino en de nieuvve biologie. — René Descartes. — Boerhaave. 
— Maine de Biran. — Lacordaire. — Un vol. in-8° carré de 



Comptes rendus 335 

vm-345 pp. — P. Brand, Bussum ; L. J. Veen, Amsterdam, 1917. 
— Prix : FI. : 4,25. 

L'auteur a réuni dans ce volume plusieurs études qui toutes, à 
des points de vue divers, se rattachent à la philosophie de la vie. La 
première est consacrée à la philosophie biologique : le savant 
professeur de l'Université d'Amsterdam y rappelle les faits fonda- 
mentaux de la vie végétative et les dernières découvertes de la 
science dans ce domaine, en vue de faire ressortir la Supériorité de 
la théorie thomiste sur les explications purement mécaniques de 
ces phénomènes, aussi bien que sur les théories vitalistes et 
néo-vitalistes modernes. — Les deux longues études sur Descartes 
et Maine de Biran contiennent un exposé historique et critique, fort 
bien documenté, des vues de ces penseurs sur la nature de l'homme 
en général et en particulier de leur conception du spiritualisme; on 
y suit pas à pas la genèse de leurs théories, mises en rapport avec 
le développement psychologique de leurs auteurs et les influences 
diverses qu'ils subirent au cours de leur carrière. — Dans Herman 
Boerhaave nous apprenons ensuite à connaître, à côté du physiolo- 
giste éminent, un esprit ouvert aux problèmes d'ordre philosophique 
et professant dans le domaine de la psychologie un spiritualisme 
repris en grande partie.de Descartes, mais tempéré dans le sens des 
doctrines traditionnelles par le bon sens du savant, respectueux 
avant tout des faits et de l'expérience. — Quelques pages émues sur 
la vie de l'âme dans et d'après Lacordaire terminent cet intéressant 
volume, qui ne le cède guère à celui que le P. De Groot a consacré 
à divers grands penseurs du xix e siècle (Voir le numéro de mai, 
p. 250). Un bon index alphabétique en rend la consultation aisée. 

A. MansionI 

Dr. philos. Nie. Kaufmann, Professor der Philosophie an der 
theologischen Fakulliit in Luzern. Elemente der Aristotelischen 
Ontologie, mit Beriicksichtigmig der Weiterbildung durch den 
hl. Thomas von Aquin und neuere Aristoteliker. Leitfaden fur 
den Unterricht in der allgemeinen Metaphysik. Zvveite verbes- 
serte Auflage. Un vol. in-8° de 174 pp. — Lucerne, Ritber, 1917. 

Nous ne nous attarderons pas à faire l'éloge de cet ouvrage dont 
la première édition fut accueillie avec faveur en 1897 et valut à 
l'auteur, avec d'autres de ses travaux philosophiques, le doctorat 
honoris causa de l'Institut supérieur de Philosophie de Louvain 
(1899). Rappelons-en plutôt rapidement le but et la méthode. 
Comme le titre du livre l'indique, on ne s'est pas borné à y exposer 



336 Comptes rendus 

la théorie de l'être au point où Aristote l'avait laissée, mais on y a 
joint les développements que l'ontologie péripatéticienne a pris au 
cours des siècles surtout grâce aux travaux de saint Thomas d'Aquin, 
tout en demeurant fidèle d'ailleurs à l'esprit et aux principes du 
Stagirite. Toutefois l'originalité du présent traité se trouve dans le 
souci constant de remonter aux sources premières : soit dans le 
texte, soit dans les notes, on est mis continuellement en rapports 
avec les expressions originales et la pensée authentique d'Aristote. 
Il est facile, dès lors, pour un lecteur averti, de voir où s'arrête la 
théorie du Stagirite, où commencent les développements dus à ses 
disciples : les citations de saint Thomas, les références à ses œuvres 
ou à celles d'auteurs plus récents l'indiquent immédiatement. — 
Dans cette édition augmentée et améliorée, M. Kaufmann a remanié 
la disposition de son traité. Dans la première partie il expose le 
contenu de la notion d'être, les lois suprêmes, les formes diverses 
et les propriétés transcendantales de l'être. La deuxième partie est 
une étude approfondie des divisions de l'être : acte et puissance, 
acte pur et acte mélangé de puissance, catégories. Enfin la troisième 
et dernière partie traite des causes de l'être et du principe de 
causalité. 

A. Man$ion. 

D' J. M. Fraenkel, Aristoteles' Zielkunde. Met een inleiding, korte 
overzichten en verklarende aanteekeningen. Un vol. in-12 de 
140 pp. — Wolters, Groningen, Den Haag, 1919. Prix : FI. 2,4(L 

Nous saluons avec plaisir cette nouvelle traduction du Traité de 
Vaine. L'auteur l'a fait précéder d'une introduction de 54 pages, où 
il s'efforce tout d'abord de donner une appréciation équitable et 
motivée de la philosophie d'Aristote et de ce traité en particulier. 
En somme, on peut considérer ses conclusions, venant d'un disciple 
de Hegel, comme assez satisfaisantes. Suit un résumé de l'ouvrage 
d'Aristote (en passant, p. 17, l'auteur en vient à confondre la 
définition de la nature avec celle de Vanne, en oubliant que cette 
dernière implique un rapport aux êtres naturels organisés). 
M. Fraenkel consacre encore dix pages fort soignées aux termes 
techniques principaux de la philosophie aristotélicienne, dont il est 
fait usage dans le De Anima. L'article hnzliyutx est surtout bien 
traité. Mais nous ne pourrions souscrire au parallélisme absolu qu'il 
met entre le tî ècrci et le xoïXov (p. 26), ni à l'identification exclusive 
des fua-./.à ffw(i.axa avec les éléments (pp. 29, 51), ni enfin aux inter- 
prétations plus ou moins teintées d'hégélianisme de De Anim., 432 



Chronique 337 

a 2 et de Mctaph., 1074 b 34, 1072 a 30, 1039 a 7 (pp. 28, 30, 31, 
33-34). — La traduction nous parait en général exacte et conscien- 
cieuse ; elle suit le texte de près ; de cette façon le danger d'y 
glisser des interprétations tendancieuses est écarté, autant que pos- 
sible. Quelques notes au bas des pages viennent éclaircir les 
passages les plus difficiles. L'auteur a divisé tout le traité en para- 
graphes assez courts ; en tête de chacun d'eux il a mis un résumé 
de quelques lignes. Sauf l'indication des pages et des lignes de 
l'édition Bekker au début de ces paragraphes, il n'y a aucun numéro 
d'ordre, qui en indique la suite. De la division traditionnelle en 
chapitres, aucune trace. On peut regretter aussi l'absence d'une 
table analytique et de tout index alphabétique. La valeur de l'ouvrage 
aurait justifié sans aucun doute le travail supplémentaire qu'auraient 
demandé ces additions. 

A. Mansion. 



CHRONIQUE. 



Ouvrages nouveaux. — M. Juan Zaragûeta, docteur de 
l'Institut de Louvain et professeur de philosophie à Madrid, a été 
reçu le 20 Juin 1920, comme membre de l'Académie des sciences 
morales et politiques de Madrid. Dans son discours de réception il 
a choisi comme sujet : Contribution del Lenguaje a la Filosofia de los 
Valorcs. 

M. Eduardo Sanz y Escartin a fait la réponse d'usage. Un beau 
volume réunit les deux discours (Madrid, 1920). 

— Notre excellent collaborateur, M. Edgar Janssens, professeur 
à l'université de Liège, prépare un ouvrage sur La morale de l'im- 
pératif catégorique et la morale du bonheur. On y trouvera trois 
études étendues sur les sujets suivants : 1° La morale de Kant. 
2° Devoir et bonheur selon Kant. 3° Le problème de l'intuition 
morale et la doctrine de l'impératif catégorique. — L'ouvrage 
paraîtra en octobre 1920, dans la Bibliothèque de l'Institut. 

Du même auteur, une brochure sur La question du juste prix 
(Bruxelles, Société d'études religieuses). En ces temps troublés, 
où on assiste au renversement des valeurs morales, il était inté- 
ressant de rappeler les principes qui dominent la solution de cette 
délicate question. 



. 338 Chronique 

— Vient de paraître : L'œuvre d'Art et la Beauté. Conférences 
philosophiques faites à la Faculté des Lettres de Poitiers en 1915, 
par M. De Wulf, professeur à l'Université de Louvain. L'ouvrage 
comprend les chapitres suivants : Chap. I. Notions et méthodes. — 
Chap. II. La genèse de l'œuvre d'art. — Chap III. Subjectivisme et 
objectivisme : § l. Art et beauté ; § 2. L'Einfiihlung ; §3. L'esthé- 
tique sociologique ;§ 4. L'esthétique humaniste ou pragmatiste ; 
§5. Retour à l'objectivisme. — Chap. IV. L'ordre artistique. — 
Chap. V. Le beau dans la nature. — Chap. VI. L'impression d'art : 
§ 1. La perception d'art; § 2. L'émotion d'art. — Chap. VIL Les 
finalités artistiques. — Chap. VIII. L'esthétique du xm c siècle : 
Problèmes métaphysiques. — Chap. IX. L'esthétique du xiir siècle : 
Problèmes psychologiques. — Chap. X. L'esthétique grecque et 
l'esthétique médiévale. 

Pour paraître en octobre : Civilization and Philosophy in IhcMiddle 
Ages, Vanuxem Lectures faites à l'université de Princeton en avril 
1920, par M. De Wilf, professeur à Louvain et à Harvard. Ch. 1. 
Introduction. — Ch. IL Survey of civilization in the twelfth century. 
— Ch. III. The civilization as reflecled in philosophy. — Ch. IV. 
The great awakening of philosophy in the thirteenlh century. — 
Ch. V. Unifying and cosmopolilan tendencies. — Ch. VI. Optimism 
and impersonality. — Ch. VIL Scholastic philosophy and the 
religious spirit. — Ch. VIII. Intellectualism. — Ch. IX. A plura- 
lisme conception of the world. — Ch. X. Individualism and social 
philosophy. — Ch. XL The theory of the state. — Ch. XII. The con- 
ception of progress. — Ch. XIII. Philosophy and national tempéra- 
ment in the thirteenth century. — Ch. XIV. Epilogue. Publié par 
Princeton University Press (Princeton U. S.). 

— M. Jacques Maritain, professeur à l'Institut catholique de 
Paris, a fait paraître le premier fascicule de ses Eléments de philo- 
sophie, contenant Y Introduction à la philosophie (un vol. in-8° de 
214 pp., chez Téqui). Conçue dans un esprit très large et très tra- 
ditionnel en même temps, cette introduction constitue à elle seule 
une œuvre très personnelle, qui ne manquera pas d'attirer l'atten- 
tion de tous les amis de la philosophie. 

— Table des matières de l'ouvrage de M. Kremer sur le Le Néo- 
réalisme américain : 

Chap. I. L'évolution réaliste de la Philosophie américaine. — 
Chap. IL La critique de l'idéalisme. — Chap. III. Réalisme et Prag- 
matisme. — Chap. IV. Le programme de l'Ecole nouvelle. — Chap.V. 
L'épistémologie et ses preuves. — Chap. VI. Le problème de la 
vérité et de l'erreur. — Chap. VIL La théorie des valeurs. — 
Chap. VIII. L'originalité du Néo-réalisme. 



Chronique 339 

Publications périodiques. — Nous avons reçu les deux 
premiers fascicules de la revue romaine Grcgorianum. Nous y 
relevons les études suivantes intéressant la philosophie : Card. 
L. Billot : De Dec prima causa efficiente, exemplari et finali uni- 
ve rsi. — A. Vermeersch : De mendacio et necessitatibus commercii 
humani (avec des éclaircissements et des discussions sur certains 
points spéciaux dans le 2 e fasc). — P. Geny : Metafisica ed espe- 
rienza nella cosmologia. — C. Goretti Miniati : Coscienza e fatti 
psichici. — A. Garagnani : Immobilità e progresso nella filosofia 
scolastica. 

— Depuis quelques mois paraît à Pérouse sous la direction de 
A. Bonucci, professeur à l'Université de Sienne, la Rivista trimes- 
trale di studi filosofici e religiosi. Le but des fondateurs de la revue 
est de faire naître une collaboration intime entre ceux qui s'inté- 
ressent aux études philosophiques et ceux qui s'adonnent aux études 
religieuses, « la philosophie et la religion étant les expressions 
suprêmes de la tendance vers l'Absolu, propre à l'âme humaine ». 
D'autre part, ajoute-t-on, la religion ne peut prendre pleinement 
conscience d'elle-même sans cette connaissance supérieure en 
laquelle s'unifie toute expérience et qui constitue la philosophie ; 
celle-ci à son tour se renie elle-même, quand elle oublie la réalité 
de l'expérience religieuse, de toute expérience celle qui se rap- 
proche le plus de la philosophie (Programme de la revue). — Le 
point de vue auquel se placent les promoteurs de la revue, exclut 
évidemment l'adhésion à une religion positive nettement définie. 

— L'Italie s'est enrichie d'une publication nouvelle consacrée aux 
études psychologiques, VArchivio italiano di Psicologia, dirigé par 
MM. F. Kiesow et A. Gemelli, professeurs à l'Université de Turin, 
avec la collaboration des professeurs V. Benussi (Padoue), L. Botti 
(Turin), C. Colucci (Naples), S. de Sanctis (Borne), E. Morselli 
(Gênes) et M. Poiszo (Turin). VArchivio est destiné à réunir les 
travaux de psychologie dispersés autrefois dans les actes des 
Académies, les revues étrangères et les revues traitant de matières 
connexes. « La psychologie, lisons-nous dans le programme esquissé 
par la direction, est pour nous une science : ses méthodes sont 
l'observation et l'expérimentation. Ces points fondamentaux une fois 
fixés, nous faisons nôtres les larges frontières, que la psychologie 
a désormais conquises et que les travailleurs contemporains lui ont 
assignées ; dans ces frontières sont comprises la psychologie expé- 
rimentale, la psychophysique dans le sens le plus large du mot, la 
psychologie différentielle, la psychologie des peuples, la psychologie 
comparée, l'histoire de la psychologie, etc. ». VArchivio se publie 



340 Chronique 

sans date fixe en volumes comprenant quatre fascicules (Rédaction 
et administration au laboratoire de psychologie expérimentale de 
l'Université de Turin). Les deux premiers fascicules datés du 
20 juillet 1920 (202 pages in-8°) contiennent les études et communi- 
cations suivantes : Au lecteur (La direction). — Observations sur 
le rapport entre deux objets vus séparément par les deux yeux 
(F. Kiesow). Recherches sur l'attention (A. Gemelli et A. Galli). — 
Recherches expérimentales d'après la méthode du labyrinthe (Vera 
Roncagli). — L'expression des intervalles musicaux (G. A. Elring- 
ton). — Observations psychologiques sur V « extrémité » (Luigi 
Botti). — Un phénomène représentatif central (F. Kiesow). — Une 
expérience oubliée (F. Kiesow). — La perception de la position de 
notre corps et de ses déplacements (A. Gemelli, G. Tessier et A. Galli) . 
— L'application des méthodes psychologiques à l'étude de l'esthétique 
(A. Gemelli). — ^otes. — Un coup d'œil jeté sur ce programme et 
ces travaux suffit à nous faire voir que les études psychologiques 
en Italie ont désormais un organe autorisé et bien vivant. Souhai- 
tons-lui longue vie et féconde carrière. 

Congrès. — D'après VArchivio italiano di Psicologia, le 
troisième congrès de la Société italienne de psychologie a dû tenir 
ses assises à Naples en juillet dernier. Le professeur César Colucci, 
de l'Université de cette ville, en était l'organisateur désigné. 

— Le congrès de Philosophie — qui devait se réunir à Londres 
en 1915 — se tiendra du 24 au 27 septembre prochain à Oxford. 
Y prendront part : The American philosophical Association ; The 
Aristotelian Society ; The British Psychological Society ; The Mind 
Association ; The Oxford University Philosophical Society ; la 
Société Française de philosophie. Pourront assister aux réunions les 
membres de ces Sociétés et les personnes qui se feront présenter. 
Les communications présentées au congrès seront publiées dans les 
Proceedings de l'Aristotelian Society, le Rritish Journal of Psycho- 
logy, le Mind et le Ilibbert Journal. 



LES PHILOSOPHES BELGES 



Collection de textes et d'études publiée par l'Institut de Philosophie, 
sous la direction de M. De Wulf. 



Vol. I. M. De Wulf, Le traité des formes de Gilles de 

Lessines (texte inédit et étude), 1901, xn-238 pp. 

Prix : 15.00- 

Vol. II. M. De Wulf et A. Pelzer, Les quatre premiers 

4 Quodlibets de Godefroid de Fontaines (texte inédit), 

1904, xvi-364 pp. Prix : 15.00 

Vol. III. M. De Wulf et J. Hoffmans, Les Quodlibets V,* 

VI, VII de Godefroid de Fontaines, 1914, 420 pp. 

Prix : 15.00 

Vol. VI-VII. P. Mandonnet, Siger de Brabant (texte et étude), 
2 e édit., 1908, xxxn-194 et xvi-328 pp. 

Prix des vol. VI et VII : 30 00 

Vol. VIII. A. Wallerand, Siger de Courtrai (texte et étude). 
1913, 74-174 pp. Prix: 10.00 

Vol. IX. M. De Poorter, Le traité « Eruditio regum et prin- 

cipum » de Guibert de Tournai, O. F. M. (textes 
et études), xvi-92 pp. Louvain, 1914. Prix : 10.00 



flnnales de l'Institut Supérieur de Philosophie 

TOME IV — 1920 

Un fort volume de 634 pages, grand in-8° 

SOMMAIRE : I. M. Defourny : Aristote et l'éducation. — II. 
G. Colle: Les quatre premiers livres de la morale à Nicomaque. 
— III. R. Kremer : Réflexions métaphysiques sur la causalité. — 
IV. E. Janssens : La morale kantienne et l'eudémonisme. — V. 
F. De Hovre : Pestalozzi et Herbart. — VI P. Nève : La philosophie 
française à la veille de la guerre. — VII. M. De Wulf : L'œuvre 
d'art et la beauté. — VIII. Y. de la Brière : Le droit international 
chrétien. — IX. E. Duthoit : Un sociologue catholique : Henri 
Lorin. — X. Jacques Maritain : De quelques conditions de la 
renaissance thomiste. — XI. A.-D. Sertillanoes : L'idée de 
création. — Chronique de l'Institut. 



Vient de paraître 

Traité élémentaire 

de Philosophie 

A L'USAGE DES CLASSES 

ÉDITÉ 

par des Professeurs de l'Institut Supérieur de Philosophie 

D. MERCIER — M. DE WULF — D. NYS 

2 volumes, 5 e édition, 1920 — Tome 1 : 676 pages ; Tome II : 590 pp. 

Prix des 2 volumes : 20 francs 



SOMMAIRE 

XI. P. Charles. — L'Agnosticisme Kantien . . . 257 
sa 
o XII. E. Janssens. — Notes sur la Conscience dou- 

cj teuse 287 

u 

XIII. J. Bittremieux. — Notes sur le Principe de 

causalité 310 

£ XIV. L. Noël. — Une Agrégation à l'Institut supé- 

(j rieur de Philosophie 330 

g COMPTES RENDUS 333 

Ç 4 CHRONIQUE 337 

OUVRAGES ANALYSES DANS LE PRÉSENT NUMÉRO. 



w R. Kremer, Le néo-réalisme américain (L. Noël) . 

G. Legrand, Précis d'économie sociale (V. Fallon) 
D r Martin Grabmann, Der kritiscke Realismus Oswald 
T? Kùlpes und der Standpunkt der aristotelisch-scholas 

^ tischen Philosophie. — Grundsàtzlicher und Kritisches 

H zuneuenSchrifteniiber Thomas von Aquin(N.Balthasar 

p^ D r J. V. De Groot, Denkers over ziel en leven (A. Mansion) 

<j> D r Nie. Kaufmann, Elemente der Aristotelischen Ontologie 

(A. Mansion 



U 



330 
333 



334 
334 

335 
336 



,2 t> r J. M. Fraenkel, Aristoteles' Zielkunde (A. Mansion) 

O 
*S 

03 
v 4) Tables des vingt premières années de la « Revue Néo-Scolas- 

>-( tique de Philosophie», par M. Pansaers, 66 pp. Louvain, 

ft 1914. Prix : 3.00 

rt N. Balthasar, L'Etre et les principes métaphysiques, 148 pp., 

© 1914. Prix: 4.50 

(U 

3 Viennent de paraître 

;g I. R. Kremer, C. SS. R., Agrégé de l'Institut supérieur 

de Philosophie, LE NÉO-RÉALISME AMÉRICAIN. 
,g Un vol. in-8o de X-310 pages. Prix : 15,00 

k g II. M. De Wulf, L'ŒUVRE D'ART ET LA BEAUTÉ. 

G In-12 de 250 pages. Prix : 8,00 

III. D. Mercier, PSYCHOLOGIE, 10e édition, 2 volumes. 
ci T. 1 : 396 pp. ; T. II : 400 pp. Prix : 25,00 

*> Paraîtra en octobre 

E. Janssens, LA MORALE DE L'IMPÉRATIF CATÉ- 
GORIQUE ET LA MORALE DU BONHEUR. 



Revue 

neo-scoLflsaoue 





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pmhosoBRioue oe - l o uvain 

TOfîDJîC€UR : $. €. E€ CflKDTlîJIE m€RCT€R 

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nouemBrçe 1920 



iioovHin 

•inssi&u&- sueéRieuR-oe -PHiLOsoEme- 



Revue Néo-Scolastique de Philosophie 

PARAISSANT TOUS LES TROIS MOIS 

(février, mai, août, novembre) 

fondée en 1894 par le CARDINAL MERCIER 



Directeur : Maurice DE WULF, Professeur à V Université 
1, rue des Flamands, Louvain (Belgique). 



LA REVUE NÉO-SCOLASTIQUE DE PHILOSOPHIE 

PUBLIE DES ÉTUDES ORIGINALES, DES TEXTES INÉDITS, 
DES BULLETINS BIBLIOGRAPHIQUES, DES ANALYSES ET 
COMPTES RENDUS, DES CHRONIQUES DE PHILOSOPHIE 
NÉO-SCOLASTIQUE. 



Prix de l'abonnement d'un an, de janvier 

BELGIQUE ... 12 frs 
ETRANGER . 15 > 



Prix d'une livraison isolée . . . . . 4 fr. 

Années 1894-1896 (épuisées). 

Prix des années 1897-1915, l'année .... 6 » 

Années 1914-19 et 1920, Vannée .... 1% » 

Chaque auteur écrit sous sa responsabilité. La publi- 
cation d'un article n'engage pas la responsabilité de 
la Revue. — Les droits de traduction et de reproduction 
sont réservés. 

Secrétaire de Rédaction : M. A. Mansion, Prof, à l'Université 

126, rue de Tirlemont, Louvain. 



La Revue Néo-Scolastique de Philosophie publiera 
dans les prochaines livraisons les études suivantes : 

A. Pelzer, scrittore à la Bibliothèque Vaticane. — 
Un cours inédit d'Albert le Grand par saint 
Thomas. 

V. Grégoire, professeur à l'Université de Louvain. 
— V évolution. 



XV 

L'INDIVIDU ET LE GROUPE 

DANS LA 

SCOLASTIQUE DU XIII e SIÈCLE *) 



I. — Le principe de la philosophie sociale 

La philosophie sociale est la partie de leur édifice 
doctrinal que les scolastiques ont érigée en dernier lieu. 
Sans doute, antérieurement au xm e siècle, on rencontre des 
discussions sur des problèmes intéressants et fondamentaux, 
tels que le sens de la loi naturelle, l'origine divine du 
pouvoir, les fonctions de l'autorité politique. Ces sujets et 
d'autres sont abondamment étudiés par Manegold de 
Lautenbachauxi 6 siècle et Jean deSalisbury au xn e siècle 1 ). 
Mais les solutions de ces auteurs ne sont ni harmonisées 
entre elles, ni introduites dans un système complet de phi- 
losophie. 

La philosophie sociale du moyen âge ne revêt son carac- 
tère synthétique qu'après 1250, lorsque la traduction latine 
de la Politique d'Aristote due à la plume de Guillaume 
de Moerbeke fut introduite dans la circulation. A ce même 



*) Extrait d'un recueil de Vanuxem lectures, faites à l'Université de Princeton 
en avril 1920. L'ouvrage paraîtra sous le titre : Civilisation and Philosophy in 
the 13 th century. 

1) Voir R. W. Carlyle and A. J. Carlyle, A history of mediaeval political 
theory in the West. Vol. III. Political theory from the 10 1 ' 1 c. to the 13* by 
A. J. Carlyle. — London, 1916, pp. 100 et ss. 

22 



342 M. De Wulf 

moment la scolastique avait mûri le reste de ses doctrines 
et on voit surgir de grandes philosophas politiques toutes 
imprégnées de la mentalité du xiii c siècle. Non seulement 
dans leurs Sommes, leurs Commentaires, leurs Questions 
disputées, mais encore dans des traités spéciaux, les philo- 
sophes abordent la série complète des problèmes qui inté- 
ressent la vie sociale sous toutes ses formes. C'est le 
franciscain Guibert de Tournai qui rédige, à la demande de 
Louis IX, roi de France, un traité Eruditio regum et 
principum ; c'est Gilles de Rome qui écrit un ouvrage 
similaire pour le fils de" saint Louis ; c'est Thomas d'Aquin 
qui entreprend un traité de regimine principum, à l'inten- 
tion d'un prince de la maison de Lusignan 1 j. 

Quand nous comparons la philosophie sociale à une aile 
récemment ajoutée à la construction scolastique, un cor- 
rectif s'impose. Une philosophie ne s'agrandit pas à la 
façon d'une maison à laquelle ou bâtit une annexe, ou 
d'une propriété rurale qu'on arrondit par l'acquisition d'un 
champ voisin. Toute doctrine nouvelle dont elle s'enrichit 
doit se fondre avec les doctrines existantes dans un tout 
cohérent. Dès lors l'introduction d'une doctrine nouvelle 
exige que toutes soient repensées, et que l'harmonie de 
l'ensemble soit soumise à un contrôle frais. 

Chez Thomas d'Aquin, esprit systématique par excellence, 
la solidarité de la philosophie sociale vis-à-vis des autres 
doctrines est frappante. Essayons de le faire voir en exa- 
minant le principe fondamental qui soutient l'armature de 



1) Il résulte d'un manuscrit ancien signalé par Grabmann que Thomas n'a 
commenté lui-même que les livres I et II et les six premiers chapitres du livre III 
de la Politique d'Aristote (cf. Grabmann, Welchen Teil der Aristotelischen Politik 
hat der hl. Thomas selbst commentiert, Phil. Jahrb. 1915, pp. 373-5). Le traité 
de regimine principum n'est authentique que pour le livre I et les quatre pre- 
miers chapitres du livre II. Même on a soulevé des doutes sur l'authenticité de 
cette partie attribuée à Thomas par les meilleurs et les plus anciens catalogues 
(Endres, De regimine principum des hl. Thomas von Aquin, dans Baeumker, 
Beitrùge Festschrift, 1913). Mais les raisons invoquées ne sont pas péremptoires, 
et nous pensons que Thomas est l'auteur du début du de regimine. Le reste est 
inspiré de sa doctrine. 



L'Individu et le Groupe 343 

la philosophie sociale de la scolastique, et sur lequel 
s'appuie la théorie de l'Etat, à peu près comme les- étages 
supérieurs d'une maison reposent sur le rez-de-chausée. 

Ce principe doit être énoncé comme suit : V Etat est pour 
le bien du citoyen, et ce ri est, pas inversement le citoyen qui 
est pour VEtat. La thèse et sa formule sont susceptibles 
d'être élargies et généralisées : toute collectivité — famille, 
village, cité, province, royaume, empire, monastère, église 
paroissiale, évéché, ou même chrétienté — est instituée pour 
le bien des membres, et ce ne sont pas les membres qui 
sont faits pour le bien de la collectivité. 

Les légistes romains, qui discutaient pour le compte des 
Hohenstaufen ou des rois de France et d'Angleterre, et la 
pléiade des canonistes, successeurs de Gratien ont agité 
cette question de principe, non moins que les philosophes. 
Tous les théoriciens du xin e siècle s'intéressent à ce pro- 
blème dont l'intelligence est capitale pour quiconque veut 
comprendre la civilisation du xin e siècle. Mais les philo- 
sophes placent leurs discussions sur un terrain spéculatif 
que les juristes et les canonistes ignorent, et leurs solu- 
tions l'emportent en netteté et en force. 

Le principe que « l'Etat ou la collectivité existe pour le 
service de ses membres et non inversement », en même 
temps qu'il soutient toute la théorie politique et sociale, est 
lui-même soutenu. Il prend appui sur des assises morales. 
A leur tour ces assises morales sont posées sur des fonda- 
tions plus profondes, invisibles et souterraines, sur des 
doctrines métaphysiques, — si bien que la philosophie 
sociale repose sur un voûtement à deux étages. 



IL — Les fondations morales du principe 

Pourquoi donc l'Etat est-il subordonné au bien des 
citoyens et le citoyen n'est-il pas un instrument au service 
de l'Etat? La morale scolastique répond : parce que la 



344 M. De Wutf . , 

personne humaine est une valeur sacrée, qu'elle est appelée 
à atteindre un bonheur, qui est son bonheur. 

Esquissons brièvement cette double doctrine que tout 
homme a une destinée, et que cette destinée est personnelle. 

Chacun de nous cherche à atteindre un but ; nos activités 
n'auraient pas de sens si elles ne tendaient à un terme. Si 
elles ne visaient — consciemment ou non — à réaliser le 
bien, c'est-à-dire la perfection de celui qui les dépense, 
quel autre stimulant ou raison pourrait les expliquer \ Il en 
est ainsi non seulement pour l'homme, mais pour tout être 
de la nature. La finalité de la conduite humaine n'est que 
l'application de la finalité universelle. Bonum est quod 
omnia appelunt. 

Ah ! je sais que les hommes cherchent leur bien dans les 
objets les plus divers, et que beaucoup se trompent. Mais 
c'est là une question d'application qui ne compromet pas la 
thèse. Même celui qui va se pendre cède à des inclinations 
qu'il juge lui convenir. Cela prouve qu'il faut poursuivre 
son bien à bon escient, là où il se trouve, et non pas se 
laisser berner par des apparences. L'homme, en effet, à la 
différence de la pierre qui tombe, ou du fauve qui suit ses 
instincts, a le privilège de suivre librement ses voies. Dès 
lors il a le redoutable pouvoir de faire fausse route. Il est 
aux mains de ses propres conseils. Les philosophes du 
xin e siècle n'ont pas de peine à montrer que ni les richesses, 
ni les honneurs, ni la gloire, ni la puissance, ni la santé, 
ni la beauté corporelle, ni le plaisir des sens ne suffisent à 
former le bien de l'homme. Celui-ci est ailleurs : la perfec- 
tion et le bonheur résultent du déploiement de ce qu'il 
y a de plus humain, de plus grand en nous, la science et 
l'amour. La destinée philosophique de chaque homme est 
de connaître l'univers sensible dans toute sa richesse, et à 
travers la grande merveille, de connaître et d'aimer le 
Dieu qui en est l'auteur 1 ). 

1) Oportet quod (beatitudo) sit optima operatio hominis. Optima aulem ope- 



L'Individu et le Groupe 345 

Toute destinée est de sa nature personnelle. Le bien c'est 
mon bien. Il faut de la vertu, du dressage spirituel pour 
faire entrer le bien des autres dans le cycle de nos préoc- 
cupations. Si vous faites résider le bien dans le plaisir, par 
exemple, ou dans les honneurs ou dans les richesses, il est 
évident qu'il s'agit de mon plaisir, de ma richesse, d'hon- 
neurs rendus à ma personne, et aucun raisonnement ne 
pourra vous convaincre à chercher ce bien hors de vous- 
même. A plus forte raison faut-il reconnaître à la destinée 
humaine un caractère personnel si elle réside dans le savoir 
et l'aimer, car rien n'est plus personnel que la science et 
l'amour. 

On peut ajouter que le caractère personnel de la destinée 
est renforcé par la théologie chrétienne du xm e siècle qui 
reconnaît à chaque âme, rachetée par le Christ, une valeur 
inestimable et renforce le sens moral de chaque person- 
nalité. 

La morale scolastique assigne donc à chaque être humain 
la recherche d'un bonheur individuel, et il serait aisé de 
faire voir qu'elle impose à chacun l'obligation de l'atteindre. 

Or, abandonné à lui-même, dans un état solitaire, l'indi- 
vidu ne se suffirait pas à atteindre cette fin de science et 
d'amour. Il serait dépourvu de moyens matériels, de 
directions intellectuelles, de réconfort moral. Thomas 
d'Aquin, qui le premier a donné aux théories politiques une 
consistance philosophique, trouve dans cette impuissance 
de l'individu à se suffire^ s'il vivait seul, l'unique raison 
d'être de la société. 

ratio hominis est quae est optimae potentiae respectu optimi objecti. Optima 
autem potentia est intelleçtus etc. Thomas d'Aquin, Summa Theologica, la 2 ae , 
q. 3, art. 5. Comparez à ce texte le début d'un traité anonyme du xm e s.: Cum 
omne desiderii compos et maxime creatura rationalis appetat suam perfectionem, 
summa vero et finalis perfectio hominis sit in cognitione unius intellectualis veri 
et in amore unius incommutabilis boni, quod est nosse et amare suum creatorem, 
et médium praecipue inducens ad cognoscendum et amandum creatorem sit 
cognitio consideratione operum creatoris... etc. Grabmann, Forschungen iiber 
die lateinischen Aristotelesiibersetzungen des XIII. /ahr. (Baeumker Beitràge, 
XVII, 1916, p. 76). 



346 M. De Wulf 

Au début du Commentaire de V Ethique à Nicomaque il 
écrit : « L'homme est appelé par la nature à vivre en société, 
car il manque de beaucoup de choses qui sont nécessaires 
à sa vie et que seul il ne peut se procurer à lui-même. 
D'où il résulte que l'homme fait naturellement partie d'une 
collectivité (pars multitudinis) qui lui procure les moyens 
de bien vivre. Cette aide lui est nécessaire à un double titre. 
D'abord afin qu'il trouve les choses d'une nécessité primor- 
diale et il les obtient dans la société domestique dont il est 
membre, car tout homme reçoit de ses parents la vie, la 
nourriture et l'éducation ; et l'entr'aide des membres de la 
société leur facilite le pourvoi à la subsistance. A un second 
titre l'individu est secondé par la collectivité dont il fait 
partie et où il trouve un bien-être suffisant, afin que non 
seulement il vive, mais soit nanti de ce qu'il faut pour vivre 
bien : la société civile seconde l'individu pour les choses du 
corps en réunissant dans une même cité un grand nombre de 
métiers qui ne pourraient se rencontrer dans une même 
famille, et elle lui vient aussi en aide pour sa vie morale.. . » 
Il est donc de nécessité naturelle que l'homme vive en 
société, naturalis nécessitas ; qu'il aide ses semblables et 
qu'il en soit aidé, par la division du travail et des professions. 

Cette vie sociale comporte des degrés. Il y a des groupe- 
ments plus ou moins étendus, qui sont logiquement et 
chronologiquement antérieurs à la société politique. La 
nature fait naître l'homme dans une famille, domus. 
Plusieurs familles groupées sous un chef forment un vicus, 
un bourg, « dont la mission, dit Dante, est de faciliter un 
échange de services entre les hommes et les choses » 1 ). La 
civiias, cité, continue Dante, est un organisme plus vaste 
qui permet de « vivre bien et à suffisance », bene sufficien- 
terque vivere. Mais à la différence d'Aristote qui s'arrête à 
la civiias, Thomas d'Aquin place, au-dessus, la province, 
et Dante, le regnum ou royaume particulier. Peut-être est-il 

1) de Monarchia, I, p. xii, t. IV de l'édit. d'ANTONio Zalta, Venise, 1758. 



Vlndividu et le Groupe 347 

permis de voir dans la province les grands fiefs qui s'étaient 
constitués en unités importantes, comme le duché de 
Normandie, ou le duché de Brabant avec qui Thomas eut 
des rapports. Quant aux royaumes particuliers, ils se con- 
stituaient sous ses yeux, notamment dans le sud de l'Italie, 
où les princes de la maison d'Anjou gouvernaient les Deux 
Siciles, tandis que les grands états européens étaient en 
voie de revêtir leur caractère propre. "Un royaume parti- 
culier procure les mêmes avantages que la cité, mais donne 
un sentiment plus intense de sécurité, « cum majori fiducia 
sure tranquillitatis » l ), en quoi Dante reprend cette pensée 
thomiste que le royaume mieux que la cité répond aux 
besoins de la guerre lorsqu'on est attaqué par des enne- 
mis *). 

Puisque la collectivité n'existe que pour aider les indi- 
vidus, le bien de la collectivité ne sera donc pas d'une 
autre nature que celui des individus. La collectivité serait- 
un non-sens si, les rôles étant intervertis, l'Etat poursuivait 
une mission qui ne coïncidât plus avec le bonheur de chacun 
de ses sujets, et si pour l'atteindre, l'individu devenait entre 
ses mains un outil dont on abuse et qu'on brise dès qu'il a 
cessé d'être utile. Cette conception est neuve et médiévale. 
Vous n'ignorez pas, en effet, que la théorie que je viens de 
rappeler sur la nécessité de la vie sociale, sur son caractère 
naturel, est de provenance aristotélicienne. Mais chez 
Aristote les individus sont faits pour la cité et ne valent 
que pour la cité ; leur devoir primordial est d'être de bons 
citoyens et d'accroître leur vertu civique. Chez les scolas- 
tiques, au contraire, le bien de l'Etat est subordonné à 
celui des individus. Tel est le sens de cette belle formule 
que je cueille dans le de regimine principum : « oportet 
eumdem finem esse midlitudinis humanae qui est hominis 
unius » 3 ), ou encore dans le de monarchia : « Non enim 

1) de Monarchia, ibid. 

2) De regimine principum, 1. I. 

3) Ibid., I, cap. 14. 



348 M. De Wulf 

cives propter consules nec gens propter regem, sed e con- 
verso » 1 ). 

Il en résulte que, vis-à-vis de l'Etat, l'individu se dresse 
auréolé de certains droits intangibles et imprescriptibles, 
qui dérivent de sa valeur personnelle et auxquels nul 
Etat ne peut toucher. Ce sont les droits de l'homme. Leur 
fondement est la loi de nature, c'est-à-dire l'essence même 
de l'être humain, é*t la loi éternelle, ou les relations éter- 
nelles qui règlent l'ordre des êtres, conformément aux 
décrets de la sagesse incréée. Droit de conserver sa vie, 
droit de se marier et d'élever ses enfants, droit de cultiver 
son intelligence et d'être instruit de la vérité, droit de vivre 
en société : voilà quelques-unes des prérogatives qui 
figurent dans la déclaration des droits de l'homme au 
xm e siècle, car cette énumération, empruntée textuellement 
à Thomas d'Aquin n'est pas limitative 2 ). Vous voyez déjà 
combien cette conception de la valeur de l'individu vis-à-vis 
du pouvoir central est issue du tempérament féodal : 
chevalier, baron, vassal, bourgeois, depuis trois siècles 
étaient tous jaloux de vivre leur vie. Les philosophes du 
xiii* siècle ont su enrichir et compléter sur le terrain de la 
morale sociale cette grande théorie établie dès le xn e siècle, 
et qui constitue l'aboutissement de la querelle dite des uni- 
versaux, à savoir que l'individu est la seule réalité humaine. 

Nous pouvons maintenant faire un pas de plus, et 
faire voir que le xin e siècle suspend toute sa morale, 
personnelle ou collective, à la métaphysique. Pourquoi, en 
effet, la personne humaine possède-t-elle ce droit de réaliser 
sa béatitude qu'elle tient de la nature et de Dieu, et 
qu'aucun Etat ne peut entraver ? La métaphysique répond : 
Parce que la personne humaine seule existe par elle-même, 
propter se existens 3 ) ; seule elle est une réalité substan- 



1) Lib. I. 

2) Summa theologica, l a 2™, q. 04, a. 2. 

3) 2»2ae, 47, a. 11. 



V Individu et le Groupe 349 

tielle, un être indépendant de tout autre, et qui se suffise. 
— Par contre, une collectivité quelconque, donc aussi un 
Etat n'est pas un être réel, mais un simple groupement de 
personnes humaine^ (multitudo hominum). 

Avant d'arriver à l'aspect philosophique de cette doctrine, 
voyons sous quel angle elle intéresse les juristes et les 
canonistes et comment elle est intimement liée à la men- 
talité politique du xm e siècle, 



III. — La théorie des juristes et des canonistes 

Juristes et canonistes ont simplement repris du droit 
romain la notion de Yuniversitas, ou de la corporation, 
pour l'appliquer, les premiers à l'Etat, les seconds à l'Eglise. 
Or, la corporation romaine est une association d'individus 
et elle nest que cela. Sans doute, elle est le siège de droits 
privés, et notamment elle peut posséder et acquérir des 
biens ; mais, comme l'a fort bien remarqué Savigny, 
elle n'est pas une personne réelle. Les jurisconsultes 
romains étaient trop réalistes, trop dociles à la saine 
logique pour introduire dans cette association, dont le but 
était mercantile, industriel, une réalité distincte des 
membres, une âme collective. 

"De même, au moyen âge, les églises particulières, les 
monastères, l'Eglise universelle n'ont jamais été regardés 
par, les canonistes comme des Entités réelles, distinctes des 
membres qui les composent. Innocent IV, qui passe pour 
un canoniste éminent, est le premier qui aurait parlé de la 
corporation comme d'une persona ficta, une personne fic- 
tive — formule élégante qui ne se trouve pas dans le 
Digeste de Justinien, mais qui rend bien la pensée du 
xm e siècle. Maitland-Gierke l'a appelé le père de la théorie 
de la personne fictive l ). Puisque la corporation n'est pas 

1) Gierke, Political théories of the Middle Ages, p. xix, trad. Maitland, 
Cambridge University Press, 1900. 



350 M. De Wulf 

une Entité, un organisme vivant au sens réel, elle n'a ni 
intelligence ni volonté ; un corps politique ne peut com- 
mettre ni crime, ni délit, et ne doit pas craindre d'être puni 
dans un autre monde. 

Les légistes du moyen âge expliquent de la même 
manière la personnalité artificielle du royaume, de l'Em- 
pire. Grand ou petit, l'Etat n'est pas une entité distincte 
de ses citoyens, mais une masse collective d'hommes indi- 
viduels qui constitue le populus. Sa mission, écrit l'auieur 
d'un traité de aequitate, attribué à Irnerius, est de veiller 
au bien-être des individus qui sont ses membres 1 ). De 
même, la société des Etats, dont rêve Dante, est un grou- 
pement d'individus, une respublica humana, bien plus 
qu'une union de gouvernements 2 ). Le monarque universel 
est le serviteur de tous, minister omnium, comme le pape 
est le serviteur des serviteurs de Dieu. Il veut/le bien 
de chaque homme; il est plus près de chaque citoyen que 
ne l'est un souverain particulier. Et Baldus écrit un peu 
plus tard au xiv e siècle : Imperium non habet animum 
ergo non habet velle née noïle quia animi sunt 3 ). 

Cette conception que la collectivité sociale n'est pas une 
entité en dehors de ses membres doit-elle être appelée une 
faillite des canonistes et des juristes 4 ) ? Elle est bien plutôt 
le triomphe du bon sens et de la saine raison. 

Je ne crois pas que l'Etat soit un Etre, une substance 
réelle en dehors des citoyens, et je souscris pleinement à 
l'application qu'en fait Paul Bourget dans un de ses der- 
niers romans, le Sens de la mort, lorsqu'il rappelle que 
mourir pour la France, ce n'est pas mourir pour une entité 



1) Irnerius, De aequitate, II. Universitas, id est populus, hoc habet officium, 
singulis scilicet hominibus quasi membris providere. Cf. Carlyle, op. cit., 
vol. II, p. 57. 

2) Cf. notre étude The society of nations in the thirteenth century. Interna- 
tional Journal of Ethics, 1919, p. 210-229. 

3) Cf. Gierke, op. cit., p. 70. 

4) Gierke, ibid. 



L'Individu et le Groupe 351 

collective, mais pour l'ensemble des Français présents et à 
venir '). 

IV. — Les fondements métaphysiques du principe 

La raison profonde de la doctrine que la "collectivité de 
l'Etat n'est pas une entité spéciale est fournie par la philo- 
sophie scolastique. Le pluralisme domine le monde. Il 
n'existe et ne peut exister que des êtres individuels. Ce sera 
tel chêne, telle abeille, tel infusoire, tel atome, tel ion" 
ou électron — donc aussi tel homme. Et comme l'unité 
d'un être n'est qu'un de ses aspects (ens et unum conver- 
tuntur), seuls les êtres individuels, doués -de réalité sub- 
stantielle, possèdent une unité interne et physique. Une 
forêt -de chênes, une ruche d'abeilles, une colonie de 
microbes, un attelage de huit chevaux, un bateau à 
vapeur, une maison ne sont pas des êtres physiques. Leur 
unité n'est pas une unité physique, parce qu'ils ne forment 
pas mie substance. Ainsi en est-il d'une armée, d'un peuple, 
d'une cité, d'un Etat, d'une collectivité humaine quel- 
conque. 

En quoi donc consiste l'unité qui leur revient? La méta- 
physique de Thomas d'Aquin projette des lumières sur cette 
délicate question. Après avoir dit pourquoi l'individu ne 
peut" vivre isolé, mais devient membre d'une collectivité 
familiale et politique, il écrit : « Ce tout qu'est le groupe 
civil ou familial ne possède que l'unité (externe) d'ordre et 
conséquemment il est dépourvu de l'unité proprement dite 
(qui appartient à la substance de la nature) hoc totum... 
habet solam unitatem ordinis, secundum quant non est 
aliquid simplicité)- unum. Voilà pourquoi une partie de 



1) Bourget met dans la bouche du docteur Marsal ces paroles : « Rappelez- 
vous ce mot d'un de nos blessés : « Sortir de la tranchée, sur l'échelle, c'est 
monter à l'échafaud ». Ils y montent. Pour qui ? Pour la France. Mais la France, 
c'est la somme des destinées françaises ». P. 173, édit. 1915. Paris, Pion. 



352 M. De Wulf 

ce tout peut dépenser des activités qui ne sont pas le 
fait de la collectivité — un soldat, par exemple, pose 
des actes qui n'appartiennent pas à l'armée. Ce qui 
n'empêche que la collectivité dépense des activités qui 
ne sont pas le fait exclusif de quelque partie du tout, par 
exemple, un combat livré par toute l'armée, ou encore la 
traction d'un navire est l'activité de la masse d'hommes qui 
le traînent »*). 

Il y a donc une différence profonde entre l'unité d'un 
être individuel, entre l'indivision qui appartient à la per- 
sonne humaine, et l'unité externe qui résulte du groupe- 
ment social des individus. L'unité interne introduit de la 
cohérence au dedans ; elle protège l'être contre la destruc- 
tion de son individualité, si bien que les éléments ou parties 
constitutives de pareil être n'ont ni valeur ni existence 
autonome. Ainsi en est-il de telle âme dont l'union avec tel 
corps forme telle personne humaine. Dès lors l'idée même 
de personne-collective implique contradiction. Ou bien les 
membres (par exemple les citoyens) qu'on suppose entrer 
dans la composition de cette personne collective (par 
exemple l'Etat) conservent leur indépendance substantielle, 
et dans ce cas il n'y a pas une personne, mais une collection 
de personnes. Ou bien ces membres sont dépendants du tout 
dans leur existence même, et dès lors chacun d'eux perd 
son individualité. Il y va tout autrement de l'unité externe 
qui appartient à un groupe de substances individuelles, par 
exemple de "personnes de la même famille ou du même état, 



1) « Sciendum est autem quod hoc totum, quod est civilis multitudo vel 
domesticia familia, habet solam unitatem ordinis, secundum quatn non est 
aliquid simpliciter unum. Et ideo pars ejus totius potest habere operationem 
quae non est operatio totius, sicut miles in exercitu habet operationem quae 
non est totius exercitus. Habet nihilominus et ipsum totum aliquam opera- 
tionem, quae non est propria alicujus partium, puta conflictus totius exercitus. 
Et tractus navis est operatio multitudinis trahentium navem ». J'entends ici par 
unité d'ordre, une unité externe, c'est-à-dire résultant de la mise en présence 
d'êtres externes l'un à l'autre — par opposition à l'unité physique qui résulte 
d'un ordre interne et qui se réalise dans un être composé de plusieurs éléments. 



'L'Individu et le Groupe - 353 

puisque cette unité n'affecte en rien l'unité interne propre 
à chaque membre. 

Mais alors, direz-vous, la famille, l'Etat ne sont rien ? 
Ce serait dépasser la doctrine exposée. Car l'unité de groupe 
que Thomas d'Aquin oppose à l'unité individuelle est 
d'ordre fonctionnel ; elle repose sur une mise en commun 
d'activités humaines dont chaque membre fait apport. 
Activités réelles assurément, mais d'une réalité différente de 
la réalité incommunicable qui fait de chaque membre du 
groupe une substance indépendante et qu'il ne peut aliéner. 
Les hommes qui tirent une barque mettent en commun leur 
effort musculaire. Les membres d'une société d'agrément 
mettent en commun une parcelle minime de leur activité, 
par exemple une demi-heure de bridge avec un partenaire 
et ils peuvent toujours y renoncer. 

Dans la société familiale et civile au contraire, l'apport 
est imposé par la nature ; il n'est pas révocable, et il absorbe 
certaines activités fondamentales de l'individu. Aux heures 
graves de la vie, la famille, ou l'Etat peuvent réclamer au 
profit d'une mission collective toute l'activité de leurs 
membres. Même alors ceux-ci n'abdiquent jamais leur 
personnalité, parce qu'ils n'abdiquent par leur être propre. 

« La communauté de l'Etat, dit Thomas d'Aquin, com- 
prend de nombreuses personnes, et son bien est le résultat 
d'activités variées » l ). 

Vue du biais de la métaphysique scolastique, l'unité 
d'un groupe de bateliers attelés à une barque est de même 
nature que l'unité de la famille ou de l'Etat, ou de toute 
une civilisation. La différence qui existe entre ces divers 
groupes et leur hiérarchie proviennent de la différence et 
de la valeur hiérarchiques des activités dépensées. Un état, 
une civilisation s'élèvent en perfection à mesure que ces 



1) « Bonum aulem commune constat ex multis, et ideo oportet quod lex ad 
multa respiciat et secundum personas et secundum negotia et secundum tem- 
pora. Constituitur enim communitas civitatis ex multis personis et ejus bonum 
per multipliées actiones procuratur ». S. Theol., l a 2 ae , q. 96, art. 1. 



/ 



354 M. De Wulf 

activités deviennent plus complètes, plus variées, plus 
intenses. Le Bonum commune que l'état doit poursuivre 
naît de l'harmonie des activités de ses membres. 

Ces considéra lions expliquent comment on peut parler à 
la fois de Yunité de la civilisation du xm c siècle et du 
pluralisme qui est à sa base : l'unité d'une civilisation 
basée sur une communauté d'aspirations, de croyances, de 
sentiments moraux et artistiques, de langue, d'organisation 
de la vie n'est qu'une unité d'activités, une unité d'ordre, 
unitas ordinis ; elle n'a rien de l'unité de substance ou de 
l'unité physique qui appartient à chacun des nombreuses 
personnes qui sont les agents de cette civilisation l ). 

Dans la doctrine scolastique et thomiste, la vie de groupe 
acquiert, on le voit, un sens dynamique ; elle repose sur 
un apport d'activités, en vue du bien commun. Possédant 
tous la même nature humaine, avec son cortège im- 
prescriptible de droits, les individus présentent la plus 
grande diversité dans leurs talents, leurs facultés, leurs 
activités. Égalité dans la substance, inégalité dans leurs 
moyens d'action, telle est la loi métaphysique qui règle le 
jeu de la vie sociale à tous ses degrés, et le bon fonction- 
nement de l'Etat s'en inspire. 



V. — Les comparaisons anthropomorphiques 

En tenant compte de ces enseignements de la scolastique, 
il est aisé de réduire à leur juste valeur les comparai- 
sons favorites auxquelles recourent publicistes, canonistes, 



1) Faute d'avoir aperçu cette distinction entre l'unité d'ordre et l'unité phy- 
sique, beaucoup d'historiens nient l'individualisme médiéval, méconnaissant 
ainsi l'enseignement fondamental de la métaphysique du xm e siècle : « Nihil est 
praeter indivlduum ». Frappé du caractère unitaire de la civilisation, M. E. Barker, 
par exemple, écrit : « We can hardly say that the middle âges hâve any concep- 
tion of the state. The notion of the state involves plurality, but plurality is ex 
hypothesi not to be found ». Unity in the Middle âges, p. 1 12 (in Unity in the 
Western civilization, éd. by Marvin, Oxford, 1915). 



V Individu et le Groupe 355 

légistes, théologiens, pour rendre sensible la situation des 
individus vis-à-vis de la collectivité, comparaison de l'Etat 
avec le corps humain ; ou encore comparaison de la société 
humaine avec le corps mystique du Christ. 

Jean de Salisbury, un des premiers, poursuit dans le 
détail le parallèle des membres du corps humain et des 
parties de l'Etat. Le monarque est la tête ; le sénat, le 
cœur; la cour représente les côtes ; officiers et juges sont 
les yeux, les oreilles et la langue ; les officiaux sont les 
mains ; le département des finances est le ventre et les 
intestins; les paysans et les industriels sont les pieds de 
l'Etat, si bien; remarque l'écrivain anglais, que l'Etat a 
^plus de pieds que le centipède ou la scolopendre. La pro- 
tection du peuple devient dès lors la chaussure de l'Etat, et 
il n'y a aucune raison de s'arrêter dans ce jeu anthropo- 
morphique l ). Le parallèle n'est pas une trouvaille de 
J. de Salisbury. Lui-même s'en réfère à une lettre à Trajan, 
faussement attribuée à Plutarque et qui n'est pas retrouvée. « 
On reprend la comparaison au xm e siècle. Chaque Etat, 
chaque église, chaque cité, chaque corporation est comparé 
à un corpus naiurale. 

Mais les philosophes du xm e siècle ne se sont pas 
trompés sur la valeur de la comparaison analogique. Engel- 
bert de Volkersdorf, abbé d'Admont, qui écrit aux environs 
de 1290 un traité de reyimine principum, parle d'un corps 
moral et politique, corpus morale et politicum, par opposi- 
tion au corps de la nature 2 ). De même, lorsque Thomas 
d'Aquin appelle la collectivité des citoyens une personne 
publique, persona publica 3 ), on ne peut se méprendre sur 
le sens vrai de pareille expression. Réduite au rôle d'instru- 
ment imaginatif, la comparaison ne manque pas d'élégance. 
Elle montre de façon saisissante que, dans l'organisme 



1) Polycraticus, lit». V, cap. 1 et 2. 

2) Qierke, op. cit., p. 24. 

3) Summa theologtca, l a 2 ae , q. 90, art. 3. 



356 . - M. De Wulf 

politique ou ecclésiastique, tous les membres n'occupent pas 
la même place, qu'il y a une diversité de fonctions, qu'il y 
a des articulations intermédiaires, que l'organe sain peut 
suppléer à un organe malade. Elle est bien faite pour plaire 
à la mentalité du moyen âge qui se délecte dans des sym- 
boles, qui parle du mariage mystique du Christ avec 
l'Eglise particulière, et qui compare à des filles les abbayes 
qui essaiment de l'abbaye mère. Ces symboles et d'autres 
n'ont donné le change à personne. Pas plus qu'aujourd'hui 
on ne prend à la lettre, ou la parole d'un Tennyson, qui 
donne à la foule « un million de pieds » l ), ou le titre de 
villes adoptées dont bénéficient des cités éprouvées par la 
guerre ou celui de villes marraines dont s'enorgueillissent 
celles qui les protègent. Les philosophes du xm e siècle 
n'ont pas pris la paille des mots pour la graine des idées. 
La théorie organiciste, mise à la mode par des sociologues 
allemands est opposée au génie de la philosophie et de la 
conception politique du moyen âge. 

Peu avant la guerre, je revis la cathédrale de Strasbourg. 
Une lézarde déchirait la façade de la tour principale, et il 
avait été nécessaire d'établir un échafaudage pour empêcher 
l'affaissement de l'édifice. Un ami m'expliqua que les archi- 
tectes du moyen âge avaient bâti la cathédrale sur un 
pilotis de chênes puissants, que les troncs d'arbre avaient 
résisté aux siècles parce qu'ils baignaient dans des couches 
d'eau, mais que des travaux récents de drainage avaient eu 
ce résultat imprévu de mettre à sec les troncs séculaires et 
de compromettre leur solidité. — Invisibles et souterrains, 
ils avaient jusque-là soutenu le merveilleux joyau gothique, 
sans qu'on se doutât de leur fonction vitale et de leur 
présence. 

Ainsi en est-il de la doctrine métaphysique que je viens 
de rappeler et que j'ai appelée au début les assises invisibles 

1) The million footed mob (The Fleel). 



L'Individu et le Groupe 357 

et souterraines de la philosophie sociale du xm e siècle. Sur 
elles reposent la morale, comme sur la morale est établie 
cette directive que l'Etat est fait pour le citoyen, la collec- 
tivité pour ses membres. Si la métaphysique scolastique 
devait s'écrouler, la morale serait compromise, et une 
lézarde déchirerait l'édifice de la philosophie sociale. 

M. De Wulf. 



23 



XVI 

MÉTÉORES CARTESIENS 

ET 

MÉTÉORES SCOLASTIQUES 



Les Météores sont un ouvrage qui de très bonne heure a préoccupé 
la pensée de Descartes. Il en a conçu l'idée dès 1629, à l'occasion du 
phénomène des parhéiies, dont Mersenne lui avait parlé, et dont un 
de ses amis lui avait donné la description deux mois plus tôt en lui 
en demandant l'explication. Comme Descartes « ne trouve jamais 
rien que par une longue traînée de diverses considérations » et 
(ju'il doit se donner tout à une matière lorsqu'il veut en examiner 
quelque partie, il a interrompu l'ébauche des Méditations métaphy- 
siques à laquelle il travaillait et a dû « examiner par ordre tous 
les Météores » avant d'avoir trouvé une explication satisfaisante du 
phénomène. Descartes y a réussi toutefois et, ajoute-t-il : « Je pense 
maintenant en pouvoir rendre quelque raison, et suis résolu d'en 
faire un petit traité qui contiendra la raison des couleurs de 
l'arc-en-ciel, lesquelles m'ont donné plus de peine que tout le reste, 
et généralement de tous les phénomènes sublunaires » (à Mersenne, 
8 oct. 16-29, 1, 22, 9-23, 12). 

A partir de ce moment Descartes n'a guère cessé de s'en préoccuper 
jusqu'au moment de la publication de son ouvrage. L'hiver 1629- 
1030 a été si chaud en Hollande, qu'on n'y a vu ni glace ni neige 
et Descartes se plaint de n'avoir pu y faire « aucune remarque » 
touchant ses Météores. On doit cependant ajouter qu'il a pu 
observer la neige sexangulaire : « Au reste, si M. Gassendi a 
quelques autres remarques touchant la neige, que ce que j'ai vu 
dans Kepler, et remarqué encore cet hiver, de Xive sexangula et 
C.randine acuminata, je serai bien aise de l'apprendre ; car je veux 
expliquer les Météores le plus exactement que je pourrai » (à Mer- 
senne, 4 Mars 1630, I, 127, 6-19). Il est donc curieux des obser- 
vations des autres, et désireux d'en faire lui-même ; tantôt il les 



Météores Cartésiens et Météores Scolastiques 359 

nomme « remarques », tantôt « observations », tantôt même « expé- 
riences », comme c'est le cas pour les deux couronnes qu'il aperçoit 
autour d'une chandelle en traversant de nuit le Zuyderzee pour aller 
de Frise à Amsterdam. C'est qu'ici en effet il constate que les 
couleurs ne se forment pas dans l'air mais dans les humeurs de son 
œil droit : « et mettant seulement le doigt entre mon œil et la 
flamme de la chandelle, elles disparaissaient entièrement. De quoi 
je pense pouvoir assez rendre raison ; et cette expérience m'a telle- 
ment plu que je ne la veux pas oublier en mes Météores » (à Golius, 
19 mai 1655, I, 319, 49-320, 5). 

C'est pendant l'impression même de la Dioptrique que Descartes 
conçut le dessein d'ajouter les Météores au Discours de la Méthode. 
Il s'était employé pendant les deux ou trois premiers mois de l'été 
1735 à résoudre plusieurs difficultés qu'il n'avait encore jamais 
examinées et qu'il prenait plaisir à démêler. Mais il n'avait pu se 
décider à mettre son traité au net, ni à écrire la préface qu'il voulait 
y joindre, à partir du moment où il n'espérait plus -rien apprendre 
sur la question [à Huygens, I e ' nov. 1635, I, 329, 28-330, 41]. En 
4636, au contraire, les Météores sont prêts pour l'impression et 
doivent accompagner, avec la Dioptrique et la Géométrie, le « projet 
d'une Science universelle qui puisse élever notre nature à son 
plus haut degré de perfection » [à Mersenne, mars 1636, I, 339, 
16-340, 10]. " 

L'ensemble de ces traités concourt à la même œuvre. Ils ont tous 
pour but de « préparer le chemin et fonder le gué » au traité de 
physique que Descartes publiera si le monde le désire, et si d'ail- 
leurs il y trouve « son compte et ses sûretés ». Mais chaque traité 
se distingue des autres par un caractère particulier. Le premier 
enseigne une Méthode générale dont les trois traités suivants 
prouvent la valeur. De ces trois traités l'un a « un sujet mêlé de 
Philosophie et de Mathématique » (la Dioptrique), le second « un 
tout pur de Philosophie », et le troisième « un tout pur de Mathé- 
matiques (la Géométrie), [à ***, 27 avril 4637, I, 370, 2-15]. Les 
Météores sont donc un sujet de Philosophie pure, c'est-à-dire que 
dans ce traité, et le point est d'importance en ce qui concerne notre 
étude, les mathématiques n'auront pas à intervenir. 

Ce traité sans mathématiques, si nouveau par la méthode qu'il 
employait, ne l'était nullement quant à l'objet qu'il étudiait. Dans 
les pages substantielles que M. Ch. Adam a consacrées aux Météores 
[Descartes, Sa vie et ses œuvres, t. XII, p. 197-208], il insiste avec 
beaucoup de raison sur ce fait que Descartes recommence avec ce 
traité l'étude d'un sujet qui était traditionnel dans la philosophie 



3G0 E. Gilson 

scolas tique. La seule lecture du sommaire des Météores d'Eustache 
de Saint-Paul — un chapitre assez court de sa Summa philosophica — 
et des matières que le Cours d'Abra de Raconis faisait rentrer sous 
cette rubrique, suffit à suggérer l'impression très nette que Des- 
cartes, en écrivant son ouvrage, voulait démontrer par un exemple 
concret la supériorité écrasante de la nouvelle philosophie sur 
l'ancienne [Voir ces sommaires dans C. Adam, op. cit., pp. 204-205]. 
C'est d'ailleurs pourquoi, lorsqu'on lui reprochera la faiblesse de 
ses explications, nous le verrons demander que l'on compare ses 
Météores à ceux de la scolastique et que l'on cherche de quel côte 
les principes sont les plus féconds. • [« Sed si velit enumerare 
problemata, quœ in solo tractatu de Meteoris explicui, et conferre 
cum iis quœ ab aliis de eadem materia... hactenus tradita fuere, 
confîdo ipsum non adeo magnam occasionem reperturum pinguius- 
culam et mechanicam philosophiam meam contemnendi » (à Plem- 
pius, 3 oct. t637, 1, 430, 9-15). « Si on compare ce que j'ai déduit 
de mes suppositions, touchant la vision, le sel, les vents, les nues, 
la neige, le tonnerre, l'arc-en-ciel, et autres choses semblables, 
avec ce que les autres ont tiré des leurs, touchant les mêmes 
matières, j'espère que cela suffira pour persuader à ceux qui ne 
sont point trop préoccupés, que les effets que j'explique n'ont point 
d'autres causes que celles dont je les déduis » [à Regius, janvier 
4642, III, 504, 28-505, 2; à Morin, 13 juillet 1038, II, 200, 13-21]. 
D'ailleurs la. simple publication de cet Essai devait nécessairement 
apparaître comme une sorte de défi lancé aux philosophes de l'Ecole. 
11 fallait désormais prendre parti pour ou contre la philosophie 
nouvelle. A moins de feindre d'ignorer l'ouvrage, on ne pouvait plus 
désormais enseigner dans les collèges les Météores d'Aristote sans 
avoir d'abord démontré la fausseté de ceux de Descartes ; il fallait 
le réfuter ou le suivre. C'est ce que Descartes écrivait au P. Noël en 
octobre 1637 : « Au reste, il n'y a personne qui me semble avoir 
plus d'intérêt à examiner ce livre que ceux de votre compagnie ; 
car je vois déjà que tant de personnes se portent à croire ce qu'il 
contient que (particulièrement pour les Météores) je ne sais pas de 
quelle façon ils pourront dorénavant les enseigner comme ils font 
tous les ans en la plupart de vos collèges, s'ils ne réfutent ce que 
j'en ai écrit ou s'ils ne le suivent », [au P. Noël, octobre 4637, 
I, 455, 18-26]. Et c'est aussi parce qu'il comptait sur les Météores 
pour introduire sa philosophie dans les Collèges des Jésuites 
[V. sur ce point, E. Gilson, La liberté chez Descartes et la théologie, 
pp. 319-332] qu'il pardonnera difficilement au P. Bourdin d'avoir 
publiquement attaqué les Météores. Le seul jugement précipité de 



Météores Cartésiens et Météores Scolastiques 361 

ce Père a suffi pour détourner de lire les Météores tous les profes- 
seurs qui, chaque année, enseignent cette matière dans les collèges 
de la Compagnie de Jésus. [« Jamque mihi videor ejus rei fecisse 
experimentum circa Tractatum quem edidi de Meteoris ; cura enim 
partem Philosophiae contineat quae, nisi admodum fallor, accura- 
tius et verius in ipso explicatur, quam in ullis scriptis aliorum, 
nullam puto esse causam cur Philosophi, qui Meteora singulis 
annisin unoquoque ex vestris Collegiis docent,illum praetermittant, 
quam quia forte de me R. P. (scil. Bourdin) judiciis credentes, 
nunquam legerunt ». VII, 573]. Il ne serait donc peut-être pas sans 
intérêt de comparer de près les Météores de Descartes avec l'un des 
traités scolastiques dont il s'était servi au cours de ses études à la 
Flèche et de chercher si la préoccupation de s'opposer à la philo- 
sophie de ses anciens maîtres n'a pas laissé dans son ouvrage des 
traces qu'il soit intéressant de relever. Nous prendrons comme base 
de comparaison l'un des rares manuels scolastiques dont nous 
soyons sûrs que Descartes l'ait connu, celui des Coïmbrois [« je ne 
me souviens plus que des Conimbres, Toletus et Rubius... » à 
Mersenne, 30 sept. 1640, III, 185, 11-12. Il leur ajoute un peu plus 
loin l'abrégé du Feuillant (E. de Saint-Paul) dont il a d'ailleurs 
oublié le nom], le plus remarquable de tous d'ailleurs, par la 
richesse et la belle ordonnance de son contenu [Commentant in 
libros Meteororum Aristotelis Stagyritae, Conimbricae, 1598, in-4]. 
Si l'on compare les matières traitées dans les Météores scolas- 
tiques et dans les Météores de Descartes on ne peut pas ne pas 
constater une certaine correspondance entre les contenus respectifs 
des deux ouvrages. 



In lib. Meteororum. 
(Conimb.). 

Tractatus I. 

Quaenam sit materia (scil. vapores 
et exhalationes), quae causa efficiens 
meteor. impressionum. 

De locis in quibus elementariae im- 
pressione3 contingunt. 

Quaedam apparentia quae portenta 
dicuntur. 

- Tractatus II. 

De meteoris ignitis particulatim. De 
tonitru. De fulgure. De fulmine. De 
fulminum effectis. 



Les Météores. Les Principes. 
(Descartes). 

Météores. Discours 2. 
Des vapeurs et des exhalaisons. 



Météores. Discours 7. 

Des tempêtes, de ta foudre et de 
tous les autres feux qui s'allument en 
l'air. 



362 



E. Gilson 



Tractatus III. 



De cometis 



Tractatus IV. 

De spectris et imaginibus quae sub 
astris aliisve locisin sublimi apparent. 

De circulo lacteo, seu via lactea. 

De coloribus in aère apparentibus. 
De voragine, hiatu et area seu corona. 
De virgis et pareliis. 

Tractatus V. 
De iride seu arcu coelesti. 
Tractatus VI. 
De ventis. 

Tractatus VII. 

De aqueis concretionibus. 

De nubibus et pluvia. De pluviis 
extraordinariis et prodigiosis. De pre- 
sagiis temporum. De nebula seu cali- 
gine. De nive. De grandine 1 . De glacie. 
De rore et pruina. 

De melle. Antfquorum saccharum 
non esse quidpiam e coelesti rore con- 
cretum ut quidam putant. De manna. 

Tractatus VIII. 

De mari. De maris ortu situque. 
Varii motus quibus mare cietur. Reci- 
procum maris aestum non ubique sui 
similem esse. Variae Philosophorum 
sententiae de effectrici causa aestus 
marini. Eorum sententia qui causam 
marini aestus in Lunae vim conferunt. 
Quamobrem mari datus a natura mo- 
tus. De maris et terrae permutatio- 
nibus. De diluviis. 



« Et pour ce que j'ai tâché d'expli- 
quer curieusement leur production et 
leur nature (scil. des comètes) et que 
Je ne crois point qu'elles appartiennent 
aux Météores, non plus que les trem- 
blements de terre et les minéraux que 
plusieurs écrivains y entassent... ». 
VI, 323, 18-22. 

Sur la voie lactée, rien. 

Sur les couleurs que nous voyons 
dans l'air, Météores, Disc. 9, p. 345, 
1 — 348, 6. 

De area seu corona. 348, 6, à la fin. 

De parheliis, v. Discours dernier, 
De l'apparition de plusieurs soleils. 

Discours 8. 

De l'arc-en-ciel. 

Discours 4. 

Des vents. 

Discours 5. 

Des nues. 

Discours 6. 

De la neige, de la pluie et de la grêle. 

Pour lesipluies extraordinaires, Dis- 
cours 7, p. 321, 16-21. Les présages 
des temps. Discours 6, p. 310, 23 — 
311, 24. De rore et pruina. 309, 17 — 
310, 14. De melle, 310, 14-22. 

Météores : rien. 

Principes de philosophie, IV e partie, 
art. 49-56. 

« ... J'en ai touché quelque chose 
dans mon Monde, où j'ai expliqué 
très particulièrement l'origine des fon- 
taines, et le flux et le reflux de la mer; 
ce qui est cause que je n'en ai rien du 
tout voulu mettre dans mes Météores ». 
II, 430, 15-24. 



Météores Cartésiens et Météores Scolastiques 363 



Tractatus 9. 
De fontibus et fluminibus. 

Tractatus 10. 

De aquarum quatitatibus. 

De quarumdam aquarum excellente 
frigore et de aquis calidis. De aqua- 
rum sapore et odore. De salsedine. 
De salsedine maris variae philosopho- 
rum sententiae. Explicatio verae opi- 
nionis de maris salsedine. Quaenam 
aquae salubriores praestantioresque 
sint. 

Tractatus 11, 12, 13. 

De terraemotu. De ignis subterra- 
neis. De metallis. 



Météores : rien. Voir art. précédent. 

Principes de philosophie. P. IV, 
art. 64-66. 

Discours 3. 
Du sel. 
Principes, IV, art. 67-70. 



Météores : rien. Cf. texte de Descartes 
cité en regard du Tract. 3. 

Principes IV. Tremblement de terre, 
art. 77-79. Feux souterrains, art. 94. 
Métaux, art. 57-63, 72-75, 136-144, etc. 



Il y a donc entre les contenus de ces deux ouvrages, à côté de 
différences que l'on ne doit pas négliger, des ressemblances qui 
demeurent frappantes. La différence la plus notable peut-être est 
(jue Descartes supprime des Météores l'explication des Comètes. La 
scolastique en effet considérait les Comètes comme des phénomènes 
sublunaires et non point comme des corps célestes. On leur attri- 
buait comme matière une exhalaison grasse, épaisse, composée de 
parties bien agglutinées, capable, par conséquent, de s'enflammer 
aisément et de brûler longtemps [Cf. Index scolastico- cartésien, 
texte 77, p. 47]. Les Comètes se déplaçaient dans la région supé- 
rieure de l'air, c'est-à-dire nettement au-dessus des plus hautes 
montagnes, mais on ne les reculait pas plus loin dans le ciel. Pour 
Descartes, au contraire, ce sont des corps célestes et non plus des 
Météores ; puisqu'il définit avec l'Ecole les Météores par « les Phé- 
nomènes sublunaires » [Voir précédemment, loc. cit.], il doit donc 
en éliminer les Comètes. 

Descartes élimine également des Météores les tremblements de 
terre et les minéraux que plusieurs écrivains y entassent. C'est 
qu'en effet le litre du traité scolastique des Météores ne correspond 
pas exactement à son contenu. L'objet véritable de l'ouvrage est, 
après l'étude préalable des éléments poursuivie dans d'autres traités, 
d'étudier les mixtes. Certains mixtes sont imparfaits, c'est-à-dire 
que les éléments qui constituent ces mixtes y conservent leurs qua- 



364 E. Gilson 

lités premières. Tels sont la rosée et la glace, et tous les mixtes 
imparfaits de ce genre où l'on discerne encore aisément le chaud, 
le froid, le sec et l'humide. Mais à côté de ces mixtes imparfaits il 
en existe d'autres où la mixtion des éléments a été parfaite, de telle 
sorte qu'outre une certaine proportion des quatre qualités élémen- 
taires on y découvre encore une forme propre spécifiquement dis- 
tincte de celle de ces qualités. Les uns sont animés comme les 
plantes, les autres sont inanimés comme les pierres et les métaux. 
Aristote élimine les mixtes parfaits animés ; le traité scolastique 
devrait donc porter comme titre : de mixtis inanimatis. On se de- 
mandait d'ailleurs parfois pourquoi Aristote avait intitulé Météores, 
nom qui désigne : quae in sublimi mundi sublunaris regione 
oriuntur, ce traité dans lequel il disserte aussi de ce qui se produit 
dans les lieux souterrains et dans le sein de la terre. Quelles que 
fussent les raisons invoquées pour justifier cette anomalie [ Index 
scolastico- cartésien, t. 284, p. 181], l'existence même de la question 
montre que la réunion dans un même traité des Météores et des 
métaux ne résultait pas d'une confusion mais d'un dessein bien 
arrêté dans la pensée des scolastiques. Les uns et les autres 
sont des mixtes inanimés, soit parfaits, soit imparfaits. Descartes, 
au contraire, ne retient du traité scolastique des Météores que ce 
qui concerne les mixtes imparfaits, c'est-à-dire les Météores propre- 
ment dits. Il est cependant remarquable que l'existence des mixtes 
parfaits dans les Météores scolastiques ait laissé au moins un témoin 
dans ceux de Descartes. Le philosophe voulait montrer, au moins 
par un exemple typique, que les formes des métaux n'étaient pas 
moins explicables par sa philosophie que celles des Météores. C'est 
pourquoi Descartes intercalera dans son traité, entre les vapeurs et 
les vents, l'étude du sel : « Puis, à cause que ces vapeurs, s'élevant 
de l'eau de la mer, forment quelquefois du sel au-dessus de sa 
superficie, je prendrai de là occasion de m'arrèter un peu à le 
décrire, et d'essayer en lui si on peut connaître les formes de ces 
corps, que les Philosophes disent être composés des éléments par 
un mélange parfait, aussi bien que celles des Météores, qu'ils disent 
n'en être composés que par un mélange imparfait » [Météores, 1, 
t. VI, 232, 4-42]. L'explication du sel par les principes de la philo- 
sophie cartésienne, c'est la démonstration éclatante de la substitu- 
tion définitive des raisons mathématiques aux formes substantielles 
dans l'explication» des propriétés naturelles des corps. [« Ergo 
formae illae ad causas actionum naturalium reddendas nullo modo 
sunt inducendae. Contra autem a formis illis essentialibus, quas 
nos explicamusi manifestae ac Mathematicae rationes redduntur 



Météores Cartésiens et Météores Scolastiques 365 

actionum naturalium, ut videre est de forma salis communis m 
meis Meteoris » [à Regius, janvier 1642, III, 506, 15-20]. Aussi 
Descartes consent-il, en faveur du sel, une dérogation à l'exclusion 
prononcée par lui contre les mixtes parfaits. 

Les différences de plan entre les deux ouvrages sont très impor- 
tantes, et elles tiennent à la différence la plus profonde qui sépare 
les deux philosophies, celle de la méthode. Les traités scolastiques 
classaient les Météores d'après les quatre éléments : le feu, l'eau, 
l'air et la terre, et ils examinent successivement les météores ignés, 
aqueux, terrestres et aériens [Ch. Adam, op. cit., p. 205]. Descartes, 
au contraire, dispose ses considérations en une de ces « longues 
chaînes de raisons » dont les géomètres avaient coutume de se 
servir. Il expliquera d'abord les corps terrestres en général, pré- 
parant ainsi l'explication des exhalaisons et des vapeurs, puis il 
examinera le sel déposé sur la mer par les vapeurs, suivra ces 
vapeurs dans leur ascension aérienne et expliquera les vents, puis, 
par le rassemblement des vents, les nues, dissoudra ces nues en 
pluie, grêle ou neige, éclaircira enfin la nature des tempêtes, du 
tonnerre, de la foudre, des divers feux qui s'allument en l'air ou 
des lumières qui s'y voient. Descartes tâchera surtout de bien 
expliquer la nature de l'arc-en-ciel, de ses couleurs, et par consé- 
quent de toutes les couleurs, à quoi il ajoutera, pour terminer, 
l'explftation des couleurs qu'on voit communément dans les nues, 
des cercles qui environnent les astres et enfin « la cause des soleils 
ou des lunes qui paraissent quelquefois plusieurs ensemble». La 
solution du problème dont l'examen avait donné naissance aux 
Météores en est donc aussi la conclusion. 

L'intenlion générale de Descartes est nettement marquée dès le 
début de son ouvrage : « Nous avons naturellement plus d'admira- 
ration pour les choses qui sont au-dessus de nous, que pour celles 
qui sont à pareille hauteur ou au-dessous ». C'est une réflexion 
commune, et les philosophes de l'école ne se privaient pas de la 
rappeler [« Ea quae in sublimi apparent majorem conspicientibus 
admirabilitatem movent ». Conimb. Prooemium]. Descartes veut 
précisément montrer qu'il n'y a rien sur terre de si admirable 
qu'on n'en puisse trouver la cause et fournir l'explication ; c'est ce 
qu'il affirme expressément dès le début de son Discours premier et, 
en concluant son traité, il va plus loin encore et déclare qu'il espère 
avoir supprimé tout sujet d'admiration [« Car j'espère que ceux qui 
auront compris tout ce qui a été dit en ce traité, ne verront rien 
dans les nues à l'avenir, dont ils ne puissent aisément entendre la 
cause, ni qui leur donne sujet d'admiration » [VI, 636, 23-28]. Mais, 



•■ 



366 E. Gilson 

pour atteindre ce but, il faut d'abord expliquer la nature des corps 
terrestres en général [Discours I, VI, 232, i-A]. C'est le reste, dans 
l'œuvre de Descartes, de la distinction entre la matière prochaine 
et la matière éloignée des météores [« Sciendum igitur meteoro- 
logicas impressiones duplicem habere materiam unam remotam 
alteram proximam. Materia remota est potissimum terra et aqua ; 
haec enim materiam propinquam, ex qua fiunt Meleora, de suo 
dant. Materia propinqua est vapor et exhalatio ». Conirab. I, 1, 
p. 5]. Il est vraisemblable que ce Discours premier n'est qu'une 
transformation de cette Préface que Descartes voulait primitivement 
donner à son traité. Mais alors qu'Aristote commet la faute de traiter 
de la matière éloignée avant la matière prochaine, reportant au 
livre IV l'étude des quatre qualités premières, Descartes rétablit 
l'ordre en exposant d'abord la conception nouvelle qu'il se fait de 
la matière, et s'il est un point sur lequel il s'oppose à ses maîtres 
c'est assurément celui-là. Il ne veut ni l'atomisme de Gassendi, ni 
les formes substantielles ou qualités réelles de l'Ecole ; seulement 
des particules que l'on pourrait toujours rediviser d'une infinité de 
façons et qui ne diffèrent entre elles « que comme des pierres de 
plusieurs diverses figures qui auraient été coupées d'un même 
rocher» [Dis. I, VI, 238, 28-239, 12]. Les unes sont longues et 
unies, ce sont celles de l'eau ; d'autres sont irrégulières et inégales, 
ce sont celles qui composent les corps durs ; et dans les intervalles 
de ces particules se meut perpétuellement la matière subtile dont 
les parties, toujours très petites, mais de grosseur variable, sont 
animées de mouvements de vitesses différentes. Ces suppositions 
suffisent à rendre compte de l'eau, de la terre, de l'air et de tous 
les corps qui nous environnent, ainsi que du chaud et du froid et 
de toutes les autres qualités. Ce sont donc elles qui vont repasser 
à travers tous ces problèmes météorologiques posés par la scolas- 
tique pour en apporter de nouvelles solutions. 

Il faut s'attaquer d'abord à la matière prochaine des météores, les 
vapeurs et les exhalaisons [Dis. II. Des vapeurs et des exhalaisons, 
VI, p. 239]. Descartes les considère comme analogues aux nuages 
de poussière que soulèvent, dans la campagne, les pieds d'un 
homme ou d'une foule. Les parties des corps qui sont petites et 
aisément séparables s'en détachent lorsqu'elles sont violemment 
agitées par le soleil, et s'élèvent en l'air : « non point par quelque 
inclination particulière qu'elles aient à monter, ou que le soleil ait 
en soi quelque force qui les attire, mais seulement à cause qu'elles 
ne trouvent point d'autre lieu dans lequel il leur soit si aisé de 
continuer leur mouvement : ainsi que la poussière d'une campagne 



' Météores Cartésiens et Météores Scolastiques 367 

se soulève quand elle est seulement poussée et agitée par les pieds 
de quelque passant » [Discours II, p. 239, 24-240, 7]. Il n'y a donc 
pas lieu de supposer que la chaleur des corps célestes, dissolvant 
l'air et l'eau, leur confère la légèreté que possède tout ce qui est 
rare et chaud. Par cette action purement mécanique la légèreté 
inhérente aux exhalaisons se trouve supprimée [« Hoc vero maxime 
praestant sua vi et influxu corpora coelestia... Causa vero instru- 
mentaria, qua corpora coelestia ad haec effecta utuntur, est potis- 
simum calor, qui aquam, ac terram pervadit, easque attenuando in 
halitus sol vit ; quos pariter in sublime effort interventu levitatis, 
quae calorem ipsum et raritatem consequitur, ut in superioribus 
démentis conspicimus ». L'Ecole connaît une explication analogue 
à celle de Descartes, mais elle la rejette : « Sunt tamen qui putent 
vapores et exhalaliones haudquaquam in se recipere levitatem, cujus 
impulsu in altum ferantur, sed trudi extrinsecus a calore, quem sol 
in hac infima regione reciprocantibus in se radiis congeminat. At 
non recte philosophantur. Primum quia calor non est virtus per se 
loco movens. Secundo quia cum praedicti halitus sint tenues et 
calidi, qua ex complicatione levitas oritur, cur non habeant levi- 
tatem sibi inhaerentem, cujus vi sursum commeent » ? Conimb. 1, 
i,p. 9]. 

Les vapeurs et les exhalaisons ne doivent pas être confondues. 
Dans ses lignes générales la distinction que Descartes introduit entre 
elles est la même que celle de l'Ecole. Les vapeurs sont de nature 
aqueuse, les exhalaisons sont au contraire composées de ces parties 
irrégulières dont nous avons dit que se composent les corps durs 
comme la terre [Disc. I, 234, 1-2] : « Mais remarquez que ces 
petites parties, qui sont ainsi élevées en l'air par le soleil, doivent 
pour la plupart avoir la figure que j'ai attribuée à celle de l'eau, à 
cause qu'il n'y en a point d'autres qui puissent si aisément être 
séparées des corps où elles sont. Et ce seront celles-ci seules que je 
nommerai particulièrement des vapeurs, afin de les distinguer des 
autres qui ont des figures plus irrégulières, et auxquelles je retien- 
drai le nom d'exhalaisons, à cause que je n'en sache point de plus 
propre » [Disc. Il, 240, 20-29. Descartes n'aime pas ce terme parce 
qu'il conserve l'idée de halitus ou anhelitus qui s'accorde mal avec 
son explication mécanique du phénomène par l'action du soleil sur 
le mouvement de la matière subtile]. De même l'Ecole définit les 
vapeurs des haleines chaudes et humides qui proviennent des 
liquides, alors que les exhalaisons sont des souffles chauds et secs, 
provenant tantôt de terres plus grasses, tantôt de terres plus sèches 
[« Est aulem vapor, halitus sive spiratio calida et humida, quae ex 



368 F. Gilson 

humore aqueo prodit, qualem videre est ascendentem ex aqua, quae 
in olla subjeeto igni eflervescit... Exhalatio est anhelitus terrae 
calidus et siecus, continetque sub se duas quasi species... Prior e 
terra pingui oritur... posterior ex aridiori terra h . Conimb. I, 1 , p. 5]. 
En outre Descartes s'accorde avec l'Ecole sur ce point que certaines 
exhalaisons peuvent facilement s'embraser ; c'est pourquoi il retire 
des vapeurs celles qui sont composées de parties analogues aux 
parties de l'eau, mais plus subtiles et aisément inflammables, et à 
cause de ce dernier caractère, il les range parmi les exhalaisons. 
[« Toutefois aussi, entre les exhalaisons, je comprendrai celles qui, 
ayant à peu près même figure que les parties de l'eau, mais étant 
plus subtiles, composent les esprits ou eaux-de-vie, à cause qu'elles 
peuvent facilement s'embraser » Disc. II, 240, 29 — 241, 2. 
Descartes semble même faire ici de l'inflammabilité le caractère 
distinct de l'exhalaison. Cf. pour l'Ecole : u exhalationem potestate 
proxima ignem esse », I, 1, p. 6 et : « Exhalatio... continet sub se 
duas quasi species, unam quae parvo negotio flammam concipit, et 
in ignem mutatur... alteram quae jion ita facile incenditur, ex qua 
proxime venti existunt », Ibid.]. C'est encore pour ne pas introduire 
parmi les exhalaisons de ce dernier genre un corps qui ne s'en 
distingue cependant que par son extrême subtilité, mais qui n'avait 
jamais été compté au nombre des exhalaisons, que Descartes en 
élimine l'air [Disc. II, 241, 2-5]. Il introduit donc parmi les exha- 
laisons certaines dont les parties sont cependant lisses comme celle 
de l'eau mais qui peuvent s'embraser : les esprits; mais il en élimine 
l'air dont les parties sont cependant divisées en branches, à cause de 
son extrême subtilité. Restent donc pour composer la classe des 
exhalaisons les eaux-de-vie, aqueuses mais subtiles et inflammables 
et celles dont les parties, de nature terrestre, sont plus grossières 
et enchevêtrées dans les corps, mais que le feu peut en chasser en 
fumée, ou que l'eau peut en emporter avec soi. Vapeurs et exhalai- 
sons s'élèvent d'ailleurs le plus souvent ensemble pour se dissocier 
ensuite, les exhalaisons s'arrètant en une région soit plus haute, 
soit plus basse que celle des vapeurs, selon le plus ou moins de 
grossièreté des parties qui les constituent. 

Quelle que soit la grossièreté des exhalaisons, il n'y en a pas qui 
s'arrêtent plus bas que les parties dont se compose le sel commun : 
« Et bien qu'elles ne soient pas proprement des exhalaisons ni des 
vapeurs, à cause qu'elles ne s'élèvent jamais que jusqu'au-dessus de 
la superficie de l'eau, toutefois, pour ce que c'est par l'évaporation 
de cette eau qu'elles y viennent, et qu'il y a plusieurs choses en 
elles fort remarquables qui peuvent être commodément ici expli- 



Météores Cartésiens et Météores Scolastiques 369 

quées, je n'ai pas envie de les omettre » [Disc. II, 248, 17-26. Com- 
parez Conimb., X, 3-5, p. 11 3-1 16]. Le sel n'est pas autre chose pour 
Descartes que « les parties les plus grosses » de l'eau de mer et qui 
ne peuvent être pliées comme les autres par l'action de la matière 
subtile, ni même être agitées sans l'entremise des parties de l'eau 
qui sont plus petites qu'elles. Cela seul suffit à résoudre tous les 
problèmes que se posait l'Ecole à l'occasion de la salure de la mer. 
Descartes explique la saveur piquante du sel [Disc. 111, 250, 10-19. 
Conimb., X, 3, p. 112], pourquoi le sel empêche la corruption des 
viandes [lbid., 250, 19-251, 1], pourquoi l'eau de mer est plus 
pesante que l'eau douce [lbid., 251, 1-5. Conimb., X, 9, p. 114], 
pourquoi les parties les plus grosses et les plus lourdes qui consti- 
tuent le sel ne tombent pas au fond de l'eau [lbid., 251, 5-27. 
Conimb. : « Cur superius mare salsius et calidius sit, quam inferius?.. 
quamquam esse e contrario debuit: gravius enim quod salsum », X, 
9, p. 114. Remarquez cependant que les deux problèmes, quoique 
voisins, ne se confondent pas], pourquoi les fontaines et les rivières 
« n'étant composées que des eaux qui ont été élevées en vapeurs, ou 
bien qui ont passé au travers de beaucoup de sable, ne doivent 
point être salées » [lbid., 254, 21-29. Conimb., X, 9, p. 114]. Mais 
Descartes n'avait pas tort de considérer son discours sur lé sel 
comme nettement supérieur à ce qu'en disaient les Traités de 
l'Ecole. Le nombre des problèmes particuliers qu'il aborde est très 
considérable, et il élimine sans mot dire les considérations finalistes 
assez naïves développées par les scolastiques pour rendre raison de 
la salure de la mer. Il ne pense ni que la mer est salée pour per- 
mettre aux poissons de mer d'y vivre et de se nourrir du sel qu'elle 
contient : « Est autem aqua salsa ad marinos pisces suo modo 
alendos, idonea, quia habet admistam quasi olei pinguedinem ». Il 
ne pense pas non plus que si la mer est salée « propter aquatilium 
commoda » , elle l'est aussi en vue de faciliter la navigation 
[Conimb., X, 9, p. 115]. C'est vraiment, malgré l'arbitraire des 
explications que Descartes apporte, un esprit nouveau qui anime 
tout ce traité. 

Laissant la considération du sel pour retourner à celle des 
vapeurs, Descartes examine comment elles se meuvent en l'air, et 
comment elles y causent les vents. Il définit le vent ; « Toute agita- 
tion d'air qui est sensible » (Disc. IV, 265, 5-4). Ce faisant, il 
prend parti pour Hippocrate contre Aristote, car Hippocrate soute- 
nait : « Nihil aliud esse ventum quam aerem commotum ». Si 
Descartes ajoute ici la clause « qui est sensible », à la définition 
rejetée par Aristote, c'est précisément pour enlever toute force à 



370 E. Gilson 

l'objection du philosophe grec qu'il est absurde de confondre le vent 
avec toute agitation de l'air parce que beaucoup de commotions de 
l'air ne sont pas des vents. Les commotions de l'air qui ne sont pas 
des vents, par exemple celle que produisent des cymbales frappées, 
ne sont pas des vents parce qu'elles ne sont pas sensibles. Rien.de 
plus (X, 6, 4 et 2, p. 54. Cf. Index scol. cart., texte 480). 

Aristote, qui refuse de définir le vent par une simple agitation de 
l'air, propose une autre définition qui en fait une exhalaison chaude 
et sèche : spirationem calidam et siccam. Or, Descartes se donne de 
l'air une définition qui le rapproche en définitive de L'Ecole sur ce 
point, car il déclare que « tout corps invisible et impalpable se 
nomme air » (Disc. IV, 265, 4). Il accepte donc par là même de faire 
rentrer sous la définition de l'air les vapeurs et certaines exhalai- 
sons. Or, si Aristote définit le vent une exhalaison, les Coïmbrois 
complètent Aristote en ajoutant des vapeurs à l'exhalaison dont le 
mouvement constitue le vent, Descartes de son côté est disposé à 
reconnaître aux exhalaisons un rôle réel, quoique très effacé dans la 
production des vents, et admet qu'elles les accompagnent souvent. 
Les deux philosophies se font donc ici des concessions réciproques, 
l'Ecole insistant sur les exhalaisons comme matière des vents, mais 
concédant les vapeurs, Descartes insistant sur le rôle des vapeurs, 
mais concédant quelque rôle subordonné aux exhalaisons. « Les 
vapeurs dont ils (les vents) se composent ne s'élèvent pas seule- 
ment de la superficie de l'eau, mais aussi des terres humides, 
des neiges et des nues... (VI, 266, 25-29). « ... Ces vents plus éten- 
dus... ne sont ordinairement autre chose que le mouvement des 
vapeurs qui, en se dilatant, passent du lieu où elles sont en quelque 
autre où elles trouvent plus de commodité de s'étendre (VI, 265, 4- 
47). « Lorsque les vapeurs passent de cette façon d'un lieu en un 
autre, elles emmènent ou chassent devant soi tout l'air qui se 
trouve en leur chemin et toutes les exhalaisons qui sont parmi : en 
sorte que bien qu'elles causent quasi toutes seules les vents, ce ne 
sont pas toutefois elles seules qui les composent; et même aussi que 
la dilatation et la condensation de cet air peuvent aider à la produc- 
tion de ces vents, mais que c'est si peu, à comparaison de la dilata- 
tion et comparaison des vapeurs, qu'elles ne doivent quasi point 
être mises en compte » (VI, 268, 42-22, Cf. Conimb.). [<* Verumenim 
vero minime nobis displicet ea sententia, quae asserit ventorum 
materiam non esse puram exhalationem, sed interdum ac fréquenter 
etiam vapores exhalationibus permixtos. Primum quia aliquando 
per integros menses spirant venti e mari, quod etiamsi multum 
habeat exhalationum ob terrenae concretionis admixtionem, ut ejus 



Météores Cartésiens et Météores Scolastiques 371 

salsedo testatur, atque adeo non solum vapores, sed exhalationes 
quoque egerat, tamen non est verisimile tantam exhalationum vim 
ab eo nasci. Item quia non est cur vapores ad mediain regionem 
provecti, non etiam inde pellantur et résiliant, ut exhalationes 
sicque flatum edant » (VI, 2, p. 52). Ajoutons que la définition du 
vent par l'agitation de l'air n'était pas seulement attribuée à Hippo- 
crate, mais aussi aux stoïciens, à Vitruve, à Isidore, à saint Jean 
Damascène. C'était un lieu commun (Cf. loc. cit., p. 51)]. Quant au 
problème de la cause des vents, Descartes s'y attarde avec d'autant 
plus de complaisance que l'Ecole se reconnaissait incapable de le 
résoudre. Les Coïmbrois proposent un certain nombre de ces 
rationes probabiles que Descartes veut précisément éliminer de la 
physique, et ils concluent modestement en renvoyant le lecteur à 
Jérémie et au psaume 136 : « Haec sunt, quae de venlorum causis 
probabilius dicuntur a philosophis. Verum ut ingénue fateaimir, 
hoc unum est ex iis, quae in naturae contemplatione magna ex 
parte latent. Adeo ut ob id Psalmi CXXXIV et Jeremiae X dicatur 
Deus producere ventos de thesauris suis, id est de occultis naturae 
causis » (Conimb. VI, 3, p. 49). Descartes laisse donc de côté 
les causes mystérieuses auxquelles on faisait appel, telles, par 
exemple, que l'influence de certains astres ou de leurs conjonctions 
et il insiste sur les phénomènes de condensation et de raréfaction ; 
mais il ne se débarrasse pas complètement des notions que l'Ecole 
lui a transmises et fait de la dilatation ou de la condensation des 
vapeurs le centre même de son explication. 

C'est pourquoi, bien que l'esprit des explications cartésiennes 
soit entièrement nouveau, elles rappellent fréquemment à la mémoire 
le souvenir d'explications scolastiques. La persistance, dans sa 
doctrine, de la distinction des vapeurs et des exhalaisons en est la 
cause. Il remarque, avec ses maîtres, que « les vapeurs qui viennent 
des eaux sont bien plus humides et plus épaisses que celles qui 
s'élèvent des terres, et qu'il y a toujours parmi celles-ci beaucoup 
plus d'air et d'exhalaisons » (Disc. IV, 275, 25-26). At secundum 
cos qui ventum non solam exhalationem, sed vel exhalationem, vel 
vaporem agitatum esse arbitrantur, ex ventis alios ab intrinseco 
siccos et frigidos esse, quorum nempe halitus e terra prodeunt ; 
alios frigidos et humidos, quorum spirationes ex aqua evocantur » 
(Conimb. VI, 6, p. 56). Il déduit les raisons qui font que le vent du 
nord est sec et froid [Ibid. p. 270, 17. Conimb.: « Septentrionales 
(venti) qui per loca nivosa et frigida transmeant, frigidissimi sunt 
et sicci » (VI, 5, p. 56)], le vent du midi, au contraire, chaud et 
humide [Ibid. 272, 29-275, 4. Conimb.: « oppositi vero qui per mare 



372 E. Gihon 

et loca humentia et calida, ut per Zonam torridam ad dos perve- 
niunt, calidi et liumidi {loc. cit.)], les vents d'orient secs et les vents 
d'occident humides (Ibid. 269, 11-18. Conimb., loc. cil.) et c'est 
toujours aux vapeurs plutôt qu'à l'air qu'il fait appel pour en expli- 
quer la naissance : « car l'air, étant dilaté, n'occupe qu'environ 
deux ou trois fois plus d'espace qu'étant médiocrement condensé, 
au lieu que les vapeurs en occupent plus de deux ou trois mille fois 
davantage » (Ibid. 268, 23-26)]. De même Descartes ne s'occupera 
plus des conjonctions des astres mais il interprétera mécanique- 
ment l'action qu'on leur attribuait sur les vapeurs et par conséquent 
sur les vents. L'action exercée par chaque astre doit être propor- 
tionnelle à l'intensité de la lumière dont il frappe nos yeux ; elle est 
donc faible pour les étoiles proportionnellement à la lune, et faible 
pour la lune proportionnellement au soleil, mais elle n'en est pas 
moins réelle : « La lumière de la lune, qui est fort inégale selon 
qu'elle s'éloigne ou s'approche dû soleil, contribue à la dilatation 
des vapeurs comme fait aussi celle des autres astres [Ibid. 278, 8- 
12. Conimb. : « ad generationem motumque ventorum multum con- 
ferre peculiarem quorumdam astrorum influxiim... etc. » (VI, 3, 
p. 49)]. 

Après avoir expliqué comment les vapeurs, en se dilatant, causent 
les vents, Descartes examine comment elles composent les nues et 
les brouillards « en se condensant et resserrant » [Disc. V, 279, 
3-6. Cf. Conimb. : « Materia nubium est vapor. Causa efficiens est 
tu m sol et reliqua astra vaporem ipsum calore suo e locis humen- 
tibus ad mediam aeris regionem evocantia, tum etiam frigus circum- 
stans et cogens. Generantur ergo nubes in hune modum: posteaquam 
vapores ad mediam regionem pervenerunt, adventitium illic calorem 
deponunt, partim quia emersere jam ex aëre terrae incubanti, qui 
ob solariorum radiorum geminationem calidior est atque ita remota 
causa calefacienti se ad nativum frigus revocant ; partim quia illa 
ipsa média regio algore jam suo eos réfrigérât, ltaque premente 
frigore concrescit paulatim vapor, ac tandem in nubem addensatur. 
Quo fit ut nihil aliud sit nubes quam addensatus vapor ». VII, 1, 
pp. 59-60]. Si elles demeurent fort basses et « s'étendent jusques à 
la superficie de la terre », on les nomme des brouillards. [Descartes, 
loc. cit., et Conimb. « Interdum namque vapores crassi e locis 
humentibus proxime efflantur, atque ob suam spissitudinem et 
crassitiem in sublime efFerri nequeunt, sed vicinum terris aërem 
occupant, et nebulosa caligine circumfundunt ». VII, 4 : De nebula 
stu caligine]. Les nues se résolvent en pluie, mais selon des 
processus différents dans les deux philosophies ; seules les grandes 



Météores Cartésiens et Météores Scolastiques 373 

lignes se correspondent : résolution de la nuée en pluie, congélation 
de cette pluie en neige ou en grêle avant qu'elle touche le sol. 
[Oise. VI, 293, 13-29. Conimb. VII, 5-6, pp. 65, 67. « Cum nubes 
in média aeris regione ob vehementem frigiditatem, antequam in 
aquam solvatur, gelascat, nix efticitur ». « Generatur enim grando, 
cum aqua pluviae, priusquam terrain pertingat, in gelu cogitur »]. 
Lorsque les brouillards touchent le sol, « ils se convertissent en 
rosée s'ils sont composés de gouttes d'eau, et en brume ou gelée 
blanche, s'ils sont composés de vapeurs déjà gelées, ou plutôt qui 
se gèlent à mesure qu'elles touchent la terre » [Disc. VI, 509, 17-23. 
« Rores et pruinae materia est vapor exiguus et subtilis... Causa 
proxima efficiens, est frigus serenae noctis, quod si temperatum sit, 
vaporem in rorem cogit ; si vehemens, congelât in pruinam ». 
Conimb. VII, 8, p. 70]. D'autres météores, cependant, sont plus 
singuliers : « Ce sont aussi des exhalaisons qui composent la manne 
et les autres tels sucs, qui descendent de l'air pendant la nuit ; car, 
pour les vapeurs, elles ne sauraient se changer en autre chose 
qu'en eau ou en glace. Et ces sucs non seulement sont divers en 
divers pays, mais aussi quelques-uns ne s'attachent qu'à certains 
corps, à cause que leurs parties sont sans doute de telle figure 
qu'elles n'ont pas assez de prise contre les autres pour s'y arrêter » 
[Disc. VI, 310, 14-22]. Descartes s'accorde donc avec l'Ecole pour 
attribuer l'origine de la manne à des exhalaisons [« Etenim quando 
una cum tenui vapore, ex quo gignitur ros, elevantur partes terrae 
subtiles, ita ut humidum aqueum valde excoquatur, maneantque 
partes terrae cum exigua humiditate, efficitur liquor quidam can- 
didus melliti saporis qui... manna dicitur ». Conimb. VII, II, 
p. 75], encore que l'Ecole réserve un rôle important aux vapeurs 
dans sa production. Quant aux « autres tels sucs » que Descartes 
n'énumère pas, il s'agit, comme personne ne l'ignorait au xvn e siècle, 
du miel que les abeilles recueillent mais ne produisent pas et sans 
doute aussi d'un sucre extraordinaire que récollaient les anciens. 
L'un et l'autre sucs passaient pour produits par des vapeurs mêlées 
de parties terrestres très subtiles ainsi que la manne elle-même ; et 
si Descartes Jes déclare « divers en divers pays », c'est parce que 
l'on distinguait, en en décrivant les propriétés, les miels de 
l'Hymette, des Cyclades, de Sicile, qui sont les plus doux, le miel 
de Sardaigne, amer parce que les abeilles recueillent cette rosée 
sur l'absinthe, d'autres qui empoisonnent, car de même que la 
nature a armé les abeilles d'aiguillons, elle a mélangé le venin au 
miel lui-même qui allèche par sa douceur, afin de rendre l'homme 
moins avide et plus prudent. [« Philosophi autem mellis gênera,- 

24 



374 E. Gûson 

lioneni hoc pacto se habere docent. Quando una eu m vapore illo 
tenui, ex quo ros generatur, efîeruntur, potissimum sublueanis 
temporibus, partes quaedam terrae subtiles ; ex varia ejusmodi 
partium eu nu liuuùdo tenui commixtione, si humidum aqueum nun 
inultum dissolvatur, gignitur succus praedulcis qui herbis, foliis, 
Hosculis et terrae solo exeipitur : atque hic mel vocatur ». Coninib. 
VII, 9, p. 72. Sur le sucre des anciens et la controverse qu'il soule- 
vait cf. VII, 10, pp. 74-75]. 

Descartes a aussi voulu donner son avis sur la prévision du 
temps, mais il s'en tient aux règles empiriques traditionnelles : Si 
le brouillard monte le matin, c'est signe de pluie [Disc. VI, 310, 
23-31. Conimb. : « Haec nebula... si confeitim ascendat et, ad aerem 
frigidum evecta, una cum vaporibus concrescat, saepe in pluviam 
vertitur ». VII, 4, p. 64], et autres signes de ce genre, qu'il déclare 
d'ailleurs être fort incertains. *I1 en est même dont il préfère ne 
pas parler, et ce sont sans doute ceux que Ton tirait dans l'Ecole 
non seulement du soleil, mais encore de la lune, des étoiles, de la 
mer, des grenouilles : « ranae ultra solituni vocales », des grues, 
des oies, des corbeaux et de beaucoup d'autres objets [Conimb. 
De presagiis kmporum, VII, 3, p. 61-64]. Lorsque Descartes ren- 
contre un présage de pluie intelligible et rationnellement explicable, 
il le signale et en fournit l'explication. Tel est le cas des hirondelles 
[Disc. VII, 312, 12-21. Conimb. loc. cit. p. 63], ou du vent qui 
a fait jouer les cendres et les fétus qui se trouvent au coin du feu, 
et y excite comme de petits tourbillons assez admirables pour ceux 
qui en ignorent la cause, et qui sont ordinairement suivis de quelque 
pluie » [Disc. VII, 312, 21-313, 3. Cf. Conimb. <. Domesticus ignis 
pallens murmuransque tempeslatem... spondet. Cum ignis contectus 
e se favillam discutit, cum cinis in foco concrescit, cum carbo 
vehementur perlucet, aquarum significatio est ». VII, 3, pp. 62-63]. 
Mais il n'insiste pas sur ces questions et passe à l'étude des 
tempêtes, de la foudre et de tous les autres feux qui s'allument en 
l'air. 

Descartes explique les tempêtes par la chute brusque d'une nue 
chassant avec violence tout l'air qui est au-dessous d'elle ; les 
Coïmbrois y voient des exhalaisons renfermées dans une nue qu'elles 
crèvent violemment pour s'en échapper. C'est ainsi que s'expliquent 
les tempêtes soudaines et violentes des mers équinoxiales. [« Et 
pour ce qu'il ne se voit quasi jamais d'autres nues en ces lieux-là 
(Cap de Bonne-Espérance), sitôt que les mariniers y en aperçoivent 
quelqu'une qui commence à se former... ils se hâtent d'abattre leurs 
voiles, et se préparent à recevoir une tempête, qui ne manque pas 



Météores Cartésiens et Météores Scolastiques 375 

de suivre tout aussitôt ». Disc. VII, 313, 26-314, 4. « Hi ergo flatus 
procellam gignunt... Eam nautae Lusitani sub iEquinoctiali non- 
nunquam experiuntur. Quare suis jam periculis edocti, ubi eo loco 
nubeui conspicantur, confestim vêla deficiunt, ni faciant, vibrant! 
impetu deniergendi ». Conimb. VI, 7, p. 38]. Certaines exhalaisons 
mêlées aux vapeurs qui composent ces nues, s'en séparent, selon 
Descartes, à cause de l'agitation de l'air, et venant s'attacher 
aux cordes et aux mâts des navires, lorsque la nue achève de 
descendre, sont embrasés par cette violente agitation. « Ils 
composent ces feux nommés de saint Helme, qui consolent les 
matelots et leur font espérer le beau temps » [Disc. Vil, 313, 1-4]. 
Descartes ne se contente pas de signaler l'existence de ces Météores 
dont les anciens avaient transmis la description, mais il veut encore 
rendre raison des détails de la description que les anciens en 
donnaient. Les Coïmbrois signalent avec quelque scepticisme que 
les navigateurs païens qui apercevaient deux lumières de ce genre 
les nommaient Castor et Pollux et en concluaient à la fin prochaine 
de la tempête ; lorsqu'ils en apercevaient une seule, ils la nommaient 
Hélène et en tiraient un mauvais présage. Mais cette distinction 
d'une ou de deux lumières et les présages qu'on en tirait semblent 
vains et physiquement injustifiables aux philosophes de l'Ecole, 
malgré tous les efforts que l'on avait faits pour en rendre compte. 
[« Nona est Castor, Pollux, Helena. Haec concretio provenit ex 
halitu admodum viscoso et pingui. Inflammatur antiperistasi [par 
opposition au froid ambiant] circumfusi aëris frigidi, vel per col- 
lisionem. Nonnunquam navigantibus tempore tempestatum apparere 
soient ex his luminibùs duo, interdum unum tantum. Ethniei ut 
erant inlinitis implicati superstitionibus cum istiusmodi inflamma- 
tiones binae conspiciebantur, credebant esse Castorem et Pollucem ; 
cum una duxlaxat, Helenam ; et unam quidem infausliim exilum 
significare, binas prosperum : « graves, inquit Plinius, lib. 2, 
c. 37, cum solitariae venere, mergentesque navigia, etsi in carinae 
ima deciderint, exurentes ; geminae autem salutares, et prosperi 
cursus praenuntiae,quarum adventu fugari diram illam ac minacem, 
appellatamque Helenam feront ; et ob id Polluci et Castori id nomen 
assignant eosque in mari deos invocant ». Haec ille. Quae distinctio 
duorum luminum, vel unius, quoad fausti, vel infausti eventus 
significutionem, vana videtur, nec ejus ulla Physica ratio satis 
idonea afferri solet etsi eam nonnulli reddere conati sint. Cerle cum 
hae concretiones hue illuc discurrunt, tempestatis vim et turbu- 
lentos ventorum flatus, quibus agitantur, indicant ; si vero in 
antennis, aliisve navium partibus insideant, futurae serenitatis 



376 /:. Gilson 

Signa habentur ; quia argumentum est frangi lempestatem et 
desincre ventos, qui jain exhalationi quietem dant ». Conimb. Il, 2, 
pp. 17-18]. Descartes ne partage pas ce scepticisme et semble croire 
qu'une justification rationnelle est possible de ce que les Coïmbrois 
désespéraient d'expliquer. Comme il peut en effet y avoir plusieurs 
nues superposées au-dessous de cbacune desquelles se trouve un 
feu de ce genre : « les anciens n'en voyant qu'un, qu'ils nommaient 
l'astre d'Hélène... l'estimaient de mauvais augure, comme s'ils 
eussent encore attendu alors le plus fort de la tempête ; au lieu que, 
lorsqu'ils en voyaient deux, qu'ils nommaient Castor et Pollux, ils 
les prenaient pour un bon présage » [Disc. VII, 31o, 4-20]. Il 
ajoute d'ailleurs que l'on peut en voir trois et même quatre ou cinq, 
au dire des mariniers, mais qu'il ne peut rien dire que par conjec- 
ture de ce qui se passe dans les grandes mers qu'il n'a jamais vues 
et dont il n'a que des relations fort imparfaites. 

Quant aux orages accompagnés de tonnerre, d'éclairs, de tourbil- 
lons et de foudre, Descartes en a pu voir quelques exemples sur 
terre. Ce sont des sortes d'avalanches, mais au lieu d'une chute de 
neiges il s'agit d'une chute de nuages. Lorsque deux nues sont l'une 
au-dessus de l'autre, si la nue supérieure tombe brusquement sur 
la nue inférieure, il se produit un grand bruit, qui est le tonnerre : 
« Et notez que le bruit qui se produit ainsi au-dessus de nous, se 
doit mieux entendre à cause de la résonance de l'air, et être plus 
grand, à raison de la neige qui tombe, que n'est celui des ava- 
lanches. Puis notez aussi que, de cela seul que les parties des nues 
supérieures tombent toutes ensemble, ou l'une après l'autre, ou plus 
vite, ou plus lentement, et que les inférieures sont plus ou moins 
grandes et épaisses, et résistent plus ou moins fort, tous les différents 
bruits du tonnerre peuvent aisément être causés » (Disc. VII, 317, 
11-20). Les Coïmbrois préfèrent admettre comme explication fon- 
damentale du tonnerre celle qu'en donne Aristote : le déchirement 
bruyant de certaines nues par les exhalaisons qui s'y trouvent enfer- 
mées, et c'est aussi aux diverses agitations possibles des exhalai- 
sons à l'intérieur des nues qu'ils attribuent les divers bruits du 
tonnerre. Mais ils admettent également la possibilité d'une explica- 
tion qui ne fasse pas intervenir l'éruption des vapeurs. Lucrèce et 
Sénèque (Lucrèce, lib. VI, 96 et sv.; Sénèque, Nat. Quacst., II, 17) 
expliquent le tonnerre par la collision de plusieurs nues, et cette 
explication n'est pas sans valeur. Car si les nues peuvent produire 
du bruit en se déchirant, pourquoi n'en produiraient-elles pas lors- 
qu'elles se heurtent avec violence et se brisent ? C'est là l'origine 
de la théorie cartésienne du tonnerre. « Quarto sciendum, ex quo- 



x 



Météores Cartésiens et Météores Scolastiques 377 

rumdam sententia, posse etiain absque exhalationum eruptione et 
conflictu magna inter se nubium collisione tonitruum effici, quod 
Lucretio et Senecae Iocis antea citatis placet. Nec id certe alienum 
videtur a ratione. Si enim niibes ctun a spiritu disrumpuntur 
sonum excitant, cur non idem inter se magno impetu collisae et 
fractae efficient? Nec obstat,'ait Seneca, quod nubes impactae mon- 
tibus sonum non edanl ; primum quia non quocumque modo impul" 
sae tonant, sed si apte sint compositae ad sonum edendum ; sieut 
nec aversae inter se m an us cum colliduntur, ita magnum plausum 
edunt ; sed cum palma palmam percutit. Deinde quia nions non 
scindit nubem, sed sibi eam circumfundit » (Conimb. I, 3). 

Reste à rendre compte des éclairs, des tourbillons et de la foudre. 
Les différences entre ces phénomènes « ne dépendent que de la 
nature des exhalaisons qui se trouvent en l'espace qui est entre deux 
nues, et de la façon que la supérieure tombe sur l'autre » [Disc. VII, 
317, 20-25]. L'Eclair se produit lorsque la chute de la nue supé- 
rieure enflamme les exhalaisons très subtiles et éminemment inflam- 
mables qui se trouvent entre les nues après les périodes de chaleur 
et de sécheresse. C'est aussi par l'inflammation des exhalaisons qu'on 
expliquait les éclairs dans l'Ecole [« Dicendum secundum Aristotelem 
fulgur non esse aliud quain exhalationem in nube accensam et igneo 
colore tinctam ; quae accensio potissimum fit vehementi spiritus ad 
nubes collisione » Conimb., II, 4, p. 20]. Dans les deux philosophies 
on admet également qu'il puisse y avoir éclairs sans tonnerre, et 
même tonnerre sans éclairs, et l'on explique ces différents phéno- 
mènes par la nature des exhalaisons en présence. [« En sorte qu'on 
peut voir alors de tels éclairs sans ouïr aucunement le bruit du ton- 
nerre... comme, au contraire, s'il n'y a point en l'air d'exhalaisons 
qui soient propres à s'enflammer, an peut ouïr le bruit du tonnerre 
sans qu'il paraisse pour cela aucun éclair » (Disc. VII, p. 318, 1-10. 
Cf. Conimb. « Non semper autem haec deflagratio contingit, quia 
non semper materia ad ardorem concipiendum idonea est, quare 
nec semper ante tonitruum nubes fulgurant... Fît etiam non raro, 
ut coruscatio detur absque ullo tonitruo ; cum nubes adeo tennis 
est, ut exhalationi discurrenti non valde obsistat, et nihilominus 
eam habet concretionem , quae ad excitandem ignem suffïciat » 
(II, 4, pp. 20-21)]. Quant à la foudre, sa production est liée, selon 
Descartes, à la formation d'un tourbillon. Les tourbillons ont une 
origine analogue à celle que l'Ecole attribuait à la foudre. Lorsque 
la nue supérieure dont la chute cause le tonnerre, tombe tout d'une 
pièce, ses bords touchent les bords de la nue inférieure avant que 
les milieux des deux nues se soient rencontrés. 11 se forme ainsi 



S7S E. Gihon 

une poche d'air. Cet air, pressé et chassé par la nue supérieure qui 
continue de descendre, crève la nue inférieure pour s'échapper, 
descend avec violence vers la terre et remonte en tournoyant : « Et 
ainsi il compose un tourbillon qui peut n'être point accompagné de 
foudre ni d'éclairs, s'il n'y a point en cet air d'exhalaisons qui soient 
propres à s'enflammer ; mais lorsqu'il' y en a, elles s'assemblent 
toutes en un tas, et étant chassées fort impétueusement avec cet 
air vers la terre, elles composent la foudre » (Disc. VII, 319, 5-H)]/ 
Les Coïmbrois ne font pas intervenir de tourbillons dans la généra- 
tion de la foudre, mais ils la considèrent aussi comme une exhalai- 
son enflammée qui crève avec un bruit épouvantable la nue dans 
laquelle elle est enfermée. Si elle se trouve crever la partie infé- 
rieure de cette nue, le même élan par lequel elle la déchire la pré- 
cipite sur le sol. Les deux explications du phénomène sont donc 
étroitement apparentées. [« Fulmen est exhalatio ignita e nube 
magno impetu excussa... Incenditur vero talis exhalatio, quae 
admodum sicca esse débet, vel per motum, vel per antiperistasim ; 
et quia accensa rarefit magnoque conatu exitum e nube frigida et 
densa ac diu reluctanti quaerit, du m eam tandem rumpit, horren- 
duni edit tonitruum ; quod si nubem per inferiorem partem, quam 
tune tenuiorem invenit, frangat, eadem- vi et impetu quo eam 
scindit, ad terras fertur; nec in aère mox diffluit et dissipatur, ut 
pleraeque omnes exhalationes ignitae, tum quia velocissime erumpit, 
tum quia constat partibus bene coagmentatis et inter se cohaerenti- 
bus. Nonnunquam tamen fulmen, quia languidiore ictu vibratur, 
non pertingit ad terras, sed in aère extinguitur et evanescit m 
(Gonimb. Il, 5, p. 21)], et il en est de même en ce qui concerne la 
description de leurs effets. Descartes estime que : « cette foudre 
peut brûler les habits et raser le poil sans nuire au corps, si ces 
exhalaisons, qui ont ordinairement l'odeur du soufre, ne sont que 
grasses et huileuses, en sorte qu'elles composent une flamme légère 
qui ne s'attache qu'aux corps aisés à brûler. Comme au contraire 
elle peut rompre les os sans endommager les chairs ou fondre l'épée 
sans gâter le fourreau, si ces exhalaisons, étant fort subtiles et 
pénétrantes, ne participent que de la nature des sels volatils ou des 
eaux fortes... Enfin la foudre se peut quelquefois convertir en une 
pierre fort dure, qui rompt et fracasse tout ce qu'elle rencontre, si, 
parmi ces exhalaisons fort pénétrantes, il y en a quantité de ces 
autres qui sont grasses et ensoufrées » (Disc. VII, 319, H -29)]. 
Ces explications sont les témoins qui subsistent dans la physique 
cartésienne du chapitre des Météores scolasliques : De fulminum 
effeclis, où l'on retrouve les mêmes phénomènes étranges décrits et 



Météores Cartésiens et Météores Scolastiques 379 

commentés. [« Sane experientia coinpertum est fulmen non eodem 
modo oninem niateriani impetere et vexare ; nain sacculis nullo 
modo combustis auruin, aes et argenlum confiât intus ; manente 
vagina, ensem liquat;... intégra carne, et interdum nulla ignis, aut 
ictus nota exterius apparente, ossa comminuit, et universim firmiora 
vehementius dissipât obteritque, eu m lapide, ferro, ac durissimis 
quibusque confligit, teneris et rarioribus, licet flammis opportun» 
videantur, parcit... Cujus rei causa est... quia in iis, quae ignis 
trajectui obsistunt, qualia sunt dura et densa, necesse est fulmen, 
dum eorum contumaciam vincit, moram trahere, alque adeo in ea 
vim suam imprimere; cui tamen imprimendae motus celeritas locum 
non dat. In aliis vero quae tenuia et rara sunt, ubi fulmen vim 
sibi resistentem non invenit per poros et occulta foramina celerrime 
atque adeo sine injuria transcurrit » (Conimb. Il, 6, pp. 23-24). Cf. 
en ce qui concerne la foudre qui se change en pierre : « Fulmen ut 
Aristoteles lib. 3, cap. \ ostendit, est ignis, non lapis igni delatus... 
tametsi non sit negandurn posse exhalationes intra nubem concres- 
cere in lapidem, qui una cum fulmine tanquam bombardae globus 
trudatur » (Ibid. II, 5, p. 21)]. 

On pourrait faire des remarques analogues à l'occasion de 
nombreux points de détails de la physique cartésienne. II explique 
au moyen de ses principes « que si la nue s'ouvre par le côté... la 
foudre, étant élancée de travers rencontre plutôt les pointes des tours 
ou des rochers que les lieux bas» parce que, selon l'Ecole, « fulmen 
plerumque oblique fertur », et que « feriunt autem saepius fulmina 
summos montes et praealtas turres, quia cum oblique ferantur, 
celsissima quaeque eis obviam fïunt, ideoque in ea fréquenter 
impingunt » [Conimb. Il, 5 et II, 6, pp. 21 et 23]. Il ajoute « que 
ce n'est pas sans raison qu'on tient que le grand bruit, comme des 
cloches ou des canons, peut diminuer l'effet de la foudre » ; que, 
lorsqu'il se produit des éclairs sans tonnerre, les nues peuvent 
rassembler « plusieurs exhalaisons, dont elles composent non 
seulement de ces moindres flammes qu'on dirait être des étoiles qui 
tombent du ciel, ou d'autres qui le traversent, mais aussi des 
boules de feu assez grosses, et qui, parvenant jusques à nous, 
font comme des diminutifs de la foudre ». Ces petites flammes 
qu'on dirait être des étoiles qui tombent du ciel ne sont en effet que 
des exhalaisons enflammées et « les Philosophes ont eu raison de 
les comparer à cette flamme qu'on voit courir tout du long de la 
fumée qui sort d'un flambeau qu'on vient d'éteindre, lorsqu'étant 
approchée d'un autre flambeau elle s'allume » [Disc. VII, 321, 
3-16, cl 323, 3-12. Cf. Conimb. « Quarta sunt sidéra discurrentia. 



380 E. Gilson 

Haec dupliciter accidunt : uno modo cum flamma in exhalatione ad 
longuin protensa accenditur, et per siiccessivam aggenerationem 
funditur, dum una pars alteri ignem celeriter communicat, invi- 
tante nimirum ab uno extremo ad aliud materia, sicuti contingit, 
cum duae lucernae, superior una, altéra inferior, juxta se positae 
sunt, illa accensa, haec paulo ante extincta ; et istius fumus ex illa 
adeo celeriter ignem corripil, ut illius flamma ad hanc descendisse 
videatur ». II, 2, p. 16]. Par contre Descartes leur reproche d'avoir 
attribué la même nature aux comètes et aux chevrons ou colonnes 
de feu qui durent incomparablement plus longtemps [Sur ces 
derniers Météores cf. Index scol. cart. pp. 114-H6]. 

C'est aussi à la combinaison d'exhalaisons diverses que Descartes 
attribue la formation des pluies prodigieuses dont les scolastiques 
avaient également fait la théorie : « Même, d'autant qu'il y a des 
exhalaisons de plusieurs diverses natures, je ne juge pas qu'il soit 
impossible que les nues en les pressant, n'en composent quelquefois 
une matière qui, selon la couleur et la consistance qu'elle aura, 
semble du lait, ou du sang, ou de la chair ; ou bien qui, en se 
brûlant, devienne telle qu'on la prenne pour du fer, ou des pierres ; 
ou enfin, qui, en se corrompant, engendre quelques petits animaux 
en peu de temps ; ainsi qu'on lit souvent, entre les prodiges, qu'il 
a plu du fer, ou du sang, ou des sauterrelles, ou choses semblables » 
[Disc. VII, 321, 16-26]. Sur ce point encore il ne fait guère que 
suivre la tradition médiévale. On admettait en effet l'existence de 
pluies qui sortent du cours habituel de la nature et dont certaines 
passent pour des prodiges. Des grenouilles, de petits poissons, du 
sang, du lait, des pierres, du fer, tombent, mélangés aux eaux de 
pluie. Ces phénomènes s'expliquent parfois parce que Dieu a disposé 
les causes secondes de manière à frapper de terreur les mortels ou 
en vue de quelque autre fin ; mais parfois aussi on ne doit chercher 
dans ces pluies aucune signification miraculeuse. Quant à leur 
cause c'est le mélange de diverses exhalaisons avec la vapeur 
humide, produit par la force congruente des qualités. En ce qui 
concerne donc les animaux, de même qu'il naît des serpents et des 
vers dans les marais, les lieux boueux et autres endroits où il y a 
quelque matière en putréfaction, de même il en peut naître subi- 
tement par temps de pluie si les mêmes causes de fermentation se 
rencontrent soit dans l'air soit même sur le sol. Quant à ce qui 
concerne le lait et le sang il ne s'agit ici que d'une apparence de 
lait et de sang, car le lait et le sang véritables supposent toujours 
un principe vivant à leur origine. Certains disent aussi que le soleil 
peut aspirer des humeurs rouges ou blanches qui retombent ensuite 



Météores Cartésiens et Météores Scolastiques 381 

avec la pluie, ou même que des tourbillons de vent enlèvent des 
poissons ou des pierres qu'ils transportent ensuite en d'autres lieux 
[Cf. Conimb. Vil, 2, pp. 60-61. Index, scol. cart., p. 234, t. 363]. 
Descartes est donc d'accord avec les Coïmbrois sur le fond même 
du phénomène et, pour ce qui est de l'explication, c'est affaire de 
goût que de choisir entre « varia commixtio exhalationum cum 
vapore humido, congruenti qualitatum vi » et « les exhalaisons de 
plusieurs diverses natures dont les nues, en les pressant, com- 
posent une matière semblable à du lait, du sang ou de la chair ». 
La pression exercée par la nue n'a peut-être qu'une supériorité 
apparente, et de pure intention, sur la force congruente des qualités. 
C'est seulement dans les trois derniers discours que Descartes, 
traitant de l'arc-en-ciel et des parhélies, revient aux mathématiques 
et, grâce à elles, échappe complètement à l'influence de la scolas- 
tique. 

L'indépendance radicale de Descartes vis-à-vis de l'Ecole se 
retrouve aussi, et pour la même raison dans ce qu'il dit ailleurs 
des comètes, mais il la reperd lorsqu'il traite dans le Monde ou 
les Principes d'autres phénomènes que la scolastique rangeait au 
nombre des météores. Ce sont les vapeurs, les esprits acres et les 
exhalaisons oléagineuses qui en véhiculant des particules métal- 
liques composent tous les fossiles et amènent les métaux au jour 
(Princ. phil., IV, 70-71, VIII, p. 247-248). Quant aux métaux eux- 
mêmes, Descartes les ramène à trois corps fondamentaux qui 
viennent prendre la place des trois principes communément admis 
par les chimistes: le sel, le soufre et le mercure; il aurait volontiers 
décrit tous les métaux qui en dérivent s'il avait pu faire toutes les 
expériences nécessaires à leur connaissance exacte, mais il ne doute 
pas qu'on ne les puisse tous expliquer par ces trois-là. [« Atque 
sic tria hic habemus, quae pro tribus vulgatis Chymicorum princi- 
pes, sale, Sulphure ac Mercurio, sumi possunt... Credique potest 
omnia metalla ideo tantum ad nos pervenire, quod acres succi, per 
meatus corporis fluentes, quasdam ejus particulas ab iis disjun- 
gant, quae deinde materia oleagina involutae atque vestitae, facile 
ab argento vivo calore rarefacto sursum rapiuntur, et pro diversis 
suis magnitudinibus ac figuris, diversa metalla constituunt. Quae 
fortasse singula descripsissem hoc in loco si varia expérimenta, 
quae ad certain eorum cognitionem requiruntur, facere hactenus 
licuisset » (Princ. phil., IV, 63, VIII, 9-22)]. Il ne se libère ici 
d'Aristote que pour subir l'influence des alchimistes [Conimb. I, 
13, p. 133. « Immo et illam etiam (opinionem), quam chymislae 
defendunt... pro qua stat D. Thomas... aiens eam ab Aristotelis 



\ 



382 E. Gilson 

placito non dissentire ; sed Aristotelem facere materiam remotam 
halitiun, chymistas vero materiam proximam sulphur el argent uni 
vivum, quae ex predicto halitu, ut ex remota materia metallorum 
concrescaut »] avee lesquels d'ailleurs Albert le Grand et saint 
Thomas cherchaient à réconcilier la doctrine d'Aristote. Les tremble- 
ments de terre s'expliquent, dans les deux philosophies, par des 
exhalaisons enfermées dans le sol et qui secouent l'écorce terrestre. 
Descartes suppose que ces exhalaisons, enflammées par quelque 
étincelle, se dilatent brusquement et ébranlent la terre ; les Coïm- 
brois proposent un certain nombre d'explications dont la dernière 
est celle-là même que Descartes proposait [Descartes, Princ. phil., 
IV, 77. Cf. Conimb. : « Vera et peripatetica sententia statuit com- 
motionem terrae fieri ab halitu seu spiritu terrae visceribus incluse, 
et foras exire contendenle... Potiores autem modi quibus id contin- 
git, hi ferme sunt... Tune enim, ut pulvis tormentarius igni correp- 
tus impositam turrim commovet et disturbat, sic incensa exhalatio 
terram quassat » (Conimb. XI, 2, pp. 110-121)]. Pour expliquer la 
formation des sources et des fleuves, Descartes et les Coïmbrois 
font appel à des vapeurs souterraines qui se condensent en eau. 
Selon Descartes, ces vapeurs proviennent des eaux souterraines et 
en définitive de la mer [« Atque ita, ut animalium sanguis in eorum 
venis et arteriis, sic aqua in terrae venis et in fluviis circulariter 
Huit » (Princ. phil., IV, 75; 244, 5-7)] alors que, pour certains sco- 
lastiques, l'eau provient d'une concrétion souterraine de vapeurs et 
d'eau. Ces philosophes ne peuvent admettre que l'origine première 
des sources et des rivières soit l'eau de mer, parce que, s'il en était 
ainsi, les rivières ne devraient jamais diminuer, leur eau devrait 
être salée et surtout remonter de la mer, qui est en contre-bas, 
pour s'élever jusque sur les montagnes d'où naissent un grand 
nombre de fleuves. Descartes doit au moins tenir compte de ces 
difficultés, et, puisqu'il admet une incessante circulation entre la 
mer et les sources, expliquer- « cur mare non augeatur ex eo quod 
(rumina in illud fluant », « cur fontes non sint saisi, nec mare dul- 
cescat » (Princ. phil, IV, 75 et 76, VIII, 243, 24-144, 15). Il doit en 
outre insister sur ce fait que les vapeurs dont il parle « usque ad 
exleriorem camporum superficiem atque ad summa montium juga 
perveniant » (Ibid., IV, 74. VIII, 243, 4-5). Tout son exposé de cette 
question est commandé par la doctrine de l'Ecole [Cf. Conimb. IX, 
2 et 3, pp. 94-96 : « Alii arbitrantur perennium fontium, fluvio- 
riimque originem e mari esse (notamment D.Thomas, II Sent., dist. 
14, qu. unica, ad 5, M. Albertus, Meteor. II, 2, II, etc.)... Nititur 
haec opiuio hisce potissimum argumentis. Primum quia incredibile 



Météores Cartésiens et Météores Scolastiques 383 

omnino videtur tantum aquae ex vaporibus et aëre in terrae sinu 
quotidie generari, ut ad tam magnum fontanae et fluvialis aquae 
defluxum, et ad tôt scaturigines replendas suffieiat. Secundo quia 
non alia videtur posse reddi causa cur tôt fluminum quolidiano 
accessu maria non crescant, nisi quia flumina e mari exeunt, sicque 
eorum regressu tantundem eis rependitur, quantum egressu delra- 
• hitur... At enim quoniam hanc sententiam ea maxime difficullas 
urget, quod non videtur qua ratione aqua suopte ingenio gravis 
possit ascendere e mari in altissimos montes, e quibus tam mulla 
flumina erumpunt » (p. 95)]. Et il y reste encore partiellement 
embarrassé. Car Descartes croit encore que l'eau ne s'élève au 
sommet des montagnes que sous forme de vapeurs comme s'il 
redoutait de la voir, selon l'objection des Coïmbrois « contra nati- 
vam propensionem et conatum subire montes », et en admettant 
cette circulation perpétuelle entre les sources et la mer, analogue à 
la circulation du sang dans les artères et les veines d'un animal, il 
se rallie à la solution proposée par les Coïmbrois contre Aristote 
lui-même dont ils ne se séparent cependant qu'à regret [« Alii 
volunt esse in terra quasi venas, quibus aquae humor prolectetur, 
ad eum fere modum quo sanguis a ni mal in m venis. Quam simili! u- 
dinem late persecutus est Seneca lib. 3 Nat. quaest., c. 15 » 
(Conimb. IX, 3, p. 96). « Non solum absolute aflirmandum est 
amplissima flumina et fontes, de quibus paulo ante diximus prove- 
nire e subterraneis aquis e mari oriundis ob rationem illic proposi- 
tam ; sed probabilius existimandum etiam minores fluvios et fontes 
perennes ab eisdem illis aquis ordinarie seu majori ex parte deri- 
vari... Pro quo etiam facit auctoritas Patrum quos tertio capite 
commemoravimus, fontium et fluviorum perennitatem e mari pcr 
subterraneos meatus deducentium » (Ibid. pp. 99-100). Les Conimb. 
font donc une légère concession à Aristote ; ajoutons qu'ils ne 
prennent pas à leur compte la comparaison de Sénèque reprise par 
Descartes, mais elle s'accorde avec la solution qu'ils préconisent]. 
Ainsi l'influence exercée par les Météores scolastiques sur la 
pensée de Descartes n'est pas douteuse. Tantôt le philosophe se 
laisse imposer par l'Ecole le choix des matières qu'il devra traiter, 
tantôt le souci même de la réfuter le conduit à argumenter contre 
elle et par conséquent à la suivre, tantôt enfin il reste plus ou moins 
complètement engagé dans ses doctrines qu'il se contente d'inter- 
préter et de transposer. On a pu voir quel rôle capital joue dans les 
Météores de Descartes la distinction scolastique des vapeurs et des 
exhalaisons ; si profondément qu'il l'ait remaniée et quelles que 
soient les transformations qu'il lui ait fait subir, elle demeure le 



384 W. Jacobs 

cordon ombilical qui relie la nouvelle doctrine à l'ancienne. C'est 
ce qui explique l'impression d'étrangetc que produit sur nous 
aujourd'hui la plus grande partie de ce traité si ingénieux et si 
admirablement construit. Comment Descaries s'est-il laissé imposer 
tout ce matériel scolastique ? Le problème vaut la peine que l'on 
y réfléchisse et que l'on tente d'en fournir la solution. 

Strasbourg. 

(A suivre). E. Gilson. 



XVII 



QUELQUES OBSERVATIONS 
SUR LA SYNTHÈSE ASYMÉTRIQUE 



Avant d'aborder le sujet de ces pages, je veux rappeler quelques 
idées modernes sur la structure des cristaux. « D'après la théorie 
cristalline, un cristal est un réseau à triple dimension, formé de 
mailles parallélépipédiques ; les nœuds des mailles sont occupés 
par des particules complexes identiques entre elles sous le triple 
rapport de la composition chimique, du poids spécifique et de la 
forme cristalline » '). Celte description du cristal rend très bien la 
pensée que les physiciens avaient depuis longtemps : qu'il faut 
considérer les cristaux comme un système discontinu de particules 
régulièrement orientées d'après des lois définies. 

Les recherches nouvelles nous obligent de modifier cette idée. 
En se basant sur des considérations théoriques, les physiciens 
ont évalué la distance mutuelle de ces particules ; ils ont trouvé 
la valeur de 10-* à 10- P cm. Une agglomération de ces particules 
nous fait l'impression d'un médium continu, parce que les gran- 
deurs, qui jouent un rôle dans la plupart des phénomènes phy- 
siques, sont d'un ordre de dimension bien différent des distances 
intramoléculaires. Si, par exemple, un rayon de lumière passe 
par le cristal, le cristal parait un médium anisotrope, — c'est- 
à-dire que les propriétés dans les diflérentes directions en sont 
différentes. — Ainsi, si l'on prend un morceau de quartz, dont 

1) D. Nys, Cosmologie, I, p. 146. Louvain, 1918. 



Quelques observations sur la Synthèse asymétrique 385 

on coupe une plaque, dont les parois sont parallèles aux faces 
du prisme cristallin, on observe qu'en chauffant la plaque en 
un seul point au moyen d'un poinçon, la chaleur est conduite 
inégalement dans les diverses directions ; mais le cristal parait un 
médium continu, car la longueur d'onde de la lumière visible varie 
entre 0,00004 et 0,00007 cm. ; elle est donc environ 1000 fois plus 
grande que la distance de deux particules, qui se succèdent dans les 
cristaux. Il est par trop clair que les expériences faites avec des 
rayons de lumière visibles ne nous disent rien sous ce rapport. Le 
phénomène que nous avons en vue est le phénomène de la « dif- 
fraction ». Si l'on sépare d'un rayon de lumière par moyen d'une 
ouverture étroite un faisceau très mince, on observe que l'écran où 
se projette le rayon, n'est pas seulement éclairé à l'endroit atteint, 
par la prolongation du rayon séparé, mais aussi aux alentours de 
cette ligne ; si l'on a plusieurs petites ouvertures, on observe, 
à cause de l'interférence des rayons déviés, un spectre bien défini ; 
on obtient de même un spectre à cause de l'interférence, si l'on fait 
réfléchir les rayons de lumière contre une surface réfléchissante où 
l'on a tracé des lignes fines (appareil de Rowland). Ces phénomènes 
sont connus sous le nom de phénomènes de ditïraction. La théorie 
nous apprend que l'angle de déviation de la lumière dépend de la 
grandeur de l'ouverture et de la longueur d'onde de la lumière. Si 
la longueur d'onde est plus petite, l'ouverture doit être plus petite 
aussi, sans cela on n'observe pas le phénomène en question ; si la 
distance des petites ouvertures ou la distance des lignes tracées est 
très petite par rapport à la longueur d'onde de la lumière, le 
phénomène ne se produit pas non plus. La longueur d'onde de la 
lumière et les dimensions des ouvertures et des distances des 
ouvertures ou des lignes doivent être du même ordre de grandeur. 
On a trouvé que la longueur d'onde des rayons de Rôntgen, dont 
les oscillations sont fort analogues à celles de la lumière ordinaire, 
est très petite, beaucoup plus petite que celle de rayons de lumière 
visibles, qu'elle est de l'ordre de grandeur de iO- 8 à 10- 9 cm. La 
grandeur de la longueur d'onde est donc du même ordre que la 
distance entre les particules des cristaux. Si la structure des 
cristaux était réellement discontinue, on aurait pu s'attendre à ce 
que les cristaux se comportent comme un médium discontinu par 
rapport aux rayons de Rontgen. Si l'on fait réfléchir les rayons de 
Rontgen par un cristal, on observe un phénomène de diffraction 
analogue ù celui qu'on observe par L'appareil de Rowland, en faisant 
réfléchir la lumière visible. Cette manière de voir de M. von Laue 
a été confirmée entièrement par l'expérience ; les premières 



386 W. Jaéobs 

observations couronnées d'un succès complet ont été faites par 
MM. Friedrich et Knipping, en 1912. Cette méthode d'observation, 
perfectionnée et transportée sur un domaine plus vaste, est de la 
plus grande importance pour l'étude de la structure et de la symétrie 
des cristaux. La première conséquence qu'on a pu tirer de ces 
recherches, c'est que la matièie inorganique a véritablement une 
structure interne, — ce fait a été nié autrefois (M. Gutberlet) — et 
que l'hypothèse de Bravais, qui représente le cristal sous la forme 
d'un assemblage réticulaire, est confirmée par les faits. Ces 
recherches nous ont appris aussi que les particules qui sont dis- 
posées sur les nœuds d'un réseau de Bravais ne sont pas identiques, 
que ce ne sont pas des particules complexes, mais que ce sont les 
atomes élémentaires mêmes, dont la substance cristallisée est com- 
posée : en observant, par exemple, les cristaux de chlorure de 
sodium (sel de cuisine), on a trouvé que les diverses particules 
orientées ne sont pas identiques entre elles, mais que ce sont les 
atomes de sodium et de chlore, qui sont posés sur les divers points 
de l'assemblage réticulaire L). 

La forme extérieure des substances cristallisées n'est qu'une 
conséquence de la propriété des corps, en vertu de laquelle les 
diverses directions prises à partir d'un même point, ne sont pas 
toutes équivalentes. Si parmi ces directions, il y en a deux ou 
plusieurs qui sont équivalentes, le cristal possède des propriétés 
de symétrie. « Cette tendance vers la symétrie est une des grandes 
lois de la nature inorganique. Elle n'est d'ailleurs qu'une manifes- 
tation de la tendance plus générale de la Nature vers la stabilité, 
c'est-à-dire vers le repos : tendance qui est une des grandes forces 
antagonistes de l'univers » (Mallard). 

Que ces propriétés de symétrie sont très fréquentes dans la 
nature vivante aussi, c'est un fait bien connu. Si l'on compare 
les propriétés caractéristiques de la matière inorganique à celles 
de la substance vivante, on constate deux faits qui nous frappent : 
premièrement on trouve dans la natufe vivante des axes de symétrie 
caractérisés par le fait que le cosinus de leur période a une valeur 
irrationnelle; dans la nature inorganique la loi de Haùy, qui établit 
que la valeur du cosinus a est représentée par un nombre rationnel, 
— cosinus a •= 0, -h '/g, — V*. + ' ou — 1, la valeur de l'angle a 
est donc 90°, 60°, 120°, 0° et 180°, — d'où l'on peut déduire que 
les axes ne peuvent être que digonaux, trigonaux, tétragonaux ou 
hexagonaux ; dans la nature vivante, il y a une préférence pour la 

1) H. A. Lorentz, Rôntgenstralen en structuur van kristallen. Haarlem, 1917. 



Quelques observations sur'la Synthèse asymétrique 387 

symétrie pentagonale. Le deuxième fait remarquable, c'est que les 
espèces plus anciennes des êtres vivants sont caractérisées par une 
symétrie plus parfaite que celles des époques plus récentes; dans la 
matière inorganique, au contraire, on peut constater une tendance 
vers les formes plus symétriques. « En vérité, écrit M. Jaeger dans 
son livre intitulé : Lectures on the Principle of Symmctry, il n'y a 
guère moyen de contester l'existence d'une ligne de démarcation 
très nette entre les formes de la nature inanimée et celles de la 
nature vivante en ce qui concerne le rôle que joue le principe de 
symétrie dans chacun de ces domaines. Suivant notre opinion, ajoute- 
t-il, le contraste pourrait être purement apparent, en ce sens que les 
produits de la nature vivante n'ont pas un caractère de stabilité 
mécanique absolue.... Toutefois, une stabilité mécanique maximum 
correspond à la symétrie la plus parfaite possible dans les condi- 
tions actuelles de la matière ; et c'est seulement parce que dans la 
nature vivante une stabilité mécanique aussi parfaite ne peut être 
atteinte, que la direction des phénomènes naturels paraît être en 
contradiction avec ce principe » '). 

Examinons la question de plus près. On trouve beaucoup de 
substances, qui montrent l'isomérie « optique ». Les deux isomères 
ont les mêmes propriétés chimiques, mais ils dévient le plan de 
polarisation de la lumière polarisée en sens inverse ; l'isomère qui 
dévie le plan de polarisation vers la droite est nommé dextrogyre ; 
celui qui le dévie vers la gauche est nommé lévogyre. Pasteur 
a cherché la cause de ce fait dans la structure dissymétrique de ces 
substances ; cette dissymétrie moléculaire implique la possibilité 
de deux configurations contraires de la molécule, c'est-à-dire de 
deux configurations, dont l'une est l'image réfléchie de l'autre. S'il 
y a dissymétrie moléculaire, elle se montre par la propriété, que 
possède la molécule, de dévier le plan de polarisation et elle est 
totalement déterminée par la nature chimique de la molécule. 
L'orientation dissymétrique des atomes de la molécule est en même 
temps manifestée par l'existence de deux formes cristallines non- 



1) « Indeed it can hardly be denied that there is a sharp Une of démarcation 
between the forms of inanimate and living nature with respect to the part the 
principle of symmetry takes therein » (p 196). «In the author's opinion the 
contrast may be such of an only apparent nature, as the products of living 
nature do not possess the character of absolute mechanical stability.... Highest 
mechanical stability corresponds however to highest possible symmetry under 
existing conditions : and only because in living nature no such perfect mecha- 
nical stability can be reached, the direction of natural events seems to be contra* 
dictory to this principle » (p. 197). 



388 W. Jacobs 

congruenles, sous lesquelles la molécule peut se présenter. La 
première partie de cette loi de Pasteur, à savoir, que la déviation 
du plan de polarisation est due à la dissymétrie moléculaire, est de 
plus en plus confirmée par les recherches nouvelles ; la deuxième 
partie, suivant laquelle deux antipodes optiques, deux isomères 
dont l'un est dextrogyre et l'autre lévogyre, donnent des cristaux 
non-congruents, nous révèle, semble-t-il, un phénomène, lié dans 
la plupart des cas à la puissance déviatoire, mais non pas d'une 
nécessité absolue. Le fait que les résultats de la déduction théorique 
concordent avec l'expérience, démontre que les formules stéréo-chi- 
miques ne sont pas purement des imaginations fantaisistes, qu'elles 
nous offrent au contraire une représentation assez fidèle des rap- 
ports géométriques, existant au sein des molécules, spécialement 
en ce qui concerne l'orientation des atomes dans l'espace. On ne 
peut pas encore énoncer d'opinion définitive sur les formules de 
structure, mais, en considérant les beaux résultats qu'on a déjà 
obtenus par les méthodes mentionnées plus haut, on peut espérer 
que «la science de l'avenir nous dira dans quelle mesure ces 
constructions ingénieuses répondent à la réalité » 1 ). 

Selon l'opinion de Pasteur, la dissymétrie moléculaire ne peut être 
causée que par les organismes vivants : « Les produits artificiels, 
n'ont donc aucune dissymétrie moléculaire; et je ne saurais indiquer 
l'existence d'une séparation plus profonde entre les produits nés 
sous l'influence de la vie, et tous les autres... Il y a là des mystères 
qui préparent à l'avenir d'immenses travaux et appellent dès aujour- 
d'hui les plus sérieuses méditations de la science ». Supposons un 
mélange de deux isomères optiques, de deux substances, qui ont 
les mêmes propriétés chimiques et qui ne diffèrent que par leur 
action sur la lumière polarisée et par leur forme cristalline (d'où 
le nom de substances énantiomorphes). 11 est évident, dès main- 
tenant, qu'il y a une différence indiscutable dans la façon de réagir 
des êtres vivants vis-à-vis des diverses substances énantiomorphes. 
On constate que les êtres vivants ont une préférence pour l'un des 
deux isomères, qu'ils attaquent par exemple la configuration dextro- 
gyre plutôt que la configuration lévogyre. C'est une espèce de réac- 
tion, qu'on peut nommer « sélective ». Or, il est probable que cette 
réaction sélective doit être attribuée à la réaction de certains corps 
dissymétriques, qui se trouvent dans les cellules des organismes 
Vivants agissant d'une manière inégale sur les molécules des deux 
« composants actifs », ou isomères optiques. L'organisme agit sur 

1) D. Nys, /. c, p. 122. 



Quelques observations sur la Synthèse asymétrique 389 

un des composants du mélange de corps dextrogyres et lévogyres, 
parce que son action physiologique est réduite à une substance 
alimentaire déterminée. Et cette manière de voir est confirmée par 
les expériences de M. Bùchner et M. Fischer. Ils ont trouvé en effet 
qu'après avoir tué les cellules du ferment, on obtient, en mélan- 
geant un extrait du résidu avec de l'eau, un liquide qui présente 
la même réaction que les cellules elles-mêmes : d'où l'on peut 
déduire que le phénomène de la fermentation n'est pas lié directe- 
ment au progrès vital mais qu'il est produit par certaines sub- 
stances, qui se trouvent dans les cellules. 

L'expérience nous a appris que dans toutes les réactions chi- 
miques où l'on n'a fait intervenir que des corps inactifs, c'est-à-dire 
des corps qui n'agissent pas sur la lumière polarisée, on n'a pu 
obtenir que des corps également inactifs. Pour expliquer ce fait, 
remarquons que la stabilité mécanique des deux configurations 
énantiomorphes par rapport aux forces possédant elles-mêmes une 
symétrie de second ordre l ), est nécessairement la même et la pro- 
babilité que les deux molécules énantiomorphes sont formées par 
les mêmes forces a la même valeur. Nous obtiendrons donc dans 
nos réactions chimiques ordinaires entre molécules inactives dans 
un temps déterminé des quantités égales des deux configurations. 
Or, dans nos procès de laboratoire, en partant de substances inac- 
tives, nous ne pouvons produire que des substances inactives, dont 
on peut ultérieurement isoler les antipodes actifs par des méthodes 
d'un usage assez difficile ; nous pouvons en conclure que probable- 
ment les agents qui jouent un rôle dans ces procès, possèdent les 
propriétés de symétrie de second ordre 2 ). Le cas est évidemment 
tout autre s'il y a des molécules actives, qui participent- à la 
réaction. Prenons une molécule qui possède l'activité optique et 
agissant sur une molécule inactive, de manière à introduire dans la 
molécule inactive un atome ou un groupe d'atomes, lié à l'atome 
de carbone « asymétrique » — M. van 't Hoff appelle l'atome de 



1) Une figure stéréométrique possède une symétrie du premier ordre, si l'on peut 
la faire pivoter sur un axe de telle façon qu'après une rotation autour d'un axe 
défini par un angle défini, la figure est congruente à la figure avant la rotation ; 
si au contraire la figure peut être congruente, après une rotation définie, à son 
image réfléchie, la figure possède les propriétés de la symétrie du second ordre. 
On peut aussi parler de la symétrie spécifique d'un phénomène physique, d'un 
état physique, d'un médium physique, si l'on a représenté, comme on le fait 
dans la physique mathématique, les propriétés de ce phénomène, etc. par une 
figure analytique. 

2) Jaeqer, /. ci, p. 270. 

25 



390 W. Jacobs 

carbone asymélriquesi les quatre valences de l'atome sont saturées 
par quatre atonies ou groupes univalents différents ; les molécules 
possédant un atome de carbone asymétrique ont la propriété d'être 
actives. — Dans le cas proposé, on obtient en général un produit 
qui est actif aussi, qui possède donc le pouvoir rotatoire, le pouvoir 
de dévier le plan de polarisation. On n'a pas trouvé des lois définies, 
qui s'appliquent à tous les cas. Un des phénomènes les plus remar- 
quables dans cette matière est l'inversion de M. Walden : Si dans 
l'acide malique lévogyre le groupe OH est remplacé par le chlore, 
on obtient un acide monochloresuccinique dextrogyre. Depuis cette 
découverte on a encore trouvé plusieurs autres réactions semblables. 
On ignore jusqu'ici l'explication de ces faits. Il y a encore deux 
autres cas possibles : une molécule possédant l'activité optique agit 
sur une molécule inactive de manière à introduire un nouvel atome 
de carbone asymétrique dans la molécule déjà active ; et enfin une 
molécule active agit sur une autre substance active. Dans ces der- 
niers cas, on obtient de nouvelles substances actives. Examinons de 
plus près ce dernier cas. Supposons deux isomères optiques A et A, 
qui puissent former une combinaison avec B, substance active elle 
aussi. L'expérience nous a appris que, bien que les isomères A il 
A' aient la même affinité par rapport à B, la vitesse de réaction est 
différente, parce que la dissymétrie préexistante exerce une cer- 
taine influence directive sur la formation des combinaisons AB et 
A'B. La différence entre les vitesses de réaction, conséquence de la 
dissymétrie préexistante, nous fournit probablement l'explication 
de la différence qui parait exister entre la synthèse naturelle et la 
synthèse artificielle. 

Si nous contrôlons soigneusement les faits, nous voyons que dans 
l'emploi des méthodes destinées à isoler les composants actifs des 
mélanges inactifs, on ne se sert que de substances formées par les 
organismes vivants : exception faite de la méthode de séparation par 
cristallisation spontanée, on ne peut faire usage dans ce but que de 
combinaisons de substances racémoïdes avec des substances actives 
produites par les plantes ou les animaux, ou de l'action apparem- 
ment sélective des ferments, qui ne peuvent être formés que par les 
cellules vivantes. Il paraît qu'à l'opposé de ce que nous observons 
dans nos expériences de laboratoire, les plantes et les animaux 
peuvent former directement des corps inactifs, comme l'acide carbo- 
nique, l'eau, l'ammoniaque, et les corps actifs, sans que les anti- 
podes optiques se forment en même temps. Ainsi il paraît que la 
synthèse naturelle à l'opposé de la synthèse artificielle est asymé- 
trique et en même temps d'une nature très exclusive, c'est-à-dire 



Quelques observations sur la Synthèse asymétrique 391 

qu'il y a une tendance prononcée pour l'un des deux isomères 
optiques. Cette synthèse asymétrique, qui se montre dans les orga- 
nismes vivants, a fait croire à plusieurs observateurs que les forces 
et les influences, qui jouent un rôle dans les cellules vivantes, sont 
différentes de celles qu'on rencontre dans les expériences synthé- 
tiques de laboratoire. 

Les recherches des dernières années ont justifié l'opinion scolas- 
tique qui n'admet pas de différence essentielle entre les forces de la 
matière vivante et celles de la matière inorganique; et il devient de 
plus en plus évident qu'il n'y a pas de différence essentielle sous ce 
rapport. M. Fischer a trouvé qu'en certaines circonstances spéciales 
la synthèse de laboratoire peut être exclusive elle aussi et qu'on 
peut y rencontrer également une influence directive. 

Considérons de plus ce qu'on a proposé comme l'explication 
probable de la différence entre la synthèse naturelle et artificielle. 
La synthèse naturelle dans l'organisme vivant est exclusive dans 
le sens expliqué plus haut, parce qu'elle se fait sous l'influence 
directive de molécules actives, dissymétriques, de sorte que la for- 
mation de certains composants actifs se fait plus vite. Au point de 
vue chimique, la condition nécessaire de la possibilité des procès 
vitaux, c'est l'accord mutuel suffisant des vitesses de réaction. 
L'organisme forme et décompose sans relâche ; ces procès de 
formation et de décomposition doivent se faire avec des vitesses bien 
déterminées qui se correspondent parfaitement entre elles, si le 
procès vital suit son cours régulièrement. L'état d'équilibre n'y sera 
donc jamais atteint ; une espèce de « régularisation » dynamique sera 
le seul résultat auquel il y ait moyen d'aboutir. Il n'est pas impro- 
bable que d'autres isomères que ceux que nous trouvons dans les 
cellules vivantes, sont formés aussi par le procès synthétique, mais 
la vitesse de formation sera dans ce cas beaucoup moindre. Si 
l'équilibre était atteint dans ces procès, nous obtiendrions peut-être 
les deux isomères en quantités à peu près égales, mais, comme nous 
l'avons dit, cet équilibre ne sera pas atteint dans le procès vital. La 
substance active étant donnée, elle aura une influence directive sur 
toute la série de réactions qui suivront, c'est-à-dire qu'on obtiendra 
toute une série de configurations dissymétriques déterminées. Si la 
première substance active qui, à l'origine, a donné naissance à la 
synthèse exclusive, que nous observons dans le monde vivant, avait 
été l'antipode optique, le monde serait devenu l'image réfléchie, au 
sens chimique, du monde actuel. 

D'où vient donc cette première substance active? D'après l'opinion 
de M. Jaeger, l'expérience, au point où elle en est actuellement, 



39*2 U\ Jucobs 

tend à nous faire admettre que la formation de cette première 
molécule dissymétrique n'était certainement pas liée au premier 
être vivant. Pour autant que les données expérimentales nous per- 
mettent d'énoncer une conclusion à l'heure actuelle, cette première 
molécule dissymétriqne ne peut être née qu'indépendamment de 
tout être vivant, par des influences dissymétriques. Tant qu'on n'a 
pas réussi à réaliser une telle synthèse « totalement » asymétrique, 
on ne peut se vanter de comprendre la synthèse naturelle dans 
toute sa profondeur. Les expériences sur la synthèse asymétrique 
partielle, c'est-à-dire les expériences de laboratoire où l'on fait 
agir des substances actives produites par la synthèse naturelle, ont 
donné sans doute de bons résultats qui ont prouvé expérimentale- 
ment l'inlluence directive des molécules dissymétriques. Dans ces 
faits on a la preuve que le caractère exclusif de la synthèse natu- 
relle est du domaine de la dynamique chimique et se réduit à une 
différence de vitesse de réaction. Cette manière de voir est confirmée 
par les recherches sur l'action catalytique des enzymes et des 
ferments, qui montrent qu'il n'y a pas de différence spécifique 
entre leur action et la catalyse chimique ordinaire. L'expérience 
nous apprend que l'action spécifique des enzymes et des ferments 
s'explique par une différence notable de vitesse de réaction ou 
plutôt de décomposition des produits intermédiaires, formés par la 
combinaison de la substance attaquée avec les catalysateurs dissy- 
métriques. 

On peut donc conclure des faits donnés que la présence des sub- 
stances actives dans la synthèse des corps vivants trouve son expli- 
cation dans le fait, que la synthèse naturelle ne peut jamais aboutir 
à l'état d'équilibre parfait, de sorte qu'on ne peut jamais y rencon- 
trer le maximum de stabilité mécanique, ni, par conséquent, le 
maximum de symétrie. Dans la synthèse naturelle on constate une 
préférence pour la formation de produits intermédiaires méta- 
stables, parce que tout le procès vital est fondé sur l'instabilité 
de l'état chimique à un moment quelconque et sur le changement 
ininterrompu de cet état. S'il se produit un jour une molécule de 
moindre symétrie dans une cellule vivante, l'exclusivisme de la 
synthèse ultérieure ne sera pas seulement plausible mais tout à fait 
nécessaire. Reste seulement le problème de la synthèse directe 
totalement asymétrique, synthèse effectuée indépendamment de 
tout être vivant (et de toute substance produite par un être vivant) 
par des influences (forces physiques ou chimiques) dissymétriques : 
comment une molécule dissymétrique peut-elle être formée directe- 
ment? Jusqu'à présent tous les efforts en vue de réaliser une syn- 



Quelques observations sur la Synthèse asymétrique 393 

thèse directe totalement asymétrique ont échoué. L'origine de la 
première substance active doit probablement se trouver dans cer- 
taines influences physiques, existant en dehors de la nature vivante 
et qui sont dissymétriques elles-mêmes. M. Byk a essayé de prouver 
que l'influence d'où dérive l'action exclusive, existe déjà depuis très 
longtemps et que la source de l'énergie photochimique possédant 
la dissymétrie nécessaire, se trouve dans la lumière circulaireinent 
polarisée, qui sous l'influence du magnétisme terrestre, est réfléchie 
par les surfaces des mers et des océans. Son opinion est confirmée 
en effet par quelques observations relatives à l'influence de la 
lumière polarisée sur certaines combinaisons actives. On peut 
admettre comme probable que la possibilité de la synthèse totale- 
ment asymétrique a été prouvée du moins indirectement. Quant à 
la preuve expérimentale, il ne s'agit que de trouver les matériaux 
utilisables et l'arrangement des expériences. En